par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 23 janvier 2015

L’Ange de la Mort a l’air endormi. Son visage n’ex­­prime rien. Ses yeux sont clos. Charles Cullen est assis, immo­­bile, sur le banc des accu­­sés du tribu­­nal du comté de Somer­­set, tandis que d’heure en heure, les familles de ses victimes défilent à la barre.

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Tribu­­nal du comté de Somer­­set
2 mars 2006
Crédits : Anthony Macri

Elles lisent des poèmes à haute voix et bran­­dissent des photo­­gra­­phies. Elles pleurent. Elles crient. Cullen a beau les entendre, il ne dit rien – il ne dit jamais rien. Pendant ses trois ans de déten­­tion, Cullen n’a jamais demandé pardon, ni même présenté d’ex­­cuses. Il n’a jamais fait aucune décla­­ra­­tion, ni adressé le moindre mot au public. Jamais il n’a fait face aux familles de ses victimes. En réalité, la seule raison pour laquelle il se trouve au tribu­­nal aujourd’­­hui, c’est qu’il veut faire don d’un de ses reins. C’est dans ce seul but qu’il a conclu un marché avec les procu­­reurs : il accep­­tait de compa­­raître à condi­­tion qu’on l’au­­to­­rise à faire don d’un organe au parent mourant de son ex-petite amie. Ce marché est perçu comme un affront person­­nel par la plupart des familles des victimes : l’homme menotté conti­­nue de mener la danse, l’in­­fir­­mier-tueur-en-série veut contrô­­ler une fois de plus le destin d’une vie humaine. Mais pour ces familles du New Jersey, c’est la première et dernière occa­­sion de se trou­­ver face à Charles Cullen. C’est pourquoi elles sont là, et elles sont en colère.

L’Ange de la Mort

« Ma seule conso­­la­­tion, c’est de savoir que tu mour­­ras de mille morts dans les bras de Satan ! » crie la fille d’un homme à qui Cullen a injecté une dose mortelle d’in­­su­­line. « J’es­­père de tout mon cœur que quelqu’un fera de toi sa pute en prison ! » « Tu es un pauvre type pathé­­tique ! » dit une femme dont Cullen a assas­­siné la belle-mère au dioxy­­gène. « En prison, peut-être que M. Cullen tombera sur quelqu’un qui se pren­­dra pour Dieu, comme il s’est lui-même pris pour Dieu avec tant d’autres personnes ! » « Charles ! » crie une femme ronde­­lette vêtue d’un tailleur couleur citron vert. Elle tremble de rage et de chagrin, alors que sa main se cram­­ponne à la photo­­gra­­phie de son fils de 38 ans, prise avant que Charles Cullen n’ar­­rête son cœur. Elle hurle : « Charles, pourquoi tu ne me regardes pas, hein ? Qu’y a t-il, tu dors ? »

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Les familles des victimes se succèdent à la barre
Charles Cullen demeure impas­­sible
Crédits : Frank H. Conlon

En réalité, Charles Cullen est parfai­­te­­ment éveillé. Ses mains menot­­tées, qui de loin sont aussi pâles et tranquilles que des colombes endor­­mies, tres­­sautent légè­­re­­ment sur son genou. Il égrène des prières en silence sur un invi­­sible chape­­let de perles – Jésus Christ, fils de Dieu, aie pitié de moi. Le masque inex­­pres­­sif de son visage tique quand un « Va brûler en enfer ! » vient frap­­per son oreille. Ses yeux s’en­­trouvrent à peine, comme un enfant faisant semblant de dormir. Cullen ne voit alors qu’à peine la table, les tasses et la sténo­­graphe aux jambes croi­­sées, dont l’éclat de la lumière sur les chaus­­sures est terni. « L’État requiert treize condam­­na­­tions à perpé­­tuité », déclare l’as­­sis­­tant du procu­­reur. Une ridule appa­­raît au-dessus du sour­­cil de Charles Cullen, sa bouche se tord légè­­re­­ment pour pronon­­cer : « Treize. » Le masque reprend sa place et il ne reste plus que ce que Cullen aperçoit en face de lui : la table en bois, la pile de gobe­­lets pastel de chez Dixie, un ther­­mos en plas­­tique noir, et au-delà, éclai­­rée par sa propre petite lampe halo­­gène, la sténo­­graphe, dont les mains sautillent comme des marion­­nettes. Puis le juge demande si l’ac­­cusé n’a rien à dire en son nom, vrai­­ment rien du tout, au sujet de ces horribles crimes qu’il a commis contre l’homme et la nature. Les mains de la sténo­­graphe s’ar­­rêtent et patientent. Cullen n’a aucun commen­­taire à faire. En un coup de marteau et quelques cris­­se­­ments de chaises, c’est fini. Charles Cullen est poussé dans la salle du fond, escorté par des hommes équi­­pés de tenues anti-émeutes qui portent des armes auto­­ma­­tiques. Une fois parti, il laisse derrière lui une salle d’au­­dience dont une foule de ques­­tions reste­­ront sans réponses.

~

Aux yeux de la justice, il n’y a pas grand chose à ajou­­ter. Le 12 décembre 2003, Cullen a été inculpé pour un homi­­cide volon­­taire et pour une tenta­­tive de meurtre alors qu’il était infir­­mier au Centre médi­­cal Somer­­set de Somer­­ville, dans l’unité des soins inten­­sifs. Le jour suivant, il choquait les enquê­­teurs de Somer­­ville en confes­­sant de nombreux autres meurtres. Cullen leur a expliqué qu’il tuait les malades pour mettre fin à leurs souf­­frances. Mais après avoir empoi­­sonné les poches de sérum salé entre­­po­­sées dans la réserve en les perfo­­rant, tuant ainsi des patients qui n’étaient pas en phase termi­­nale, sa compas­­sion s’était trans­­for­­mée en compul­­sion. Quand sa vie person­­nelle deve­­nait stres­­sante, tuer était son exutoire.

Charles Cullen est devenu l’enquê­­teur prin­­ci­­pal dans l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de ses propres victimes.

On ne connaî­­tra jamais le nombre exact de patients qu’il a assas­­si­­nés. Le souve­­nir de ses crimes est, dit-il, « brumeux », et il buvait comme un trou pour ajou­­ter à la brume. Il travaillait au sein de l’équipe de nuit de l’unité des soins inten­­sifs, sans aucune surveillance, dans l’obs­­cu­­rité seule­­ment ponc­­tuée par les « bips » et la respi­­ra­­tion des appa­­reils médi­­caux. Beau­­coup de dossiers médi­­caux ont disparu ou sont incom­­plets. Les morts sont désor­­mais pous­­sière. Sa méthode consis­­tait à surdo­­ser des médi­­ca­­ments si courants, que distin­­guer les décès provoqués par Cullen de ceux qui s’ins­­cri­­vaient dans l’in­­ci­­dence de la morta­­lité hospi­­ta­­lière en deve­­nait presque impos­­sible. Cullen suppose qu’il a tué quarante personnes. Jusqu’à présent, les enquê­­teurs ont formel­­le­­ment iden­­ti­­fié vingt-neuf victimes (la tren­­tième est en attente de confir­­ma­­tion). Il est peu probable que le total soit un jour défi­­ni­­tif. Même l’avo­­cat de Cullen, John­­nie Mask, a assuré aux procu­­reurs qu’ils n’en avaient pas fini. Certains enquê­­teurs, qui se sont forgés une intime convic­­tion sur l’af­­faire, sont persua­­dés que le nombre réel des victimes s’élève à plus de trois cent. Mais ce n’est que de la spécu­­la­­tion. Cela ferait de Charles Cullen le tueur en série le plus meur­­trier de l’his­­toire de l’Amé­­rique. Après l’ar­­res­­ta­­tion de Cullen, les procu­­reurs du New Jersey ont accepté de renon­­cer à requé­­rir la peine de mort à son encontre en échange de sa pleine colla­­bo­­ra­­tion. Cullen aide­­rait à iden­­ti­­fier ses victimes, et passe­­rait ensuite le reste de ses jours en prison. Il avait alors 44 ans. Les mois sont deve­­nus des années à la prison de Somer­­ville, et la vie de Charles Cullen suivait une régu­­la­­rité qu’il avait rare­­ment connue en tant qu’homme libre. Il avait sa cellule, ses romans d’es­­pion­­nage, du temps pour faire de l’exer­­cice ou prendre une douche. Des hommes en uniforme étei­­gnaient ou allu­­maient la lumière, comman­­dant au jour et à la nuit.

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Prison de Somer­­ville

Une fois par semaine, Cullen rencon­­trait son diacre catho­­lique ou l’au­­mô­­nière agréée de la prison, la révé­­rende Kath­­leen Roney. De temps à autre, il ne savait jamais quand, les gardes l’es­­cor­­taient par delà la pelouse jusqu’au bureau du procu­­reur, pour passer en revue les dossiers de l’af­­faire. Cullen étudiait les dossiers médi­­caux grif­­fon­­nés, les aryth­­mies qu’in­­diquaient les élec­­tro­­car­­dio­­grammes, les encé­­pha­­lo­­grammes plats et les analyses de sang. Il était l’enquê­­teur prin­­ci­­pal dans l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de ses propres victimes. De nouveaux dossiers arri­­vaient presque chaque semaine, des boîtes entières, recou­­vrant soixante ans de décès dans neuf hôpi­­taux diffé­­rents. L’hi­­ver devint prin­­temps puis hiver à nouveau. Cullen conti­­nuait sans relâche d’ex­­plo­­rer les dossiers avec une tasse de café noir, toujours plus maigre. Il faisait ce qu’il avait à faire. Ce n’est que lorsque, enfin, les enquêtes ont été bouclées et que les éclats de voix sont retom­­bés qu’il a pu purger ses peines à perpé­­tuité dans une cellule, et dispa­­raître complè­­te­­ment.

Un donneur compa­­tible

Par une jour­­née d’août 2005, une enve­­loppe est arri­­vée à la prison de Somer­­ville. Cullen était déjà rodé aux demandes d’in­­ter­­views, aux cour­­riers haineux, et même aux surpre­­nantes « lettres de fans ». Évidem­­ment, il n’a jamais répondu à aucune de ces solli­­ci­­ta­­tions. Mais cette fois, il s’agis­­sait de quelque chose de diffé­rent : un article concer­­nant l’his­­toire d’un homme du nom d’Er­­nie Peck­­ham, découpé aux ciseaux de cuisine dans le jour­­nal local de Long Island. En marge, il y avait une note, rédi­­gée d’une écri­­ture de petite fille : « Peux-tu nous aider ? » Cullen savait deux ou trois choses au sujet d’Er­­nie : il était âgé d’en­­vi­­ron dix ans de moins que lui, avait quatre enfants, une femme sans emploi, et travaillait à la sidé­­rur­­gie de Farming­­dale. Ernie était le frère de l’ex-petite amie de Cullen, avec laquelle il avait eu son plus jeune enfant, une petite fille qu’il n’avait jamais vue. Peut-être que Cullen et Ernie s’étaient rencon­­trés briè­­ve­­ment lors d’un mariage, quelques années plus tôt. Cullen avait du mal à se souve­­nir, mais une chose était sûre : ils n’étaient pas amis. Ils n’avaient même pas d’af­­fi­­ni­­tés – ils n’étaient pas suffi­­sam­­ment proches pour parta­­ger des organes. Et pour­­tant, c’était d’un organe dont Ernie Peck­­ham avait besoin.

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Ernie Peck­­ham

Les méde­­cins ne peuvent ni expliquer pourquoi, ni dire à quel moment précis, mais en 2002, Ernie a contracté un strep­­to­­coque. Il ne s’agis­­sait proba­­ble­­ment que d’une petite égra­­ti­­gnure qui s’était infec­­tée, le genre de chose qui enfle et puis s’en va, ou bien qui vous met par terre pendant une semaine avec un mal de gorge qu’on ne parvient pas à soigner avec un simple trai­­te­­ment anti­­bio­­tique. Mais Ernie n’a pas prêté atten­­tion à l’in­­fec­­tion, et elle s’est éten­­due, bloquant les filtres micro­s­co­­piques de ses reins. Norma­­le­­ment, ces filtres auraient dû élimi­­ner les toxines du sang d’Er­­nie. Au lieu de quoi ils n’étaient à présent pas plus effi­­caces que des siphons bouchés par un amas de cheveux. Le corps d’Er­­nie a commencé à gonfler sous l’ef­­fet de son propre poison, qui faisait enfler ses mains et son visage et donnait à son urine une couleur cacao. Lorsqu’il s’est décidé à aller voir un méde­­cin, ses reins étaient morts. S’il n’était pas soigné, il serait le prochain. Les méde­­cins filtraient le sang d’Er­­nie trois fois par semaine en lui faisant subir des dialyses, mais ce n’était guère qu’une solu­­tion de secours. Ce dont Ernie avait réel­­le­­ment besoin, c’était d’un nouveau rein. Malheu­­reu­­se­­ment, c’était aussi le cas de soixante mille autres Améri­­cains. Tandis que la santé d’Er­­nie se dété­­rio­­rait, la liste d’at­­tente pour béné­­fi­­cier du rein d’un donneur décédé, longue de sept ans, sonnait comme une condam­­na­­tion à mort. Sa seule alter­­na­­tive était de rece­­voir le rein d’un donneur vivant (bien que tout le monde ou presque ait deux reins, l’être humain n’en a besoin que d’un pour vivre). Pour trou­­ver un donneur compa­­tible, la meilleure méthode est encore de le cher­­cher du côté de la famille biolo­­gique. Hélas, personne dans la famille d’Er­­nie, ni aucun de ses amis, n’était médi­­ca­­le­­ment éligible pour lui donner un rein. Sa seule chance était de trou­­ver un parfait inconnu. Mais combien de gens sont-ils prêts à donner un rein à quelqu’un qu’ils ne connaissent pas ? Pire, les possi­­bi­­li­­tés que Peck­­ham tombe sur un donneur compa­­tible à 100 % étaient consi­­dé­­ra­­ble­­ment minces. Statis­­tique­­ment, Ernie Peck­­ham avait plus de chances d’être frappé par la foudre. La mère d’Er­­nie, Pat Peck­­ham, a contacté le jour­­nal local pour diffu­­ser une annonce sur laquelle le groupe sanguin d’Er­­nie était inscrit au-dessus du numéro vert de l’hô­­pi­­tal dédié aux dons d’or­­ganes. Aucun donneur miracle n’a appelé. Pat commençait à manquer d’op­­tions pour sauver son fils. Après tout, qu’est-ce que ça lui coûte­­rait ? Un timbre ? Aussi, sans en dire un mot à Ernie, elle a découpé l’ar­­ticle dans le jour­­nal, l’a glissé dans une enve­­loppe adres­­sée à la prison de Somer­­ville et a attendu que le miracle se produise. Le truc avec les miracles, c’est qu’on ne peut jamais prédire quand ils auront lieu. Ils peuvent venir de n’im­­porte qui… même du tueur en série qui avait mis sa fille en cloque.

~

La révé­­rende Kath­­leen Roney porte aux doigts des bagues serties de minus­­cules pierres de nais­­sance, ainsi que des breloques celtiques autour de son col sacer­­do­­tal. Ses sour­­cils teints s’agitent comme des baguettes de chef d’or­­chestre quand elle parle. Roney a commencé à s’oc­­cu­­per de Cullen peu après son arres­­ta­­tion. Elle croyait ferme­­ment que les tech­­niques de médi­­ta­­tion des Pères du désert seraient appro­­priées pour un homme condamné à passer sa vie en prison. La « prière de Jésus » que Cullen réci­­tait pendant l’an­­nonce du verdict à Somer­­set ? Il la tenait d’un des cours de Roney.

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Rév. Kath­­leen L. Roney
À droite, son bureau à la prison de Somer­­ville
Crédits : Kevin Cough­­lin et Michael Lewis

Après presque trois ans, Roney commençait à connaître Cullen – ce qui ne veut pas dire qu’elle le compre­­nait. Elle ne compre­­nait pas, par exemple, pourquoi Cullen avait tué tant de gens. Or, son rôle n’était pas de comprendre le tueur en série, mais de guider l’homme. Elle ne pouvait pas comprendre non plus pourquoi, soudai­­ne­­ment, il avait déses­­pé­­ré­­ment besoin de son aide pour faire don de son rein. Vingt-deux années passées comme aumô­­nière de prison, et personne ne lui avait jamais rien demandé de tel. « Alors cette nuit-là, je suis allée à la prison et je l’ai inter­­­rogé, dit-elle, pour être sûre qu’il n’es­­sayait pas de se servir de moi. » Roney n’est pas une femme qui en impose, mais elle a deux quali­­tés essen­­tielles pour travailler en prison : une voix qui porte et une démarche assu­­rée qu’elle corrige au besoin. Elle a inter­­­pellé Cullen, qui lisait dans sa cellule, et lui a demandé : « Pourquoi ça ? Pourquoi main­­te­­nant ? C’est pour la célé­­brité ou pour redo­­rer ton image que tu veux faire ça ? Tu crois que tu es en train de conclure un genre de marché avec Dieu, sauver une vie pour compen­­ser celles que tu as prises ? » À moins qu’il n’es­­pé­­rait mourir sur la table d’opé­­ra­­tion dans une sorte de suicide passif ? « Ces ques­­tions semblaient réel­­le­­ment le bles­­ser, se souvient le révé­­rend Roney, mais tant pis. J’avais besoin de savoir ce que cachait son cœur. » Roney lui a dit qu’elle réflé­­chi­­rait à tout ça, et elle s’est ruée dans l’obs­­cu­­rité pour aller prier devant ses icônes. Charles lui avait assuré qu’il était très sérieux, qu’il voulait savoir s’il était un donneur compa­­tible. Il voulait donner parce qu’on le lui avait demandé, et que c’était une bonne action. Mais devait-elle le croire ? Plus elle exami­­nait la ques­­tion, plus cela deve­­nait simple. Elle était pasteur, chré­­tienne, et il y avait une vie en jeu, un type vivant à Long Island qui s’ap­­pe­­lait Ernie.

Aussi malade qu’é­­tait Ernie, Pat était sûre qu’il n’ac­­cep­­te­­rait pas le rein s’il appre­­nait qu’il venait de Charles Cullen.

Cullen ne pour­­rait jamais orga­­ni­­ser un don d’or­­gane en étant coincé derrière les barreaux. Il avait besoin de son aide. Ils avaient besoin de son aide tous les deux. Comment un test de compa­­ti­­bi­­lité pour­­rait-il être un dilemme moral ? L’hô­­pi­­tal a envoyé des tubes de prélè­­ve­­ment de diffé­­rentes couleurs pour que Cullen y dépose son sang. Elle ferait office de passeur de sang. L’hô­­pi­­tal Stony Brook de Long Island compa­­re­­rait ses gènes à ceux d’Er­­nie. D’après ce qu’elle avait lu sur Inter­­net, cette opéra­­tion était incroya­­ble­­ment longue. Mais au moins, on ne pour­­rait pas dire qu’ils n’avaient pas essayé. Quand elle a demandé à ses amis de prier avec elle ce weekend-là, elle ne leur a pas dit pour quoi, ni pour qui. « Nous devions garder cela secret, raconte t-elle, et d’ailleurs, à qui peut-on deman­­der de prier pour un tueur en série ? » À chaque équi­­noxe, la révé­­rende Roney et les chré­­tiens de sensi­­bi­­lité celte partagent une retraite drui­­dique en Penn­­syl­­va­­nie pendant une semaine. C’est un moment d’une grande ampleur spiri­­tuelle pour elle, une période où l’on danse autour des feux de camp, où l’on médite devant les icônes et où l’on voyage en esprit à travers l’éten­­due infi­­nie des plaines blondes des États-Unis. Chaque matin, elle foule la terre sèche entre les chau­­mages de maïs, réci­­tant ses prières, ressen­­tant l’an­­cienne sagesse, cher­­chant un signe. C’est là qu’elle a ressenti la vibra­­tion. C’était son télé­­phone portable (on encou­­rage le silence dans de telles circons­­tances, c’est pour cela qu’il était sur vibreur). Immé­­dia­­te­­ment, elle a su ce qui s’était passé. Et son groupe de prière l’a su aussi. En réalité, tous les membres de la retraite spiri­­tuelle savaient ce qui s’était passé. Ils l’avaient tout simple­­ment senti, et ils se sont mis à pleu­­rer parce qu’ils savaient. Et elle pensait : « C’est ça, cela ne peut être que ça. » Elle pleu­­rait à présent, racon­­tant à nouveau l’his­­toire devant un thé glacé, faisant dégou­­li­­ner son mascara, se souve­­nant que Cullen était le parfait donneur, à 100 % compa­­tible, comme s’il avait remporté la cagnotte de la Publi­­sher’s Clea­­ring House.

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Cullen tuait certaines de ses victimes avec de l’in­­su­­line

Puis elle essuya ses larmes avec une serviette en papier de chez Star­­bucks. « Honnê­­te­­ment, nous pensons que c’est un miracle. » Il y aurait d’autres tests, des rayons X, des scan­­ners, des tests au moyen de machines qu’il était impos­­sible d’en­­voyer à la prison par cour­­rier. Mais tout cela était insi­­gni­­fiant comparé à cette lueur dans le noir, le signe d’un dessein divin plus grand. Dans ce moment de grâce, la révé­­rende Roney ne s’ima­­gi­­nait pas perdre l’ami­­tié de ses frères chré­­tiens, elle croyait que c’était aussi facile que d’ai­­der Charles à donner un organe pour sauver un homme mourant. C’était en septembre. Si elle agis­­sait vite, le rein serait une sorte de cadeau de Noël anti­­cipé. Quand Roney a appelé Pat Peck­­ham, Pat ne l’a pas crue. « Vous êtes sûre ? » lui a t-elle demandé. C’était si impro­­bable, c’était si… et Pat s’est mise à crier. « Alors j’ai crié, puis elle s’est mise à pleu­­rer, et j’ai pleuré aussi », se souvient Roney. Roney aurait adoré voir la réac­­tion d’Er­­nie Peck­­ham quand Pat lui appren­­drait la nouvelle. Mais pour le moment, Pat n’avait pas l’in­­ten­­tion de le dire à son fils, et elle ne lui révé­­le­­rait en aucun cas le nom du donneur. Aussi malade qu’é­­tait Ernie, Pat était sûre qu’il n’ac­­cep­­te­­rait pas le rein s’il appre­­nait qu’il venait de Charles Cullen.

L’avo­­cat du diable

La prison du comté de Somer­­set est un bâti­­ment en briques rouges, commo­­dé­­ment situé près du tribu­­nal de Somer­­ville. De l’autre côté du détec­­teur de métaux, un mur arbore deux rangées de miroirs sans-tain rétro-éclai­­rés, sous vidéo surveillance. De l’autre côté de ce dispo­­si­­tif se trouve la cellule de deux mètres sur deux où Charles Cullen a passé presque les trois dernières années de sa vie. Pres­­sant des boutons qui émettent un tinte­­ment sonore, le sergent me fait traver­­ser une série de portes dans un vesti­­bule divisé en sas faits d’acier inoxy­­dable. Les gardiens qui escortent Charles Cullen l’ins­­tallent sur le tabou­­ret face à moi. D’un hoche­­ment de tête, nous nous faisons mutuel­­le­­ment signe à travers la vitre pare-balle, et décro­­chons le combiné. « Allo ? Allo ? » « Allo ? » dis-je. « Vous m’en­­ten­­dez ? »

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Charles Cullen au parloir
Crédits : 60 Minutes

« Oui », dit-il. « Je vous entends bien. » Il parle tout douce­­ment. Je presse ferme­­ment le combiné en plas­­tique contre mon oreille. Cullen le remarque. « Ça n’a pas été trop compliqué d’en­­trer ici ? » dit-il d’une voix plus forte. « Ça m’a pris deux heures », dis-je. Cullen lève briè­­ve­­ment les yeux pour lire mon expres­­sion avant de se concen­­trer à nouveau sur le coin de la vitre. « Ça arrive », dit-il. Il hoche la tête. « Ça change ici, de semaine en semaine. » Sur les photos prises peu après son arres­­ta­­tion, Cullen ressemble vague­­ment à Kevin Cost­­ner ou à un George Cloo­­ney décharné, peut-être un peu plus froid, et pour­­tant beau garçon malgré sa coupe de cheveux ratée. Mais aujourd’­­hui, dans la prison de Somer­­set, au milieu des reflets vapo­­reux des lampes à mercure de la salle des visites, Cullen a l’air dessé­­ché et anémique. Il n’a jamais été un gros mangeur, mais en prison, il est devenu sque­­let­­tique. Son visage semble accro­­ché à ses pommettes saillantes comme une voile mouillée. Un cruci­­fix pendouille sur une chaîne accro­­chée à son cou rachi­­tique, mêlé aux brins grison­­nants des poils de sa poitrine, là où son cou rasé rencontre sa tenue de détenu (une version jaune moutarde de la blouse d’hô­­pi­­tal, en substance), protégé par une couche de sous-vête­­ments en flanelle blanche. Ses yeux vont et viennent, et clignent comme ceux d’un homme qui retient sa respi­­ra­­tion en atten­­dant de parler. Il m’a parlé de l’après-midi où la révé­­rende Roney est venue le voir dans sa cellule, toute exci­­tée à l’idée de lui dire qu’il était un « donneur parfai­­te­­ment compa­­tible » pour Ernie Peck­­ham. Cullen était heureux, mais ses années de prison lui avaient appris que rien n’est jamais simple. « Cette compa­­ti­­bi­­lité signi­­fie que la trans­­plan­­ta­­tion aura lieu, cela doit se produire », lui a dit Roney. « Oui, a répondu Cullen. Eh bien, il n’y a plus qu’à espé­­rer que c’est aussi l’avis du tribu­­nal. » Cullen savait que si un seul mot venait à filtrer concer­­nant son projet de donner un rein, toute l’af­­faire en reste­­rait proba­­ble­­ment là. Il devait garder le secret. Personne ne devait savoir. « Enfin, je veux dire, ce n’est pas comme si je voulais me faire de la publi­­cité, dit Cullen. Mais c’est surtout que je pensais que si ça se savait, ce serait mauvais pour le don d’or­­gane. Vu ce que les gens pensent de moi, ils auraient cru que je prépa­­rais un mauvais coup. Sauf que quelqu’un a lâché le morceau. Je crois que c’était le procu­­reur du district, mais je n’en suis pas sûr. Et main­­te­­nant… » Il lève les yeux au ciel. C’était du pain béni pour la presse.

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La vieille prison de Somer­­ville
Acco­­lée au tribu­­nal du comté de Somer­­set
Crédits

« Je sais que les gens pensent que j’es­­saye de tout contrô­­ler, ils croient que j’es­­saye d’ob­­te­­nir quelque chose de tout cela. Mais dire que j’es­­saye de chan­­ger mon image pour le verdict en me servant de cette histoire de don, ça, c’est de l’af­­fa­­bu­­la­­tion. » « Mon avocat, M. Mask, m’a dit que je n’étais pas obligé d’être présent. » Il hoche la tête et sourit presque. « Enfin, vous compre­­nez, qui voudrait y aller ? Tous ces gens qu’on a… Mais ce don d’or­­gane était impor­­tant. Les enquê­­teurs ont suggéré que je propose d’y aller, pour accé­­lé­­rer le don d’or­­gane. Ils ont dit qu’il fallait que je leur donne quelque chose. Mais ce n’est pas moi qui porte une arme au procès. C’est tout l’in­­verse ! » « Je recon­­nais que j’ai certai­­ne­­ment fait de mauvaises choses, j’ai pris des vies », dit-il rapi­­de­­ment. « Mais est-ce que cela m’em­­pêche de faire quelque chose de bien ? » Cullen replie son bras pâle sur sa poitrine et scrute le comp­­toir. « C’est drôle, les gens croient que vous êtes fou de faire quelque chose pour quelqu’un, si vous ne le connais­­sez pas person­­nel­­le­­ment. »

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Le bureau de la Défense publique du New Jersey se compose de deux étages en briques rouges, d’es­­paces handi­­ca­­pés, d’amé­­na­­ge­­ments paysa­­gers plan­­tés d’ar­­bustes, et de femmes de cent cinquante kilos habillées de hauts de pyjama « Titi », qui fument des menthols derrière les portes à double vitrage. Dans les bureaux à l’étage, il y a des familles en jogging qui attendent sous des lampes fluo­­res­­centes et un trou dans le plexi­­glas où l’on s’an­­nonce en y enfonçant la bouche et en criant poli­­ment. Le bureau de John­­nie Mask se trouve tout au fond. L’avo­­cat de la défense ressemble à une sorte de James Earl Jones tout droit sorti de l’An­­cien Testament, avec ses larges traits léonins et sa barbe d’Is­­maël toujours plus grise au cours des trois années passées à défendre le plus grand tueur en série de l’his­­toire du New Jersey.

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John­­nie Mask
L’avo­­cat de Charles Cullen
Crédits : Frank H. Conlon

C’était une belle idée de donner un rein, mais Mask ne s’est pas joint à la cause pour amélio­­rer son karma. « Mes moti­­va­­tions sont pure­­ment égoïstes, dit Mask. Char­­lie était abso­­lu­­ment déter­­miné à ce que ce don d’or­­gane ait lieu. J’étais inquiet à l’idée que s’il n’y parve­­nait pas, il bousille­­rait mon affaire et anéan­­ti­­rait tout le travail que j’avais accom­­pli. Plus de travail pour moi, plus de dépenses pour l’État. Je ne pouvais pas le lais­­ser faire. » Mais dès le début, Mask a vu les signes qui annonçaient que cela n’irait pas jusqu’au bout. « Le juge Amstrong a signé l’ordre pour le test sanguin, mais je ne crois pas que quiconque s’at­­ten­­dait vrai­­ment à ce qu’il soit compa­­tible avec Ernie, raconte Mask. Quand ça s’est avéré et qu’on en a parlé dans les jour­­naux, tous ces problèmes ont surgi d’un coup. Le juge, le procu­­reur et les familles de victimes ont été scan­­da­­li­­sés du fait que Cullen se retrou­­ve­­rait à nouveau dans un hôpi­­tal. Ils pensaient qu’il essaye­­rait de tuer quelqu’un, ou plutôt qu’il se tuerait lui-même. Après quoi tout le monde aurait été privé d’exer­­cer son apti­­tude à crier et hurler après lui. » On a dit à Mask que le don d’or­­gane ne serait possible qu’a­­près le juge­­ment de Cullen, qui était censé avoir lieu en décembre 2005. Mais un mois plus tard, deux comtés n’avaient toujours pas fini d’enquê­­ter. « C’est pourquoi le 10 janvier, Char­­lie a arrêté de coopé­­rer avec la justice. Il disait : “Jugez-moi main­­te­­nant.” » En rompant l’ac­­cord, Cullen risquait en appa­­rence la peine de mort, mais en vérité, il s’agis­­sait d’une tactique orches­­trée par Mask : « C’était une manière de leur forcer la main. Nous nous sommes rendus compte que le temps qu’ils terminent, Ernie serait mort. » (Au moment de la rédac­­tion de cette histoire en 2007, les enquêtes dans les comtés d’Es­­sex et de Morris étaient toujours en cours, nda.) Des mois de retard s’étaient accu­­mu­­lés par rapport au calen­­drier, mais, en théo­­rie, Cullen était sur le point d’être trans­­porté au Centre médi­­cal de Stony Brook pour qu’on lui prélève le rein destiné à Peck­­ham. « Mais quand [le procu­­reur géné­­ral Peter] Harvey voulait que Cullen coopère, il disait des choses du genre : “On revien­­dra sur les détails plus tard, mais ça se fera” », se souvient Mask. « Nous comp­­tions sur cette promesse, mais il voulait juste conclure l’af­­faire avant d’oc­­cu­­per ses nouvelles fonc­­tions dans le secteur privé. » Quelques semaines plus tard, semaines pendant lesquelles l’état de santé d’Er­­nie Peck­­ham conti­­nuait de se dété­­rio­­rer, Mask s’est rendu au bureau de Vaughn McCoy, où se trou­­vait alors le direc­­teur du Dépar­­te­­ment de justice crimi­­nelle du New Jersey. « Je lui ai demandé où ça en était. Il s’est attardé sur quelques emails et il a dit : “Bon, appa­­rem­­ment l’hô­­pi­­tal de Stony Brook ne veut pas de M. Cullen dans son établis­­se­­ment.” J’ai essayé de me pencher par-dessus son épaule et de lire sur son écran, mais il m’a fait barrage. » Mask sourit tris­­te­­ment. « Il a dit que c’était confi­­den­­tiel. »

Juger Cullen pour les crimes qu’il a commis en Penn­­syl­­va­­nie n’est qu’une forma­­lité (il n’aura pas fini de purger sa peine en 2347).

C’était déjà le mois de février. « Alors que faire ? Et puis le vieux procu­­reur géné­­ral est parti, et le nouveau secré­­ta­­riat nous a dit que de toute façon, Cullen ne pour­­rait pas voya­­ger jusqu’à New York, que ce n’était pas léga­­le­­ment envi­­sa­­geable ! » Mask hoche la tête en réac­­tion à ce qui est devenu une vieille plai­­san­­te­­rie. « Je ne sais plus ce qui est vrai main­­te­­nant. Nous pensions que cela se ferait en Janvier. Stony Brook n’ar­­rête pas de nous donner de nouveaux rendez-vous. Ils nous proposent le mois d’avril main­­te­­nant – avant ils nous avaient dit en mars. Et Char­­lie s’im­­pa­­tiente un peu plus chaque jour. Je pense qu’[auto­­ri­­ser ce] don d’or­­gane n’était qu’une grosse carotte qu’ils ont agité pour obli­­ger Char­­lie à passer le pas. » C’était la seule raison pour laquelle Cullen avait accepté de compa­­raître à son procès dans le New Jersey. Mask travaillait toujours à ce que le don d’or­­gane ait lieu, mais il aurait parié un dîner à Roney qu’il ne se produi­­rait jamais. C’était un bon pari, surtout compte tenu de ce qui allait arri­­ver durant la prochaine compa­­ru­­tion de Cullen devant la cour.

Scan­­dale en Penn­­syl­­va­­nie

Le procès du New Jersey s’est déroulé en présence de Charles Cullen, mais la Penn­­syl­­va­­nie n’avait toujours pas bouclé son enquête. Alors que l’état d’Er­­nie Peck­­ham ne cessait d’em­­pi­­rer, Cullen a été trans­­féré à l’ouest pour y être jugé pour les six meurtres et les trois tenta­­tives de meurtre qu’il avait commis dans le comté de Lehigh, alors qu’il travaillait dans les hôpi­­taux situés aux alen­­tours d’Al­­len­­town. Allen­­town est une ville sidé­­rur­­gique pauvre, qui vit sur les ruines d’une riche cité. Son centre-ville est un espace public impo­­sant, ses pierres impor­­tées, ses inter­­­mi­­nables colonnes et ses piles de bidons anar­­chiques à moitié effon­­drées lui donnant une allure solen­­nelle. Désor­­mais, à la tombée du soir, il est traversé par un petit cortège de familles, dont les membres endi­­man­­chés arborent à leur veste de petits auto­­col­­lants bleus de chez Office Max, qui indiquent qu’ils sont les familles des victimes de l’Ange de la Mort. D’un point de vue juri­­dique, juger Cullen pour les crimes qu’il a commis en Penn­­syl­­va­­nie n’est qu’une forma­­lité (il n’aura pas fini de purger sa peine en 2347), mais pour les familles des patients que Cullen a tués dans cet État, le juge­­ment d’aujourd’­­hui est leur seule chance de se retrou­­ver face à l’Ange de la Mort, avec leurs souve­­nirs et leur colère. C’est aussi une oppor­­tu­­nité pour Cullen, sa dernière occa­­sion de prou­­ver au monde qu’il est, comme il le clame, un tueur doué de compas­­sion. La mani­­fes­­ta­­tion publique de cette compas­­sion contri­­bue­­rait gran­­de­­ment à sauver la vie d’Er­­nie Peck­­ham. En Pensyl­­van­­nie, Cullen pour­­rait faire ce qu’il n’avait pas fait dans le New Jersey.

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Allen­­town, Penn­­syl­­va­­nie
La ville d’Er­­nie Peck­­ham
Crédits : Allie Caul­­field

Tout comme les familles de victimes présentes au procès de Cullen dans le New Jersey, les familles du jury d’Al­­len­­town ont apporté des poèmes, des discours et des photo­­gra­­phies de leurs proches décé­­dés. Elles sont prêtes à exer­­cer plei­­ne­­ment leur droit de faire face au tueur. Mais cette fois, Cullen prend la parole : il récite, de mémoire, des décla­­ra­­tions qu’il consi­­dère hostiles, faites par le juge à la presse. « Et pour cette raison, votre honneur, dit Cullen, vous devez démis­­sion­­ner. » Le juge William Platt ne trouve pas ça drôle. « Votre requête est reje­­tée », dit-il. « Non, non votre honneur, insiste Cullen. Vous devez… vous devez démis­­sion­­ner. Votre honneur, vous devez démis­­sion­­ner. » « Si vous conti­­nuez, je vous fais bâillon­­ner et enchaî­­ner », aver­­tit le juge. Cullen recouvre sa voix : « Votre honneur, vous devez démis­­sion­­ner », répète t-il sans cesse. « Votre honneur, vous devez démis­­sion­­ner ! Votre honneur…  » Le haut mur de marbre fait de cette cour une pièce somp­­tueuse mais une terri­­fiante salle d’au­­dience, qui ampli­­fie et distord chaque son. Cullen remplit la salle de ses cris. Les familles prennent leur mal en patience alors que Cullen assène sa décla­­ra­­tion à toute vitesse, dix, trente,  quarante fois. Il n’a pas l’air de vouloir s’ar­­rê­­ter. Les agents se jettent sur lui. De force, ils lui passent un masque anti-crachat (un voile maillé qui empêche le prison­­nier de mollar­­der sur les auteurs de son arres­­ta­­tion), mais le bruit conti­­nue. Ils enve­­loppent le masque d’une serviette qu’ils main­­tiennent derrière sa tête, ce qui donne l’im­­pres­­sion que Cullen crie à travers un oreiller. Les familles des victimes essayent de lire. « Tu es un véri­­table déchet humain ! » « Tu es la pire espèce de monstre, le fils du diable !»

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Cullen paré de son masque anti-crachat
Crédits : The Salt Lake Tribune

Mais peu à peu, le sergent commence à avoir des crampes aux mains et, plainte après plainte, la voix de Cullen devient plus claire. Le juge Platt opine du chef. Le sergent sort un rouleau de ruban adhé­­sif de la taille d’une assiette et, comme dans les dessins animés, applique un gros X sur les lèvres de Cullen – ce qui n’a aucun effet. Tandis que les victimes lisent leurs décla­­ra­­tions, Cullen hurle les siennes, comme dans une version cauche­­mar­­desque d’une comp­­tine pour enfants. « — Si ma grand-mère était encore en vie, elle te dirait : “J’es­­père que tu moisi­­ras en enfer, sale fils de pute !” — Votre honneur, vous devez démis­­sion­­ner. Votre honneur, vous devez démis­­sion­­ner… — Six peines de prison à perpé­­tuité supplé­­men­­taires, cumu­­lées à celles dont vous avez déjà écopé… — …devez démis­­sion­­ner. Votre honneur, vous devez… — …ainsi vous reste­­rez en prison pour le restant de vos jours. » Les agents de la cour emmènent alors Cullen de force, ligoté, bâillonné, scot­­ché, jusqu’à l’as­­cen­­seur qui les attend. Il est encore en train de scan­­der la même rengaine quand les portes se ferment. Le silence qui suit est terrible, lui aussi. Les familles se réunissent dans le hall, pertur­­bées et mécon­­tentes. « Je pense qu’il a inten­­tion­­nel­­le­­ment fait preuve d’ir­­res­­pect envers tous ceux qui se trou­­vaient dans la salle d’au­­dience », me confie Julie Sanders, amie d’une victime de Cullen. Sanders pointe son doigt en direc­­tion de la place qu’oc­­cu­­pait Cullen, désor­­mais vide. « Il a dit qu’il était un homme de compas­­sion, qu’il voulait donner un rein pour sauver la vie de quelqu’un. J’au­­rais quelque chose à lui deman­­der : Où est sa compas­­sion main­­te­­nant ? Sait-il ce qu’il a fait de nos vies ? » Désor­­mais, ce n’était plus seule­­ment un problème admi­­nis­­tra­­tif que Mask et Roney devaient régler (ils avaient un ordre du juge Amstrong auto­­ri­­sant la dona­­tion), c’était plus grave. « En réalité, peu de gens du New Jersey dési­rent que le projet de Char­­lie Cullen abou­­tisse, dit Mask. Personne ne veut donner l’im­­pres­­sion de s’in­­cli­­ner face aux requêtes d’un tueur en série. Pour certaines des familles, cette trans­­plan­­ta­­tion est une claque dans la figure. C’est comme s’il leur deman­­dait une faveur. »

~

Après l’es­­clandre d’Al­­len­­town, la ques­­tion du rein de Cullen était deve­­nue trop épineuse pour être abor­­dée. Roney appe­­lait le bureau du procu­­reur du district, qui lui disait d’ap­­pe­­ler le dépar­­te­­ment correc­­tion­­nel du New Jersey, qui lui disait d’ap­­pe­­ler l’hô­­pi­­tal. Les mois sont passés sans réponse, sans programme, sans date fixée. Si le don d’or­­gane se faisait, il faudrait coor­­don­­ner des insti­­tu­­tions étatiques et privées, et mettre des assu­­rances en rela­­tion. Le dépar­­te­­ment correc­­tion­­nel devrait faire surveiller Cullen à l’hô­­pi­­tal, afin de se prému­­nir contre d’éven­­tuelles tenta­­tives de fuite et de résis­­tance et, parce qu’il avait déjà fait de multiples tenta­­tives de suicide, contre Cullen lui-même. Les seuls à avoir une vraie date butoir, c’étaient Cullen et Ernie. Le test de compa­­ti­­bi­­lité de Cullen était valable pour un an seule­­ment. Ernie ne survi­­vrait proba­­ble­­ment pas aussi long­­temps. Ensuite, il y avait le rein, qui devrait parcou­­rir deux-cents kilo­­mètres de l’hô­­pi­­tal de Cullen à celui de Peck­­ham à Long Island dans le New Jersey, assez rapi­­de­­ment pour être utili­­sable. En fonc­­tion de la circu­­la­­tion, la route pour­­rait être un vrai bordel. Un ralen­­tis­­se­­ment, un accro­­chage de pare-chocs ou même l’af­­fluence dans la région des Hamp­­tons pour­­raient mettre en péril la vie d’Er­­nie. Mais qui paie­­rait pour un héli­­co­­ptère ?

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Héli­­co­­ptère de soins d’ur­­gence LIFE STAR

Peau­­fi­­ner les détails deman­­dait un travail consi­­dé­­rable et béné­­vole pour un grand nombre de gens. Mais en l’oc­­cur­­rence, Cullen était le dernier type à qui quiconque aurait voulu faire une faveur. C’était ainsi que les gens voyaient cette trans­­plan­­ta­­tion : une faveur faite à Cullen, et non pas le moyen de sauver la vie d’un homme. « C’est son choix, il est adulte, mais soyons réalistes, tout ce cirque qu’il a fait devant les familles des victimes ne lui fera pas marquer le moindre point », dit Mask. « Char­­lie ne regrette pas vrai­­ment ce qui s’est passé. Il est préoc­­cupé par la manière dont cet évène­­ment affecte ses enfants, mais il ne regrette rien. Et Char­­lie n’est pas le genre de type à faire semblant. » La prison était censée le priver de son libre arbitre. Or, même si c’était bien là qu’il se trou­­vait, il conti­­nuait d’avoir des exigences.

La trans­­plan­­ta­­tion

Après sa dernière condam­­na­­tion à Allen­­town, Cullen a été confiné à l’ar­­rière d’un van sans fenêtres. Des gardiens parés de tenues anti-émeute l’ont rejoint à la prison de Tren­­ton. Ils l’ont fouillé au corps, lui ont remis des habits de détenu et l’ont conduit à l’asile psychia­­trique. Là, on lui a enlevé ses vête­­ments et on l’a fouillé au corps pour la deuxième fois. On lui a remis une blouse jetable comme en portent les patients à l’hô­­pi­­tal, sauf qu’elle était faite avec l’em­­bal­­lage de protec­­tion des nouveaux postes de télé. Puis on l’a enfermé dans une chambre capi­­ton­­née pour une obser­­va­­tion de soixante-douze heures. La blouse s’est déchi­­rée au bout de vingt-quatre heures. Il a essayé de ne pas entendre le « c’est l’heure de ton insu­­line » que lui ont lancé les gardes, se concen­­trant à la place sur le psaume 25 : « Vois combien mes enne­­mis sont nombreux, Et de quelle haine violente ils me pour­­suivent. Garde mon âme et sauve-moi ! Que je ne sois pas confus… » Puis on lui a donné des vête­­ments avant de le trans­­fé­­rer au quar­­tier haute sécu­­rité D-D, où il devait main­­te­­nant purger ses dix-huit peines de prison à perpé­­tuité, et où je lui ai rendu visite à nouveau.

Cullen n’est qu’à un mètre de moi, de l’autre côté de la vitre, mais je suis inca­­pable de déchif­­frer son expres­­sion.

Depuis le train de Tren­­ton River, la prison appa­­raît comme un bloc de briques et de barbe­­lés de l’autre côté de l’au­­to­­route, en face du Mac Donald’s. Une minute de marche supplé­­men­­taire vous mène à un portail de sécu­­rité équipé d’un détec­­teur de métaux et surveillé par un gardien en uniforme. Après une fouille par palpa­­tion, on vous fait passer à travers trois portes en acier trempé, action­­nées par un bouton sonore, jusqu’à un hall surveillé, divisé en cabines métal­­liques. Cullen m’at­­ten­­dait dans la troi­­sième. Il m’a lancé un petit « salut ». Nous nous sommes enten­­dus d’un signe de tête à travers la vitre pare-balles et avons bran­­ché nos télé­­phones. Quelques bruits para­­sites, puis le son d’une respi­­ra­­tion. Cullen et moi commu­­niquions par lettres depuis presque un an, et j’avais beau­­coup appris à son sujet : son entrée acci­­den­­telle à l’école d’in­­fir­­miers, son premier boulot où il désin­­fec­­tait la peau des grands brûlés, ses dépres­­sions, ses tenta­­tives de suicide, ses problèmes matri­­mo­­niaux, son alcoo­­lisme, les hôpi­­taux dans lesquels il avait travaillé et ses seize années de folie meur­­trière. Mais même en ayant connais­­sance des faits, j’étais toujours inca­­pable d’éta­­blir plei­­ne­­ment un lien entre l’homme au visage doux derrière la vitre et le tueur en série coupable de crimes mons­­trueux. Je lui ai dit que certaines des familles des victimes étaient contre son projet de donner un rein, qu’ils conce­­vaient comme un trai­­te­­ment de faveur accordé à un tueur en série, rien de plus. « Quoi, j’es­­saye d’ob­­te­­nir quelque chose ? Je suis en prison, je ne contrôle rien, il n’y a rien à marchan­­der, pas d’île au large du New Jersey où ils pour­­raient m’en­­voyer pour me tortu­­rer, pas de Guan­­ta­­namo. Tout ce que je peux faire, c’est rester dans une cellule. Et je sais que le New Jersey ne fait plus fabriquer de plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion par les déte­­nus, alors qu’est-ce que les familles voudraient que je fasse, sinon rester assis et regar­­der la télé ? » Cullen était indi­­gné par un système dont il disait qu’il était prêt à sacri­­fier un Ernie Peck­­ham pour punir un Charles Cullen. Sauver la vie d’un inconnu est indu­­bi­­ta­­ble­­ment héroïque : qui aban­­don­­ne­­rait un de ses reins ? Bien sûr, il est plus facile de parler de compas­­sion héroïque que de meurtres en série. J’ad­­mire Cullen pour l’un et le hais pour l’autre, mais je ne sais comment relier les deux. La compas­­sion et le meurtre semblent être les actes de deux hommes sans rapports. Je lui ai donc demandé : « Cela vous étonne que les gens vous ques­­tionnent sur vos moti­­va­­tions ? Vous êtes en prison pour avoir ôté des dizaines de vies, et pour­­tant vous êtes en train de vous battre pour en sauver une. Cela paraît… contra­­dic­­toire. »

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Charles Cullen avant son arres­­ta­­tion

Cullen n’est qu’à un mètre de moi, de l’autre côté de la vitre, mais je suis inca­­pable de déchif­­frer son expres­­sion. Il jette un coup d’œil sur un côté de la vitre, comme s’il y lisait quelque chose, et commence lente­­ment à parler. « Si vous me deman­­dez si je savais que ce que je faisais était mal… commence t-il. Je voyais que j’ar­­rê­­tais la douleur, que je la faisais dispa­­raître. Pour moi, c’était comme si je rédui­­sais la durée de la douleur, comme si j’y mettais fin. Parfois, la douleur était celle de patients qui souf­­fraient et en étaient au stade termi­­nal. Parfois, c’était celle de familles, complè­­te­­ment boule­­ver­­sées, et parfois, c’était la vie des patients qui était entra­­vée par une série sans fin de procé­­dures, de compli­­ca­­tions et de souf­­frances. » « Mais si vous me deman­­dez… eh bien oui, je savais que c’était illé­­gal, pour­­suit Cullen. Et que ce n’était pas à moi de faire le choix. Mais c’est comme ça que je voyais les choses. Je me sentais obligé de faire ce que je faisais. Je ne voyais pas en quoi c’était mal. Je savais que c’était illé­­gal. » Cullen regarde la table sans la voir. Je ne sais pas ce qu’il voit. « Mais si vous me deman­­dez… quand j’ai demandé à donner un rein, j’ai senti que je faisais ce qu’il était normal que je fasse, dans n’im­­porte quelle circons­­tance. Aider. C’était quelque chose que je pouvais faire. C’était quelque chose de néces­­saire. On m’a demandé de le faire et c’était possible. Et je m’y suis senti obligé, parce que je pouvais le faire et qu’on me le deman­­dait. » Je ne sais pas ce que j’at­­ten­­dais de sa réponse. En fin de compte, la seule réponse à la ques­­tion « pourquoi » est simple­­ment « parce que ». Cullen faisait ce qu’il sentait qu’il devait faire, ou voulait ou pouvait faire. Dans une certaine mesure, c’était devenu la même chose. En proie à une telle tyran­­nie, le mauvais et le bon ne se conçoivent pas. C’est une réponse simple, mais c’est la seule qui ait du sens. Cullen m’a fixé un instant, puis il a regardé ailleurs, comme pour étudier ma personne en privé. « Je connais beau­­coup de gens qui trouvent ça surpre­­nant que quelqu’un comme moi veuille faire un don. Mais pour moi, c’est tout à fait cohé­rent. En tant qu’in­­fir­­mier, c’était ce que je faisais, ce que j’ai toujours fait. Cela corres­­pond à ce que je suis. Mais si vous avez besoin de me deman­­der pourquoi je devais, ou pourquoi quelqu’un comme moi voulait… eh bien, ça dépend vrai­­ment du regard que vous posez sur les gens. Et de ce que vous pensez que les gens sont capables de faire. »

~

Le hasard a voulu que l’at­­tente se termine un mardi. Des gardiens sont venus voir Cullen dans la nuit, munis de clés et de menottes. On l’em­­me­­nait au centre médi­­cal de la prison, à l’hô­­pi­­tal St.Fran­­cis. Même s’ils savaient pourquoi, ils n’avaient pas l’in­­ten­­tion de le dire. Une fois de plus, on lui a donné une blouse en papier. On lui a fait une prise de sang, et on l’a atta­­ché au lit. La télé­­vi­­sion au coin était toujours allu­­mée, les nouvelles locales, Oprah. Une jour­­née s’est écou­­lée, et il se disait : « Ça y est, ça recom­­mence. » Il ne lui restait plus que quatorze jours avant que ses tests de compa­­ti­­bi­­lité n’ex­­pirent. Mais ce n’était pas le don de son rein qui le préoc­­cu­­pait, c’était autre chose.

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Les aven­­tures de Jonny Quest

Les gardiens sont reve­­nus dans la mati­­née. Ils l’ont emmené en bas sans dire pourquoi. On lui avait donné l’ins­­truc­­tion de ne répondre qu’aux ques­­tions directes. On lui a dit que Charles Cullen n’était pas son nom. Son nom était Jonny Quest. Le docteur l’a appelé M. Quest. C’était une mesure de sécu­­rité, mais c’était aussi un genre de plai­­san­­te­­rie. Cullen trou­­vait ça drôle. « Ç’au­­rait pu être pire », me dira-t-il plus tard. « Ils auraient pu choi­­sir Saddam Hussein ou quelque chose du genre. » Ils lui ont donné quelque chose pour le relaxer, du Valium, croit-il. Ils ne le lui ont pas dit. Il se sentait dans le cirage. Ils lui ont donné des papiers à signer. Il a pris le stylo, ne sachant trop quel nom utili­­ser. « Utili­­sez celui que vous êtes censé utili­­ser », dit le méde­­cin. Il regar­­dait des dessins animés quand il était enfant. Il s’est souvenu d’un beau petit garçon blond et de ses aven­­tures, un garçon serviable et doué, plein de poten­­tiel. Il a signé le papier « Jonny Quest ». Ce n’était pas léga­­le­­ment rece­­vable bien sûr, aussi lui en ont-ils donné un autre, qu’il devait signer : « Charles Cullen, alias Jonny Quest. » L’in­­fir­­mier a détourné le regard en signant. C’était censé être un secret. Et puis, ils lui ont admi­­nis­­tré une deuxième dose. À présent, il se sentait partir. Une heure plus tard, le rein de Jonny Quest était placé dans une glacière, prêt pour le voyage. Il aurait été fou de se risquer dans la circu­­la­­tion, alors il s’est envolé à bord d’un héli­­co­­ptère Life Star, qui a décollé au nord-est de Tren­­ton, lais­­sant Manhat­­tan à sa gauche pour remon­­ter Long Island. Ce jour-là, la circu­­la­­tion tout en bas était dense avec les départs en week-end dans la région des Hamp­­tons. Une ligne de lumière traver­­sait le complexe médi­­cal massif de Stony Brook, qui s’éten­­dait sur les sombres collines, comme une sorte de Bilbao en construc­­tion. Je me suis garé dans le lotis­­se­­ment C. De nuit, le week-end, la ferme­­ture des bars donne habi­­tuel­­le­­ment beau­­coup de travail aux hôpi­­taux, surtout au service des urgences. À 20 heures, le hall d’en­­trée était calme comme un centre commer­­cial déserté. Un gardien reli­­sait le jour­­nal de la veille. La boutique de cadeaux se rédui­­sait à un tas de ballons gonflés à l’hé­­lium, flot­­tant dans l’obs­­cu­­rité. L’unité de chirur­­gie se trouve au quatrième étage, avec l’unité des grands brûlés et la radio­­lo­­gie. Le rein a emprunté l’as­­cen­­seur de derrière. J’ai emprunté celui de devant. Dans la salle d’at­­tente de l’unité de chirur­­gie, la télé est toujours allu­­mée, recréant un semblant de norma­­lité pour les familles parquées là. Les enfants et leur mère s’ap­­puient les uns sur les autres, les hommes se cram­­ponnent à leur gobe­­let de chez Dunkin’Do­­nuts. La télé­­vi­­sion diffu­­sait Freaky Friday : deux personnes changent de corps et d’iden­­tité. Holly­­wood et Disney étant ce qu’ils sont, ils finissent par se rappro­­cher. Mais ce n’était qu’un film. Dans le cadre des trans­­plan­­ta­­tions, une partie est une partie. On prend juste ce qu’il faut pour survivre.

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Centre médi­­cal de Stony BrookÎle de Long Island, État de New York
Crédits : Univer­­sité de Stony Brook

Pendant que Jamie Lee Curtis et Lind­­say Lohan vivaient leur première dispute mère-fille au sujet de laquelle des deux avait la vie la plus diffi­­cile, Ernie P. gisait sur une table, anes­­thé­­sié et encer­­clé par des étran­­gers masqués, en blouses bleues. L’un d’eux a incisé une courbe dans la graisse de son abdo­­men, d’autres ont séparé les muscles de ses parois ventrales, drapés d’un champ opéra­­toire, à l’aide d’un écar­­teur en métal froid. Le rein de Jonny Quest n’était pas plus gros que la main du chirur­­gien. On aurait dit un hari­­cot frémis­­sant, tacheté de graisse jaunâtre. Il s’im­­briquait parfai­­te­­ment dans le demi-coquillage du pelvis de Peck­­ham. L’em­­bou­­chure de l’ar­­tère rénale, sépa­­rée seule­­ment quelques heures aupa­­ra­­vant de l’aorte de son proprié­­taire, a été recou­­sue dans la fosse iliaque d’Er­­nie grâce à un fil de suture d’un diamètre de 5.0 – chaque veine a été cousue à une autre veine. Plus tard, alors que Jamie Lee et Lind­­say, arri­­vées au climax du film, avaient repris posses­­sion d’elles-mêmes et se souriaient d’un air complice, une pince chirur­­gi­­cale était enle­­vée de l’ar­­tère iliaque externe et le rein de Jonny Quest se gonflait de rose, irri­­gué par le sang oxygéné, vivant à nouveau, appar­­te­­nant désor­­mais à Ernie Peck­­ham. Sous les lampes xénon, ce miracle médi­­cal ne ressem­­blait à rien de plus qu’un carti­­lage cauté­­risé dans un trou de papier bleu. Il ne montrait rien des millions de petits tubules entas­­sés à l’in­­té­­rieur du cortex rénal, ni des branches arté­­rielles, en nombre aussi infini que les cris­­taux formés par le givre, qui filtraient son sang comme un cerveau filtre nos choix, extir­­pant le mauvais du bon aussi bien qu’il est humai­­ne­­ment possible de le faire.


Traduit de l’an­­glais par Alexan­­dra Delcamp d’après l’ar­­ticle « The Tain­­ted Kidney », paru dans New York Maga­­zine. Couver­­ture : Une salle d’opé­­ra­­tions. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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