par Ulyces | 0 min | 7 octobre 2015

Herbe-aux-chats

Le système nerveux des animaux et l’usine de produc­­tion chimique des végé­­taux se livrent une lutte perpé­­tuelle. Au fil de cette coévo­­lu­­tion, les animaux ont appris à conver­­tir leurs aver­­sions en de véri­­tables penchants. La litté­­ra­­ture scien­­ti­­fique regorge d’exemples de consom­­ma­­tion de psycho­­tropes, de substances hallu­­ci­­no­­gènes, stimu­­lantes ou séda­­tives à des fins pure­­ment récréa­­tives. ulyces-animalshigh-05Les bota­­nistes et les zoolo­­gistes ont rapporté de nombreux exemples d’ani­­maux qui se droguent. Des cane­­tons trop occu­­pés à se gaver de plantes narco­­tiques pour répondre aux appels de leur mère. Des sphinx qui se gorgent du nectar des plantes du genre Datura. Des pumas qui rongent l’écorce du quinquina gris, un arbuste d’Amé­­rique du Sud – un cas d’au­­tant plus notable que les popu­­la­­tions indi­­gènes du Pérou s’en sont inspi­­rés pour leur propre consom­­ma­­tion. Des siècles plus tard, en 1820, la quinine a été isolée dans l’écorce de quinquina et employée dans la lutte contre le Plas­­mo­­dium, le para­­site à l’ori­­gine du palu­­disme. Les chats sont notoi­­re­­ment friands de Nepeta cata­­ria, aussi connue sous le nom d’herbe-aux-chats. Curieu­­se­­ment, les matous des rues y sont moins accros, et les pumas, les lions et les chats sauvages y sont parfai­­te­­ment rétifs. On rapporte qu’a­­près avoir seule­­ment reni­­flé des feuilles d’herbe-aux-chats, un tigre en capti­­vité « a fait de grands bonds dans les airs, a uriné, et s’est préci­­pité tête la première dans le mur de sa cage ». On ne compte plus les anec­­dotes. Des mouflons sauvages d’Amé­­rique qui galopent sur de dange­­reuses saillies monta­­gneuses en quête de lichen psycho­­trope. Des rennes qui, avec une régu­­la­­rité de métro­­nome, se goinfrent d’ama­­nites tue-mouches (Amanita musca­­ria) lors de leur migra­­tion saison­­nière et finissent par perdre leur route. L’at­­trait des rennes pour la substance active de l’ama­­nite est si puis­­sant qu’ils se roulent dans l’urine des chamans sibé­­riens lorsque ceux-ci ont consommé le cham­­pi­­gnon. Ils sont même prêts à se livrer bataille pour l’ac­­cès à un coin de neige tâché d’urine. Et bien sûr, il y aussi le marula (Scle­­ro­­ca­­rya birrea), un arbuste dont les fruits permettent de fabriquer un alcool crémeux au goût de cara­­mel. Les éléphants et autres mammi­­fères afri­­cains qui consomment les fruits fermen­­tés du marula se méta­­mor­­phosent en trou­­peaux chahu­­teurs et agres­­sifs. ulyces-animalshigh-02

Nico­­tine et LSD

Les animaux sauvages ont l’ha­­bi­­tude de consom­­mer des substances enivrantes, hallu­­ci­­no­­gènes ou séda­­tives. Mais c’est à l’in­­ter­­sec­­tion entre l’ani­­mal et les drogues humaines que l’his­­toire commence à deve­­nir vrai­­ment inté­­res­­sante. Et mora­­le­­ment discu­­table. Prenons un alca­­loïde commun comme la nico­­tine. (Les alca­­loïdes sont une large classe de molé­­cules possé­­dant une action physio­­lo­­gique, telles que la cocaïne, la caféine, la morphine et beau­­coup de médi­­ca­­ments usuels.) Le produit des feuilles de Nico­­tiana taba­­cum, le tabac cultivé, est mortel pour presque tous les animaux, à l’ex­­cep­­tion des primates. Si une dose infime de nico­­tine suffit à terras­­ser des insectes, des grenouilles ou des oiseaux, il s’avère que l’homme et le singe y sont peu sensibles.

La struc­­ture des toiles d’arai­­gnées semble reflé­­ter le degré de toxi­­cité des produits auxquels elles ont été expo­­sées.

Vous avez proba­­ble­­ment déjà vu des vieilles images des années 1920, où des chim­­pan­­zés de cirque fument le cigare, parfois montés sur des patins à roulettes. Ces chim­­pan­­zés n’ont pas été simple­­ment dres­­sés à fumer, ils ont déve­­loppé une réelle addic­­tion à la nico­­tine. Les gardiens de zoo du monde entier ont eu un mal fou à leur faire arrê­­ter le tabac. Le cas le plus connu est celui de Char­­lie, du zoo de Mangaung à Bloem­­fon­­tein (Afrique du Sud), devenu accro à cause des visi­­teurs qui lui lançaient des ciga­­rettes allu­­mées de l’ex­­té­­rieur de l’en­­clos. Inci­­ter les grands singes en capti­­vité à fumer est un vieux tour éculé. On exhibe des chim­­pan­­zés fumeurs depuis des siècles. En Europe, le premier exemple connu remonte à 1635, à La Haye. Dans cette période d’es­­sor scien­­ti­­fique tous azimuts, des méde­­cins, chimistes, et autres expé­­ri­­men­­ta­­teurs auda­­cieux ont commencé à admi­­nis­­trer toutes sortes de substances psychoac­­tives à des animaux, de l’al­­cool à l’éther, en passant par la morphine et la mesca­­line. Pour le meilleur ou pour le pire, la recherche animale sur les drogues a produit son lot de grandes avan­­cées médi­­cales. La première seringue, qui débou­­chera sur la version hypo­­der­­mique chère aux héroï­­no­­manes, a été mise au point par Sir Chris­­to­­pher Wren (1632 – 1723). En 1656, il fixa des plumes d’oie à des vessies de porc pour pouvoir injec­­ter de l’opium à des chiens. Le méde­­cin français Pierre-Alexandre Char­­vet (1799 – 1879) est à l’ori­­gine d’une autre décou­­verte capi­­tale. En 1826, il publia un compte-rendu détaillé de ses travaux sur l’opium, inti­­tulé De l’ac­­tion compa­­rée de l’opium et de ses prin­­cipes consti­­tuants sur l’éco­­no­­mie animale. Il y rappor­­tait avoir drogué les animaux suivants : para­­mé­­cie, écre­­visse, escar­­got, pois­­son, sala­­mandre, grenouille, oiseaux, lapins, chiens, chats… et lui-même. Beau­­coup consi­­dèrent cet ouvrage comme précur­­seur d’un champ connu de nos jours sous le nom de « phar­­ma­­co­­lo­­gie expé­­ri­­men­­tale ». Le LSD a été testé sur bon nombre d’ani­­maux. Les guppys sous acide se heurtent aux parois de leur aqua­­rium. Les pois­­sons combat­­tants paradent dans des eaux pour­­tant vides de tout rival. Les vers de terre remontent à la surface et les escar­­gots tombent des troncs d’arbre. ulyces-animalshigh-03 Mais les expé­­riences sur le LSD les plus célèbres ont été conduites sur des arai­­gnées, dans le cadre d’une série d’es­­sais sur les drogues finan­­cée par la NASA. Pourquoi des arach­­nides ? Les arai­­gnées sont bon marché et faciles à se procu­­rer, et la struc­­ture de leurs toiles semble reflé­­ter le degré de toxi­­cité des produits auxquels elles ont été expo­­sées. L’exa­­men de la forme des toiles est édifiant. La caféine donne des toiles irré­­gu­­lières et défec­­tueuses. L’hy­­drate de chlo­­ral, un somni­­fère, produit un motif clair­­semé. La marijuana donne une toile plutôt convain­­cante, mais on dirait que l’arai­­gnée s’est arrê­­tée à mi-parcours. La toile sous LSD ressemble à une toile normale, en nette­­ment plus large. Tirez-en les conclu­­sions que vous voulez.

DMT et cocaïne

L’at­­trait du spec­­tacle mises à part, pourquoi tester des drogues sur les animaux ? S’ils ne sont pas des répliques parfaites, beau­­coup de biolo­­gistes consi­­dèrent les modèles animaux comme des approxi­­ma­­tions correctes de ce qui se trame dans le cerveau humain. ulyces-animalshigh-04Le psychiatre Ronald Siegel, du dépar­­te­­ment de Psychia­­trie et sciences du compor­­te­­ment de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Los Angeles, a passé la majeure partie de ses trente années de carrière à étudier l’im­­pact des drogues sur les animaux. Il pensait que la compré­­hen­­sion des fonde­­ments biolo­­giques de l’ad­­dic­­tion lui permet­­trait de venir en aide à ses patients, en proie aux ravages de la dépen­­dance chimique. Siegel, qui exerçait au quoti­­dien avec des toxi­­co­­manes, avait vu comment la drogue peut détruire des vies. Ses inten­­tions étaient indé­­nia­­ble­­ment chari­­tables, et ses méthodes incon­­tes­­ta­­ble­­ment hautes en couleur. Il s’est rendu à pied dans la cordillère des Andes afin d’étu­­dier l’usage ances­­tral des feuilles de coca. Il a injecté de la cocaïne à deux colo­­nies de chim­­pan­­zés sur des petites îles d’un lac cali­­for­­nien. Un des deux groupes a reçu des concen­­tra­­tions de l’ordre de quelques feuilles de coca, tandis que l’autre rece­­vait l’équi­­valent d’une consom­­ma­­tion de rue. Résul­­tat : les feuilles de coca ont rendu les primates sociables et joyeux, alors que les doses « Miami-style » ont perturbé leur dyna­­mique sociale et les ont rendus agres­­sifs. Aussi étrange que cela puisse paraître, il a fallu les expé­­riences de Siegel pour que la commu­­nauté scien­­ti­­fique et le grand public acceptent l’idée que la cocaïne était addic­­tive. Jusque-là, on la pensait tout juste capable de créer une accou­­tu­­mance. Ses expé­­riences sur les macaques rhésus et la N, N-dimé­­thyl­­tryp­­ta­­mine, une substance hallu­­ci­­no­­gène plus connue sous le nom de DMT, sont décrites avec un tel luxe de détails qu’il vaut mieux les rappor­­ter in extenso. « C’est géné­­ra­­le­­ment dans l’obs­­cu­­rité, la soli­­tude et le silence de la nuit que les êtres humains consomment des substances hallu­­ci­­no­­gènes. Dans toutes les socié­­tés primi­­tives, on préfère utili­­ser ces drogues quand il n’y a pas grand-chose d’autre à voir ou à entendre alen­­tour. […] Dans un contexte sombre et isolé, les singes aussi trouvent inté­­res­­sant et grati­­fiant d’ex­­plo­­rer visuel­­le­­ment leur envi­­ron­­ne­­ment. Lors d’une expé­­rience clas­­sique sur l’ex­­plo­­ra­­tion, trois macaques rhésus ont été confi­­nés dans une cage grilla­­gée recou­­verte d’une boîte qui filtrait la lumière. […] Comme les singes ont tout autant besoin de stimu­­la­­tion visuelle que nous, j’étais persuadé qu’ils préfè­­re­­raient l’hal­­lu­­ci­­no­­gène et ses illu­­mi­­na­­tions à l’obs­­cu­­rité. Au début, nous avons donné à chaque macaque l’op­­por­­tu­­nité de vivre seul dans un endroit sombre, pendant dix jours et dix nuits consé­­cu­­tifs. Dans la machine à fumer, nous avions installé des ciga­­rettes confec­­tion­­nées à partir de laitue ordi­­naire […], assai­­son­­née à la DMT. […] Au huitième jour, Claude en était arrivé à fumer pratique­­ment deux ciga­­rettes entières par jour. […] Réti­­cente au départ, Lucy en est venue à consom­­mer presque deux ciga­­rettes à la DMT par jour. Elle est deve­­nue très habile pour attra­­per ce qu’elle s’ima­­gine chas­­ser : elle l’ap­­porte à sa bouche, le mâchouille et claque des lèvres avec délec­­ta­­tion. » ulyces-animalshigh-06Conclu­­sion de Siegel : privés de lumière, de stimu­­la­­tion, de compa­­gnie et de confort, les singes sont tout dispo­­sés à consom­­mer une substance psyché­­dé­­lique ultra-puis­­sante. Ce qui a, pour­­suit-il, de profondes impli­­ca­­tions pour notre espèce. « Dans des condi­­tions appro­­priées, la DMT est aussi utile pour un singe que pour un humain. Nous parta­­geons la même moti­­va­­tion : celle d’illu­­mi­­ner nos vies avec des aperçus chimiques d’un autre monde. » En dépit de ses déné­­ga­­tions répé­­tées, on serait tenté de suggé­­rer que le Dr Siegel a dû expé­­ri­­men­­ter lui-même des substances hallu­­ci­­no­­gènes, sans quoi il n’au­­rait jamais enfermé un singe dans une boîte sombre à seule fin d’abou­­tir à cette conclu­­sion. Chez ses collègues, les avis sont parta­­gés. « Il n’est pas préci­­sé­­ment popu­­laire », consi­­dère Rick Doblin, le fonda­­teur de la Multi­­dis­­ci­­pli­­nary Asso­­cia­­tion for Psyche­­de­­lic Studies, qui milite depuis les années 1970 pour l’uti­­li­­sa­­tion des psycho­­tropes à des fins médi­­cales. « Il est à l’ori­­gine de travaux d’une impor­­tance consi­­dé­­rable, mais tout le monde n’ap­­pré­­cie pas ses méthodes. » « Je le consi­­dère comme un authen­­tique héros », déclare pour sa part George Koob, président du Comité sur la neuro­­bio­­lo­­gie des troubles addic­­tifs à l’Ins­­ti­­tut Scripps, un pres­­ti­­gieux centre de recherche biomé­­di­­cale en Cali­­for­­nie. Koob a passé la majeure partie de sa carrière à tenter de comprendre pourquoi certaines personnes sont prédis­­po­­sées à l’ad­­dic­­tion, et d’autres non. « Siegel a été le premier à faire état de cas d’ad­­dic­­tion à la cocaïne, à une époque où personne ne pensait qu’il s’agis­­sait d’une drogue addic­­tive. »


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après un extrait du livre de Zoe Cormier, Sex, Drugs & Rock ’N Roll: The Science of Hedo­­nism & the Hedo­­nism of Science. Couver­­ture : Un chat, le cosmos, une plante rigo­­lote. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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