par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 11 juin 2015

Jezi­­ret el Fadl, Égypte. Ghafra rêve de pluie. Pas des brèves averses qui se mélangent avec la pous­­sière du désert et qu’on ne voit que quelques fois par an ici. Elle veut de la vraie pluie, celle qui fait sortir les vers et pous­­ser les pastèques. Celle qui ne tombe qu’à un endroit sur la Terre de Dieu : la Pales­­tine. La dernière fois qu’elle a vu cette pluie, Ghafra avait 13 ans. Juste avant que les soldats n’ar­­rivent. Des hordes de soldats venant du nord, de l’ouest et du sud. Ils n’ont laissé qu’un seul chemin prati­­cable pour que Ghafra et les siens puissent s’échap­­per : l’ouest. L’ouest vers la sécu­­rité, l’ouest vers l’Égypte. Initia­­le­­ment, ils ne devaient rester que quelques mois, et reve­­nir une fois les combats termi­­nés.

Les enfants repré­­sentent 75 % de la popu­­la­­tion de Jezi­­ret el Fadl
Crédits : Nicho­­las Linn

Beer-Sheva

Il s’est écoulé 67 ans depuis le début de la guerre avec Israël. Autant d’an­­nées passées à attendre de pouvoir rentrer chez eux pour Ghafra et son peuple. Ghafra est aujourd’­­hui une grand-mère de 80 ans. Elle est une des quarante membres de la tribu des Abu Hussun qui, en 1948, a fui Beer-Sheva, une oasis dans le désert du Néguev, qui appar­­tient aujourd’­­hui à Israël. Ils ont voyagé pendant treize jours à dos de chameau. Ils ont passé la fron­­tière de Rafah, longé le litto­­ral médi­­ter­­ra­­néen du Sinaï en direc­­tion du sud-ouest, vers le gouver­­no­­rat d’Ach-Charqiya, sur le delta du Nil. C’est là qu’ils se sont instal­­lés, sur une éten­­due de terre qu’ils ont appe­­lée Jezi­­ret el Fadl – « l’île de la Faveur ». Près de 70 ans plus tard, 3 000 Pales­­ti­­niens sont toujours aban­­don­­nés sur cette île oubliée de tous. « Lorsque le président Abel Nasser était en fonc­­tion, nous étions égaux avec les Égyp­­tiens, alors personne n’a créé de services spéci­­fiques pour nous », raconte Saïd el Namudi, le chef de la commu­­nauté. « Mais à présent, ils nous consi­­dèrent comme des étran­­gers et c’est comme si nous n’exis­­tions pas. Les asso­­cia­­tions cari­­ta­­tives inter­­­na­­tio­­nales ne savent pas que nous exis­­tons. » Même les Égyp­­tiens ne savent rien de Jezi­­ret el Fadl. Le village, entouré d’un mur de presque trois mètres de haut, fait de boue et de briques, est invi­­sible depuis la route. À l’in­­té­­rieur de l’en­­ceinte se trouve un laby­­rinthe de maisons et de chemins de terre bordés d’en­­fants. Quand je passe devant eux, ils me regardent avec une indif­­fé­­rence léthar­­gique, de leurs yeux clairs ternis par la malnu­­tri­­tion. Ces enfants repré­­sentent aujourd’­­hui les trois quarts de la popu­­la­­tion du village, résul­­tat de trois géné­­ra­­tions de repro­­duc­­tion conti­­nuelle dont le but est d’aug­­men­­ter la future popu­­la­­tion de la Pales­­tine, m’ex­­plique Namudi.

Namudi est le maîre de Jeziret el Fadlbr>Crédits : Nicholas Linn
Namudi est le maire de Jezi­­ret el Fadl
Crédits : Nicho­­las Linn

La première fois que j’en­­tends parler du village, c’est par une étudiante égyp­­tienne en jour­­na­­lisme. Quand elle me fait part de son inten­­tion de s’y rendre pour un devoir, je demande si je peux l’ac­­com­­pa­­gner avec un photo­­graphe. Quatre heures et quatre moyens de trans­­port plus tard, le conduc­­teur d’un taxi-moto, qu’on appelle ici un tuk-tuk, se gare devant le seul bâti­­ment peint du village : le diwan, un centre commu­­nau­­taire financé par un don l’Au­­to­­rité pales­­ti­­nienne. À mon arri­­vée, Namudi me salue. Il est vêtu d’une dish­­da­­sha – une robe arabe tradi­­tion­­nelle qui arrive au niveau des chevilles –blanche comme neige et une écharpe épin­­glée d’une photo de Yasser Arafat pend autour de son cou. Autour d’un café, il passe l’heure qui suit à répondre à mes ques­­tions, avec honnê­­teté mais diplo­­ma­­tie, en enro­­bant ses réponses du vernis de recon­­nais­­sance de rigueur à l’égard de l’État égyp­­tien et de l’Au­­to­­rité pales­­ti­­nienne. « L’Égypte a été un hôte très cour­­tois avec nous », dit-il dans un arabe lent et élégant. « Tout ce que nous voulons de la part du gouver­­ne­­ment égyp­­tien, c’est que les personnes qui vivent en Égypte et qui y sont nées soient trai­­tées comme les Égyp­­tiens… Aujourd’­­hui, nos pauvres payent les mêmes prix que les Égyp­­tiens les plus riches. Nous voulons seule­­ment qu’ils soient trai­­tés de la même façon que leurs semblables égyp­­tiens. » Du fait de leur statut d’étran­­gers, les Pales­­ti­­niens n’ont pas accès aux aides de l’État pour les plus dému­­nis.

Le prix de Camp David

Maliha, 60 ans, se souvient très bien de l’époque où elle pouvait ache­­ter du pain, de l’huile et du riz pour quelques centimes. En gran­­dis­­sant, elle ne s’est jamais inquié­­tée d’avoir les bons papiers – pour quoi faire ? Elle est née en Égypte et n’a jamais songé à remettre en ques­­tion son droit de vivre ici. Mais tout d’un coup, il y a envi­­ron trente ans, les choses ont changé, me dit-elle alors qu’elle fauche des trèfles à hauteur de genou avec une aisance inha­­bi­­tuelle pour une femme de son âge et de son gaba­­rit. « Dieu sait pourquoi, mais d’un seul coup, nous devions tout payer », me raconte-t-elle. « Main­­te­­nant, tout a un prix. » Le mari de Maliha est décédé il y a dix-sept ans, la lais­­sant s’oc­­cu­­per seule de ses neuf enfants. Elle s’en sort en travaillant comme serf des temps modernes, exploi­­tant un petit lopin de terre pour un homme du nord qui vient une fois par saison ramas­­ser la moitié de ses récoltes. « Je lui loue le terrain et il prend le produit fini », m’ex­­plique-t-elle en se levant, plaçant une main sur mon épaule pour se stabi­­li­­ser. Je sens son pouls battre dans le bout de ses doigts tandis qu’elle prend de petites respi­­ra­­tions fati­­guées. « Je dois m’oc­­cu­­per de tout : plan­­ter, arro­­ser, récol­­ter. Mais le travail est bon. Le travail est un don de Dieu. » Elle sourit et se penche en avant une fois de plus. « Prie pour que Dieu me donne la force. »

Maliha se souvient de l’époque où elle avait les mêmes droits qu’un Égyp­­tien
Crédits : Nicho­­las Linn

Ce que Maliha ignore, c’est qu’il y a trente-sept ans, après de longues discus­­sions à Camp David, son pays d’ac­­cueil a signé un traité qui a marqué le début de l’aide mili­­taire améri­­caine en Égypte –et la fin du statut d’éga­­lité dont béné­­fi­­ciaient les Pales­­ti­­niens. D’un coup de stylo, la fidé­­lité de l’État est passée vers le pouvoir et la richesse de l’Oc­­ci­dent, loin des Pales­­ti­­niens apatrides, qui étaient deve­­nus une nuisance poli­­tique et vidaient les ressources du pays. La situa­­tion commençait déjà à se dégra­­der au cours des années 1970, mais le coup de grâce a été porté avec Camp David, puis plus tard cette année-là quand un Pales­­ti­­nien a assas­­siné Yusuf Sibai, le ministre égyp­­tien de la Culture, selon Oroub el Abed, qui offi­­cie comme cher­­cheur au British Insti­­tute à Amman. « Les lois ont commencé à chan­­ger. À l’époque d’Ab­­del Nasser, les lois disaient des choses comme “l’édu­­ca­­tion est gratuite pour tous les citoyens, Pales­­ti­­niens inclus” », raconte Abed. « Mais après le meurtre du ministre, ces mots se sont trans­­for­­més en “sauf pour les Pales­­ti­­niens”. » « Ils vivent comme en prison », dit Abed. « La plupart du temps, l’État ferme les yeux parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent pas courir après tout le monde. Mais s’ils attrapent quelqu’un avec les mauvais permis, que font-ils ? Où les expa­­trient-ils ? Nulle part. Ils ne peuvent pas les expa­­trier. Ils se contentent de les mettre en prison. » Lorsque ces lois ont commencé à être appliquées, dans les années 1980 sous la prési­­dence d’Hosni Mouba­­rak, les personnes comme Maliha se sont vues petit à petit reti­­rer l’ac­­cès aux subven­­tions alimen­­taires, à l’édu­­ca­­tion gratuite et aux soins gratuits. Ensuite, on leur a ordonné d’ob­­te­­nir et de main­­te­­nir des permis de séjour en tant que rési­­dents étran­­gers. Abed me confie que si les gens allaient à l’en­­contre de cette consigne, ils subi­­raient des amendes, voire une peine de prison.

Un statut déli­­cat

Les Pales­­ti­­niens et les Égyp­­tiens se trouvent main­­te­­nant au milieu d’une véri­­table tempête poli­­tique. L’Égypte les consi­­dère comme des étran­­gers, mais refuse de les trai­­ter comme des réfu­­giés et de les placer sous mandat du Haut-Commis­­sa­­riat des Nations Unies pour les réfu­­giés (UNHCR). Cette branche de l’ONU se charge de venir en aide et de relo­­ger les deman­­deurs d’asile.

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Les toits de Jezi­­ret el Fadl
Crédits : Nicho­­las Linn

« Même si tech­­nique­­ment, ils dépendent de l’UNHCR, le gouver­­ne­­ment égyp­­tien inter­­­vient sans cesse dans les affaires des pales­­ti­­niens », dit l’an­­cien respon­­sable des apatrides de l’UNHCR, Paavo Savo­­lai­­nen. « UNHCR Égypte est soumis à la loi égyp­­tienne, et si un Pales­­ti­­nien arri­­vait avec un formu­­laire de l’UNHCR, l’as­­so­­cia­­tion aurait de gros ennuis. L’ar­­gu­­ment habi­­tuel est qu’ils essaient de préser­­ver l’in­­té­­grité natio­­nale des Pales­­ti­­niens. Ainsi, jusqu’à une certaine limite, le gouver­­ne­­ment égyp­­tien accepte le fait que les Pales­­ti­­niens sont des réfu­­giés de leur propre pays, mais il ne veut pas qu’ils finissent sous la respon­­sa­­bi­­lité de l’UNHCR. C’est la raison pour laquelle ils ont créé leur propre programme d’aide aux réfu­­giés. » L’UNCHR ne classe pas non plus les Pales­­ti­­niens comme apatrides car ce serait recon­­naître impli­­ci­­te­­ment que l’État de Pales­­tine n’existe pas. Cepen­­dant, si on laisse la poli­­tique et ses prin­­cipes de côté, Beer-Sheva appar­­tient aujourd’­­hui à un État appelé Israël. Un État qui la gouverne et qui inter­­­dit aux Pales­­ti­­niens d’y reve­­nir. Selon le ministre israé­­lien des Affaires étran­­gères, les accords inter­­­na­­tio­­naux ne les obligent en rien à aider les Pales­­ti­­niens en exil à retour­­ner chez eux ou à trou­­ver un nouveau foyer en Cisjor­­da­­nie. Et ils n’ont pas non plus l’in­­ten­­tion de le faire. « Une fois encore, cela relève de la poli­­tique inter­­­na­­tio­­nale, et du statut très confus de l’État pales­­ti­­nien, qui existe en théo­­rie mais pas en pratique », explique Savo­­lai­­nen. « L’an dernier, l’UNHCR a lancé une campagne qui s’éten­­dra sur dix ans, pour venir à bout du concept d’apa­­tride. Mais les Pales­­ti­­niens, qui sont de nos jours la plus grande popu­­la­­tion d’apa­­trides dans le monde, ne sont pas inclus dans cette campagne. »

Le seul espoir est d’ob­­te­­nir des papiers et d’être recon­­nus léga­­le­­ment par le gouver­­ne­­ment égyp­­tien.

De plus, l’Of­­fice de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfu­­giés de Pales­­tine au Proche-Orient (UNRWA) – la branche des Nations Unies qui s’oc­­cupe des Pales­­ti­­niens – n’est pas auto­­ri­­sée à opérer en Égypte. « Et c’est la raison pour laquelle les Pales­­ti­­niens ont de gros ennuis », confie Savo­­lai­­nen. Pour le gouver­­ne­­ment égyp­­tien, les Pales­­ti­­niens sont des étran­­gers. Pour l’UNHCR, ils sont un sujet sensible qu’il vaut mieux lais­­ser de côté. Et pour l’UNRWA, ils sont juste du mauvais côté de la fron­­tière. Pour les Pales­­ti­­niens qui vivent en Égypte, le seul espoir d’ob­­te­­nir des papiers et d’être recon­­nus léga­­le­­ment repose sur le gouver­­ne­­ment égyp­­tien. L’État leur distri­­bue des passe­­ports (que seuls le Soudan et l’Ara­­bie saou­­dite recon­­naissent), mais c’est à eux de faire en sorte qu’ils soient toujours tampon­­nés avec les bons permis de séjour. Ils sont accor­­dés par le bureau égyp­­tien pour les Affaires pales­­ti­­niennes de Mogamma – le bastion égyp­­tien de la bureau­­cra­­tie du Caire. Pour obte­­nir ce tampon vital lorsqu’ils atteignent la majo­­rité, les Pales­­ti­­niens doivent appor­­ter la preuve qu’ils étudient ou travaillent en Égypte, ou bien qu’ils sont mariés à une personne de natio­­na­­lité égyp­­tienne. « 5 % de nos élèves sont partis à l’uni­­ver­­sité », me confie Namudi. « Mais ils doivent payer dix fois plus cher que les Égyp­­tiens et dans une monnaie étran­­gère, donc tout cela est très compliqué. » Travailler n’est pas non plus une option. Selon la loi égyp­­tienne, les entre­­prises n’ont le droit d’em­­ployer que 10 % d’étran­­gers. Et ces emplois sont géné­­ra­­le­­ment octroyés à des étran­­gers haute­­ment quali­­fiés – pas à des Pales­­ti­­niens sans diplôme. Il ne reste alors que deux options aux jeunes Pales­­ti­­niens : épou­­ser une personne de natio­­na­­lité égyp­­tienne ou se cacher. À Jezi­­ret el Fadl, la plupart des gens réus­­sissent à s’en sortir en deve­­nant ouvriers agri­­coles ou métayers. Ils vivent une vie paisible de pauvreté à l’in­­té­­rieur des murs du village.

Ghafra a quitté la Pales­­tine quand elle avait 13 ans
Crédits : Nicho­­las Linn

Quant à ceux qui rêvent de quit­­ter le village – ou l’Égypte –, mieux vaut renon­­cer. Il y a long­­temps, Abu Yasser, 65 ans, bel homme avec une épaisse mous­­tache blanche, a eu dix-sept enfants avec deux femmes. Il a réussi à tous les nour­­rir en travaillant fréquem­­ment en Arabie saou­­dite, en Libye, en Jorda­­nie et en Irak. « Cepen­­dant, la loi a changé dans les années 1980 et je n’ai plus eu le droit voya­­ger », dit Yasser en haus­­sant les épaules. « Qui sait pourquoi ? Peut-être pour des raisons poli­­tiques, ou écono­­miques. Dieu seul le sait. » Aujourd’­­hui, Yasser et ses fils subviennent aux besoins de la famille en travaillant comme ouvriers pour des agri­­cul­­teurs du coin qu’ils aident à trans­­por­­ter les récoltes et les vendre au marché. Il a envi­­ron soixante-dix petits enfants – il me dit en riant qu’il a perdu le compte il y a un moment. Son passe­­port est tamponné avec un tampon spécial « secteur agri­­cole » déli­­vré par le minis­­tère égyp­­tien de l’In­­té­­rieur, mais il espère ne bien­­tôt plus en avoir besoin. « Nous rentre­­rons, Inch Allah, nous rentre­­rons chez nous », dit-il. Je suis assis avec Ghafra dans la fraî­­cheur de sa maison de boue et de briques. Elle me regarde de son seul œil valide, ses mains craque­­lées déli­­ca­­te­­ment posées sur ses genoux, ses longs cheveux noirs modes­­te­­ment cachés par une écharpe colo­­rée. Des mouches volent au dessus de nos têtes. Ses petits-enfants et arrière-petits-enfants tournent autour d’elle. Du haut de ses 80 ans, la mémoire de Ghafra commence à s’ef­­fa­­cer. Elle ne sait plus combien elle a de petits-enfants ni qui est le président de l’Égypte. Mais elle sait où est sa maison et elle en rêve encore. Cette maison c’est l’odeur des chameaux, de la terre et des pastèques fraî­­che­­ment coupées. Celle des nuits étoi­­lées, des herbes hautes et de la pluie qui tombe du ciel de Beer-Sheva.


Traduit par Marine Bonni­­chon d’après l’ar­­ticle « Maroo­­ned in the Desert » paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Les enfants de Jezi­­ret el Fadl, Nicho­­las Linn
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