par Ulyces | 0 min | 1 février 2016

Les artistes du dab

Nous nous trou­­vons dans les envi­­rons de Bars­­tow, aux confins du désert sous une pluie battante. Une valise Peli­­can usée gît aux pieds de mon passa­­ger, James « Skywal­­ker » John­­son. Elle est jaune, couverte d’au­­to­­col­­lants, et faite d’un poly­­pro­­py­­lène résis­­tant aux produits chimiques. Dans l’ar­­mée et sur les champs de bataille, les boîtes sécu­­ri­­sées de ce genre permettent de ranger des lunettes de visée pour fusil ou des compo­­sants élec­­tro­­niques haut de gamme. Il se met soudain à la tritu­­rer. Skywal­­ker a 32 ans. Il est doté d’un palais parti­­cu­­liè­­re­­ment bien déve­­loppé et d’un télé­­phone mobile jetable, et a quelques kilos en trop. Sa respi­­ra­­tion sifflante donne l’im­­pres­­sion qu’il a de l’asthme. Après avoir quitté avec joie un stage auprès d’un séna­­teur répu­­bli­­cain et réalisé que la poli­­tique poli­­ti­­cienne n’était pas son truc, il a été barman, cuisi­­nier, déve­­lop­­peur et culti­­va­­teur de canna­­bis. Depuis, il s’est auto-proclamé « ambas­­sa­­deur d’un style de vie cali­­for­­nien inspiré par la culture de l’huile de canna­­bis ». En tant que tel, il achète et revend des têtes et des restes de beuh, de l’huile de canna­­bis et autres gour­­man­­dises planantes, ainsi que des t-shirts et des chapeaux. Il aime­­rait bien m’en dire plus, mais ses acti­­vi­­tés sont pour la plupart illé­­gales, bien que ses produits ne le soient pas. Son nom, et celui de bien d’autres person­­nages et entre­­prises cités dans ce repor­­tage sont inven­­tés.

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Un extrait de canna­­bis concen­­tré
Crédits : DR

Nous sommes en décembre, et cet après-midi-là, le temps est orageux. Nous roulons en direc­­tion de Las Vegas, pour assis­­ter à la finale de la quatrième édition de la Secret Cup, après un an d’épreuves régio­­nales qui auront permis de rassem­­bler les meilleurs fabri­­cants d’huile de canna­­bis arti­­sa­­nale des États-Unis. Les festi­­vi­­tés sont censées se dérou­­ler dans un manoir loué pour l’oc­­ca­­sion, en dehors du Las Vegas Strip. Skywal­­ker a mis le prix fort pour pouvoir séjour­­ner dans une chambre d’hôtes proche de la piscine. Il vient là pour revoir ses amis, la crème des vendeurs et des fabri­­cants (ou extrac­­teurs) d’huile de canna­­bis – une commu­­nauté qui s’est consi­­dé­­ra­­ble­­ment agran­­die en cinq ans –, mais aussi pour présen­­ter ses produits, se faire de nouveaux contacts et tester des échan­­tillons ; et notam­­ment ce qui se fait de mieux, des beuhs « dévas­­ta­­trices ». Ce sont des nerds, mais ils sont cool. Volon­­tai­­re­­ment débraillés, plus à l’aise seuls ou en petit comité, ces Hein­­sen­­berg de l’huile de canna­­bis sont des auto­­di­­dactes. Ils se font appe­­ler les « Wookies » car ils sont pour la plupart féroces et mignons à la fois, comme les créa­­tures de la saga Star Wars. Ils ont le plus souvent la ving­­taine ou la tren­­taine, et ils ont un sérieux penchant pour les barbes, les fripe­­ries, les penden­­tifs en verre souf­­flé, les sweats à capuche tâchés, et les casquettes de base­­ball à bord plat ornées de pin’s de collec­­tion. Plus connus sous leurs pseu­­dos hauts en couleur – Big D, Brutal Bee, Task Rok, Witso­­fire, les Medi Brothers, Hector de Smells­­li­­keOG –, les Wookies consacrent leur vie à la fabri­­ca­­tion des meilleures huiles de canna­­bis qui soient ; c’est-à-dire une forme de canna­­bis concen­­tré qu’on extrait des feuilles et des têtes de la plante grâce à une série de procé­­dés chimiques, le plus banal d’entre eux néces­­si­­tant de simples bouteilles de gaz butane très vola­­tile en guise de solvant chimique. L’huile de canna­­bis (dont le nom formel est butane hash oil, ou BHO) est une variante moderne du haschisch. Exit la méthode tradi­­tion­­nelle de fabri­­ca­­tion du shit et les corvées qui vont avec – le pres­­sage, le filtrage et la compres­­sion des têtes de beuh. Depuis les années 1960, des passion­­nés fabriquent une huile de canna­­bis pâteuse, le plus souvent dans une casse­­role sur la cuisi­­nière, et à grand renfort de solvants toxiques comme le naphte, l’hexane ou de l’al­­cool isopro­­py­­lique. C’est vers l’an 2000, dans la vallée de San Fernando à Los Angeles, qu’on a vu appa­­raître le précur­­seur du BHO. La première version du produit s’ap­­pe­­lait le juice. Le plus souvent, on le fumait pur avec une pipe dotée d’une grille. Certaines personnes préfé­­raient chas­­ser le dragon en utili­­sant un tube et un couteau chauffé au préa­­lable, ou un morceau de papier alumi­­nium et un briquet. Des amateurs ont très vite commencé à se faire leurs propres pipes, et des souf­­fleurs de verre les ont suivis ; de nos jours, certains modèles de pipes en verre souf­­flé coûtent plusieurs dizaines de milliers de dollars. Quand on la fume, l’huile de canna­­bis donne une plus grosse claque que de simples têtes de beuh, mais ses effets durent moins long­­temps. Quand on en abuse, le plus souvent une sieste s’im­­pose. Les Wookies appellent cet état « dtfo », Dabbed The Fuck Out (qu’on pour­­rait traduire par « complè­­te­­ment défoncé à cause du BHO »). Ils prennent un malin plai­­sir à poster des photos de leurs congé­­nères complè­­te­­ment morts sur les réseaux sociaux.

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Un Wookie en action
Crédits : Oil Slick/Tumblr

L’abré­­via­­tion BHO a fait sa première appa­­ri­­tion en 2009, grâce au prix du « meilleur produit » remporté lors de la Canna­­bis Cup orga­­ni­­sée par le maga­­zine High Times à Amster­­dam. Jeremy Norrie et Daniel de Sailles, les fonda­­teurs de la Secret Cup, faisaient partie de l’équipe qui a présenté l’huile de canna­­bis au cours de la compé­­ti­­tion. D’après certaines personnes, ils ont rendu le terme « dab » – au sens de « dosage approxi­­ma­­tif » – popu­­laire. (« Se faire un dab » signi­­fie « vapo­­ri­­ser du BHO ».) On peut ache­­ter du BHO dans un dispen­­saire, ou par des voies plus illé­­gales auprès d’un extrac­­teur ou d’un dealer. Sa texture varie selon la variété prépa­­rée — wax (cire), shat­­ter (litté­­ra­­le­­ment « fracas­­ser »), budda (beurre), honey­­comb (gâteau de miel), live resin (collante), crumble (sous forme de poudre) et honey oil (huile miel­­leuse). Au départ, l’huile est liquide, mais si on la laisse telle quelle sans inter­­­ve­­nir, elle finit par se soli­­di­­fier. Les couleurs vont du vert vif au jaune or, en passant par le brun cara­­mel. La couleur de prédi­­lec­­tion des connais­­seurs est l’ambre trans­­lu­­cide. En règle géné­­rale, Skywal­­ker ne consomme rien qui ne soit pas de couleur claire, même si c’est un produit en lice pour la Secret Cup. Il dit souvent qu’il refuse d’in­­fli­­ger cette merde à ses poumons, sous-enten­­dant par-là qu’il ne sait pas par quels moyens, ni par qui l’huile a été prépa­­rée. La loi sur le canna­­bis médi­­cal récem­­ment adop­­tée à New York auto­­rise unique­­ment la consom­­ma­­tion d’huile de canna­­bis quand elle est pure, cuisi­­née ou vapo­­ri­­sée ; fumer de l’herbe reste illé­­gal. Si ce qui se passe à New York préfi­­gure l’ave­­nir, alors il se pour­­rait que l’ave­­nir de l’in­­dus­­trie du canna­­bis réside dans l’huile – un marché natio­­nal qui devrait atteindre un total de 47 milliards de dollars d’ici 2016. L’usage médi­­cal ou récréa­­tif du canna­­bis est auto­­risé dans 23 États, ainsi qu’à Washing­­ton, dans le district de Colum­­bia. Il est expli­­ci­­te­­ment permis d’uti­­li­­ser des extraits de canna­­bis dans 12 États. Ces produits n’ont pas l’odeur entê­­tante de la skunk – dans le milieu, le terme « discret » revient souvent ces temps-ci. Mais l’ex­­trac­­tion en elle-même n’est auto­­ri­­sée que dans deux endroits, dans le Colo­­rado et à Washing­­ton, les labo­­ra­­toires devant être en mesure de répondre à de rigou­­reuses spéci­­fi­­ca­­tions. Du point de vue de Paul Armen­­tano, un membre de NORML (Natio­­nal Orga­­ni­­za­­tion for the Reform of Marijuana Laws), « dans les dix autres États, il faut croire que les extraits de canna­­bis léga­­li­­sés tombent du ciel ». Aujourd’­­hui, certaines grandes entre­­prises et socié­­tés de capi­­tal-risque inves­­tissent en masse dans le marché de l’huile de canna­­bis. Skywal­­ker et les Wookies se battent pour obte­­nir leur part du gâteau, et se font l’écho d’un point de vue exprimé par bien des arti­­sans quand ils espèrent que la qualité et le bon goût des consom­­ma­­teurs chan­­ge­­ront la donne – ou leur permet­­tront au moins de gagner leur vie même si quelques géants se partagent la plus grosse part du gâteau. Pour les Wookies, la Secret Cup est un salon commer­­cial de grande enver­­gure. (Pour des raisons juri­­diques, les finales sont consi­­dé­­rées comme des fêtes privées.) Cela se passe comme un tour­­noi inter-univer­­si­­tés annuel, et si ce n’est pas le seul concours du genre dans le monde, elle est sans doute l’un des plus sélec­­tifs. Les vainqueurs régio­­naux et les vainqueurs de l’an­­née passée y seront par défaut. En tout, ce sont vingt concur­­rents qui vont s’y affron­­ter. À la clé, ils peuvent rempor­­ter des contrats et le droit de fanfa­­ron­­ner. Skywal­­ker et les Wookies veulent être compé­­ti­­tifs sur ce marché qui croît rapi­­de­­ment, et ils veulent culti­­ver un état d’es­­prit favo­­rable au succès. Pour cela, il doivent se faire connaître, et bien connaître de leur côté les acteurs de ce secteur écono­­mique, ainsi que leurs diffé­­rentes tech­­niques d’ex­­trac­­tion. ulyces-dabartists-04 Mais pour cela, ils n’au­­ront pas néces­­sai­­re­­ment besoin de travailler, car après tout, nous sommes à Las Vegas. Les Wookies mènent une vie secrète et soli­­taire, ils vivent pour la plupart à la campagne, dans des États où ils pour­­raient se faire prendre assez faci­­le­­ment, mais Skywal­­ker a appris à appré­­cier les événe­­ments de la Secret Cup. S’ils se faisaient prendre – comme un ami de Skywal­­ker, qui a vu la maison dans laquelle il prépa­­rait le BHO explo­­ser à cause du butane –, par peur que leurs lignes télé­­pho­­niques soient surveillées par les forces de l’ordre, les autres Wookiees ne les appel­­le­­raient pas. En l’état actuel des choses, leur commu­­nauté n’existe quasi­­ment que sur les réseaux sociaux. D’or­­di­­naire, Skywal­­ker discute sur Face­­book et sur Insta­­gram avec ses meilleurs amis, mais là, ils vont pouvoir traî­­ner ensemble pendant cinq jours à Las Vegas, manger, fumer et faire la bringue dans le manoir – « Que demande le peuple ? » conclut Skywal­­ker d’un ton bourru typique de la côte est. Il est quinze heures, et l’orage n’en finit pas. Avant d’ar­­ri­­ver à Las Vegas, nous avons encore deux heures de route dans ce désert surplombé d’un ciel lugubre. Des rafales de vent secouent notre véhi­­cule, et la pluie me donne l’im­­pres­­sion que les lumières rouges que je vois au loin sont un mirage. Skywal­­ker mord nerveu­­se­­ment l’ongle de son auri­­cu­­laire (ce n’est pas la première fois que je le vois faire ça), puis il pousse un profond soupir suivi d’une quinte de toux. Du coin de l’œil, je le vois ouvrir les deux loquets de la vali­­sette Peli­­can qu’il garde entre ses pieds. Il a taillé le rembour­­rage en mousse pour proté­­ger tout ce qui s’y trouve. Il en sort le bang à BHO qu’il a gagné lors de la Mini Sundae Cup, un bang en verre trans­­pa­rent de 12,5 centi­­mètres, fabriqué par l’en­­tre­­prise Hitman et vendu à 500 dollars l’unité. Skywal­­ker l’a person­­na­­lisé en y ajou­­tant ce qu’on appelle un clou – une sorte de douille – en quartz de premier choix. (Certains amateurs préfèrent les clous en titane de classe 2, celui qu’on utilise pour les missiles.) Il met le bang dans le porte-gobe­­let pour attra­­per son sac à dos et en sortir une bouteille d’eau, une boulette de papier pleine de BHO et un mini chalu­­meau. Il met un tout petit peu d’eau dans le bang. Le chalu­­meau est plus grand qu’un briquet à cigare, mais plus petit qu’un bec Bunsen. Le bruit de la détente évoque le clique­­tis de celle d’un pisto­­let. Une longue flamme orange et bleue en forme de cône illu­­mine la voiture pendant quelques instants. « Ça te dérange si je me fais un dab ? » https://www.youtube.com/watch?v=u-9lT3l4y-Q

Des bangs dans le désert

Deux mois plus tôt. Au mois d’oc­­tobre, dans le centre-ville de Phoe­­nix, Arizona. Une ving­­taine de tentes blanches forment un cercle sur le terrain en bitume. Il y fait très chaud, un peu comme dans une carriole couverte en plein cagnard. Des panaches de fumée s’élèvent ici et là, mais l’odeur s’es­­tompe dès qu’on arrive du côté des vendeurs de hot-dogs, au niveau de l’en­­trée. La Secret Cup Desert Regio­­nal est la sixième étape de cette Secret Cup 2014. À l’ex­­cep­­tion de la finale, chaque événe­­ment est ouvert au public le temps d’un week-end. La Secret Cup, c’est un peu comme les Canna­­bis Cups, ces énormes rassem­­ble­­ments orga­­ni­­sés par le maga­­zine High Times qui ont gagné en popu­­la­­rité au fil des ans. Sauf qu’il y a moins de monde, et qu’on y entend plus de termes tech­­niques. C’est une sorte de mélange entre un marché en plein air et une fête médié­­vale, un événe­­ment éphé­­mère pour amateurs d’huile arti­­sa­­nale, de gour­­man­­dises canna­­biques et autres formes d’ex­­traits de canna­­bis. On y trouve entre autres des acces­­soires, des objets de déco­­ra­­tion et des vête­­ments. Pour le prix d’un billet – 20 dollars par jour –, ceux qui possèdent un permis de canna­­bis médi­­cal peuvent vapo­­ri­­ser autant de BHO qu’ils veulent. On peut égale­­ment faire de bonnes affaires : un gramme d’huile de canna­­bis de grande qualité pour la modique somme de 50 dollars, soit envi­­ron la moitié moins que le prix pratiqué dans les dispen­­saires. Skywal­­ker et son bras droit, un mec surnommé Captain, font face au public qui se tient devant le stand. Ils présentent avec l’en­­thou­­siasme des marchands ambu­­lants une bois­­son à base d’ex­­trait d’huile de canna­­bis. Le breu­­vage couleur cerise est vendu dans une petite bouteille faite pour évoquer le Purple Drank, un sirop pour la toux aux effets narco­­tiques popu­­laire dans le milieu du hip-hop – un mélange de promé­­tha­­zine et de codéine. D’au­­cuns diraient que c’est de l’es­­broufe, mais c’est plutôt bon et les effets de leur bois­­son sont formi­­dables, surtout quand y ajoute des glaçons pour lutter contre la chaleur ambiante. Les bouteilles se vendent comme des petits pains.

Sans surprise, une ambiance joyeu­­se­­ment planante règne dans la tente.

Un spécia­­liste de l’ex­­trac­­tion d’huile répon­­dant au pseudo de Sloth Bear (« ours pares­­seux ») est assis devant une table pliante, juste à côté de Skywal­­ker et du Captain. Ils ont déjà travaillé ensemble, car dans le milieu du commerce de BHO, il est indis­­pen­­sable de colla­­bo­­rer avec ses confrères. Skywal­­ker ne cultive pas de canna­­bis et ne procède pas à l’ex­­trac­­tion de l’huile (même si ces tâches ne lui sont pas incon­­nues), mais il trouve le canna­­bis, les personnes qui vont s’oc­­cu­­per de l’ex­­trac­­tion de son huile, ainsi que des fabri­­cants de capsules, d’ours en géla­­tine ou de sirop à base d’huile de canna­­bis. Il trouve ensuite les dispen­­saires qui veulent bien de ses produits. L’idéal pour lui, c’est quand les dispen­­saires lui four­­nissent le canna­­bis et qu’il n’a plus qu’à l’em­­me­­ner à Sloth Bear (par exemple) pour procé­­der à l’ex­­trac­­tion de l’huile. Le plus souvent, le produit fini retourne au dispen­­saire d’où il vient, et ils se dégagent en géné­­ral une commis­­sion de 50 %. Skywal­­ker est avant tout un talen­­tueux inter­­­mé­­diaire : il connaît les bonnes personnes, sait trou­­ver de la weed de bonne qualité, signe des contrats et trouve de nouveaux clients. Du haut de ses 29 ans, Sloth Bear a gagné son entrée pour le Desert Regio­­nal de ce week-end. Dans le milieu des Wookies, il est connu pour avoir réussi à se hisser dans le top 4 de la caté­­go­­rie « huile de canna­­bis » lors d’une Canna­­bis Cup orga­­ni­­sée par High Times. Une grosse plaquette de BHO couleur or teinté de vert est posée sur la table devant lui. La live resin fabriquée à partir de têtes fraîches conge­­lées sent très fort. Sur la même table trônent deux bangs à BHO, un chalu­­meau, des bouteilles de sirop et des canettes de soda. Comme sur beau­­coup d’autres stands de la Desert Cup, Jedi Extracts offre du BHO à vapo­­ri­­ser sur place. Deux files de clients dési­­reux de goûter et d’ache­­ter font la queue sous un soleil de plomb. Ils forment un groupe repré­­sen­­ta­­tif des personnes qui s’in­­té­­ressent au BHO que les Wookies surnomment « erl ». Un père et son fils qui donnent l’im­­pres­­sion de s’être trom­­pés de route en se rendant à un pique-nique du Lions Club ; un hippie grison­­nant qui arbore une pipe fixée à un collier ; un homme d’un certain âge dans un fauteuil roulant ; une cinquan­­te­­naire drapée des pieds à la tête dans des foulards vapo­­reux. ulyces-dabartists-05Skywal­­ker encaisse l’argent de sa dernière vente tout en invi­­tant le client suivant à s’ap­­pro­­cher. « Qui aurait besoin d’un peu de BHO ? C’est gratuit ! Qui veut boire un truc ? » Skywal­­ker est né dans le Queens, à New York, mais ses parents se sont instal­­lés à la campagne en Penn­­syl­­va­­nie quand il était encore petit. Son père était gestion­­naire de service chez un conces­­sion­­naire de voitures, et sa mère travaillait pour une entre­­prise de logis­­tique. Son lycée perdu au milieu de nulle part était le théâtre de frasques dont il se souvient : « On s’en­­nuyait telle­­ment qu’on partait au quart de tour dès qu’on en avait l’oc­­ca­­sion, on se compor­­tait comme des trous du cul, et pas qu’un peu ! » Quand ils n’étaient pas en train de fumer autant de beuh que possible ou de chahu­­ter des poli­­ciers, ils se bala­­daient en voiture pour casser des boîtes aux lettres à coup de batte de base­­ball, ou bien ils profi­­taient de l’ab­­sence de proprié­­taires pour traî­­ner dans leurs maisons. Après avoir quitté le lycée avant la fin de ses études, Skywal­­ker a commencé à travailler pour un jour­­nal local au sein duquel il a su se faire appré­­cier pour ses compé­­tences en infor­­ma­­tique et son aisance sur les forums de discus­­sion. Il a fina­­le­­ment obtenu son diplôme de fin d’étude en candi­­dat libre et a financé lui-même ses études univer­­si­­taires. Après ça, il a vadrouillé dans tout le pays et testé plusieurs types de métiers avant de décou­­vrir le monde du canna­­bis médi­­cal et d’avoir un déclic. Après avoir passé quatre ans à s’oc­­cu­­per d’une plan­­ta­­tion de canna­­bis dans le nord-est, il a appris l’art de l’ex­­trac­­tion de l’huile en auto­­di­­dacte. En 2011, voyant une oppor­­tu­­nité de passer à la vitesse supé­­rieure, il s’est installé en Cali­­for­­nie et a fondé Jedi Extracts.

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La tempé­­ra­­ture conti­­nue d’aug­­men­­ter à mesure que la jour­­née avance. L’as­­phalte est brûlante et la chaleur décou­­ra­­geante, mais les clients conti­­nuent d’af­­fluer. Sans surprise, une ambiance joyeu­­se­­ment planante règne dans la tente. Skywal­­ker et le Captain remplissent des gobe­­lets de 28 ml de soda agré­­menté d’huile de canna­­bis, qu’ils vendent à 10 dollars l’unité, tandis que les bouteilles d’un litre partent pour la somme de 35 dollars. Sloth Bear, qui est déjà rentré dans ses frais après s’être au préa­­lable arrangé avec Skywal­­ker pour vendre (et aussi offrir) son BHO, vient de sortir une nouvelle plaquette. Pour Sloth Bear et Skywal­­ker, voya­­ger dans tout le pays pour retrou­­ver leurs potes Wookiees et pour élar­­gir leurs connais­­sances et leurs réseaux profes­­sion­­nels, c’est vrai­­ment cool. Ce qui l’est moins, ce sont les frais à débour­­ser pour voya­­ger et se nour­­rir sur place. « J’au­­rais dû amener une autre caisse de sirop », regrette Skywal­­ker en regar­­dant les bouteilles vides à ses pieds. Il ne veut pas me dire auprès de qui il l’a acheté, ni me parler de l’ac­­cord qui lui permet de le vendre. Toute­­fois, comme tous ses confrères entre­­pre­­neurs, il nour­­rit trois objec­­tifs lors des événe­­ments comme la Secret Cup : faire connaître sa marque ; voir ses amis, s’en faire de nouveaux, réseau­­ter et élar­­gir sa clien­­tèle ; et gagner assez d’argent pour conti­­nuer sur sa lancée.

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Le nectar
Crédits : DR

Un grand black avec des dread­­locks se ravise et lui demande deux bouteilles de plus. « Ça roule ! » dit le Captain, qui a une pêche d’en­­fer. Il prend les 80 dollars qu’on lui tend et rend la monnaie. Quand il a rencon­­tré Skywal­­ker il y a deux ans de cela, il était homme à tout faire dans un fast-food. Aujourd’­­hui, ils sont colo­­ca­­taires. Il me fait penser à Turtle de la série Entou­­rage. Sloth Bear lui demande si ça le dérange de lui concoc­­ter une bois­­son, tout en enle­­vant un peu de live resin de la petite balance élec­­tro­­nique. Une perle de sueur appa­­raît dans ses cheveux et se met à couler vers sa tempe. « Seule­­ment si tu me donnes du BHO », réplique le Captain. « Il suffi­­sait de le deman­­der, mon ami ! » lui répond Sloth Bear. Sloth Bear est né et a grandi dans le sud de la Cali­­for­­nie. Son père est un entre­­pre­­neur en bâti­­ment et sa mère une chiro­­prac­­trice. Il s’est fait prendre avec 90 grammes de beuh quand il était au lycée, et trois mois avant la fin de sa période de proba­­tion, il a renversé une vieille dame en voiture et a été condamné pour un délit de conduite sous l’em­­pire d’un état alcoo­­lique. Il a passé son 24e anni­­ver­­saire en prison. « Le pire anni­­ver­­saire de ma vie », se souvient-il. Sloth Bear, qui est grand et poilu, mais tout sauf pares­­seux, a travaillé dans un cinéma, puis dans le bâti­­ment avec son père, et enfin dans une boutique d’hy­­dro­­cul­­ture dont il a été le gérant pendant quatre ans. Pendant cette période, il a tout appris de la culture hydro­­po­­nique auprès de son patron, un culti­­va­­teur de plants de canna­­bis légaux, et de ses clients qui eux aussi culti­­vaient pour la plupart. C’est en se mettant à culti­­ver pour les autres qu’il a fini par réali­­ser qu’il avait un talent natu­­rel pour l’ex­­trac­­tion de l’huile. Sloth Bear, Skywal­­ker et le Captain se sont rencon­­trés lors d’une compé­­ti­­tion. Ils sont très vite deve­­nus amis, et complices dans une entre­­prise crimi­­nelle – même si eux ne le voient pas vrai­­ment de cet œil. C’est un boulot stres­­sant et diffi­­cile, mais le soir venu, après quelques bangs de BHO, tous vous diront ce que m’a confié Sloth Bear : « Je suis né pour ça. »

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Un petit chalu­­meau au butane
Crédits : DR

Skywal­­ker attrape un bang sur la table pliante et désigne celui que Sloth Bear vient de prépa­­rer pour l’étu­­diant qui se tient juste devant lui – et qui se la joue grave. « Je suis prêt, j’at­­tends mon bang », dit-il. « Ça roule », répond Sloth Bear. Tout le monde se marre.

N°17

Début novembre, du côté du désert des Mojaves dans le sud de la Cali­­for­­nie. C’est la saison de la récolte pour l’en­­tre­­prise Merlin’s MediFarm. Selon les prévi­­sions météo pour les dix jours à venir, une tempête se dirige vers nous. À ce stade de florai­­son, il est possible que la pluie ruine les têtes, c’est pourquoi un senti­­ment d’ur­­gence règne dans la ferme où tout le monde s’af­­faire. Deux hommes utilisent une poulie pour soule­­ver les plants de canna­­bis qui se trouvent sur les terrasses infé­­rieures. Dans le séchoir, trois labo­­ran­­tins mettent les têtes à sécher sur des centaines de fils à linge. Une femme trie des graines sous le porche de la maison. À l’ombre sous une tente, Sloth Bear s’ap­­prête à faire une nouvelle four­­née de BHO. L’art de faire du BHO est une pratique qui ne cesse d’évo­­luer. Les extrac­­teurs de BHO en acti­­vité à l’heure actuelle ont tout appris sur YouTube, sur les forums et les réseaux sociaux, et en tâton­­nant. Certains choi­­sissent de récol­­ter les têtes au plus tôt, d’autres préfèrent attendre. Certains optent pour un séchage de dix jours pour les têtes de canna­­bis de très bonne qualité, tandis que d’autres préfèrent les conge­­ler sur le champ. La meilleure méthode n’a toujours pas fait l’objet d’un consen­­sus. Selon la variété de canna­­bis, on obtient des résul­­tats diffé­­rents, et c’est là l’es­­sence-même de la fabri­­ca­­tion arti­­sa­­nale de BHO. Comme avec le vin, le fromage ou la bière, l’odeur, le goût et les effets varient d’un BHO à l’autre, ce qui permet d’être créa­­tif.

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L’huile est d’abord liquide puis se soli­­di­­fie
Crédits : DR

Les deux prin­­ci­­paux prin­­cipes actifs du canna­­bis sont le tétra­­hy­­dro­­can­­na­­bi­­nol (THC) qui inspire et donne la pêche, et le canna­­bi­­diol (CBD) qui calme la douleur et permet de trai­­ter des patho­­lo­­gies qui vont du glau­­come à l’épi­­lep­­sie en passant par l’ar­­thrite et l’an­xiété. Le canna­­bis est égale­­ment riche en terpènes et en terpé­­noïdes, des hydro­­car­­bures aroma­­tiques produits par les plantes pour repous­­ser les herbi­­vores. Les odeurs de l’huile de canna­­bis sont variées : manda­­rine, citron, raisin noir, pin, terre ou encore cerise gorgée de sucre. 63 varié­­tés diffé­­rentes poussent chez Merlin’s MediFarm, dont des clas­­siques comme la Chem­­dawg, la Girl Scout Cookies et la Sour Diesel. Sloth Bear vient de signer un contrat d’un an pour trans­­for­­mer les trois-quarts des récoltes de la ferme – entre 90 et 180 kilos – en huile de canna­­bis. Il four­­nit le butane et l’équi­­pe­­ment néces­­saires, et en retour il récu­­père 50 % de l’huile fabriquée, qu’il peut s’il le souhaite revendre au culti­­va­­teur. Selon la variété et la méthode de culture – ainsi que les tech­­niques, les outils employés et la dexté­­rité en matière d’ex­­trac­­tion –, 45 grammes de weed permet­­tront de produire entre 30 et 120 grammes d’huile. Les dispen­­saires l’achètent au prix de gros, entre 20 et 40 dollars le gramme, et les clients directs entre 80 et 100 dollars. (À titre de compa­­rai­­son, les têtes de beuh se vendent entre 10 et 20 dollars le gramme dans les dispen­­saires.)

D’ici la fin de cette récolte, Sloth Bear sera à moitié million­­naire.

Les produc­­teurs de BHO utilisent un des deux types d’équi­­pe­­ments qui permettent de faire de l’huile de canna­­bis, l’un fonc­­tion­­nant avec un système en circuit ouvert, et l’autre en circuit fermé. Pour cette four­­née, Sloth Bear utilise un extrac­­teur à circuit ouvert de la marque SubZero Scien­­ti­­fic équipé d’un trépied, d’une valeur de 400 dollars. Tout son équi­­pe­­ment tient dans sa voiture : l’ex­­trac­­teur, deux plateaux de culture de taille moyenne (qu’on utilise le plus souvent pour faire germer des graines ou les cloner avec du substrat de propa­­ga­­tion), deux plats en Pyrex, du papier sulfu­­risé, un collier de serrage de 5 centi­­mètres, et deux filtres ronds (l’un en papier et l’autre en soie) à placer au fond du cylindre de l’ex­­trac­­teur. Nous sommes à l’ombre, et l’air circule sans problème sous la tente. Sloth Bear intro­­duit l’em­­bout d’une grosse bouteille de butane réfri­­géré dans le récep­­tacle au sommet de l’ex­­trac­­teur SubZero Scien­­ti­­fic, qui contient un peu plus de 20 grammes d’une variété d’herbe appe­­lée Sour Maui Dawg. Nous nous asseyons sur des chaises de plage, derrière la table pliante. Sous l’ef­­fet de la pres­­sion, le butane liquide commence à passer au travers du cylindre en métal rempli de têtes, pour dissoudre la résine cris­­tal­­li­­sée qui contient du THC, du CBD, des terpènes, des flavo­­noïdes ainsi que du myrcène, le terpène qui est l’un des prin­­ci­­paux compo­­sants du houblon, à qui on doit en partie les effets séda­­tifs de la bière. Quelques instants plus tard, une huile visqueuse et ambrée commence à couler sur le papier sulfu­­risé. Sloth Bear le plie pour éviter qu’elle ne coule dans le plat en Pyrex qui chauffe dans un bain-marie à 100 degrés placé dans un plateau de culture. Sloth Bear est content de lui. « J’ai toujours voulu être million­­naire avant mes 30 ans », dit-il tout en montrant du doigt l’huile couleur or qui s’écoule régu­­liè­­re­­ment. D’ici la fin de cette récolte, il le sera à moitié, précise-t-il. ulyces-dabartists-08 Décembre, de nouveau. Finale de la Secret Cup, à Las Vegas. Nous sommes samedi, et l’après-midi touche à sa fin. Un nuage de fumée et une odeur de graillon ont envahi le manoir loué pour l’oc­­ca­­sion, et dans toutes les pièces règne une odeur typique­­ment mascu­­line. Le DJ passe du rap à plein volume, auquel viennent s’ajou­­ter les quintes de toux sèche, ou plutôt les croas­­se­­ments de grenouilles asth­­ma­­tiques qu’on entend de-ci de-là, et le bruit des bangs coulés à la chaîne – le bouillon­­ne­­ment des bulles d’air, et les chalu­­meaux qui me font penser à des minis avions à réac­­tion. Le manoir est comme sur la brochure : énorme. Un impo­­sant lustre illu­­mine le hall d’en­­trée et l’es­­ca­­lier en coli­­maçon. Juste à côté, dans la grande salle à manger, le plafond est orné de décors peints à la main. Des Wookies se sont regrou­­pés autour de la table remplie de bangs, de bouts de papiers et de bouteilles de butane vides. Chacun a sa vali­­sette Peli­­can, et pour mieux enchaî­­ner les bangs, certains ont amené des clous élec­­triques conçus pour garder une tempé­­ra­­ture constante grâce à un élément chauf­­fant. Et main­­te­­nant que j’y repense, quelques Wookies étaient venus avec leurs propres rallonges. Le salon, avec ses meubles couleur or typiques de la marque Versace – qu’on retrouve à peu près partout dans le manoir –, se trouve de l’autre côté du hall d’en­­trée. Devant la baie vitrée, une repro­­duc­­tion de moto couleur plaqué or trône sur une plate-forme couverte de velours. Skywal­­ker est calé dans le moel­­leux canapé couleur or, les yeux à demi clos. La chambre qu’il a louée au prix fort s’est avérée être une toute petite hutte qui s’est retrou­­vée inon­­dée à cause de l’orage qui a duré plusieurs jours, ce qui l’em­­pêche de bien dormir.

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De l’équi­­pe­­ment arti­­sa­­nal peu coûteux
Crédits : Thomas Prior

Un Wookie de Boston prénommé Gerald est assis en face de Skywal­­ker sur un fauteuil de style Louis XIV. Ils se sont rencon­­trés à l’oc­­ca­­sion de l’inau­­gu­­ra­­tion de la Secret Cup « Beast Coast Regio­­nal » à Provi­­dence, dans l’État de Rhode Island. Depuis lors, il leur est arrivé de colla­­bo­­rer. Lui et Skywal­­ker étaient censés parta­­ger le lit deux places de la cabane inon­­dée, mais fina­­le­­ment ils ont réussi à tenir le coup sans dormir. Leurs bangs et leurs minis chalu­­meaux trônent sur la table basse qui les sépare. Non loin d’eux, un invité d’hon­­neur est assis dans un autre fauteuil couleur or. Il fait partie des 100 personnes qui ont payé entre 300 et 500 dollars (selon la qualité du cadeau inclus dans le forfait) pour pouvoir passer du temps dans le manoir entre 15 et 23 heures, vapo­­ri­­ser du BHO arti­­sa­­nal gratui­­te­­ment et côtoyer les fina­­listes. Son luxueux bang en verre est posé sur la table basse, avec les autres. Il a été souf­­flé et peint de manière à obte­­nir une sculp­­ture de nour­­ris­­son mort, amputé d’une jambe et sangui­­nolent. Du haut de ses 21 ans, Gerald a appelé son entre­­prise Southie Extracts. Comme beau­­coup d’autres Wookies, il a commencé à produire du BHO faute de trou­­ver faci­­le­­ment ce produit qui lui plai­­sait tant. En avril dernier, il faisait partie des fina­­listes de la Secret Cup « Beast Coast Regio­­nal ». « Je ne pensais vrai­­ment pas que je pour­­rais gagner, je l’ai surtout fait pour m’amu­­ser », m’ex­­plique-t-il. « Tu as essayé le n°17 ? C’est celui des Samu­­rai Bros, ils vont gagner », affirme Skywal­­ker d’un air confiant – comme d’ac­­cou­­tu­­mée. « Comment tu sais que c’est le BHO des Samu­­rai Bros ? Leur origine sera dévoi­­lée en même temps que les scores, dimanche après-midi », lui rétorque Gerald. « J’ai acheté 3–4 grammes de cette merde », lui répond Skywal­­ker d’un ton mépri­­sant. Il a décou­­vert que les gars de la côte ouest sont souvent trop mous pour se lancer dans un ping-pong verbal digne de ce nom, tandis que les gars de la côte est comme lui et Gerald en ont fait une disci­­pline olym­­pique – qu’il regrette de ne pas pouvoir pratiquer plus souvent. « Tu ne sens pas cette putain d’odeur de manda ? » ajoute-t-il. En tant que fina­­liste de la Secret Cup, Gerald a été chargé de goûter et de noter les BHO des diffé­­rents concur­­rents. Il dispose d’une boîte recou­­verte de cuir dotée d’em­­pla­­ce­­ments pour ranger 20 petites fioles de verre numé­­ro­­tées. Il choi­­sit le n°17. Il dévisse le bouchon de la fiole et en sort un petit morceau de papier plié qui ressemble à celui que Sloth Bear utilise. En parlant du loup, ce dernier n’a pas réussi à se hisser dans le top quatre de la Secret Cup « Desert Regio­­nal », il est donc parti à Hawaï avec sa copine, et il suit la fin de l’évé­­ne­­ment sur Inter­­net.

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Un échan­­tillon de BHO
Crédits : DR

Gerald déplie le morceau de papier à deux reprises. On dirait qu’il tient entre ses doigts un petit truc qui ressemble à un vieux bout de chewing-gum trans­­lu­­cide complè­­te­­ment aplati par son embal­­lage. Il tire des deux côtés d’un geste précis, comme s’il ouvrait une ferme­­ture en Velcro (le bruit est d’ailleurs un peu le même). Il découvre enfin le demi-gramme de BHO qui ressemble à ces petits morceaux d’ambre qu’on trouve parfois sur la plage. Il porte la fiole à son nez et la respire en prenant un air d’œno­­phile ou de critique culi­­naire chevronné. « Ça sent la manda », dit-il (c’est-à-dire la manda­­rine). « Ça sent le pample­­mousse, en tout cas moi je trouve que ça sent le pample­­mousse », le corrige Skywal­­ker. « Ça a l’air de déchi­­rer », dit Gerald. « Ça déchire, oui », confirme Skywal­­ker tout en croi­­sant les bras, comme pour lui rétorquer : « Je te l’avais dit, mec ! » Gerald allume un gros chalu­­meau et commence à chauf­­fer le clou Halen Honey Hole du bang que Skywal­­ker a gagné lors de la Mini Sundae Cup. Selon l’hu­­meur et le degré de concen­­tra­­tion des gens, ou encore la présence de rési­­dus de BHO, chauf­­fer le clou peut prendre jusqu’à 30 secondes. Tandis que Gerald vise le clou avec un cône de feu orange et bleu, je leur demande s’ils ont parfois peur de se retrou­­ver en prison. Après tout, hormis dans deux États qui ne sont pas les leurs, leur passion et leur gagne-pain restent illé­­gaux. « Je pense parfois aux aspects juri­­diques, mais on ne peut pas vrai­­ment s’en inquié­­ter », me répond Gerald. « Je crois dur comme fer au karma, donc je pense que si on mène une vie tranquille et qu’on est une bonne personne, rien de mal ne peut nous arri­­ver. » « La pratique de l’ex­­trac­­tion va être léga­­li­­sée dans un futur proche », ajoute Skywal­­ker. « Nous faisons déjà partie de cette commu­­nauté, ce qui signi­­fie que quand les grosses boîtes débarque­­ront dans nos États respec­­tifs avec leurs millions de dollars, on aura déjà un pied dedans. C’est pour ça que je me sens si bien à la Secret Cup, ça me donne le senti­­ment d’avoir déjà fran­­chi une étape. Les gens qui viennent là sont très influents. » Gerald conti­­nue de chauf­­fer le clou en quartz jusqu’à ce qu’il soit rouge, puis il éteint le chalu­­meau avant de le repo­­ser sur la table. À l’ins­­tar d’un père en train de tester la tempé­­ra­­ture du bibe­­ron de son enfant, il véri­­fie la tempé­­ra­­ture du clou en l’ap­­pro­­chant de la face inté­­rieure de son poignet.

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Le clou est chauffé
Crédits : Thomas Prior

Il insère enfin la tige en titane de 10 centi­­mètres dans le clou qu’il vient de chauf­­fer. Une petite boule du BHO n°17 est posée au bout de la tige. Il se liqué­­fie sur le champ au contact du quartz brûlant. Des bulles appa­­raissent à sa surface, puis elles s’éva­­porent. Une pâle fumée blanche traverse la chambre à eau et tour­­billonne dans le diffu­­seur. Gerald pose un petit couvercle sur le clou pour empê­­cher la fumée de s’échap­­per, et il conti­­nue d’in­­ha­­ler. Après avoir fini son bang, il le repose, lève la tête et recrache une épaisse fumée en direc­­tion du chan­­de­­lier. Visi­­ble­­ment, ça lui a donné un coup de fouet, il a l’air de flot­­ter sur un petit nuage et de ressen­­tir comme des pico­­te­­ments au sommet de son crâne. Le temps semble s’être figé à en juger par son regard, un peu comme s’il ne faisait plus qu’un avec tout ce qui l’en­­toure et qu’il était en train de vivre une expé­­rience intense et marquante. Il a l’air de s’im­­pré­­gner de la musique qui passe – un morceau hypno­­tique de Kendrick Lamar : Bitch, don’t kill my vibe. Bitch, don’t kill my vibe. « Ça déchire », finit-il par éruc­­ter, les yeux grands ouverts. Il regarde son pote pour voir ce qu’il a bien pu penser de ce BHO. Skywal­­ker est complè­­te­­ment décalqué lui aussi.

L’usine de canna­­bis

Un jour de janvier dans le centre-ville de Denver, Colo­­rado. Ralph Morgan est âgé de 42 ans, et il est le direc­­teur de deux entre­­prises distinctes mais étroi­­te­­ment liées, Organa Labs et O.penVAPE. Il porte une tenue décon­­trac­­tée de la marque Rocky Moun­­tain. Nous venons de finir de déjeu­­ner dans son restau­­rant à sushis préféré. Avant de se lancer dans cette aven­­ture canna­­bique, il vendait des prothèses arti­­cu­­laires pour les genoux et les hanches, et sa femme Heidi était visi­­teuse médi­­cale. « Le canna­­bis, on n’y connais­­sait rien, mais nous avons suivi la campagne de léga­­li­­sa­­tion sur une chaîne locale, et ça nous a intri­­gués. Nous nous sommes rensei­­gnés, et on a adoré l’idée. À l’époque, je disais aux gens : “Hé, on a les compé­­tences néces­­saires, ça fait des années qu’on vend de la drogue et des joints !” » plai­­sante-t-il (« prothèse » se traduit par « repla­­ce­­ment joint » et « médi­­ca­­ment » par « drug », d’où le jeu de mot).

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De l’herbe de qualité
Crédits : Ever­­green Apothe­­cary

Les Morgan ont ouvert Ever­­green Apothe­­cary en 2009, rue South Broad­­way, dans le quar­­tier de Green Mile, la zone dans laquelle on trouve la plus forte concen­­tra­­tion de dispen­­saires canna­­biques dans le monde. Les affaires ont commencé à bien marcher, mais Morgan ne trou­­vait pas ses produits assez consis­­tants. « On disait à nos patients de ne manger qu’un quart de brow­­nie, en espé­­rant qu’il soit aussi fort que la dernière fois. Si c’est un médi­­ca­­ment, ne faudrait-il pas qu’un méde­­cin le pres­­crive en spéci­­fiant la variété et le dosage néces­­saires ? On voulait quelque chose de fiable et repro­­duc­­tible à la fois », ajoute Morgan. Ils ont ouvert Organa Labs en 2010, puis en 2012, en parte­­na­­riat avec une chaîne de dispen­­saires, O.penVAPE. Ils ont créé deux entre­­prises distinctes pour des raisons fiscales. Avec O.penVAPE, ils fabriquent des vapo­­ri­­sa­­teurs de poche à piles appe­­lés « e-vapes ». Sans lien direct avec le canna­­bis, l’en­­tre­­prise n’est pas assujet­­tie aux charges en vigueur dans ce domaine. Et avec Organa, ils produisent de l’huile de canna­­bis. Selon certains analystes finan­­ciers, les deux entre­­prises pour­­raient peser jusqu’à un milliard de dollars d’ici deux ans. Ralph Morgan m’em­­mène dans un labo­­ra­­toire rempli d’ap­­pa­­reils et de cuves en acier inoxy­­dable, de cadrans, de tuyaux, de boutons et de câbles. La pièce semble impec­­ca­­ble­­ment bien nettoyée du sol au plafond. Je vois en face de moi trois extrac­­teurs Super­­cri­­ti­­cal Fluid Extrac­­tion fabriqués par Waters Corpo­­ra­­tion – des machines qui coûtent envi­­ron 165 000 dollars pièce. Ils sont équi­­pés d’une inter­­­face infor­­ma­­tique, permettent de recy­­cler le CO2, et exercent une pres­­sion d’ex­­trac­­tion pouvant s’éle­­ver jusqu’à 344 bars.

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Le proces­­sus d’ex­­trac­­tion par CO2 super­­­cri­­tique
Crédits : Organa

Ils produisent l’huile de canna­­bis grâce à un proces­­sus appelé « extrac­­tion par CO2 super­­­cri­­tique », qui est notam­­ment utilisé pour déca­­féi­­ner le café ou extraire l’huile essen­­tielle des pétales de rose pour en faire du parfum, par exemple. Le CO2 super­­­cri­­tique est un composé orga­­nique doté à la fois des proprié­­tés d’un gaz et d’un liquide. Le CO2 peut péné­­trer dans le canna­­bis comme un gaz, tout en agis­­sant comme un solvant liquide, ce qui permet d’ex­­traire les molé­­cules que l’on souhaite, que ce soit dans le THC ou dans les autres canna­­bi­­noïdes. La pres­­sion néces­­saire pour atteindre cet état « super­­­cri­­tique » est phéno­­mé­­nale, c’est pourquoi ces machines sont si chères. Ils cultivent leur propre canna­­bis, ce qui leur permet de fabriquer des produits à base d’huile dont la qualité et les effets ne varient pas. Les cartouches d’huile de canna­­bis sont conçues pour être utili­­sées avec les vapo­­ri­­sa­­teurs élec­­tro­­niques O.penVAPE, mais aussi avec d’autres marques. Selon Ralph Morgan, les cartouches se vendent au rythme d’une toutes les dix secondes, soit plus de 250 000 par mois. Pour répondre à la demande, ils disposent de 8 361 m² dédiés à la culture inté­­rieure, et ils ont récem­­ment acheté un ranch de 121 hectares dans la ville de Pueblo. Pour les repré­­sen­­tants des banques, c’est un commerce porteur qui permet de créer des emplois, c’est pourquoi ils soutiennent l’en­­tre­­prise. Certains produits qui sortent des labo­­ra­­toires d’Or­­gana intriguent plus que d’autres ; c’est le cas des CannaTabs, des petits compri­­més à lais­­ser fondre sous la langue, avec 25 milli­­grammes d’huile par comprimé. Plusieurs varié­­tés de canna­­bis sont dispo­­nibles, certaines appar­­tiennent à l’es­­pèce indica, d’autres à l’es­­pèce sativa, tandis que d’autres sont des hybrides. Les varié­­tés à domi­­nante sativa contiennent beau­­coup de THC, elles sont éner­­gi­­santes. Et les varié­­tés indica sont pleines de CBD, elles aident à dormir et soulagent les douleurs. Les effets commencent à se ressen­­tir rapi­­de­­ment, au bout de dix minutes, alors qu’il en faut 30 ou 45 pour ressen­­tir les effets d’un biscuit.

Un nombre crois­­sant d’États adoptent diffé­­rentes lois sur le canna­­bis médi­­cal ou récréa­­tif en Amérique.

« Nous ciblons prin­­ci­­pa­­le­­ment les gens qui n’ont pas fumé de canna­­bis depuis vingt ans. Le dosage étant opti­­mal, ça leur donne envie d’es­­sayer », m’ex­­plique Ralph tout en me faisant visi­­ter l’usine. De grosses étuves à vide trônent dans une pièce, tandis que dans une autre, une femme portant un masque et des gants chirur­­gi­­caux utilise des seringues pour remplir les cartouches d’huile. Confor­­mé­­ment à la loi, chaque variété de canna­­bis est testée pour déter­­mi­­ner sa puis­­sance, puis elle se voit attri­­buer un code-barre qui la suivra jusqu’au dispen­­saire. Tandis que je traverse le labo­­ra­­toire dans lequel ces tests sont effec­­tués, je ne peux m’em­­pê­­cher de penser aux Wookies que j’ai rencon­­trés au cours des six mois précé­­dents. En travaillant aussi vite que possible, Sloth Bear arrive à produire 1,3 kilo par jour avec son extrac­­teur à circuit fermé ; alors que l’en­­tre­­prise vient d’in­­ves­­tir dans un extrac­­teur qui fonc­­tionne dix fois plus vite. Un nombre crois­­sant d’États adoptent diffé­­rentes lois sur le canna­­bis médi­­cal ou récréa­­tif, ce qui fait que les entre­­prises comme Organa – qui dispose d’un capi­­tal de plusieurs millions de dollars – sont en passe d’en­­trer sur le marché et de le domi­­ner.

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Skywal­­ker et ses amis ne devien­­dront sans doute pas des géants de l’in­­dus­­trie du canna­­bis comme Ralph Morgan, mais il est diffi­­cile d’en­­vi­­sa­­ger un monde dans lequel la créa­­ti­­vité, la passion et le travail bien fait seraient mépri­­sés. Plusieurs options s’offrent à nous de nos jours, on peut s’ache­­ter des fromages fondus ou d’autres spécia­­li­­tés françaises bizar­­roïdes ; du vin en cubi ou du vin italien ; des compri­­més à base d’huile de canna­­bis ou du BHO de chez Jedi Extracts. Tant qu’il y aura des gens comme Skywal­­ker et Sloth Bear, on trou­­vera du BHO. Pour ces mecs, le dabbing, c’est bien plus qu’une ques­­tion d’argent ; c’est un art et un style de vie. J’ai vu James « Skywal­­ker » John­­son pour la dernière fois quand je l’ai accom­­pa­­gné et déposé chez lui après la finale de la Secret Cup. Son manque de sommeil était visible, mais il était heureux, entre autres parce qu’un culti­­va­­teur respecté dans le milieu lui a demandé de l’ai­­der à se lancer dans le laby­­rin­­thique marché de l’huile de canna­­bis – et qu’il va parta­­ger ses gains avec lui.

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Les artistes du dab
Crédits : DR

Pendant qu’il récu­­pé­­rait ses affaires, je lui ai expliqué que je partais de ce pas à Denver pour visi­­ter un labo­­ra­­toire conforme aux normes gouver­­ne­­men­­tales, et équipé d’ex­­trac­­teurs à CO2 super­­­cri­­tiques. Après un week-end placé sous le signe de la cachot­­te­­rie, de la para­­noïa et des rencontres bizarres, j’étais ravi de me rendre dans une usine où tout est légal et sûr. Il s’est penché et a passé sa tête par la fenêtre du côté passa­­ger, et m’a juste dit : « Cette merde au CO2 a un goût de chiottes. »


Traduit de l’an­­glais par Elodie Chate­­lais d’après l’ar­­ticle « Dab Artists », paru dans le Cali­­for­­nia Sunday Maga­­zine. Couver­­ture : Un homme se fait un dab, par Thomas Prior.
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