par Ulyces | 0 min | 25 novembre 2014

« Une dame m’a un jour demandé si je croyais aux fantômes et aux appa­­ri­­tions. Je lui ai répondu avec honnê­­teté et simpli­­cité : “Non madame ! J’en ai déjà vu bien trop de mes propres yeux !” »

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Samuel Taylor Cole­­ridge
Portrait de l’au­­teur âgé de 42 ans
Washing­­ton Allston, 1814

Cet échange, consi­­gné par Samuel Taylor Cole­­ridge en 1809, est bien plus qu’une simple démons­­tra­­tion de répar­­tie : il se fait l’écho d’un ques­­tion­­ne­­ment qui hantait le poète depuis l’en­­fance, et auquel il retour­­ne­­rait régu­­liè­­re­­ment aussi bien dans ses écrits publics que privés. Comme on pouvait s’y attendre, le livre ultime qu’il avait promis d’écrire ne vit jamais le jour. Pour­­tant, au fil des années, à travers des frag­­ments et des éclats occa­­sion­­nels, Cole­­ridge a déve­­loppé une psycho­­lo­­gie des fantômes, des appa­­ri­­tions et des visions consi­­dé­­ra­­ble­­ment plus ambi­­tieuses que beau­­coup d’autres avant elle. Il n’avait pas pour objec­­tif de prou­­ver que le surna­­tu­­rel était « réel ». Il était plutôt d’avis que l’in­­ves­­ti­­ga­­tion ration­­nelle d’évé­­ne­­ments mira­­cu­­leux consti­­tuait, entre autres, une « arme contre la super­­s­ti­­tion ». Pour autant, il nour­­ris­­sait une aver­­sion semblable envers ceux qui ne voyaient dans les expé­­riences spec­­trales que l’ex­­pres­­sion des failles et des faiblesses d’es­­prits candides. Pour lui, les événe­­ments appa­­rem­­ment surna­­tu­­rels prou­­vaient bien davan­­tage : ils renfer­­maient la clé de la compré­­hen­­sion des mystères de l’ima­­gi­­na­­tion et des pouvoirs dont l’es­­prit faisait montre pour sculp­­ter lui-même la réalité.

Le spectre de M. Denni­­son

Sa réponse à la dame anonyme – publiée plus tard dans son jour­­nal inti­­tulé L’Ami – est appa­­rue pour la première fois dans un carnet de notes à la date précise du dimanche 12 mai 1805, à minuit. Ce soir-là, Cole­­ridge s’était assoupi sur une table de la biblio­­thèque de la rue Trea­­sury, à La Valette, sur l’île de Malte, lorsqu’il avait ouvert les yeux pour voir un homme qui n’était pas là. Cole­­ridge s’était exilé lui-même à Malte l’an­­née précé­­dente, pour briser le cercle vicieux de sa dépen­­dance à l’opium et se remettre de son mariage raté. Cet envi­­ron­­ne­­ment majes­­tueux s’ajou­­tait au fait que, pour l’unique fois de sa vie, il avait un emploi stable et impor­­tant : il était le secré­­taire public du gouver­­neur de l’île, avec à sa charge la rédac­­tion de rapports stra­­té­­giques sur la Médi­­ter­­ra­­née à desti­­na­­tion de la Marine anglaise.

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Les rives de La Valette
Capi­­tale de l’île de Malte
Crédits : Paul Stephen­­son

Comme à son habi­­tude, il avait passé la soirée en société parmi les diplo­­mates et les fonc­­tion­­naires, dont un autre secré­­taire du nom de M. Denni­­son – qui lui avait souhaité bonne nuit dix minutes plus tôt. Cole­­ridge songeait à rentrer à son tour, mais il avait fina­­le­­ment piqué du nez. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit M. Denni­­son toujours assis à la table, en face de lui. Il referma les yeux, à la fois circons­­pect et l’es­­prit lourd de sommeil, et lorsqu’il les ouvrit à nouveau, il réalisa qu’il était en présence d’une vision éveillée. Il comprit alors que ce M. Denni­­son qu’il venait de voir était une illu­­sion d’al­­lure spec­­trale, une tête et des épaules suspen­­dues dans les airs comme le sourire du chat du Cheshire. Celui qu’il voyait à présent était une repré­­sen­­ta­­tion complè­­te­­ment formée. Pour­­tant, en se secouant pour se réveiller et l’ob­­ser­­ver plus en détails, il réalisa qu’elle était, en quelque sorte, moins substan­­tielle que l’homme lui-même. L’image était fine et clair­­se­­mée, comme vue à travers un fin rideau de fumée, ou « comme un visage dans l’eau claire d’un ruis­­seau ». Alors qu’il se concen­­trait un peu plus encore, la table devant l’ap­­pa­­ri­­tion et les biblio­­thèques derrière elle parurent plus soli­­de­­ment réelles. Pour­­tant, l’ap­­pa­­ri­­tion conser­­vait un « genre de forme et de couleur distinctes », qui donnaient le senti­­ment d’une illu­­sion super­­­po­­sée sur son envi­­ron­­ne­­ment par une ruse optique.

Cole­­ridge omit une autre possi­­bi­­lité, que beau­­coup de commen­­ta­­teurs modernes invoque­­raient comme la plus essen­­tielle de toutes : l’opium.

Cole­­ridge saisit son carnet de notes et, « sans lais­­ser passer plus de trois minutes », commença à écrire fréné­­tique­­ment afin de retrans­­crire chaque détail de l’ap­­pa­­ri­­tion pendant qu’elle était encore fraîche dans son esprit. Pendant qu’il prenait ses notes, il commença à remarquer devant lui des formes qui évoquaient l’ap­­pa­­ri­­tion à présent dispa­­rue. Sur la table, dans l’angle de vue où le spectre de M. Denni­­son s’était maté­­ria­­lisé, il y avait une flasque de Porto en verre recou­­verte de cuir, qui avait étran­­ge­­ment forme humaine. Cet indice lui permit de déduire que « cet homme aux larges épaules, hypo­­con­­driaque et porté sur la bouteille, avait clai­­re­­ment joué un rôle dans l’ap­­pa­­rence de l’illu­­sion ». La chaise face à lui, égale­­ment tapis­­sée de cuir et dont les rebords clou­­tés de métal reflé­­taient la lumière, formait elle aussi une silhouette qui venait enca­­drer celle de la bouteille. Alors qu’il se concen­­trait sur ces détails, l’ap­­pa­­ri­­tion commença à se refor­­mer faible­­ment, bien que cette fois, il « inter­­­rom­­pit le charme avant qu’elle ne prenne une forme recon­­nais­­sable ». Mais dans cette affaire, il y avait autre chose à l’œuvre qu’un simple jeu de lumière, d’ombres et de pers­­pec­­tives : Cole­­ridge était plei­­ne­­ment conscient qu’une compo­­sante psycho­­lo­­gique était de la partie. Il n’y avait pas eu de spectre terri­­fiant ou de fantôme assoiffé de vengeance. Cela n’avait rien provoqué en lui de plus que de la curio­­sité et une fasci­­na­­tion esthé­­tique. C’était sûre­­ment l’ex­­pres­­sion de son propre état d’es­­prit au moment où il l’avait observé : il avait « pris plai­­sir à savou­­rer l’as­­pect philo­­so­­phique des choses » plus qu’il n’en avait été effrayé. L’illu­­sion se serait-elle déve­­lop­­pée diffé­­rem­­ment si les poils de ses bras s’étaient invo­­lon­­tai­­re­­ment dres­­sés ? Et pour­­tant, alors qu’il exami­­nait son état, il lui appa­­rut que « l’état du cerveau et des nerfs, soumis au stress et à l’agi­­ta­­tion » avait pu aussi jouer un rôle dans le phéno­­mène. Cole­­ridge mettait rare­­ment long­­temps pour iden­­ti­­fier la source d’un malaise nerveux, et le soir du 12 mai 1805 ne fit pas excep­­tion : le jour précé­dent, il avait été mécham­­ment secoué lorsque trois chiens sauvages l’avaient pris en chasse dans les rues de La Valette, l’un d’eux plan­­tant ses crocs dans son mollet gauche. Cette vision curieu­­se­­ment placide pouvait-elle être un tour que lui aurait joué son esprit, perturbé par un stress trau­­ma­­tique tempo­­rai­­re­­ment passé inaperçu mais soudain révélé alors qu’il se trou­­vait dans un état de tranquillité contem­­pla­­tive ? Les causes et les compo­­santes de la vision seraient alors à recher­­cher aussi bien dans l’en­­vi­­ron­­ne­­ment exté­­rieur que dans le théâtre inté­­rieur de l’es­­prit de l’ob­­ser­­va­­teur. Mais Cole­­ridge omit une autre possi­­bi­­lité, que beau­­coup de commen­­ta­­teurs modernes invoque­­raient comme la plus essen­­tielle de toutes : l’opium.

Vapeurs d’opium

À ce stade de sa vie, la dépen­­dance narco­­tique de Cole­­ridge n’était pas encore connue de tous, et ce n’est que lorsqu’il fût démasqué par son protégé Thomas de Quin­­cey, accro lui aussi, que sa répu­­ta­­tion et sa légende devinrent insé­­pa­­rables de la drogue. Mais son usage impor­­tant de Kendal’s Black Drop, son infu­­sion de lauda­­num super-forti­­fiante favo­­rite, avait débuté dans le Lake District au cours de l’hi­­ver 1801, et sa tenta­­tive de s’en sevrer sous le soleil médi­­ter­­ra­­néen ne rencon­­tra au mieux qu’un succès mitigé.

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Fleur de pavot
Le secret de l’opium
Crédits : Anne Worner

Le voyage avait bien commencé, les somp­­tueux paysages et l’air du large suffi­­sant à le distraire de son remède. Mais les orages, le mal de mer et sa cabine exiguë avaient mis ses nerfs à rude épreuve et l’avaient fina­­le­­ment contraint à la prise de doses régu­­lières : il s’était senti deve­­nir peu à peu le corps ambu­­lant hanté de cauche­­mars de ce qui était alors consi­­déré comme son œuvre réfé­­rence, La Complainte du vieux marin. Arrivé à Malte, le chan­­ge­­ment de décor et les paysages exotiques l’avaient incité à adop­­ter un régime salu­­taire fait de marches dans la campagne et de vie saine. Mais à l’hi­­ver, il avait replongé de plus belle, alter­­nant entre ses jour­­nées d’af­­faires diplo­­ma­­tiques pros­­pères et des nuits de lais­­ser-aller vautrées dans l’al­­cool, les narco­­tiques et une foule de rêves macabres. Lorsqu’il s’as­­sou­­pît sur la table de la biblio­­thèque à minuit, il y a fort à parier qu’il était complè­­te­­ment défoncé. Et cepen­­dant, la vision spec­­trale de M. Denni­­son, sous le regard éveillé de Cole­­ridge n’est pas typique des effets de l’opium, qui ont tendance à se mani­­fes­­ter par des rêve­­ries inté­­rieures plutôt que par des intru­­sions hallu­­ci­­na­­toires dans la réalité – plus commu­­né­­ment atteintes par la prise d’autres substances psychoac­­tives. À ce stade, à en juger par la foule de notes doulou­­reuses qui noir­­cissent ses carnets, les consé­quences psychiques des drogues pour Cole­­ridge se mani­­fes­­taient sous la forme de cauche­­mars qui le faisaient se réveiller régu­­liè­­re­­ment en sueur, hurlant et cher­­chant de l’air, avec le souve­­nir d’avoir été pour­­suivi, brûlé vif, mutilé ou infecté de mala­­dies affreuses. Il n’as­­so­­ciait pas ces rêves à son usage de l’opium et dans ces moments-là, il avait même tendance à augmen­­ter les doses, dans l’es­­poir de retrou­­ver un sommeil profond. L’ef­­fet secon­­daire de l’opium qu’il appré­­hen­­dait consciem­­ment le plus était la consti­­pa­­tion, ses spasmes dévas­­ta­­teurs pour les intes­­tins, et l’an­­goisse et la honte qui accom­­pa­­gnaient le seul remède effi­­cace : les lave­­ments. Mais ces périodes d’usage d’opium à très haute dose produi­­saient bien des effets visuels, grouillant à la péri­­phé­­rie de ses visions. Durant les étapes ulté­­rieures de son voyage maltais, il rapporta avoir vu dans les vête­­ments de sa cabine des visages lui lançant des regards mauvais, et les voilures qui claquaient dans le vent étaient pour lui des pois­­sons suffo­­cants qui se débat­­taient en vain sur le pont. L’opium peut ne pas consti­­tuer l’unique expli­­ca­­tion des visions de Cole­­ridge, mais il aurait dû l’in­­clure dans sa liste cepen­­dant tout à fait exhaus­­tive. La note de son carnet qui commence par l’ago­­nie de cette appa­­ri­­tion se conclue par une réso­­lu­­tion : il pren­­drait des notes simi­­laires chaque fois qu’un événe­­ment de ce type se produi­­rait. « J’ai eu, si souvent eu des expé­­riences simi­­laires, écri­­vait-il, que j’ai décidé d’en consi­­gner ici les moindres détails à chaque nouvelle mani­­fes­­ta­­tion. » Il commença égale­­ment à enquê­­ter sur des miracles et d’autres mani­­fes­­ta­­tions surna­­tu­­relles qu’il trou­­vait analogues à la sienne, et à déve­­lop­­per une théo­­rie qui pour­­rait les expliquer. À l’époque comme de nos jours, il exis­­tait prin­­ci­­pa­­le­­ment deux écoles de pensée, et il n’adhé­­rait complè­­te­­ment à aucune des deux. La première était une foi reli­­gieuse qui affir­­mait que les miracles étaient l’œuvre de Dieu et qu’ils permet­­taient aux lois de la nature d’être outre­­pas­­sées, dans des circons­­tances parti­­cu­­lières, afin de contri­­buer à Sa gloire. C’était un point de vue qui avait été déli­­ca­­te­­ment écarté par les philo­­sophes des Lumières comme David Hume, dont l’es­­sai « Des miracles » avançait l’idée que si les miracles étaient par défi­­ni­­tion impos­­sibles, on ne trou­­ve­­rait jamais de preuves suffi­­santes pour démon­­trer leur exis­­tence.

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L’en­­trée dans la poésie moderne
La Complainte du vieux marin, 1798
Gustave Doré, 1876

Cole­­ridge avait égale­­ment lu des philo­­sophes alle­­mands tels que G.E. Lessing, qui allait plus loin en dissé­quant la trans­­mis­­sion des miracles à travers un proces­­sus de télé­­phone arabe, trans­­for­­mant des témoi­­gnages anonymes à la première personne en récits inspi­­rants et pieux. Bien que non dénué de convic­­tion reli­­gieuse, Cole­­ridge avait toujours pris le parti des ratio­­na­­listes plutôt que celui de la croyance aux miracles, qui repré­­sen­­tait pour lui les aspects irra­­tion­­nels et obscu­­ran­­tistes d’une foi ayant besoin de justi­­fier son auto­­rité en termes ration­­nels face à l’avè­­ne­­ment de la moder­­nité. Mais le zèle qu’il employait à débou­­lon­­ner les croyances était tempéré par sa curio­­sité vorace envers les expé­­riences vision­­naires, et peut-être par un soupçon d’en­­vie éprouvé à l’égard de ceux qui avaient touché l’im­­mor­­ta­­lité du doigt en rappor­­tant leurs visions au monde. Il était d’ac­­cord avec les critiques qui arguaient que les mystiques prenaient leurs mondes inté­­rieurs pour des divi­­ni­­tés exté­­rieures, mais il ne voulait pas débar­­ras­­ser l’uni­­vers des miracles : il cher­­chait plutôt des façons de les inclure à travers une nouvelle percep­­tion de leur nature. C’est pour cette raison qu’il n’adhé­­rait pas non plus à l’al­­ter­­na­­tive ration­­nelle à la foi reli­­gieuse. Cette théo­­rie, déve­­lop­­pée par des philo­­sophes tels que John Locke, relé­­guait les miracles et les expé­­riences surna­­tu­­relles au rang de bêtes erreurs de cogni­­tion, de percep­­tions faus­­se­­ment asso­­ciées dans l’es­­prit et tein­­tées de souve­­nirs, de fables et d’ima­­gi­­na­­tion. Pour Cole­­ridge, cette théo­­rie accor­­dait trop peu de crédit à l’es­­prit, et bien trop à une concep­­tion austère de la réalité. Il voulait trou­­ver une expli­­ca­­tion qui ne se borne­­rait pas à réduire de telles expé­­riences à des illu­­sions de la percep­­tion : une expli­­ca­­tion qui, comme lors de la vision qu’il avait eue de M. Denni­­son, permet­­trait d’ex­­plo­­rer le rôle actif joué par l’ima­­gi­­na­­tion dans leur créa­­tion. Il se mit, comme il le faisait plus souvent qu’à son tour, à employer un terme de son inven­­tion pour quali­­fier ces expé­­riences : « super­­­sen­­si­­tif » – peut-être une tenta­­tive de traduc­­tion du mot alle­­mand über­­sinn­­lich, conçu par le mystique Jacob Boehme et utilisé par Goethe dans son Faust. « Surna­­tu­­rel » était un terme aux préten­­tions immenses et injus­­ti­­fiables, qui sous-enten­­dait que nous possé­­dions une connais­­sance abso­­lue des lois de la nature et que nous étions en mesure de décla­­rer que les expé­­riences que nous quali­­fiions de miracles et d’ap­­pa­­ri­­tions sortaient de ce cadre. « Super­­sen­­si­­tif », en revanche, ne faisait qu’af­­fir­­mer que ces expé­­riences allaient à l’en­­contre de nos lois de la percep­­tion et du consen­­sus sur le réel, sans porter de juge­­ment sur leur statut final. Certaines autres inven­­tions simi­­laires de Cole­­ridge, comme « psycho­­so­­ma­­tique », sont entrées dans le langage commun et nous les utili­­sons toujours aujourd’­­hui. Cela n’a pas été le cas du terme « super­­­sen­­si­­tif », mais il l’au­­rait peut-être mérité.

La fruc­­tueuse matrice à fantômes

Quatre ans après sa prise de notes à Malte, Cole­­ridge réalisa sa tenta­­tive la plus ambi­­tieuse de décrire ce nouveau terri­­toire, dans deux essais conjoints. Le premier passait au crible de son examen psycho­­lo­­gique l’un des événe­­ments « surna­­tu­­rels » les plus célèbres du canon du chris­­tia­­nisme ; le second, dans un style cole­­rid­­gien typique, rame­­nait le sujet à lui-même et à son intros­­pec­­tion détaillée.

Le fait que Luther fût « assailli par les tenta­­tions de la chair et du démon » était dû à l’ir­­rup­­tion soudaine d’un luxe auquel il n’était pas accou­­tumé.

Le premier essai portait le titre de « Luther’s Visions in the Warte­­burg », et exami­­nait en détails l’un des mythes fonda­­teurs du protes­­tan­­tisme : Martin Luther, empri­­sonné dans le château de Warte­­burg en 1521, avait été visité par le Diable alors qu’il tradui­­sait l’An­­cien Testament en alle­­mand, et l’avait chassé en lui jetant un encrier dessus. Cole­­ridge lui-même avait visité le château, domi­­nant la ville d’Ei­­se­­nach depuis le haut de sa colline. On lui avait montré la tache noire indé­­lé­­bile à l’en­­droit où l’encre de Luther avait frappé le mur et où « la suppo­­sée mira­­cu­­leuse tache avait défié tous les pièges des brosses à récu­­rer pour demeu­­rer un signe, à tout jamais ». Cole­­ridge lais­­sait volon­­tiers le lecteur seul juge quant à savoir si « le grand homme avait vrai­­ment jeté son encrier à sa Sata­­nique Majesté » – il se propo­­sait seule­­ment de faire l’ana­­to­­mie de la vision de Luther, comme il l’avait fait pour la sienne. Il commença, comme souvent dans ses enquêtes auto-centrées, par l’es­­to­­mac. Luther ne souf­­frait pas de la faim dans le donjon. Au contraire, il était « traité avec toutes les atten­­tions », y compris avec un régime alimen­­taire bien plus riche que celui auquel il était habi­­tué et qui « avait commencé à miner sa santé aupa­­ra­­vant incroya­­ble­­ment solide ». Il prit note de « nombreux et alar­­mants effets dus à des indi­­ges­­tions », que Cole­­ridge s’em­­pressa d’iden­­ti­­fier – « les effets conjoints d’une diges­­tion déré­­glée chez des hommes séden­­taires qui sont aussi d’in­­tenses penseurs » –, pour ensuite extra­­­po­­ler en expliquant le fait que Luther « était assailli par les tenta­­tions de la chair et du démon » par l’ir­­rup­­tion soudaine d’un luxe auquel il n’était pas accou­­tumé. Les consé­quences nerveuses de ses indi­­ges­­tions auraient été très pronon­­cées, comme l’étaient celles de Cole­­ridge, dans son « demi-sommeil incons­­cient, ou plutôt dans ces alter­­nances de sommeil et d’états de semi-éveil qui consti­­tuent l’ins­­tant crucial », ou, en d’autres termes, « la fruc­­tueuse matrice à fantômes ». Dans ces moments-là, Luther – tout comme l’au­­teur dans le salon de La Valette –, pouvait « avoir une vision globale de la pièce dans laquelle il se trou­­vait assis », perce­­vant clai­­re­­ment les murs, le sol, l’écri­­toire, la plume, le papier et l’en­­crier, « en même temps qu’une image mentale du diable, suffi­­sam­­ment vivace pour avoir acquis une appa­­rence exté­­rieure » super­­­po­­sée contre l’ar­­rière-plan, dont les tons et les contours subtils et chan­­geants suggé­­rèrent possi­­ble­­ment à Luther, non pas une illu­­sion, mais une origine surna­­tu­­relle. Cette expli­­ca­­tion manque de subti­­lité multi­­fac­­to­­rielle, contrai­­re­­ment aux dissec­­tions que Cole­­ridge avait fait de ses propres visions, et il semble que certains lecteurs lui ont adressé des remarques en ce sens, car cet essai fut suivi par un second dans lequel il s’ex­­cu­­sait – « la théo­­rie sur les appa­­ri­­tions de Luther était peut-être trop briè­­ve­­ment expo­­sée dans l’es­­sai précé­dent » – et ajou­­tait, avec une touche comique d’auto-apitoie­­ment : « Je veille­­rai à rendre ma théo­­rie sur les fantômes plus claire, pour ceux de mes lecteurs qui ont la chance de la trou­­ver obscure grâce à leur bonne santé et à leurs nerfs solides. »

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Le feu par la fenêtre
L’ex­­pé­­rience de Cole­­ridge
Crédits : Brooke Raymond

C’est ici qu’il fait une déli­­cieuse descrip­­tion d’un effet d’op­­tique qu’il pouvait obser­­ver régu­­liè­­re­­ment lorsque le crépus­­cule hiver­­nal tombait sur son bureau de Keswick, et que le feu qui dansait dans l’âtre, se reflé­­tant dans la fenêtre, commençait à se super­­­po­­ser contre le lac sombre et la vallée qui s’éten­­daient dehors. Le feu appa­­rais­­sait progres­­si­­ve­­ment alors que la lumière du jour s’es­­tom­­pait, comme suspendu au loin dans le paysage. À mesure que l’obs­­cu­­rité gran­­dis­­sait, il semblait se rappro­­cher et deve­­nir plus impo­­sant, jusqu’à la venue de la nuit noire, quand « la fenêtre deve­­nait un miroir parfait, donnant simple­­ment l’im­­pres­­sion que les livres garnis­­sant mes étagères étaient impri­­més d’étoiles ». C’était là un méca­­nisme optique qui pouvait selon lui expliquer le « fantôme issu de l’es­­prit de Luther », qui pouvait avoir joué un rôle dans la fruc­­tueuse matrice à fantômes : l’en­­crier, comme la flasque de Porto à Malte, pour­­rait avoir été un détail de l’ar­­rière-plan jusque là ignoré mais qui n’en aurait pas moins eu « une consi­­dé­­rable influence sur la concep­­tion du démon et de l’acte hostile grâce auquel sa visite impor­­tune fût repous­­sée ». À cet effet d’op­­tique doit toujours s’ajou­­ter la prise en compte de l’état d’es­­prit de l’ob­­ser­­va­­teur, et la prédis­­po­­si­­tion humaine à vouloir attri­­buer du sens aux choses. « Si nous nous trou­­vons par exemple dans un état d’an­xiété, le gazouillis d’un ruis­­seau peut sembler être la voix d’un ami dont nous atten­­dons des nouvelles, qui nous appelle par notre prénom. » Ce ne sont pas de simples erreurs de percep­­tions. Ce sont les produits de nos esprits, qui travaillent sans relâche, incons­­ciem­­ment, à donner forme à la réalité qui nous entoure. Les visions super­­­sen­­si­­tives sont le moment où nous surpre­­nons leurs petits tours constants mais d’ha­­bi­­tude insoupçon­­nés.

En suspens

Par ces quelques ajouts, Cole­­ridge se rappro­­cha du début d’une théo­­rie unifiée, la grande « loi de l’ima­­gi­­na­­tion », selon laquelle « une ressem­­blance partielle a tendance à deve­­nir une ressem­­blance globale » : le cerveau est constam­­ment occupé à recon­­naître, répliquer, étendre, impro­­vi­­ser et combler les trous. Dans les circons­­tances adéquates, de simples flasques et d’humbles encriers peuvent prendre la forme d’êtres humains ou d’en­­ti­­tés démo­­niaques, et à ce stade ils peuvent faire tout ce qu’on attend de ces enti­­tés : marcher, parler, porter des robes du soir ou faire frétiller leur queue poin­­tue. Les visions ne sont pas des aber­­ra­­tions, mais un aperçu des façons dont l’es­­prit est toujours en train d’im­­pro­­vi­­ser et de tisser une réalité plau­­sible à partir des frag­­ments dont il dispose, dans une quête sans répit pour trou­­ver des sché­­mas corres­­pon­­dants aux cases établies par la mémoire et les croyances.

~

Il découla bien davan­­tage de tout cela, rien de moins qu’une nouvelle forme de psycho­­lo­­gie, mais après avoir excité son esprit et celui du lecteur, Cole­­ridge annonça à contrecœur qu’il était inca­­pable de lui rendre justice. « J’ai long­­temps souhaité pouvoir consa­­crer un travail entier aux rêves, aux visions, aux fantômes et à la sorcel­­le­­rie, insiste-t-il, et j’ai effec­­ti­­ve­­ment un livre rempli de récits de ces phéno­­mènes, dont beau­­coup repré­­sentent des faits et des infor­­ma­­tions inté­­res­­sants sur le plan psycho­­lo­­gique. Cela repré­­sente un maté­­riau précieux pour l’éla­­bo­­ra­­tion d’une théo­­rie sur la percep­­tion et sa dépen­­dance à la mémoire et l’ima­­gi­­na­­tion. » Mais la mort de son colla­­bo­­ra­­teur, le talen­­tueux et tragique Tom Wedwood, héri­­ter du potier, rendit le projet trop doulou­­reux à pour­­suivre – ou peut-être Cole­­ridge était-il trop conscient du fait que ses aperçus se limi­­taient à des flashs et des frag­­ments qu’il parve­­nait à lier les uns aux autres dans son esprit avec plus ou moins de convic­­tion, mais qu’il avait peur de voir s’écrou­­ler s’il tentait de les ordon­­ner dans un ouvrage.

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Kendal’s Black Drop
Le fameux remède à base d’opium

Pour­­tant, si Cole­­ridge aban­­donna ses travaux directs sur les fantômes et les visions, ses recherches ulté­­rieures se nour­­rirent néan­­moins du flot constant de sa théo­­rie sur l’ima­­gi­­na­­tion, et parti­­cu­­liè­­re­­ment de ses impli­­ca­­tions en matière de poésie, de litté­­ra­­ture et de théâtre. « Dans certains rêves, notait-il, la créa­­ture la plus insi­­pide peut deve­­nir Shakes­­peare. » Mais comment ces effets super­­­sen­­si­­tifs, créés riche­­ment et sans tran­­si­­tion par l’es­­prit, peuvent-ils être retrans­­crits après coup par l’écri­­vain ? Il conti­­nua de déve­­lop­­per l’idée que l’ima­­gi­­na­­tion n’était pas qu’un proces­­sus méca­­nique, mais orga­­nique, où les idées et les pensées étaient diffu­­sées, réagen­­cées et recréées. Son analo­­gie préfé­­rée était celle d’une plante, d’une qui se déve­­loppe à partir d’une petite graine pour se révé­­ler plus magni­­fique que la somme de ses parties, trans­­cen­­dant les éner­­gies qui l’ont produite et évoluant vers sa propre vie inté­­rieure. Ces recherches l’ame­­nèrent à créer son expres­­sion la plus persis­­tante, la « suspen­­sion consen­­tie de l’in­­cré­­du­­lité », que le poème ou la pièce doit évoquer pour permettre au lecteur ou au spec­­ta­­teur de croire aux person­­nages ou aux scènes « surna­­tu­­rels, ou tout au moins roman­­tiques ». L’ef­­fet est atteint par un mélange de mise en scène exté­­rieure et de prépa­­ra­­tion minu­­tieuse et souvent subcons­­ciente des attentes de l’ima­­gi­­na­­tion de l’au­­dience. Ces condi­­tions, comme celles qui précèdent les visions éveillées, s’al­­lient pour rendre le spec­­ta­­teur récep­­tif aux effets super­­­sen­­si­­tifs qui sortent du confi­­ne­­ment habi­­tuel de la réalité. La « grande loi de l’ima­­gi­­na­­tion » de Cole­­ridge n’a jamais été codi­­fiée, mais jamais complè­­te­­ment aban­­don­­née non plus : elle demeura seule­­ment dissi­­mu­­lée dans ses théo­­ries litté­­raires où elle végéta, s’hy­­brida et absorba de nouvelles substances. Elle émer­­gea sous le nom de « suspen­­sion consen­­tie de l’in­­cré­­du­­lité » : la contrac­­tion subli­­mi­­nale du sujet et de l’objet qui permet à l’ob­­ser­­va­­teur de faire entrer en scène sa propre imagi­­na­­tion pour défi­­nir un juste milieu entre le scep­­ti­­cisme et la croyance, et donc de trans­­for­­mer l’illu­­sion en réalité lorsqu’il lit « Kubla Khan », qu’il assiste à une repré­­sen­­ta­­tion de Hamlett ou qu’il observe serei­­ne­­ment l’ap­­pa­­ri­­tion de M. Denni­­son à la table d’une biblio­­thèque.


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret d’après l’ar­­ticle « The Fruit­­ful Matrix of Ghosts », paru dans le Times Lite­­rary Supple­­ment. Couver­­ture : Un champ de pavot. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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