par Ulyces | 0 min | 5 mai 2016

par Fabien Soyez

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Le triomphe des PTT

Le projet Cyclades se pour­­suit jusqu’en 1974. Suite à la mort du président Pompi­­dou, nouvelles élec­­tions prési­­den­­tielles, rempor­­tées par Valé­­rie Giscard d’Es­­taing. « Cette élec­­tion a été finan­­cée, paraît-il, par la CGE », remarque Louis Pouzin. « Or, le Consor­­tium Unidata (créé par la Délé­­ga­­tion à l’In­­for­­ma­­tique) comp­­tait dans ses rangs Siemens, le grand concur­rent en télé­­pho­­nie de la CGE. Cela, elle ne pouvait pas le tolé­­rer. » Si la CGE fait pres­­sion sur le nouveau président, c’est aussi parce qu’elle compte parmi ses clients les PTT, qui n’avaient pas digéré l’idée des data­­grammes. L’ad­­mi­­nis­­tra­­tion d’État « a préféré promou­­voir les circuits virtuels façon Arpa­­net ». À l’époque, les réseaux infor­­ma­­tiques passaient aux yeux de l’In­­dus­­trie pour un gadget de cher­­cheurs, sans inté­­rêts. Pour Giscard, le projet Cyclades n’avait égale­­ment aucun inté­­rêt élec­­to­­ral, déplore Louis Pouzin, qui note que le nouveau président soute­­nait aussi Honey­­well Bull contre la CII.

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Une carte du réseau Cyclades

« Avec ses conseillers, des énarques qui savent dessi­­ner des rectangles avec des flèches mais qui ne connaissent rien à l’in­­for­­ma­­tique, il a alors décidé de suppri­­mer la Délé­­ga­­tion à l’in­­for­­ma­­tique, puis le budget de Cyclades. » Alors qu’au Canada, au même moment, Bell vient de choi­­sir le data­­gramme pour son projet de réseau public, Data­­pac. Les PTT obtiennent gain de cause. En 1976, elles créent Trans­­pac, une filiale char­­gée d’ex­­ploi­­ter le premier réseau commer­­cial de trans­­mis­­sion de données par paquets en France. Un réseau de commu­­ta­­tion de paquets basé sur le proto­­cole X.25, qui fonc­­tionne ainsi à partir de circuits virtuels. À partir des années 1980, le réseau de Trans­­pac servira notam­­ment à alimen­­ter le Mini­­tel, sous le nom de réseau Télé­­tel. Aujourd’­­hui, s’amuse Louis Pouzin, « le proto­­cole X.25 et le Mini­­tel sont tous deux au musée ! » Pour l’in­­for­­ma­­ti­­cien, le X.25 n’a jamais été adapté aux besoins, même s’il fonc­­tion­­nait tech­­nique­­ment. Ainsi, estime-t-il, « les PTT ont vu la commu­­ta­­tion de paquets comme un système fermé… Ils prennent des paquets, ils les trans­­mettent, ils les livrent et ils ont fait leur boulot. Mais ce n’est pas ça, la commu­­ta­­tion de paquets : c’est un élément d’un système infor­­ma­­tique beau­­coup plus vaste. Il fallait voir beau­­coup plus large. Avec le data­­gramme. » Pourquoi cette pres­­sion des PTT contre le data­­gramme ? « À leurs yeux, un gars qui invente un système et qui n’est pas du corps des Télé­­coms, qui n’est pas au CNET (Centre natio­­nal des télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions), c’était inac­­cep­­table ! Dans leur esprit, ce n’était pas aux infor­­ma­­ti­­ciens de faire des réseaux, mais à eux », indique Louis Pouzin. Or, ajoute-t-il, « les PTT avaient le mono­­pole de la recherche. Et nous mena­­cions ce mono­­pole. » En outre, pour les PTT, « l’idée même du data­­gramme n’était pas accep­­table : avec ce système, il n’y a aucun moyen de s’as­­su­­rer que le paquet est arrivé à sa desti­­na­­tion. Ce n’était pas très “propre”, mieux valait utili­­ser des circuits », affirme Louis Pouzin en haus­­sant les épaules.

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Un Mini­­tel

Selon l’in­­for­­ma­­ti­­cien, « le proto­­cole X25, préféré au data­­gramme, était bien moins fiable. Et son utili­­sa­­tion a bloqué l’adop­­tion d’In­­ter­­net, en Europe, pendant une bonne dizaine d’an­­nées. » Pour autant, se souve­­nant avec un sourire du bon vieux Mini­­tel, il glisse : « Cet engin a été très utile pour propa­­ger l’in­­for­­ma­­tique dans la vie courante, car il ne néces­­si­­tait aucune tech­­ni­­cité. Il a permis de démo­­cra­­ti­­ser l’in­­for­­ma­­tique, en un sens. » Les PTT n’étaient pas les seules à s’op­­po­­ser à Cyclades. « Il y avait aussi les Indus­­triels, qui préfé­­raient travailler avec les PTT. Pour eux, c’était une “garan­­tie de services” », se souvient Louis Pouzin. Aux débuts du projet, en 1971, les PTT ont tout de même coopéré avec l’équipe de Cyclades, mais avec beau­­coup de réti­­cences. À l’époque, un « accord de compro­­mis » avait été passé entre le direc­­teur adjoint à la Délé­­ga­­tion à l’in­­for­­ma­­tique Michel Monpe­­tit et le CNET, afin d’uti­­li­­ser gratui­­te­­ment les lignes des PTT. Mais dès 1972, Louis Pouzin avait décou­­vert via ses contacts que les PTT prépa­­raient quelque chose en paral­­lèle, « dans leur coin », au CNET. « Ils avaient commencé à program­­mer un ordi­­na­­teur PDP-11 pour en faire un nœud de réseau servant à connec­­ter des termi­­naux. Le futur X25… » Le PDP-11 étant fabriqué par un Améri­­cain, DEC, et non par CII, « les PTT ne s’en vantaient pas et n’en avaient donc parlé à personne ». Quand, en 1974, la Délé­­ga­­tion à l’in­­for­­ma­­tique et le budget de Cyclades ont été suppri­­més, « les PTT ont eu l’ama­­bi­­lité de ne pas reti­­rer les lignes louées et de les garder en service. C’était une forme de laxisme bien­­veillant : ils avaient gagné, ils voulaient le X.25, ils l’avaient eu ! » Mais derrière cet accès de gentillesse se cachait aussi autre chose : « Cela leur permet­­tait de voir comment fonc­­tion­­nait notre système afin de peau­­fi­­ner leur propre projet, loin d’être achevé, car il n’a été opéra­­tion­­nel que quatre ans plus tard en 1978. » Louis Pouzin et son équipe pour­­suivent donc leurs travaux pendant quatre ans en cati­­mini, sans support ni budget, mais en utili­­sant les lignes des PTT. Jusqu’au déman­­tè­­le­­ment total du projet Cyclades.

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La fin de Cyclades
Crédits : Greg Funnell

L’avè­­ne­­ment d’In­­ter­­net

La mort de Cyclades n’a pas entraîné la fin du data­­gramme. Il a simple­­ment été repris par d’autres, sous un autre nom : TCP/IP. Un proto­­cole sur lequel repose un réseau proche du Cate­­net imaginé par Louis Pouzin : Inter­­net. Retour en 1974. Louis Pouzin a 43 ans quand le projet Cyclades est sur le point d’être arrêté. « En août, il y avait eu un congrès sur les réseaux à Stock­­holm, l’ICCC (Inter­­na­­tio­­nal Confe­­rence on Compu­­ters and Commu­­ni­­ca­­tions), à l’oc­­ca­­sion duquel j’avais publié un papier sur le data­­gramme », explique l’in­­for­­ma­­ti­­cien. « Je croi­­sais aussi beau­­coup de cher­­cheurs euro­­péens et améri­­cains dans le comité DataCom­­mu­­ni­­ca­­tions de l’IFIP (Inter­­na­­tio­­nal Fede­­ra­­tion for Infor­­ma­­tion Proces­­sing) auquel je parti­­ci­­pais… et la plupart des Améri­­cains me disaient que le data­­gramme était “bien meilleur” que les réseaux virtuels et Arpa­­net ! » raconte Louis Pouzin. À l’époque, Vinton Cerf, profes­­seur à Stan­­ford de 31 ans, et Robert Elliot Kahn, 36 ans, chargé des études sur l’ar­­chi­­tec­­ture du réseau Arpa­­net pour la DARPA, planchent sur un proto­­cole réseau d’échange de paquets capable de rempla­­cer le NCP (Network Control Program), un « proto­­cole de commu­­ni­­ca­­tion poste-à-poste », utilisé jusqu’a­­lors par Arpa­­net. « Je rencon­­trais Cerf et Kahn très souvent lors de diffé­­rents congrès. Une petite mafia de cher­­cheurs fabriquant des réseaux commençait à se consti­­tuer : nous coopé­­rions faci­­le­­ment, il n’y avait pas de concur­­rence. Nous parta­­gions tout », se souvient Louis Pouzin. « L’idée n’était pas de garder une idée pour soi : en recherche, si on ne partage pas, on prend du retard. » L’in­­for­­ma­­ti­­cien rit : « Je disais toujours à mes gars : “Faites-vous voler, car les gens qui vous volent ont mini­­mum six mois de retard.” » Mais cette fois, Cyclades étant stoppé grâce aux PTT, le champ était libre « pour ceux qui repren­­draient nos recherches ». ulyces-louispouzin-1 C’est ainsi que Vinton Cerf et Robert E. Kahn se sont empa­­rés du concept du data­­gramme, avec sa notion d’in­­dé­­pen­­dance de paquets, pour leur propre proto­­cole de commu­­ni­­ca­­tion : « Ils ont fait le tour de l’Eu­­rope à la recherche d’une solu­­tion pour rempla­­cer le NCP d’Ar­­pa­­net, qui était très limité. Ils ont visité les PTT, puis sont venus nous voir et fina­­le­­ment, ils ont choisi le data­­gramme. » Les cher­­cheurs améri­­cains récu­­pèrent l’idée… tout en écar­­tant l’in­­for­­ma­­ti­­cien français et son équipe. « En discu­­tant ensemble, nous avions convenu que nous ferions des modi­­fi­­ca­­tions à notre système et qu’ils s’ali­­gne­­raient dessus pour en faire un proto­­cole inter­­­na­­tio­­nal. Mais Bob Khan voulait créer un système à son nom : il a alors rusé et prétendu qu’il ne pouvait pas car il était déjà trop avancé dans son projet de proto­­cole TCP (Trans­­mis­­sion Control Proto­­col) », raconte Louis Pouzin, un peu agacé. « Une fois que les PTT nous ont supplanté avec le X25, vers 1975, nous avons tota­­le­­ment cessé de commu­­niquer avec les Améri­­cains », dit-il. Bien mal en a pris à Bob Khan et Vinton Cerf de refu­­ser l’aide de Louis Pouzin, puisqu’il leur faudra huit ans pour rendre opéra­­tion­­nelle la suite TCP/IP, qui regroupe deux proto­­coles utili­­sant les data­­grammes : TCP et IP. « Ils ont voulu s’écar­­ter de mon proto­­cole et ils n’ont pas bien réussi, en fait ! Ils ont intro­­duit des complexi­­tés inutiles, notam­­ment une perte de fonc­­tion­­na­­li­­tés alors que le système de Cyclades permet­­tait d’uti­­li­­ser des adresses de desti­­na­­tion non pas physiques, IP, mais virtuelles, pouvant se trou­­ver dans n’im­­porte quel système, indé­­pen­­dam­­ment de la topo­­lo­­gie des réseaux physiques », regrette Louis Pouzin. ulyces-louispouzin-16Pour l’in­­ven­­teur du data­­gramme, le proto­­cole à l’ori­­gine d’In­­ter­­net est impar­­fait : « Un numéro IP, chez les Améri­­cains, c’est toujours un numéro du réseau IP. Et si l’on veut autre chose, il faut un deuxième proto­­cole, par exemple HTTP. Or, ce système est néfaste lorsqu’on veut faire du multi­­roa­­ming (itiné­­rance multiple) » – c’est-à-dire la possi­­bi­­lité d’en­­voyer des données par plusieurs canaux. Selon l’in­­for­­ma­­ti­­cien, « les opéra­­teurs sont obli­­gés d’uti­­li­­ser un proto­­cole supplé­­men­­taire pour trier la masse de données envoyées… ce qui est un vaste gâchis. » Après la victoire des PTT et la récu­­pé­­ra­­tion de son idée par Khan et Cerf, l’homme nour­­rit-il du ressen­­ti­­ment à l’égard de qui que ce soit ? Pas du tout. Louis Pouzin est serein. Aucun regret, aucune décep­­tion, pas la moindre trace de jalou­­sie. « Comme nous n’avons pas déposé de brevets, ils ne nous doivent rien ! Fina­­le­­ment, ce sont les Améri­­cains qui ont sauvé les data­­grammes ! Car s’ils ne les avaient pas récu­­péré, à l’heure actuelle, nous utili­­se­­rions tous le X25 », note-t-il, chas­­sant rapi­­de­­ment de son esprit cette idée effrayante. Non, Louis Pouzin n’a « pas vrai­­ment » de regrets. D’ailleurs, indique-t-il, il est plus à l’aise dans l’ano­­ny­­mat.  « Comme toujours dans le milieu de la recherche et des idées, ce sont ceux qui les déve­­loppent le plus large­­ment, en surface, qui ont la répu­­ta­­tion. Pendant pas mal d’an­­nées, tout le monde pensait que les data­­grammes avaient été inven­­tés par les Améri­­cains, et je n’étais jamais cité… Mais aujourd’­­hui, grâce au travail des histo­­riens du Net comme Valé­­rie Scha­­fer, la vérité a été réta­­blie. » Signe que Louis Pouzin ne passe désor­­mais plus au second plan : en 2013, il a été récom­­pensé par le Queen Eliza­­beth Prize for Engi­­nee­­ring, aux côtés de Robert Kahn, Vinton Cerf, Tim Berners-Lee et Mark Andrees­­sen pour leurs « contri­­bu­­tions majeures à la créa­­tion d’In­­ter­­net et du World Wide Web ». « Il faut savoir que dans la vie, il y a des tas de gens qui n’ont jamais eu aucune recon­­nais­­sance, bien qu’ayant fait de grandes choses », rela­­ti­­vise Louis Pouzin. Par exemple, qui a créé le Web ? « Beau­­coup de gens pensent que Tim Berners-Lee, cher­­cheur au CERN, a tout fait tout seul. Mais il avait un collègue, Robert Cailliau, un ingé­­nieur belge, qui lui est tota­­le­­ment oublié alors qu’il a effec­­tué un gros travail de RP pour convaincre le CERN que le concept imaginé par Berners-Lee en valait la peine, quand personne n’y croyait. »

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La reine d’An­­gle­­terre récom­­pense Louis Pouzin
Crédits : DR

Et sans Louis Pouzin, Inter­­net exis­­te­­rait-il ? « Il y aurait peut-être un Inter­­net, mais il serait très, très diffé­rent. Sans moi, il n’y aurait pas de data­­grammes. Je n’ai pas inventé Inter­­net, la pater­­nité revient à ceux qui ont mis en place Arpa­­net. Même si ce système a très vite été dépassé, il est là le point de départ. Le data­­gramme, c’était juste une évolu­­tion », dit modes­­te­­ment Pouzin. Car sans l’in­­ven­­tion de Louis Pouzin, les compa­­gnies aériennes utili­­se­­raient peut-être encore des « réseaux de message ». Elles conti­­nue­­raient peut-être à « faire des trans­­mis­­sions de plans de vol avec des systèmes de trans­­mis­­sion de messages, qui mettaient des heures à s’en­­voyer ». Humble­­ment, l’in­­for­­ma­­ti­­cien résume sa pensée : « J’ai parti­­cipé à l’évo­­lu­­tion du trans­­fert des données et de la commu­­ta­­tion de paquets en inven­­tant puis en intro­­dui­­sant le concept du data­­gramme, c’est tout. » En revanche, il remarque avec un air mali­­cieux qu’aujourd’­­hui, « les PTT doivent regret­­ter de nous avoir supplanté avec le X25, car beau­­coup de gens leur disent qu’à cause d’eux, la France a perdu la main sur Inter­­net, alors qu’elle était très bien placée ».

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Louis Pouzin est beau joueur. Au point d’avoir rejoint, en 1980, son ennemi juré : le CNET. Retour en 1978. Le Plan Calcul est enterré depuis trois ans. Le gouver­­ne­­ment Giscard a fusionné CII avec Honey­­well Bull. La France s’est reti­­rée du consor­­tium Unidata. Après avoir été invi­­tée à lais­­ser l’In­­dus­­trie se char­­ger de la fabri­­ca­­tion des réseaux, l’équipe de Louis Pouzin aban­­donne le projet Cyclades. « J’étais bien sûr énervé de voir Cyclades s’ar­­rê­­ter, mais dans la vie, tous les projets ont une fin. Alors, j’ai fait autre chose. J’ai conti­­nué à m’oc­­cu­­per de réseaux, bien sûr, mais pas offi­­ciel­­le­­ment », raconte le vieil homme. En tant que direc­­teur de projets pilotes à l’IRIA, Louis Pouzin super­­­vise des projets de recherche qui n’ont plus grand chose à voir avec les réseaux. Il gère de loin un projet de robo­­tique, Spar­­ta­­cus, destiné à aider les tétra­­plé­­giques en leur permet­­tant de « comman­­der un robot capable de décro­­cher le télé­­phone ». Il lance aussi un projet de bases de données répar­­ties, ainsi qu’un projet de réécri­­ture d’Unix en langage Pascal plutôt qu’en C. En 1980, l’IRIA devient l’INRIA. Le minis­­tère de l’In­­dus­­trie crée ensuite l’Agence pour le déve­­lop­­pe­­ment de l’in­­for­­ma­­tique (ADI), avec l’idée que « nous, les équipes réseaux de l’ex-IRIA, pouvions faire autre chose et travailler sur des appli­­ca­­tions ». La voca­­tion de l’ADI est ainsi de « promou­­voir les nouveaux usages de l’in­­for­­ma­­tique en France (dans le secteur privé) et la recherche orien­­tée vers ces usages ». L’équipe de Cyclades est tota­­le­­ment et défi­­ni­­ti­­ve­­ment déman­­te­­lée : « On m’a piqué presque tout mon effec­­tif pour le répar­­tir dans l’Agence de l’in­­for­­ma­­tique. Il n’est plus resté à l’INRIA que des matheux. »

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Le site du CNET en 1999

L’in­­for­­ma­­ti­­cien refuse de rejoindre l’ADI. « Le président de l’agence, Bernard Lorimy, m’avait proposé de le suivre pour diri­­ger des projets pilotes. Mais en réalité, c’était surtout pour gérer des dossiers : ça ne m’in­­té­­res­­sait pas. Je consi­­dé­­rais que cette agence avait surtout été créée pour inci­­ter les admi­­nis­­tra­­tions et la France à évoluer vers les tech­­no­­lo­­gies infor­­ma­­tiques, qui n’étaient évidem­­ment pas très évoluées à l’époque », raconte Louis Pouzin. Avec quelques collègues (parmi eux Hubert Zimmer­­mann), il offre ses services au CNET, le labo des Télé­­coms. « J’ai contacté son direc­­teur, Maurice Bernard, que je connais­­sais bien, puis je suis passé chez l’en­­nemi ! » lance-t-il en riant. « Le labo­­ra­­toire à l’ori­­gine de la norme X25 nous a embau­­chés parce qu’il voulait, lui aussi, mener des projets pilotes », ajoute-t-il. Mais moins d’un an plus tard, chan­­ge­­ment de direc­­tion et de poli­­tique : « Maurice Bernard a été remplacé par Jean-Pierre Poite­­vin, un appa­­rat­­chik qui bloquait presque tous les projets à cause de sa vision très hiérar­­chique des choses », se souvient Louis Pouzin. Frus­­tré, l’in­­for­­ma­­ti­­cien reste tout de même au CNET mais change de casquette. Il colla­­bore, au nom du labo des PTT, avec l’ETSI, l’Ins­­ti­­tut euro­­péen des normes de télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions, afin de déve­­lop­­per une norma­­li­­sa­­tion en infor­­ma­­tique. En 1989, Louis Pouzin rejoint Theseus, une école de mana­­ge­­ment pour ingé­­nieurs, à Sofia Anti­­po­­lis. Pendant quatre ans, il y enseigne l’in­­for­­ma­­tique et les réseaux. Avant de prendre sa retraite, en 1993, à l’âge de 62 ans.

David contre Goliath

Les réseaux, Louis Pouzin conti­­nuera toujours à s’y inté­­res­­ser, même retraité : « J’étais sans cesse solli­­cité par des socié­­tés de service pour parti­­ci­­per à des sémi­­naires ou à des forma­­tions pour les cadres. Puis en 2001, j’y ai replongé entiè­­re­­ment, quand un ancien secré­­taire géné­­ral de l’IRIA, l’am­­bas­­sa­­deur Michel Peis­­sik, m’a contacté pour prépa­­rer le premier Sommet mondial de la société de l’in­­for­­ma­­tion (SMSI). » Ce sommet de l’ONU sur la frac­­ture numé­­rique a pour but de « rappro­­cher le niveau d’évo­­lu­­tion des pays déve­­lop­­pés et des pays émer­­gents », explique Louis Pouzin. L’in­­for­­ma­­ti­­cien à la retraite parti­­cipe alors à des réunions prépa­­ra­­toires à Genève – des réunions auxquelles il conti­­nue, aujourd’­­hui encore, de prendre part – dans le cadre du Forum sur la gouver­­nance de l’In­­ter­­net (IGF), qui a succédé au SMSI. LouisPLors du premier SMSI, en 2002, Louis Pouzin rencontre tout un tas de diplo­­mates qu’il tente de « conver­­tir à l’In­­ter­­net ». Il se rend compte que « la plupart n’y connaissent rien en réseaux, à cause de l’in­­tox améri­­caine ». Il ajoute que « les Améri­­cains racontent alors partout qu’In­­ter­­net, c’est très compliqué et qu’il ne faut surtout pas lais­­ser les gouver­­ne­­ments s’en occu­­per, car ils ne font que des bêtises. Au lieu de créer des struc­­tures inter­­­na­­tio­­nales qui seraient selon eux inévi­­ta­­ble­­ment bancales, ils conseillent aux États de les suivre et de coopé­­rer avec l’ICANN, la société cali­­for­­nienne pour l’at­­tri­­bu­­tion des noms de domaine. » Lors de ses rencontres avec les diplo­­mates arabes, chinois ou indiens, Louis Pouzin tient un discours radi­­ca­­le­­ment diffé­rent. Il leur explique que « les réseaux, c’est bien moins compliqué qu’un système de trans­­mis­­sion par satel­­lite, que c’est quelque chose qu’on peut faire partout, à condi­­tion d’être formé ». Très vite, ses inter­­­lo­­cu­­teurs comprennent qu’ils ont inté­­rêt à regar­­der Inter­­net de plus près. Lors des discus­­sions des Like-Minded Coun­­tries, qui regroupent les pays du Sud, « je leur expliquais les bons et les mauvais côtés de l’in­­tox améri­­caine », note Louis Pouzin. L’in­­for­­ma­­ti­­cien convainc nombre de diplo­­mates de l’im­­por­­tance du multi­­lin­­guisme : « L’In­­ter­­net était en ASCII (Code améri­­cain norma­­lisé pour l’échange d’in­­for­­ma­­tion), un langage infor­­ma­­tique dédié à l’an­­glais. Et je leur ai bien fait comprendre que si leurs pays voulaient se déve­­lop­­per avec l’In­­ter­­net, ils devaient pouvoir s’en servir dans leur propre langue. » Résul­­tat : suite à la pres­­sion des pays émer­­gents, qui sont bien conseillés par Louis Pouzin, l’IETF (Inter­­net Engi­­nee­­ring Task Force) adopte en 2003 le proto­­cole IDNA (Inter­­na­­tio­­na­­li­­zed Domain Names in Appli­­ca­­tions), qui permet aux noms de domaine de conte­­nir des carac­­tères non défi­­nis par le stan­­dard ASCII. Alors que le SMSI débute, à Genève, cela fait déjà un an que Louis Pouzin a créé l’as­­so­­cia­­tion Euro­­linc, une « base de départ pour contrer la domi­­na­­tion améri­­caine » dans laquelle il milite pour le multi­­lin­­guisme sur Inter­­net, pour que les noms de domaine d’In­­ter­­net puissent « être en langue native ». C’est en tant que repré­­sen­­tant d’Eu­­ro­­linc qu’il assiste au sommet. « Le premier texte de 2003 diffusé après le SMSI était déjà très expli­­cite sur pas mal de choses : il fallait que chaque pays prenne en charge les poli­­tiques publiques, la forma­­tion, tout un tas de trucs. Il y avait là-dedans la “reli­­gion” améri­­caine, il fallait que les déve­­lop­­pe­­ments soient essen­­tiel­­le­­ment diri­­gés par les socié­­tés privées… sachant que l’In­­ter­­net, comme de bien entendu, était déve­­loppé par le gouver­­ne­­ment. Ce que voulaient les Améri­­cains, surtout, c’était permettre à leurs entre­­prises d’avoir de belles parts de marché », explique Louis Pouzin, qui ne mâche pas ses mots. Le deuxième SMSI a lieu à Tunis, en 2005. Avec Euro­­linc, l’in­­ven­­teur du data­­gramme se rend aux réunions et n’hé­­site pas à prendre la parole « quand il y a des conne­­ries tech­­niques dans les présen­­ta­­tions ». Il explique : « On pouvait éven­­tuel­­le­­ment faire des contre-propo­­si­­tions pour dire que ce n’était pas bon. Mais ce qu’on pouvait faire dans le cadre du SMSI était assez margi­­nal : le pouvoir était aux mains des Améri­­cains et de leurs satel­­lites cana­­diens, anglais, austra­­liens, néo-zélan­­dais, japo­­nais et israé­­liens. L’Eu­­rope, qui ne voulait pas se mouiller, ne prenait jamais posi­­tion. »

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Le site français de l’ICANN

Au cœur des débats du SMSI : le concept de la gouver­­nance de l’In­­ter­­net, qui est défi­­nie dans le docu­­ment final du Sommet, l’Agenda de Tunis pour la société de l’in­­for­­ma­­tion. « Nous réaf­­fir­­mons les prin­­cipes en 2003, selon lesquels l’In­­ter­­net est devenu une ressource publique mondiale et sa gouver­­nance devrait consti­­tuer l’une des prio­­ri­­tés essen­­tielles de la société de l’in­­for­­ma­­tion », peut-on lire dans le docu­­ment. « La gestion inter­­­na­­tio­­nale de l’In­­ter­­net devrait s’opé­­rer de façon multi­­la­­té­­rale, trans­­pa­­rente et démo­­cra­­tique, avec la pleine parti­­ci­­pa­­tion des États, du secteur privé, de la société civile et des orga­­ni­­sa­­tions inter­­­na­­tio­­nales. Elle devrait assu­­rer une répar­­ti­­tion équi­­table des ressources, faci­­li­­ter l’ac­­cès de tous et garan­­tir le fonc­­tion­­ne­­ment stable et sécu­­risé de l’In­­ter­­net, dans le respect du multi­­lin­­guisme. » L’Union inter­­­na­­tio­­nale des télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions (UIT), orga­­ni­­sa­­trice du SMSI, indique « prendre l’en­­ga­­ge­­ment d’œu­­vrer réso­­lu­­ment en faveur du multi­­lin­­guisme de l’In­­ter­­net », et prône « l’uti­­li­­sa­­tion des langues locales pour l’éla­­bo­­ra­­tion de conte­­nus, la traduc­­tion et l’adap­­ta­­tion, les archives numé­­riques et les diverses formes de médias numé­­riques et tradi­­tion­­nels ». L’UIT insiste ainsi sur la néces­­sité de « faire progres­­ser l’adop­­tion du multi­­lin­­guisme dans un certain nombre de secteurs : noms de domaine, adresses de cour­­rier élec­­tro­­nique, recherche par mot-clé », de « mettre en œuvre des programmes auto­­ri­­sant la présence de noms de domaine et de conte­­nus multi­­lingues sur l’In­­ter­­net », et de « renfor­­cer la colla­­bo­­ra­­tion entre les orga­­nismes concer­­nés afin de pour­­suivre l’éla­­bo­­ra­­tion de normes tech­­niques et de faci­­li­­ter leur adop­­tion dans le monde entier ». « L’agenda de Tunis disait aussi expli­­ci­­te­­ment que chaque pays était respon­­sable du choix et de la gestion des noms de domaine, ainsi que des adresses IP. Et qu’au­­cun autre pays n’était auto­­risé à inter­­­ve­­nir », note Louis Pouzin. « Pour­­tant, l’ICANN, avec les USA derrière, conti­­nue aujourd’­­hui de s’en mêler. » En 2005, Louis Pouzin, qui conti­­nue de parti­­ci­­per très acti­­ve­­ment au Forum sur la gouver­­nance de l’In­­ter­­net, qui succède au SMSI, a créé le NLIC (Native Language Inter­­net Consor­­tium), un groupe d’ex­­perts inter­­­na­­tio­­naux, dont Nii Quay­­not, le « père d’In­­ter­­net en Afrique », et Kang­­sik Cheon, ancien membre du Groupe de travail sur la gouver­­nance de l’In­­ter­­net (GTGI) de l’ONU, en partie à l’ori­­gine de l’agenda de Tunis. Mission du NLIC : « promou­­voir les langues natives sur le réseau mondial » et « des tech­­no­­lo­­gies de gestion multi­­lingue du Réseau ».

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Contre le mono­­lin­­guisme d’In­­ter­­net
Crédits : Fabien Soyez

Pour Louis Pouzin, l’In­­ter­­net a besoin des langues natives, « si on veut que tout le monde, pas seule­­ment l’élite occi­­den­­tale, puisse s’en servir, et si on veut permettre un réel échange de connais­­sances ». Il remarque : « Pendant 30 ans, les Améri­­cains ont bloqué toute évolu­­tion vers des langues qui soient autre chose que l’ASCII, mais aujourd’­­hui, ils lâchent du lest. » Depuis la créa­­tion des IDN (noms de domaine inter­­­na­­tio­­na­­li­­sés), Inter­­net compte désor­­mais une tren­­taine de langues. « Mais il en existe 6 000 dans le monde ! On est donc encore loin d’avoir un Inter­­net univer­­sel », lâche Louis Pouzin. Le vieil infor­­ma­­ti­­cien rêve à terme de « conte­­nus créés dans leurs langues natu­­relles », avec des « systèmes de recherche de données eux aussi basés sur les langues des pays ». Mais pour voir ce rêve se réali­­ser, encore faudrait-il que la gouver­­nance d’In­­ter­­net change. En mars 2016, après deux ans de négo­­cia­­tions, l’ICANN a adopté une nouvelle charte, qui le dote d’une direc­­tion pluri­­par­­tite non-gouver­­ne­­men­­tale. Ce qui signe, en théo­­rie, la fin de l’hé­­gé­­mo­­nie améri­­caine sur le système des adresses Inter­­net. Mais si l’ICANN a adopté cette charte censée consa­­crer la fin de la tutelle améri­­caine sur l’au­­to­­rité de régu­­la­­tion de l’In­­ter­­net, « force est de consta­­ter que rien n’a changé ». Au contraire, remarque Louis Pouzin : « Le pouvoir reste aux mains des Améri­­cains à travers le secteur privé et leurs entre­­prises natio­­nales. Cette façon de privi­­lé­­gier les GAFA (Google, Apple, Face­­book, Amazon) est la reli­­gion des USA depuis le SMSI. » La charte adop­­tée par l’ICANN remonte à 2013 : lors du 8e Forum sur la gouver­­nance de l’In­­ter­­net, « plusieurs commis­­sions ont été créées, afin de créer un orga­­nisme s’oc­­cu­­pant de la gouver­­nance de l’In­­ter­­net, dégagé de la tutelle d’un quel­­conque État… mais il est vite apparu que l’ICANN, que son président Fadi Chehade souhai­­tait trans­­for­­mer en orga­­nisme inter­­­na­­tio­­nal non-gouver­­ne­­men­­tal, reste­­rait fina­­le­­ment cet orga­­nisme », explique l’in­­for­­ma­­ti­­cien. « Et pour cause : les comi­­tés créés lors de l’IGF étaient compo­­sés de personnes acquises à la cause améri­­caine », ajoute-t-il. Pour l’in­­ven­­teur du data­­gramme, c’était du théâtre. « L’ICANN garde en fait tout pouvoir, et sa direc­­tion restera la même, au moins jusqu’à 2017. Rien n’a changé. Et suppo­­sons que Donald Trump soit élu président des États-Unis en novembre 2016… on ne sait pas ce qui pour­­rait se passer avec lui ! » Et que dire du DNS (Domain Name System), le système d’adresses du Réseau, cet annuaire unique au monde dans lequel les noms doivent être uniques ? « C’est une aber­­ra­­tion. On peut pas se servir d’In­­ter­­net sans passer par le DNS, qui est essen­­tiel­­le­­ment un outil leur permet­­tant d’avoir le mono­­pole de l’In­­ter­­net », ajoute l’in­­for­­ma­­ti­­cien. Déjà en 2006, tout juste après avoir fondé le NLIC, il indiquait au Monde que « s’at­­taquer au mono­­lin­­guisme d’In­­ter­­net, c’est s’at­­taquer à l’hé­­gé­­mo­­nie améri­­caine sur Inter­­net ». Il expliquait ainsi que « voilà encore quelques années, les Améri­­cains légi­­ti­­maient par un bara­­tin tech­­nique la néces­­sité de faire fonc­­tion­­ner le DNS avec des carac­­tères latins non accen­­tués. Il n’y a aucune néces­­sité tech­­nique à cet état de fait : la seule “néces­­sité” est de conser­­ver le système actuel parce qu’il est géré aux États-Unis. Une préro­­ga­­tive qui donne à l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion améri­­caine la capa­­cité tech­­nique d’espion­­ner le Réseau. » Dix ans plus tard, le discours de l’in­­for­­ma­­ti­­cien reste sensi­­ble­­ment le même.

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L’ex­­ten­­sion des beaux gosses

En atten­­dant d’être fixé sur l’ave­­nir de l’ICANN, Louis Pouzin mise sur les BRICS pour chan­­ger les choses. « J’ai bon espoir que les pays émer­­gents, du Brésil à la Chine, fassent chan­­ger la gouver­­nance améri­­caine d’In­­ter­­net. La situa­­tion actuelle ne chan­­gera que suite à des rapports de force », lance-t-il. « La Chine a déjà créé son propre Inter­­net en construi­­sant son propre système de racine DNS. Il est très surveillé, mais il est en chinois et indé­­pen­­dant de l’ICANN. Et il y a fort à parier que la Russie va suivre », dit-il. Pour contrer le mono­­pole de l’ICANN, Louis Pouzin a créé Open Root, une start-up qui permet de créer des noms de domaine hors de cet orga­­nisme. « Nous vendons des racines ouvertes – des racines indé­­pen­­dantes de l’ICANN – aux utili­­sa­­teurs refu­­sés par l’ICANN, ou refu­­sant leurs condi­­tions », explique-t-il. Ainsi, sa société a permis à la Bulga­­rie, qui n’est pas parvenu à obte­­nir une exten­­sion dans la racine ICANN, d’avoir accès à son nom de domaine. Son TLD (domaine de premier niveau), .BG, est écrit en cyril­­lique (.бr) grâce aux racines ouvertes. « Même si en terme de puis­­sance finan­­cière et de clien­­tèle, Open Root n’est rien du tout face à l’ICANN, notre acti­­vité permet de prou­­ver que l’idée des racines ouvertes fonc­­tionne, et que le mono­­pole améri­­cain n’est pas une fata­­lité », assure Louis Pouzin.

La refon­­da­­tion d’In­­ter­­net

Et que pense l’in­­ven­­teur du data­­gramme de l’In­­ter­­net d’aujourd’­­hui, à l’ère post-Snow­­den ? « Pas de raisons de chan­­ger le réseau en tant que tel, qui repose sur le data­­gramme. Un jour, sûre­­ment, il exis­­tera un nouveau système de commu­­ni­­ca­­tion, mais pour le moment, Inter­­net est une tech­­no­­lo­­gie qui n’a pas besoin d’être rempla­­cée », dit-il. Pour lui, « c’est plutôt au niveau poli­­tique, donc au niveau de la gouver­­nance, qu’il a besoin d’être refondu ». L’idée, « c’est que les États aient un vrai pouvoir de déci­­sion face aux États-Unis. Mais un renver­­se­­ment de puis­­sance est sur le point de se produire. Bien­­tôt, leur empire commen­­cera à s’ef­­fri­­ter. » Louis Pouzin en est convaincu.

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Louis Pouzin par Greg Funnell

Le chal­­lenge sera aussi de contrer la surveillance de l’In­­ter­­net. Depuis plus de 15 ans, l’in­­for­­ma­­ti­­cien martèle aux personnes croi­­sées lors des confé­­rences que « l’In­­ter­­net est devenu, essen­­tiel­­le­­ment, un outil d’es­­pion­­nage écono­­mique ». « Jusqu’il y a peu, personne ne me croyait. Alors que si les USA avaient les moyens de pratiquer un espion­­nage de masse, ce serait stupide de leur part de ne pas le faire ! Depuis qu’Ed­­ward Snow­­den a parlé, plus personne ne peut igno­­rer cette situa­­tion », lâche-t-il. Pour lui, à partir du moment où la NSA et les entre­­prises améri­­caines « sont capables d’ana­­ly­­ser tout ce que vous trans­­met­­tez, cela signi­­fie que vous ne pouvez plus négo­­cier avec des parte­­naires, car ils ont déjà vos propo­­si­­tions avant que vous ne leur donniez ». Trépi­­gnant un peu sur son siège, dans le vacarme des machines à café, le pion­­nier d’In­­ter­­net secoue la tête et pointe aussi du doigt la loi Rensei­­gne­­ment de juillet 2015 : « Vouloir surveiller tout le monde en inter­­­cep­­tant les paquets de données ? C’est du gâchis. Cela ne sert à rien car ça ramasse telle­­ment d’in­­for­­ma­­tions qu’elles sont inex­­ploi­­tables. Et si on veut l’ex­­ploi­­ter manuel­­le­­ment, ça ne sera jamais fiable. » Il rit : « Mais bon, la surveillance, c’est à la mode ! Les Améri­­cains ont mis en place un système énorme, alors ici, on se dit forcé­­ment que ça doit être bien et qu’il faut faire la même chose pour ne pas rester en arrière. Alors que c’est en faisant pareil que ça arri­­vera. » Le regard de l’in­­ven­­teur sur l’évo­­lu­­tion d’In­­ter­­net n’est guère posi­­tif. « Au départ, c’était un truc de cher­­cheurs. Tout le monde commu­­niquait avec tout le monde, tout le monde était gentil, on parta­­geait l’in­­for­­ma­­tion… Mais assez vite, des gens se sont dit que cette info, mieux valait la garder pour soi et dépo­­ser des brevets », explique-t-il. « Dans les années 1980, Inter­­net a fini par être utilisé pour la publi­­cité, et rapi­­de­­ment, le commerce à pris le dessus. Les Améri­­cains se sont mis en tête de le commer­­cia­­li­­ser avant de le surveiller. » Pour Louis Pouzin, l’In­­ter­­net d’aujourd’­­hui n’est pas libre du tout, et si aujourd’­­hui les choses bougent et que « beau­­coup de pays ont acquis une tech­­ni­­cité suffi­­sante pour se rendre auto­­nomes et créer leur propre poli­­tique Inter­­net », reste à convaincre les élus. « Les hommes poli­­tiques ne connaissent, bien souvent, pas grand chose à tout cela. C’est toute une géné­­ra­­tion d’élus qu’il faudra rempla­­cer avant de chan­­ger les choses », estime le président d’Open Root. Reste l’im­­por­­tance, aux yeux de Louis Pouzin, de disso­­cier Web et Inter­­net. « Aujourd’­­hui, dans la tête des gens, le Web est devenu l’en­­semble de ce qu’on fait avec l’In­­ter­­net… ce qui est un peu cala­­mi­­teux, car cela signi­­fie­­rait que le gars qui monte un système d’émis­­sion de bitcoins fait de l’In­­ter­­net », lance-t-il. Face à cet abus de langage, il préfère parler de Cate­­net, utili­­sant le terme qu’il avait inventé à l’époque de Cyclades. « Entre spécia­­listes, nous conti­­nuons à parler de Cate­­net pour décrire le réseau IP. C’est un système de commu­­ni­­ca­­tion, de paquets, alors que le Web est simple­­ment une appli­­ca­­tion », explique Louis Pouzin. Pour lui, le data­­gramme reste la base : « S’il ne marche plus, il n’y a plus d’In­­ter­­net », lance-t-il en riant.

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Louis Pouzin a connu les premiers calcu­­la­­teurs

Louis Pouzin, qui paraît si serein, a-t-il connu des passages à vide ? Nour­­rit-il des regrets ? Aime­­rait-il être davan­­tage reconnu ? « Lorsque Cyclades a été stoppé, j’étais un peu perdu, mais je n’ai jamais perdu mon temps, je suis toujours resté en mouve­­ment, à la recherche d’autres projets. Pas besoin de regar­­der en arrière ! Ni d’avoir de regrets : j’ai fait ce que j’avais à faire, c’est tout. » D’après lui, une bonne partie de sa carrière s’est basée sur des oppor­­tu­­ni­­tés impré­­vi­­sibles, pour ne pas parler de hasard. L’in­­for­­ma­­ti­­cien n’a jamais conçu de plan de carrière : « C’est une perte de temps, mieux vaut profi­­ter des oppor­­tu­­ni­­tés quand elles se présentent. » Le reste repose sur « des initia­­tives : si j’avais décidé de rester aux USA, chez Bull, ou chez les Télé­­coms, j’au­­rais sûre­­ment eu un poste impor­­tant. Mais je n’au­­rais pas été heureux. » L’in­­ven­­teur du data­­gramme est tenace : « Il faut toujours croire en ce qu’on fait, écou­­ter son instinct. Au début, peu de gens croyaient au data­­gramme, mais je m’y suis accro­­ché et fina­­le­­ment, plus personne ne remet son utili­­sa­­tion en cause. » À l’époque de Cyclades, « certains me prenaient pour un fou, et j’ai eu beau­­coup d’en­­ne­­mis. Mais comme je dis souvent, si on n’a pas d’en­­ne­­mis, c’est qu’on ne fait rien d’in­­té­­res­­sant », lance-t-il en riant. Aujourd’­­hui, Louis Pouzin commence enfin à être reconnu pour son travail à l’ori­­gine d’In­­ter­­net. En 2001, il s’est vu décer­­ner un prix de l’IEEE (Insti­­tute of Elec­­tri­­cal and Elec­­tro­­nics Engi­­neers) pour « sa contri­­bu­­tion aux proto­­coles qui ont permis le déve­­lop­­pe­­ment de réseaux tel qu’In­­ter­­net ». En 2003, il a été fait Cheva­­lier de la Légion d’hon­­neur. Puis en 2012, à Genève, il s’est vu remettre par l’ISOC (Inter­­net Society), un prix : le Temple de la renom­­mée d’In­­ter­­net, qui récom­­pense l’en­­semble de la carrière d’une personne, en recon­­nais­­sance de ses contri­­bu­­tions signi­­fi­­ca­­tives au déve­­lop­­pe­­ment et à l’avan­­ce­­ment d’In­­ter­­net. https://www.youtube.com/watch?v=UmbCcUe6dZk Mais pour Louis Pouzin, qui avoue « préfé­­rer la tranquillité de l’ano­­ny­­mat », la plus belle recon­­nais­­sance pour son travail sera venue de Grande-Bretagne, avec le Queen Eliza­­beth for Engi­­nee­­ring. « Je suis assez imper­­méable aux récom­­penses, mais ça sert d’en avoir ! » s’amuse Louis Pouzin. « Je ne cherche pas à être reconnu dans la rue : ça m’em­­mer­­de­­rait d’être une célé­­brité. Je me satis­­fait très bien d’un certain niveau d’ano­­ny­­mat. Je suis beau­­coup plus tranquille comme ça », ajoute le pion­­nier d’In­­ter­­net. Louis Pouzin n’est pas encore une star, mais désor­­mais, diffi­­cile de faire semblant de ne pas savoir que sans lui, il n’y aurait pas d’In­­ter­­net – en tout cas, en Angle­­terre. En novembre 2015, il a décro­­ché un « Lovie Award », caté­­go­­rie Special Achie­­ve­­ment. Lors de la céré­­mo­­nie des Lovies, qui récom­­pensent chaque année le meilleur de l’In­­ter­­net euro­­péen, voici ce que disait son inter­­­lo­­cu­­teur british en lui remet­­tant son prix : « Par la sobriété de cette inven­­tion et la simpli­­cité de sa réso­­lu­­tion du trans­­fert des paquets de données, Louis Pouzin a posé la pierre de base la plus impor­­tante dans la créa­­tion d’In­­ter­­net. »


Couver­­ture : Louis Pouzin par Fabien Soyez (Créa­­tion graphique par Ulyces).


 

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