par Ulyces | 0 min | 25 février 2016

Les révo­­lu­­tion­­naires

Le 25 janvier 1983, aux alen­­tours de neuf heures du soir, mon père fut conduit avec vingt-et-un de ses amis sur un terrain de foot­­ball enneigé à Amol, une petite ville au bord de la mer Caspienne. Là, ils furent abat­­tus par un pelo­­ton d’exé­­cu­­tion sur ordre du gouver­­ne­­ment iranien, après un procès de trois semaines qui s’était tenu à la prison d’Evin, à Téhé­­ran, à plusieurs heures de route au sud. Avant le procès et l’exé­­cu­­tion, mon père avait passé plusieurs mois à l’iso­­le­­ment, après avoir été arrêté le 11 juillet 1982. On m’a dit que l’été avait semblé long, cette année-là. La révo­­lu­­tion de 1979 avait trois ans et demi, et, sous le nouveau régime isla­­mique, les citoyens iraniens étaient soumis à la charia selon Jafari. On était en plein rama­­dan, et les senteurs habi­­tuelles, celles de stands de nour­­ri­­ture sur lesquels grillaient du maïs et de gros bulbes de bette­­rave rouge, avaient laissé la place à des odeurs de sueur, d’égouts et de pous­­sière. Le gouver­­ne­­ment avait imposé aux femmes de porter le hijab et à tous – excep­­tés les femmes enceintes ou allai­­tantes, les enfants en bas âge, les vieillards et les infirmes – de suivre le jeûne. Les Iraniennes, enve­­lop­­pées dans des tcha­­dors noirs ressem­­blant à des linceuls, marchaient sur les trot­­toirs en tenant le bout du tissu devant leur bouche. Les musul­­mans les plus croyants pensent qu’un seul grain de pous­­sière, en entrant dans la bouche de quelqu’un, peut mettre fin à son jeûne. Entre suhur et iftar, toute personne surprise à manger, boire ou fumer en public peut perdre son travail ou être arrê­­tée. Certains conti­­nuaient à manger chez eux, en secret, ou avec des gens en qui ils avaient confiance, mais c’était prendre un risque. Des voisins un peu trop curieux pouvaient très bien dénon­­cer les contre­­ve­­nants aux auto­­ri­­tés. Ainsi, chaque nuit, après le coucher du soleil, les habi­­tants se déten­­daient, et les rues de Téhé­­ran se remplis­­saient à nouveau de marchands de nour­­ri­­ture.

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Crédits : Jean Gaumy

Dans notre appar­­te­­ment qui surplom­­bait la ville, le matin du 11 juillet avait commencé de manière à peu près normale. Nous avions passé l’été de 1982 dans une maison sûre, un loge­­ment que personne ne connais­­sait, car ma famille se cachait. Ma mère, mon père et Astefe, ma plus jeune tante, qui habi­­tait chez nous depuis quelques mois, vaquaient à leurs occu­­pa­­tions habi­­tuelles. J’al­­lais sur mes trois ans. J’étais très proba­­ble­­ment en train de jouer pendant que ma mère prépa­­rait mon petit déjeu­­ner, du pain chaud tartiné de feta salée et de miel. Mon père était peut-être assis avec moi. Un de mes parents m’au­­rait ensuite lavée et habillée. Ce n’est qu’il y a quelques années, après de nombreuses rencontres avec la famille et les amis de mes parents, que j’ai commencé à réali­­ser à quel point notre situa­­tion fami­­liale était impro­­vi­­sée, précaire et condam­­née.

~

Mon père et ma mère s’étaient rencon­­trés en 1969, pendant leurs études à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Berke­­ley. Ils mili­­taient tous les deux dans l’As­­so­­cia­­tion des étudiants iraniens, et allaient bien­­tôt rejoindre le mouve­­ment de plus en plus impor­­tant d’op­­po­­si­­tion au Chah que des étudiants iraniens aux États-Unis et en Europe orga­­ni­­saient. Entre 1969 et 1979, mes parents, leurs amis et leurs cama­­rades mili­­tants réfor­­ma­­teurs firent campagne sans relâche pour renver­­ser le Chah et faire obstacle à l’in­­fluence améri­­caine dans leur pays natal. Au début des années 1970, soit à peu près au moment où la gauche estu­­dian­­tine améri­­caine commença à perdre du terrain, le mouve­­ment étudiant iranien prit de l’am­­pleur. Il y avait des jeunes oppo­­sants au Chah partout, dans les jour­­naux et dans la rue, et leurs protes­­ta­­tions visaient tout, de la guerre du Viet­­nam aux bombar­­de­­ments au Cambodge en passant par la fusillade de l’uni­­ver­­sité d’État de Kent. La plupart des parti­­ci­­pants du mouve­­ment suivaient les commu­­nistes, qui étaient les plus anciens et les plus effi­­caces orga­­ni­­sa­­teurs de l’ac­­tion anti-impé­­ria­­liste en dehors de l’Iran. À cette période, les mili­­tants les plus actifs dans l’op­­po­­si­­tion iranienne au Chah ont commencé à former des grou­­pus­­cules clan­­des­­tins à l’in­­té­­rieur du mouve­­ment géné­­ral. L’un de ces groupes, philo­­so­­phique­­ment influencé par Mao Zedong et la révo­­lu­­tion cultu­­relle chinoise, fut formé par une poignée d’agi­­ta­­teurs de Berke­­ley, qui recru­­tèrent mon père, qui, à son tour, recruta ma mère. Pendant les dix années qui suivirent, mes parents écri­­virent des jour­­naux révo­­lu­­tion­­naires, s’en­­chaî­­nèrent à la Statue de la Liberté, et reçurent des grenades lacry­­mo­­gènes devant la Maison-Blanche. En 1979, ils étaient deve­­nus mili­­tants profes­­sion­­nels, et ils pensaient que l’œuvre de leur vie était de jeter les bases d’une future révo­­lu­­tion iranienne.

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De retour d’exil en février 1979
Crédits

Quand la révo­­lu­­tion arriva, le Chah s’exila, l’aya­­tol­­lah Khomeini revint à Téhé­­ran, et mes parents se préci­­pi­­tèrent en Iran, débor­­dants de joie. Les avions qui partaient de Cali­­for­­nie, de New York et d’Eu­­rope étaient remplis d’Ira­­niens, étudiants, acti­­vistes et révo­­lu­­tion­­naires, aussi bien commu­­nistes qu’is­­la­­mistes, tous chan­­tant des hymnes révo­­lu­­tion­­naires. Ils étaient eupho­­riques et pleins d’es­­poir pour l’ave­­nir du pays. Quand ils atter­­rirent sur le sol iranien, ma mère raconte que les commu­­nistes tombèrent à genoux et embras­­sèrent le tarmac tandis que les isla­­mistes rendaient louanges à Allah et Khomeini. Dix mois après le retour de mes parents à Téhé­­ran, je vis le jour – une enfant de la révo­­lu­­tion. Alors que l’Iran tentait de son mieux d’at­­teindre la stabi­­lité poli­­tique, ma mère se souvient de voir chaque jour paraître de nouveaux jour­­naux présen­­tant diverses philo­­so­­phies poli­­tiques, pendant que des foules amas­­sées dans les rues débat­­taient de l’ave­­nir du pays. Mais cela ne dura qu’un temps. Les révo­­lu­­tion­­naires qui, comme mes parents, avaient soutenu l’aya­­tol­­lah Khomeini et son clan pendant la révo­­lu­­tion, regar­­dèrent avec horreur le pouvoir des isla­­mistes se durcir, et réali­­sèrent qu’ils auraient encore moins de place dans ce régime de plus en plus despo­­tique et répres­­sif qu’au sein du précé­dent. Faire pres­­sion sur la Répu­­blique isla­­mique d’Iran signi­­fiait reve­­nir à une tactique fami­­lière : faire des mani­­fes­­ta­­tions, distri­­buer des tracts et des pamphlets contre le gouver­­ne­­ment, se réunir en secret. Ces mesures n’avaient que peu d’ef­­fet et présen­­taient un danger sans pareil. La plupart des révo­­lu­­tion­­naires commu­­nistes du passé avaient vieilli, et ils avaient des enfants, ce n’était plus un groupe de jeunes acti­­vistes deman­­dant des réformes depuis l’ex­­té­­rieur du pays. Cette fois, ils s’op­­po­­saient au régime tout en vivant à l’in­­té­­rieur du terri­­toire. Les Gardiens de la révo­­lu­­tion isla­­mique, fami­­liè­­re­­ment appe­­lés les bara­­dar-ah, les « frères », raflaient régu­­liè­­re­­ment des oppo­­sants et les déte­­naient sans preuves. Les suspects subis­­saient une paro­­die de procès et, s’ils étaient jugés coupables, ils étaient envoyés à la prison d’Evin où ils passaient des mois ou des années en réédu­­ca­­tion. (La prison était surnom­­mée l’uni­­ver­­sité d’Evin.) Ils étaient inter­­­ro­­gés sans relâche. Ceux qui n’étaient pas condam­­nés à la prison étaient souvent exécu­­tés. Et pour­­tant, jusqu’à l’été 1981, mon père fit partie des leaders d’un groupe d’op­­po­­si­­tion clan­­des­­tin de gauche. Ma mère était moins active, mais elle resta asso­­ciée à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion jusqu’à ce qu’une petite faction, qui se faisait appe­­ler Sarbe­­da­­ran-e Jangal, prît le dessus. Sarbe­­da­­ran signi­­fie « la corde au cou », nom qui symbo­­li­­sait le dévoue­­ment absolu des membres du groupes à leur cause ; ils passèrent l’été de 1981 à plani­­fier une révolte violente censée confron­­ter direc­­te­­ment le régime et inci­­ter les Iraniens à travers tout le pays à s’unir dans un mouve­­ment de résis­­tance popu­­laire. Mais les Sarbe­­da­­ran n’avaient aucune expé­­rience de résis­­tance orga­­ni­­sée ; ils n’avaient qu’une connais­­sance théo­­rique, et même si certains s’étaient prépa­­rés à une situa­­tion insur­­rec­­tion­­nelle, ce n’était pas le cas de la plupart. Dans tous les cas, il était peu probable qu’un si petit nombre de révo­­lu­­tion­­naires (les esti­­ma­­tions varient entre 100 et 250) auraient pu mettre en danger le gouver­­ne­­ment d’une façon soit durable, soit impor­­tante. Mes parents pensaient que le plan était témé­­raire, dange­­reux, et qu’il allait échouer, aussi ma mère quitta le groupe. Mon père s’op­­posa au plan et, pour tenter de calmer ses craintes, des membres du Sarbe­­da­­ran lui mirent un bandeau sur les yeux, l’em­­me­­nèrent dans leur campe­­ment au milieu de la brousse, et le gardèrent là pendant deux jours – cela ne suffit pas à le convaincre. Il fallut attendre la fin de la saison des pluies avant qu’ils le ramènent chez lui, où il fut démis de sa posi­­tion de chef. Le soulè­­ve­­ment eut lieu.

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Un groupe de guérille­­ros Sarbe­­da­­ran en 1982
Crédits

Le 25 janvier 1982, à Amol, le petit groupe de révo­­lu­­tion­­naires du Sarbe­­da­­ran se souleva contre le régime isla­­mique. Contrai­­re­­ment à ce qu’ils espé­­raient, les villa­­geois ne se joignirent pas à eux ; au contraire, ils s’al­­lièrent avec les forces gouver­­ne­­men­­tales. Quelques années plus tard, une statue fut même érigée dans la ville en mémoire du courage des habi­­tants d’Amol et de leur « résis­­tance ouverte contre les guérillas commu­­nistes ». De nombreux membres du Sarbe­­da­­ran furent tués pendant les affron­­te­­ments, les autres captu­­rés. Pendant des mois, il n’y eut aucune nouvelle offi­­cielle sur ce qui s’était passé. Personne ne savait qui avait survécu et qui avait été arrêté. Presque tous ceux qui avaient eu une quel­­conque posi­­tion d’au­­to­­rité au sein de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion vivaient cachés. Ainsi, mon père se cacha, ma mère et moi avec lui, et avant l’été 1982 nous avions emmé­­nagé dans notre abri. Après le soulè­­ve­­ment d’Amol, je passai la plupart de mon temps avec mon père pendant que ma mère travaillait. Il me contait des histoires fantas­­tiques pendant des heures et, tout en racon­­tant, il les illus­­trait dans un carnet que j’ai conservé. Quand je n’étais pas avec lui, mon père occu­­pait ses jour­­nées à sculp­­ter et peindre. Il conce­­vait des jouets pour enfants dotés de compar­­ti­­ments secrets, parfaits pour passer des messages – le passe-temps idéal pour une famille de révo­­lu­­tion­­naires. Il fabriquait des nichoirs en bois blanc sans le moindre clou. Sur chaque nichoir, il peignait déli­­ca­­te­­ment des pivoines roses. Ces boîtes sont toujours dans mon placard. Enfant, je trou­­vais que c’étaient les plus belles choses que j’aie jamais vu. Je les trouve toujours merveilleuses, et j’ai une peur constante qu’il leur arrive quelque chose et qu’elles dispa­­raissent.

L’ar­­res­­ta­­tion

Le 11 juillet 1982, mon père devait se rendre à une réunion poli­­tique, et j’al­­lais donc passer la mati­­née avec ma mère dans l’école de langues qu’elle avait montée avec une connais­­sance chez cette dernière. Quand elle aurait fini de donner les cours de la mati­­née, ma mère et moi devions rejoindre mon père et quelques membres de la famille pour déjeu­­ner chez mes grands-parents. Avant de partir de chez nous, ma mère s’en­­ve­­loppa dans un manteau large, noua un foulard autour de sa tête pour cacher ses boucles serrées, et alla dire au revoir à mon père. Il était à la fenêtre, contem­­plant le centre-ville de Téhé­­ran. De profil, son visage d’or­­di­­naire calme semblait pensif, et ses larges épaules tendues et voûtées, comme si elles se refer­­maient sur lui. Ma mère se blot­­tit contre lui. Elle m’a confié qu’elle se blot­­tis­­sait constam­­ment contre lui, qu’elle était inca­­pable de ne pas le toucher. ulyces-iranrevolution-04Pendant toute la mati­­née, mon père était resté calme et soucieux. Il devait retrou­­ver deux amis qui faisaient partie des diri­­geants du groupe d’op­­po­­si­­tion jusqu’au soulè­­ve­­ment de Sarbe­­da­­ran. Ils savaient que les mili­­tants captu­­rés avaient sans doute donné les noms de certains membres du groupe encore à Téhé­­ran, mais lesquels ? Avaient-ils dénoncé ceux qui avaient quitté le groupe, comme ma mère ? Mon père savait qu’elle en avait assez de se cacher. Elle atten­­dait leur second enfant, mon petit frère, et voulait reprendre une vie normale. Des années plus tard, elle a dit à sa sœur se souve­­nir d’un jour où ils étaient assis à me regar­­der jouer. C’était un instant banal, bref et intime ; le genre que toutes les familles connaissent. Elle lui demanda alors s’il avait pensé à ce qui m’ar­­ri­­ve­­rait s’ils étaient arrê­­tés. Peu de temps après, a-t-elle dit, et pour la première fois depuis leur retour en Iran, mon père demanda à des amis comment trou­­ver un passeur pour nous faire sortir du pays. Ce n’était pas grand-chose, mais cela lui montrait qu’il était prêt à quit­­ter le groupe d’op­­po­­si­­tion une bonne fois pour toutes. Mais mon père était toujours déchiré. S’il fuyait l’Iran et que d’autres étaient arrê­­tés, pour­­rait-il vivre avec cela ? Pouvait-il aban­­don­­ner son groupe alors qu’il y avait tant en jeu ? De qui était-il le plus respon­­sable ? Les jeunes révo­­lu­­tion­­naires qui lui avaient fait confiance, ou la famille qui l’ai­­mait ? Lesquels, entre l’or­­ga­­ni­­sa­­tion et sa famille, avaient le plus besoin de lui ? Et de qui avait-il, lui, le plus besoin ? Ce matin-là, ma mère enroula ses bras autour de sa taille. Elle posa sa joue sur son dos. Il semblait si vulné­­rable, pensa-t-elle, séparé de la folie du monde à ses pieds seule­­ment par une vitre et quelques étages. « Je te retrouve chez tes parents pour le déjeu­­ner », lui dit-elle. Elle prit ma main, ouvrit la porte de l’im­­meuble, et nous sortîmes sur le trot­­toir. Des vagues de femmes toutes de noir vêtues passaient sur la chaus­­sée. La foule nous avala et nous emporta avec elle. Peu après notre départ, mon père quitta l’ap­­par­­te­­ment, vêtu du même panta­­lon gris et de la même chemise bleu clair qu’il portait à la fête de ses trente-huit ans, une semaine plus tôt. Il avait pris du poids durant ses mois de clan­­des­­ti­­nité, et les boutons de la chemise étaient rude­­ment solli­­ci­­tés par son début de bedaine. Il avait une barbe impor­­tante, et ses yeux bleu-vert brillaient sous la ligne épaisse de ses sour­­cils. Personne dans la famille ne savait exac­­te­­ment où la rencontre devait avoir lieu, mais c’était sans doute là où le groupe se réunis­­sait à chaque fois, car les Gardiens les y atten­­daient. Pour une raison ou une autre, par effet d’iner­­tie peut-être, ou simple­­ment par négli­­gence, ils n’avaient pas changé d’en­­droit.

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L’aya­­tol­­lah Khomeini entouré d’of­­fi­­ciers de l’ar­­mée des Gardiens de la révo­­lu­­tion isla­­mique
Crédits : DR

À ce point, l’his­­toire se trouble. Certains disent avoir vu les Gardiens de la révo­­lu­­tion arrê­­ter mon père dans la rue, alors qu’il atten­­dait de traver­­ser. D’autres m’ont dit que les Gardiens avaient fait irrup­­tion au milieu de réunion et qu’ils avaient arrêté les hommes tous ensemble, en les prenant sur le fait en quelque sorte. Mais tous ceux à qui j’ai parlé ont convenu d’un point : les Gardiens de la révo­­lu­­tion n’étaient pas seuls. Ils étaient accom­­pa­­gnés de leur indic, le membre des Sarbe­­da­­ran qui avait orga­­nisé le soulè­­ve­­ment d’Amol, qui devait iden­­ti­­fier mon père et les autres. L’homme pointa du doigt mon père, et déclina aux auto­­ri­­tés son nom et la posi­­tion qu’il occu­­pait dans le groupe aupa­­ra­­vant. Les Gardiens, munis d’armes auto­­ma­­tiques, mirent les bras de mon père dans son dos et lui atta­­chèrent les poignets avec une corde.

~

Peu avant midi, ma mère partit de chez son amie. Elle avait recruté plusieurs nouveaux étudiants dans ses cours de langues, et voulait en parler à mon père. Elle souriait en marchant. Elle pensait que l’école pouvait vrai­­ment marcher, que cela pour­­rait deve­­nir un vrai travail, avec un salaire fixe. Quand ma mère et moi arri­­vâmes chez mes grands-parents, mon père n’était pas là. D’autres membres de la famille entraient, ils allaient et venaient dans l’ap­­par­­te­­ment. Quelqu’un était en train de prépa­­rer le repas, et la télé­­vi­­sion faisait réson­­ner la finale de la Coupe du monde : Italie contre RFA. Ma grand-mère passait de pièce en pièce, lancée dans un mono­­logue destiné à mon grand-père, et finis­­sait de prépa­­rer leurs bagages pour le voyage d’une semaine qu’ils prévoyaient à Mash­­had, une ville du nord-est de l’Iran, où ils allaient rendre visite à leur plus jeune fils, sa femme et leur fille qui venait de naître. Il n’y avait que ma mère pour mesu­­rer le retard de mon père. Quand le déjeu­­ner fut servi, les autres s’en rendirent compte. Ils atten­­dirent. Il n’ar­­ri­­vait toujours pas. Le train de mes grands-parents partait l’après-midi. Ils mangèrent sans mon père, à contre-cœur. « Il est en retard », répé­­tait ma mère, les dents serrées, « il est en retard ». « Peut-être qu’il s’est arrêté regar­­der le match quelque part », avança Astefe. Personne à part ma mère ne savait qu’il avait une réunion ce matin-là. Elle gardait un œil sur la porte, l’oreille tendue vers le télé­­phone. À la télé­­vi­­sion, les foot­­bal­­leurs couraient d’un bout à l’autre du terrain. « Pourquoi ne vien­­driez-vous pas avec nous à la gare ? » suggéra Astefe – tout pouvait être prétexte à calmer ma mère et m’oc­­cu­­per. Ma mère acquiesça.

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Place Ferdowsi, 1983
Crédits : F. Zaman

Dans la voiture, ma grand-mère se souvint qu’elle avait oublié d’ar­­ro­­ser les plantes avant de partir. Elle demanda à Astefe de remon­­ter à l’ap­­par­­te­­ment leur donner un peu d’eau, puis d’al­­ler dépo­­ser les clés à l’étage du dessus, chez Ali, le mari de notre cousine. Arri­­vés à la gare, mes grands-parents sortirent de la voiture et se frayèrent un chemin à travers la foule. Il faisait chaud cet après-midi-là, et il n’y avait pas de clima­­ti­­sa­­tion dans la voiture. Ma mère et ma tante avaient ouvert les fenêtres, mais il n’y avait pas un souffle de vent, et les pots d’échap­­pe­­ment des voitures qui s’ar­­rê­­taient et redé­­mar­­raient dans l’em­­bou­­teillage envoyaient des vagues d’air fétide à l’in­­té­­rieur. Sur les trot­­toirs, des enfants aux doigts noir­­cis essayaient de vendre des rouleaux de poèmes de Hafiz aux passants pour quelques pièces – une fortune pour eux. Astafe se souvient que j’étais assise à l’ar­­rière, très calme, tandis que ma mère la recon­­dui­­sait à l’ap­­par­­te­­ment de mes grands-parents. « Inutile de m’at­­tendre », dit ma tante, « rentre à la maison. Omar y est proba­­ble­­ment. Je rentre­­rai à pied ou en taxi. À tout à l’heure. » Pendant que ma tante déver­­rouillait la lourde porte d’acier de l’im­­meuble, ma mère démarra. Astefe gravit les trois étages, ouvrit la porte et péné­­tra dans le grand salon. La troi­­sième porte à partir de l’en­­trée, derrière un long canapé, était l’an­­cienne chambre d’As­­tefe. Elle conte­­nait un lit double, une commode et un télé­­phone débran­­ché. La ligne avait été revue récem­­ment, on avait donc débran­­ché la prise et le fil pendait sans vie le long du mur. La chambre suivante était celle que mes parents avaient occu­­pée immé­­dia­­te­­ment après leur retour en Iran, en 1979, jusqu’à ma nais­­sance. Quand nous avions démé­­nagé, c’était là que je dormais quand les dîners s’éter­­ni­­saient, ou quand ma grand-mère s’oc­­cu­­pait de moi si mes parents étaient de sortie. Mon lit d’en­­fant était vide cet après-midi-là, mais mes jouets s’em­­pi­­laient dans les coins. ulyces-iranrevolution-07-1Astefe ôta son foulard et son manteau avant d’en­­trer dans la cuisine, trouva l’ar­­ro­­soir, et commença à faire le tour de l’ap­­par­­te­­ment en versant juste assez d’eau pour rafraî­­chir chaque plante. Elle prenait soin de ne jamais oublier un pot. Aux envi­­rons de quatre heures, elle eut fini. Elle rassem­­bla ses affaires et se prépara à partir, s’en­­ve­­lop­­pant dans son long roopoosh vert pâle. Astefe s’af­­faira à arran­­ger l’écharpe de soie beige que mon père lui avait offerte. Quand le gouver­­ne­­ment avait annoncé que les femmes allaient être contraintes de porter le hijab, mon père avait peint des fleurs sur des foulards de femmes et les avait distri­­bués un à un aux membres de sa famille. Elle noua les extré­­mi­­tés de son foulard sous son manteau et saisit ses clés. L’in­­ter­­phone sonna. Elle décro­­cha. « C’est moi », dit mon père. Sa voix semblait éraillée et loin­­taine à travers le micro et le combiné que sa sœur tenait à l’oreille. « Je suis avec les frères », dit-il. Ma tante éclata de rire. « Mais oui », dit-elle. « Tu es avec les frères, bien sûr. »

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


Traduit de l’an­­glais par Raphaël Rigal d’après l’ar­­ticle « Memoirs of a Revo­­lu­­tio­­na­­ry’s Daugh­­ter », paru dans The Baffler. Couver­­ture : Le peuple iranien célèbre le renver­­se­­ment du Chah en 1979. Créa­­tion graphique par Ulyces.

LE CODE SECRET QUI A SAUVÉ MA FAMILLE DE KHOMEINI

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