par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 26 février 2015

La mer Noire est bleue. Ce n’est pas rien de le dire. Je l’ai compris au cours d’un été brûlant. Plon­­gée dans les planches du photo­­graphe Prokou­­dine-Gorski, je découvre une mer appa­­rem­­ment calme et des rivages enchan­­tés.

ulyces-mernoire-01-1
Un ponton de Gagra
Ville d’Ab­­kha­­zie
Sergueï Prokou­­dine-Gorski, 1912

Une Riviera Belle Époque où la marque de l’homme est à peine percep­­tible. Où palais et jardins embel­­lissent encore les pano­­ra­­mas. Nous sommes dans les années 1910, et Prokou­­dine-Gorski sillonne les terres russes pour docu­­men­­ter en images la diver­­sité de l’em­­pire. Sur les ordres de Nico­­las II, il réalise ainsi des milliers de clichés couleurs des bords de la mer Noire. C’est portée par cette vision quasi para­­di­­siaque d’une mer entre Orient et Occi­dent que je décide de parcou­­rir les 1 500 km qui séparent Odessa de Soukhoum. Deux mois à suivre les rives d’une mer si peu connue, aux confins de l’Eu­­rope. Cet été à vaga­­bon­­der aurait pu être un été parmi tant d’autres. J’au­­rais collecté quelques photos et des souve­­nirs de vacances azurées pour m’ai­­der à passer l’hi­­ver. C’était sans comp­­ter sur l’His­­toire. Car cet été-là fut le dernier. Le dernier d’une Ukraine en paix bien que corrom­­pue ; le dernier d’une Crimée ukrai­­nienne bien que large­­ment russo­­phone. Ce fut aussi l’été d’avant. Avant l’Ukraine révol­­tée de Maïdan ; avant une Russie élar­­gie par la force. Au moment de mon départ, rien de tout cela n’est encore arrivé. Pour­­tant, une fois sur place, tout est déjà annoncé. Retour dans cet été 2013, à la recherche d’une époque dispa­­rue et des prémices d’un monde nouveau. Comme Prokou­­dine-Gorski cent ans plus tôt, à la veille de la Révo­­lu­­tion bolche­­vique, je découvre un monde sur le fil, au bord de l’im­­plo­­sion mais fait d’ap­­pa­­rente insou­­ciance et de vacances à la mer. Un monde juste avant.

Odessa

ulyces-mernoire-map
Les escales du voyage

Tout commence par Odessa. Odessa Mama. C’est une mère criarde, douce et sévère qui assure la porte d’en­­trée aux rivages septen­­trio­­naux de la mer Noire. Cons­­truit selon la volonté de la grande Cathe­­rine dans les tous derniers jours du XVIIIe siècle, le port d’Odessa est jeune. Pour­­tant, ses cours inté­­rieures semblent bruis­­ser depuis des millé­­naires. On y retrouve les ambiances des villes portuaires du sud. Marseille n’est pas loin. Ni sa mixité, ni sa pègre, ni son accent lourd de soleil. Sous la chaleur de juillet, les ruelles suintent et les poubelles débordent. Dans le cœur histo­­rique et touris­­tique, quelques badauds viennent se prendre en photo sur le fameux esca­­lier Potem­­kine, consa­­cré par Eisen­­stein en 1925. Pas de landau, pas de Cosaques armés qui tirent sur la foule mais un péri­­phé­­rique en travaux qui casse toute pers­­pec­­tive. Il faut regar­­der les marches d’en bas, en tour­­nant le dos au chan­­tier, pour comprendre ce qui inspira le cinéaste pour son révo­­lu­­tion­­naire Cuirassé Potem­­kine. Car c’est la muti­­ne­­rie, la révolte que l’on cherche à Odessa. Un franc-parler et un humour caus­­tique qui ont toujours fait sa renom­­mée. C’est Odessa la Cosmo­­po­­lite. Celle qui fut construite par des Italiens, des Français, des Alle­­mands, des Grecs. Puis qui fut façon­­née par la commu­­nauté juive débarquée de tous les shtetls d’Ukraine et de Pologne. L’Odessa de Trotski, Jabo­­tinsky, Babel. L’Odessa qui est morte pendant l’oc­­cu­­pa­­tion roumaine et nazie et en laquelle on fait encore semblant de croire. Le soleil tape, les acacias et les platanes peinent à rafraî­­chir l’at­­mo­­sphère. Il faut quit­­ter les rues du centre-ville pour rejoindre les plages bondées de Lange­­ron et Otrada. C’est là que bat le cœur de la ville pendant la saison. À la terrasse d’un café vue sur mer, une belle femme french manu­­cu­­rée parle un anglais hési­­tant à un rouquin acca­­blé de chaleur. Elle est enjouée, cherche à main­­te­­nir une conver­­sa­­tion qui s’étiole. « — Qu’est-ce que tu aimes manger ? — Sais pas. — Du pois­­son, de la viande ? — Oui, du steak. »

ulyces-mernoire-02
Plage de Lange­­ron
Odessa, Ukraine
Crédits : Joanna Dunis

Le silence revient, elle commande une deuxième pinte de bière qu’elle boit aussi vite que la première. Il n’en peut plus de chaleur, bouge le moins possible mais garde ses chaus­­settes dans ses sandales. Elle reprend, oppor­­tune : « Moi, j’aime le froid. » Elle réflé­­chit puis : « C’est sûre­­ment parce que je suis née en février. » Elle sourit en se souve­­nant de leur première rencontre l’hi­­ver dernier. À l’époque, elle ne parlait pas un mot d’an­­glais, la traduc­­trice de l’agence matri­­mo­­niale avait dû les accom­­pa­­gner partout dans le froid. Pas ravie la fille mais elle, elle s’en fichait. Accep­­tera-t-elle de partir avec lui, là-bas à l’Ouest ? Elle est belle et pétillante ; il est morose mais peut lui offrir une stabi­­lité à elle et sa jeune fille. Ils s’en vont, mules à talons et Birken­­stock en cadence. C’est que la réalité ukrai­­nienne est dure. Tout le monde ne me parle que des voyous qui sont au pouvoir, de la mafia de Donetsk dans l’est du pays qui rafle tout. La révo­­lu­­tion orange aurait-elle pu chan­­ger les choses en 2004 ? « Un coup monté, ils sont tous de mèche. Yanou­­ko­­vitch, Timo­­chenko ou Ioucht­­chenko, même combat. » C’est ce que pense Tatiana, gérante d’un hôtel sur la plage et chou­­croute d’une blon­­deur majes­­tueuse.

À l’ori­­gine, elle était profes­­seure d’al­­le­­mand. Puis les écoles ont arrêté d’en­­sei­­gner la langue, elle s’est tour­­née vers le tourisme. Avec son rouge à lèvres rose nacré sur les dents, elle a l’air ferme d’une femme qui a dû se débrouiller seule dans le désordre des années 1990. « On a vécu la même galère que dans toutes les anciennes répu­­bliques socia­­listes. Les usines ont fermé, le port d’Odessa a cessé de fonc­­tion­­ner. Le sida a explosé. J’ai essayé de mener des campagnes de préven­­tion. Mais on a beau­­coup perdu avec la chute de l’URSS. Les hôpi­­taux, le système de santé, tout ça a disparu. Avant au moins, on avait la stabi­­lité et des garan­­ties de base. Nos hommes poli­­tiques depuis ne servent à rien. » Au loin, sur la plage, les jeunes ont remplacé les familles et les plus âgés. Ils rient, jouent au beach-volley, comme sur toutes les plages du monde. Ils ne se soucient pas des rayons qui tapent, cuisent toujours plus pour stocker un soleil si rare les mois d’hi­­ver. Certains ont nagé loin et se dressent sur les restes d’une digue sous-marine. Des hérons perchés sur l’ho­­ri­­zon que le maître-nageur de 75 ans surveille vague­­ment.

La Crimée

Ces plages, ces jeunes, ces familles et ces vieux, je les retrouve partout pendant ma traver­­sée de la Crimée. Terre d’élite choi­­sie par les aris­­to­­crates poitri­­naires de l’em­­pire, c’est Lénine qui natio­­na­­lise palais et hôtels de luxe pour en faire des hauts lieux du bien-être popu­­laire. Les meilleurs travailleurs de l’Union ont droit à une place au soleil pour se remettre en forme. Ils sont sélec­­tion­­nés par secteur d’in­­dus­­trie et se retrouvent en vacances comme au travail, en commu­­nauté. La vie est minu­­tée : un temps pour les soins, un temps pour la baignade, un temps pour la cantine. Une grande orga­­ni­­sa­­tion de la vie pour qu’elle ne soit jamais vide.

ulyces-mernoire-03
Plage d’Ev­­pa­­to­­ria
Crimée
Crédits : Joanna Dunis

Aujourd’­­hui, quelques-uns de ces sana­­to­­riums ont été trans­­for­­més en hôtels pour une clien­­tèle qui ne peut pas se payer les plages de Turquie ou d’Ita­­lie. D’autres conti­­nuent à propo­­ser des soins. Une grande partie a tout simple­­ment fermé. Et ici, comme avant, on oublie. On oublie l’hi­­ver, on oublie le travail. Comme Marina, jolie brune toute en poitrine venue se repo­­ser quelques jours sur la côte. Elle s’en­­nuie, déteste la plage qu’elle trouve sale et passe son temps à envoyer des textos à son amou­­reux Rous­­lan resté à Khar­­kov, dans le nord du pays. Il a 20 ans, elle 25. Elle a telle­­ment honte d’être cathe­­ri­­nette. C’est qu’ici, on se marie jeune. Mais Marina, elle prend son temps. Elle « se promène » – c’est comme ça qu’elle dit. Elle travaille comme cais­­sière dans un café à Khar­­kov et au fil des ans, elle est montée en grade. « Partir à l’étran­­ger ? Pourquoi ? Je suis bien à Khar­­kov. Et si je conti­­nue à travailler comme ça dans mon café, dans 30 ans j’au­­rai peut-être une retraite. » Voilà. Malgré l’en­­nui, la joie désuète des stations balnéaires se main­­tient. On flirte à Yalta, on s’aime à Evpa­­to­­ria, on s’amuse aux camps de vacances d’Ar­­tek. Ambiance congés payés : même le kitsch est réjouis­­sant. Tout a un air suranné. On se prend en photo sur le soleil couchant, on se laisse convaincre que le cinéma 12D existe, on tire aux fléchettes sur de jolis ballons roses pour gagner la peluche de son choix. Les prome­­nades de bord de mer de Kokte­­bel, Gour­­zouf, Feodo­­sia, Alou­­shta se ressemblent : les stands de souve­­nirs, de tatouages éphé­­mères ou de tresses afri­­caines sont partout. Sur les plages bondées dès 7 h du matin, les corps expo­­sés rougissent, pèlent, puis noir­­cissent. C’est étrange mais ici, c’est presque beau. La mer trône sur cet océan de chair humaine mais n’a pas l’air de s’en soucier. En retour, on ne la solli­­cite pas : l’ho­­ri­­zon est toujours dégagé. Quelques jet-ski vrom­­bissent à proxi­­mité du rivage mais personne ne se risque à explo­­rer le large. Jamais un bateau ne passe au loin. La mer est partout, mais n’ap­­pelle jamais à l’ailleurs. Une masse inerte, juste là.

ulyces-mernoire-04
Tonton Igor
Sébas­­to­­pol, Crimée
Crédits : Joanna Dunis

Comme figée sur cette terre de fron­­tières qui a vécu au gré des tiraille­­ments entre l’em­­pire otto­­man et l’em­­pire tsariste. C’était avant que l’URSS ne gèle tout. Début des années 1990 et les fron­­tières se remettent à bouger. La Russie « perd » la Crimée à l’Ukraine. C’est le grand trau­­ma­­tisme de Sébas­­to­­pol. Port de la flotte impé­­riale depuis la Grande Cathe­­rine, ville-héros de l’Union sovié­­tique, Sébas­­to­­pol est russe jusque dans ses cales. Si elle est deve­­nue ukrai­­nienne, ce n’est qu’une erreur de parcours. C’est Tonton Igor qui me raconte cela. Dans sa cara­­vane minia­­ture sur les quais du port mili­­taire, c’est le tailleur des marins. Entouré de bobines, entre deux vieilles machines à coudre sovié­­tiques et sous le regard de Katia, il prépare costumes de gala et képis. Katia, il l’a rencon­­trée il y a plus de quarante ans. Dès qu’il l’a vue, il a su qu’elle serait sa femme. « Elle a mis deux ans à le comprendre. Mais je l’ai eue. » L’amour est toujours là, dans ses yeux, quand il regarde le petit cadre tout de travers qui a trouvé sa place au milieu des aiguilles. « Je ne sais même plus quel âge on avait. C’était il y a long­­temps. » Comme par enchan­­te­­ment, la petite porte de la cara­­vane bleue s’ouvre et je vois les yeux doux de Katia. Elle tient la boutique sur le port qui four­­nit les marins en denti­­frice, alcool et jeux de cartes. Elle lui dit qu’elle s’en va. On dirait de jeunes amants. Dans le silence studieux qui est revenu chez Tonton Igor, une sonnette reten­­tit. C’est Jingle Bells : les marins l’ap­­pellent pour essayer un nouveau costume. Il doit me quit­­ter, me dit de repas­­ser bien­­tôt discu­­ter encore un peu. Puis rajoute : « Ne traî­­nez pas seule ici le soir, une jeune femme chez des marins c’est toujours risqué ! » Sur le Boule­­vard Primorski, où tous viennent se bala­­der dans l’air tendre de fin de jour­­née, je retrouve une jeunesse sovié­­tique aujourd’­­hui retrai­­tée. Là, sous un arbre à soie, une accor­­déo­­niste aux cheveux fous enchaîne valses et tangos. Grou­­pés en cercle autour d’elle, des plus de 75 ans revivent leur jeunesse en chan­­sons. Quelques couples dansent au ralenti, les hommes sont rares mais donnent de la voix chevro­­tante. Brushings et postiches sont de sortie, les dents en or scin­­tillent dans le soleil finis­­sant. Il est ques­­tion d’amours bles­­sées, de flirts avor­­tés ou de fian­­cés perdus. Les yeux se ferment. Les pieds battent la mesure. Empor­­tés par la cheve­­lure rouge de l’ac­­cor­­déo­­niste, ils ont de nouveau 20 ans, sont l’es­­poir d’un empire. Infa­­ti­­gables, ils ne ratent pas un mot des longues rengaines popu­­laires. Je me retire et les laisse dans leurs souve­­nirs parta­­gés.

La Répu­­blique de Kazan­­tip

À mille lieues de cette nostal­­gie couleur guimauve, je vais à la rencontre d’une jeunesse qui veut vivre sans contraintes. Tous les ans, au mois d’août, elle se rassemble dans le petit village de Popovka. A priori, rien à signa­­ler si ce n’est la steppe et le vent : une route de western qui semble mener quelque part, des pistes déser­­tées où coha­­bitent cadavres de béton et motels ruti­­lants, quelques chèvres. Un monde post-apoca­­lyp­­tique, digne d’un film d’an­­ti­­ci­­pa­­tion des années 1970. Et au bout, la plage. Une immen­­sité de sable blanc cassée par un mur de béton et de barbe­­lés. Une prison les pieds dans l’eau ? Non, la Répu­­blique de Kazan­­tip. À mi-chemin entre Burning Man et Ibiza, Kazan­­tip n’est pas un festi­­val, « c’est un projet ». On me le répète suffi­­sam­­ment de fois au cours de ma visite pour que je me plie à cette exigence. Dans l’énorme chan­­tier qui précède l’ou­­ver­­ture des festi­­vi­­tés, on se balade sans entrave. Bien­­tôt, pour entrer, il faudra un visa. Il coûte 200 euros, une fortune pour la région. Je retrouve Nikita, le fonda­­teur du « projet » et dicta­­teur auto-proclamé des lieux. Il me raconte les débuts de Kazan­­tip, en 1993, dans la centrale nucléaire aban­­don­­née de Chtchel­­kino : l’URSS était morte, la techno bien vivante.

ulyces-mernoire-05
Répu­­blique de Kazan­­tip
Crimée
Crédits : Joanna Dunis

Nikita a alors une ving­­taine d’an­­nées et comprend que pour vivre en paix dans le chaos qui l’en­­toure, il faut vivre isolé. Il se construit son monde à lui, sa petite utopie d’hé­­do­­nisme absolu. On y danse, on y boit, on s’y marie pour la jour­­née, on y salue le soleil, on y fait l’amour sans complexes. Ça fait vingt ans que ça dure et c’est devenu un phéno­­mène. « De toute façon, je ne sais rien faire d’autre. » Il fait celui qui s’en fiche, mais il est fier de sa réus­­site et place noncha­­lam­­ment qu’il connaît beau­­coup de gens impor­­tants, au Krem­­lin et ailleurs. « La vie est un show, il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux. » Et c’est cela qu’on vient cher­­cher ici : un monde où l’on profite pour peu qu’on puisse se le payer.

Sotchi

Ce credo, c’est celui de la Russie des années Poutine. Je la retrouve hyper­­­tro­­phiée à Sotchi. Station balnéaire histo­­rique de l’élite poli­­tique depuis l’em­­pire, Sotchi reçoit les JO en février 2014. Un pari fou pour une ville qui a toujours chanté le bien-être méri­­dio­­nal. Depuis un siècle, on se garga­­rise de cieux sans nuages, de sana­­to­­riums majes­­tueux, de corps athlé­­tiques et dorés sur des cartes postales colo­­ri­­sées. Mais les sana­­to­­riums ont été détruits, rempla­­cés par des tours de verre et de béton. Au cours de cet été, les cieux sont effec­­ti­­ve­­ment sans nuages parce qu’on y balance des produits chimiques qui chassent la pluie afin de finir les travaux à temps. Et les corps athlé­­tiques sont ceux des travailleurs qui s’acharnent là, pour beau­­coup illé­­gaux et immi­­grés. Ils débarquent pour la plupart du Caucase voisin ou de la loin­­taine Asie Centrale. À l’ar­­ri­­vée, ils ont droit à un permis de séjour tempo­­raire qu’ils doivent renou­­ve­­ler tous les trois mois. Certains travaillent sur les chan­­tiers depuis deux ans, mais tous les trimestres, il leur faut quit­­ter le pays pour renou­­ve­­ler l’unique papier offi­­ciel dont ils disposent. Pas ques­­tion de leur donner des papiers durables : il faut qu’ils sentent bien qu’ici, ils ne sont que de passage.

À Sotchi, la carte postale est bien loin. Brouillée par les embou­­teillages sauvages qui para­­lysent toute la côte.

Alors, ils font l’al­­ler-retour en bus vers la fron­­tière la plus faci­­le­­ment acces­­sible. Le mieux, après de longues heures sur la route qui serpente entre une côte sans plage et des montagnes hostiles, c’est encore de traver­­ser en ferry les quelques kilo­­mètres qui séparent Port Kavkaz de Port Krym, dans le détroit de Kertch. Port Kavkaz est russe ; Port Krym est ukrai­­nien. L’idée d’un pont sur le détroit est lancée depuis long­­temps mais sa réali­­sa­­tion semble encore impro­­bable. Pour ça, il faudra attendre l’an­­nexion de la Crimée par la Russie. Mais ça, c’est pour plus tard. En atten­­dant, à Sotchi la carte postale est bien loin. Brouillée par les embou­­teillages sauvages qui para­­lysent toute la côte. Lacé­­rée par des échan­­geurs, des routes à six voies et des chemins de fer tita­­nesques. Souillée par des hectares de friches, des tonnes de ciment. Et bâillon­­née par une censure qui cache à peine son nom. J’ai beau cher­­cher, fouiller la ville, frap­­per aux portes pour connaître le revers de la médaille olym­­pique : on me répond systé­­ma­­tique­­ment la même chose. « L’as­­so­­cia­­tion ne travaille plus ici. L’ONG ne rouvrira que l’an­­née prochaine. Nous ne faisons aucun commen­­taire. » La façade tien­­dra le temps qu’il faudra.

L’Ab­­kha­­zie

Pour quit­­ter ce cauche­­mar, il faut traver­­ser la rivière Psou, à moins de 40 km. Un pont, un poste fron­­tière quasi aban­­donné, et cinq contrôles de passe­­port plus tard : c’est l’Ab­­kha­­zie. Ab-kha-zie. Trois syllabes qui pour­­raient former le nom d’un pays imagi­­naire. Une sorte de Sylda­­vie à la Hergé. Pour­­tant, cette petite bande de terre entre mer et Caucase existe réel­­le­­ment. Pays mytho­­lo­­gique de la Toison d’Or, c’est un para­­dis caché dans une nature subtro­­pi­­cale. Les élites tsaristes et bolche­­viques ont construit ici les plus beaux palais et hôtels de la Riviera. Partout, des villas majes­­tueuses dominent la mer sur une côte préser­­vée. Pas de blocs HLM ni de grosses struc­­tures sovié­­tiques : les archi­­tectes de l’URSS ont comme oublié ce coin du monde commu­­niste. C’est à Gagra, Goudaouta, Novyi Afon et Soukhoum que je crois retrou­­ver le monde 1900 de Prokou­­dine-Gorski.

ulyces-mernoire-07
Gare aban­­don­­née de Novy Afon
Répu­­blique d’Ab­­kha­­zie
Crédits : Joanna Dunis

Pour y arri­­ver, j’ai obtenu un lais­­sez-passer frappé de tous les sigles et symboles offi­­ciels de ce micro État séces­­sion­­niste. Ancienne province géor­­gienne, l’Ab­­kha­­zie est recon­­nue par seule­­ment quatre pays dans le monde : la Russie, le Vene­­zuela, le Nica­­ra­­gua et une île perdue du Paci­­fique. Il faut croire que la popu­­la­­tion de Nauru est très concer­­née par le deve­­nir des 240 000 Abkhazes. Alors qu’ils fêtent leurs vingt ans de paix, les traces de la guerre d’in­­dé­­pen­­dance de 1992–1993 sont partout. Dans tous les discours et sur tous les monu­­ments. Les combats, le nettoyage ethnique et le blocus qui ont suivi ont fait fuir vacan­­ciers et habi­­tants : aujourd’­­hui c’est une côte intou­­chée, presque vierge. Les villas sont vidées, les hôtels en ruines. Figuiers, grena­­diers et vignes reprennent leurs droits sur des palais bigar­­rés. Pour­­tant, l’am­­biance demeure et on imagine sans peine la grande époque de ce monde perdu. Je rencontre Albina et Margo, 10 ans, dans un manoir décati sur les hauteurs de Soukhoum. Du linge sèche aux fenêtres, Jerry le chiot court partout dans des jardins enva­­his de ronces et Albina et Margo grimpent aux arbres pour cueillir de petites pommes amères. Elles me proposent une visite guidée. Avec son visage rond et ses lunettes de première de la classe, Albina prend son rôle très au sérieux. Chaque recoin est présenté selon sa fonc­­tion d’ori­­gine et son état de décré­­pi­­tude actuel. « Avant, ici, tout était beau et propre. On avait un terrain magni­­fique et un étang pour se rafraî­­chir les jours d’été. Main­­te­­nant, c’est un peu triste, c’est tout cassé. » Elle hésite puis lance : « Vous savez que la maison est hantée ? » J’at­­tends, intri­­guée. « Enfin c’est ce qu’on dit. Ici, c’était un quar­­tier géné­­ral de l’ar­­mée pendant la guerre. Il paraît qu’il s’est passé des choses terribles. Et que les âmes des combat­­tants errent encore. Les gens disent que si on colle son oreille aux murs, on les entend gémir. » Elle s’ar­­rête puis reprend, bravache : « Mais nous, on n’a pas peur. » Je lui demande si elle a déjà écouté les murs. Elle me fait signe que non. En silence, nous nous penchons sur la façade, la peur au ventre. Le mur se tait, Albina exulte. Elle grimpe sur les hauteurs du domaine où un vieil euca­­lyp­­tus donne une ombre enchan­­te­­resse. Là, un vieux sommier à ressorts semble finir de rouiller. « C’est notre tram­­po­­line ! » Démons­­tra­­tion d’acro­­ba­­ties aériennes : la guerre est loin de nouveau. Alors qu’Al­­bina et Margo vire­­voltent et rient, la côte s’étend en contre­­bas. Elle est tranquille et rude, expo­­sée par un soleil sans fin. C’est à la fois le rêve et la bruta­­lité qui surgissent sur cette terre de bout du monde : un pays qui n’existe pas, des pano­­ra­­mas préser­­vés mais aban­­don­­nés, une joie de vivre évis­­cé­­rée par la guerre, une commu­­nauté essai­­mée aux quatre vents. Aujourd’­­hui, alors que les cessez-le-feu s’en­­chaînent sans convaincre à l’est de l’Ukraine, le Donbass connaî­­tra-t-il le sort de l’Ab­­kha­­zie ? L’été prochain marquera-t-il la nais­­sance d’un nouvel État fantôme sous perfu­­sion russe ? C’est probable.

~

Les rives de la mer Noire ont été frap­­pées par un siècle violent. Et tous se souviennent d’un temps meilleur. Albina, Tatiana, Tonton Igor : ils ont entre 10 et 70 ans et trans­­pirent la nostal­­gie. Nostal­­gie d’un temps sacra­­lisé, proche du monde merveilleux de Prokou­­dine-Gorski. Déchu par l’ar­­ri­­vée de la révo­­lu­­tion bolche­­vique, le photo­­graphe quitte la Russie en 1918 et emporte avec lui l’œuvre de sa vie. Il sauve ainsi des milliers de planches détaillant un monde perdu. Un siècle plus tard, je suis partie sur ses traces oubliées et j’ai retrouvé un monde fait de vacances au soleil, une belle époque juste avant le chaos. Dans ce voyage sur le fil, j’ai été baignée de contra­­dic­­tions, entre mer, steppe et montagne ; douceur et violence. Par endroits, la mer Noire m’est appa­­rue calme et hospi­­ta­­lière. C’est qu’elle sait bien dissi­­mu­­ler. Car elle n’est pas douce avec ses enfants. Bulgares, Grecs, Juifs, Mingré­­liens, Armé­­niens, Ukrai­­niens, Géor­­giens, Russes, Abkhazes, Tatars, Karaïms…  Dans un décor de congés payés, tous se retrouvent sans se parler au bord d’une mer qui ne rassemble pas. Une mer qui se joue de tout et ose la contra­­dic­­tion suprême. Car ce n’est pas rien de le dire : la mer Noire est bleue.

ulyces-mernoire-08
Baie de Soukhoum
Aujourd’­­hui en Abkha­­zie
Sergueï Prokou­­dine-Gorski, 1910

Couver­­ture : La mer noire vue d’Ab­­kha­­zie, par Joanna Dunis. Créa­­tion graphique par Ulyces.

Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
online free course
Download WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
Download WordPress Themes Free
Download WordPress Themes Free
online free course

Plus de monde