par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 27 août 2015

« En nais­­sant dans ce monde, tu gagnes un ticket pour le théâtre des horreurs. En nais­­sant en Amérique, tu gagnes une place aux premières loges. » – Georges Carlin Quand au prin­­temps 2010, Fred­­die Roach, entraî­­neur de boxe légen­­daire, me donna le numéro de télé­­phone de Mike Tyson dans sa salle du Wild Card Gym de Los Angeles, il se mit à glous­­ser : « Tu n’ar­­ri­­ve­­ras jamais à entrer là-bas, gamin. » Mais quelques jours plus tard, un dimanche de Pâques, j’en­­trai chez Tyson, dans sa propriété de Hender­­son, au Nevada, à travers un épais nuage de fumée de marijuana. Je le rencon­­trai pour la première fois.

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Une salle de boxe mythique de Los Angeles
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Je n’avais encore rien publié de ma vie et aucun motif offi­­ciel ou commer­­cial ne justi­­fiait ma présence ici – c’était stric­­te­­ment person­­nel. Avant de pouvoir fran­­chir la porte de Tyson, j’avais dû passer 140 coups de télé­­phone à Darryl, son assis­­tant – 99 % de ces échanges avaient duré moins de 5 secondes et s’étaient ache­­vés sur la promesse d’un rappel qui ne vint jamais. Et puis, un jour, une heureuse méprise sur mon iden­­tité me condui­­sit jusque chez lui : Darryl et Tyson m’avaient confondu avec un écri­­vain qui travaillait alors sur une biogra­­phie de Fred­­die Roach – un projet qui a fina­­le­­ment tourné court. Lorsque je rencon­­trai Tyson, sa vie, comme d’ha­­bi­­tude, ressem­­blait à une virée à bord du Tita­­nic. Après 139 appels, Darryl m’avait dit de les rejoindre le lende­­main, lui et Tyson, à l’hô­­tel Luxor de Las Vegas, dans lequel ils avaient réservé une salle de confé­­rence pour notre inter­­­view. Je vidai mon compte en banque, pris un vol pour Vegas et je me poin­­tai à l’heure prévue. Aucun signe de Tyson ou de Darryl nulle part. La récep­­tion­­niste du Luxor m’in­­forma avec cour­­toi­­sie qu’elle n’avait jamais entendu parler de moi, ni été contac­­tée par un quel­­conque repré­­sen­­tant de Tyson pour arran­­ger un rendez-vous. Elle se compor­­tait comme si ce genre de choses arri­­vaient avec une amusante régu­­la­­rité. Je pris une grande inspi­­ra­­tion et, les mains moites, me rési­­gnai à passer un dernier appel télé­­pho­­nique à Darryl. « — Bonjour, Darryl. — Ah, salut, Peter ? — Euh, oui, c’est Peter. — Tu habites à Boston ? — Eh bien, je suis au Luxor, là. Je ne vous ai pas vu dans la salle de confé­­rence, alors j’ai pensé qu’il fallait que je véri­­fie. Et pour une raison que j’ignore, le person­­nel ne savait pas non plus si vous vien­­driez aujourd’­­hui. — Oui, soupira Darryl. Je voulais t’ap­­pe­­ler. Je suis désolé, Peter. — Je dois prendre l’avion pour rentrer ce soir et Boston est loin d’ici –, alors s’il y avait un moyen de faire cela aujourd’­­hui, dès que possi­­ble… — Ouais », soupira de nouveau Darryl.

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James Buster Douglas

Plus tard, j’ai appris que Darryl avait obtenu son job d’as­­sis­­tant de Tyson après avoir lavé sa voiture et avoir pratique­­ment mis le boxeur en état de siège jusqu’à ce qu’il lui donne un emploi perma­nent. « Eh bien, nous n’avons qu’à faire cette inter­­­view à la maison, à Hender­­son. Ça te convient ? » Je pris de nouveau une grande inspi­­ra­­tion – mes pulsa­­tions cardiaques s’em­­bal­­laient. « Bien sûr. Je pense que ça ira. Merci Darryl. » « Je te donne l’adresse, tu as un GPS ? » 45 minutes plus tard, Darryl atten­­dait dans une Range Rover blanche, derrière la barrière de la rési­­dence où Tyson avait sa maison. Je donnai mon nom – enfin, celui de Peter – à l’agent de sécu­­rité. Une vitre tein­­tée de la Range Rover s’abaissa et un index inquié­­tant me fit signe de la suivre. La fenêtre se referma et la Range Rover s’éloi­­gna lente­­ment au moment où les grilles s’écar­­taient pour me lais­­ser entrer. « Prends un billet et mets-toi en selle », disait Hunter S. Thomp­­son.

 Rose­­bud

« La boxe est au sport ce qu’un quar­­tier chaud est à une ville. » – Jimmy Cannon Pour ceux qui sont nés avec de mauvaises cartes en main, le rêve améri­­cain est enfoui en bas de la pile. Avec un père soute­­neur et une mère qui faisait des passes contre de la drogue ou de la nour­­ri­­ture pour sa famille, Tyson était depuis la nais­­sance préparé au « quar­­tier chaud » du sport, un endroit où sexe et violence ne sont jamais loin. Durant la plus grande partie des trois dernières décen­­nies de gloire mondiale et de déshon­­neur que Mike Tyson a connues, sa vie est consi­­dé­­rée dans l’ima­­gi­­naire collec­­tif comme une chute libre exis­­ten­­tielle. A-t-il été poussé ou a-t-il sauté lui-même ? Quoi qu’il en soit, il a fait de son épopée tragique l’une des plus rentables du voyeu­­risme. Il est toujours plus facile de théo­­ri­­ser sur le compor­­te­­ment humain que d’oser le regar­­der en face. Je réflé­­chis­­sais à la ques­­tion depuis un moment, bien avant que Tyson, assis dans son salon, ne me rappelle que « plus la lumière est écla­­tante, plus l’ombre qu’elle projette est sombre ». Depuis le début, l’in­­con­­gruité de cette voix douce, comme une berceuse cachée, presque recroque­­vil­lée derrière cette armure d’ « homme le plus mauvais de la planète » nous a tous fasci­­nés. Je crois que la raison pour laquelle il en va ainsi et pour laquelle personne n’a écrit sur la ques­­tion a été pieu­­se­­ment dissi­­mu­­lée. Comme Moha­­med Ali, l’icône que rencon­­tra Tyson adoles­cent, alors qu’il était enfermé dans le centre de déten­­tion juvé­­nile de Spof­­ford dans le Bronx et qui lui donna le premier l’idée qu’il pouvait se servir de ses poings pour se frayer un chemin hors de cet envi­­ron­­ne­­ment déses­­péré, la plupart des propos et cita­­tions les plus célèbres de Tyson fut copiée d’autres sources. Il s’est créé un réper­­toire dans lequel il pouvait piocher pour les diffu­­ser. Ce gamin fragile, obèse et zézayant, que l’on surnom­­mait ironique­­ment « la petite fée », qui ne put jamais suppor­­ter la violence présente au cours de son enfance, s’est fina­­le­­ment senti en sécu­­rité en adop­­tant les traits de carac­­tère décou­­verts chez d’autres, dans les films de combats de boxe : couper ses cheveux à la Jack Demp­­sey ; prendre la posture de Jack John­­son après la victoire ; se tripo­­ter les couilles comme Roberto Duran. Au début, alors qu’il était boxeur amateur, il emprunta l’air menaçant de Sonny Liston et se fit même passer pour son neveu. Plus tard, souf­­frant toujours d’une terrible crise d’iden­­tité, Mao, le Che et Arthur Ashe furent tatoués sur sa peau. ulyces-tysonfall-03-1 Mais en 2002, au cours de la confé­­rence de presse se tenant à Memphis et précé­­dant son combat contre Lennox Lewis, quand Tyson a crié : « Je t’en­­cu­­le­­rai jusqu’à ce que tu m’aimes ! », il faisait peut-être allu­­sion à ce qui pour­­rait avoir forgé son génie sur le ring. Peut-être n’était-ce encore que des mots emprun­­tés à quelqu’un d’autre, peut-être cela révé­­lait-il quelque chose de plus profond, que nous ressen­­tons à propos de lui – peut-être était-ce le « Rose­­bud » de Tyson. « Ce n’est jamais moi qui parle », rappelle Tyson à ses lecteurs dans ses mémoires publiés en 2013, La Vérité et rien d’autre, dont le titre est tiré de son one-man show du même nom. « Je cite toujours mes héros. » Lors de cette confé­­rence de presse, repre­­nait-il des mots que quelqu’un avait utilisé contre lui ? L’un de ses proches ? N’im­­porte quel flic, travailleur social ou avocat spécia­­lisé dans le droit de la famille vous dira que ce qui nous arrive de pire est bien plus fréquem­­ment le fait de gens en qui nous avons confiance que celui d’in­­con­­nus. Et puis, il y a cette cita­­tion glaçante que Dési­­rée Washing­­ton a rapporté lorsqu’elle a témoi­­gné contre Tyson, affir­­mant que, pendant qu’il la séques­­trait dans sa chambre d’hô­­tel avant de la violer, il implo­­rait : « Ne te bats pas contre moi, maman. » Avec Tyson, il y a toujours eu le senti­­ment que, quel que soit le mal qu’il a pu faire – à Dési­­rée Washing­­ton, à Evan­­der Holy­­field en lui arra­­chant l’oreille avec les dents, et toutes les « choses terribles » qu’il m’a dit ne pas avoir mention­­nées dans son auto­­bio­­gra­­phie, celles « dont les gens ne savent rien mais se font une idée » parce qu’il aurait des problèmes – quel que soit ce mal, il lui est arrivé quelque chose de pire, qui a fait de lui ce qu’il est devenu. Nous sommes révul­­sés par tout ce qu’il repré­­sente et, dans le même temps, nous avons envie de le prendre dans nos bras. Plus nous voulons feindre de n’être que des voyeurs, plus, en vérité, nous deve­­nons ses intimes.

« J’aime la boxe autant que je la hais. Et dès que je la hais, je l’aime. » — Budd Schul­­berg

Tous les boxeurs sont des menteurs, des escrocs. Plus le menteur est doué, plus le boxeur est fort. Vous mesu­­rez cette néces­­sité dès que vous posez un pied sur le ring pour la première fois. Car si vous saviez ce qu’un combat­­tant a dans le cœur, si vous saviez vrai­­ment ce qu’il pense, il serait plus facile à cerner. Et si vous pouviez le cerner, il serait plus facile à frap­­per. Et si vous pouviez le frap­­per, vous pour­­riez le percer à jour – ce qui risque­­rait de dévoi­­ler égale­­ment tous ceux qui ne lui ont pas résisté, tous ceux qu’il n’a pas défen­­dus. Un simple souffle qui peut lever le voile sur votre âme comme rien d’autre n’avait pu le faire aupa­­ra­­vant. Bien sûr, si tous les boxeurs sont des menteurs, cela n’a rien à voir avec le fait d’être malhon­­nête. C’est juste que tous les combat­­tants sont accros à la vérité. Les gens honnêtes n’ont pas besoin de comprendre les ressorts de la vérité, mais pour un menteur, rien n’est plus vital. J’ai un rapport déli­­cat à la fois avec Tyson et avec la boxe. C’est Budd Schul­­berg qui écri­­vait : « J’aime la boxe autant que je la hais. Et dès que je la hais, je l’aime. » Eh bien, je hais à peu près tout de ce sport et de la manière dont il est géré, mais j’aime à peu près tout des boxeurs. Enfant, le premier cham­­pion que j’ai décou­­vert fut Tyson : mon frère avait le jeu Mike Tyson’s Punch Out!! sur Nintendo. Quelques années plus tard, à l’âge de 11 ans, un inci­dent contre un voyou et sa bande m’a valu de vivre pratique­­ment reclus pendant trois ans. Puis, en 1994, à l’âge de 15 ans, j’ai vu Tyson inter­­­viewé en prison. Il parlait de sa propre histoire, de sa lâcheté, des tour­­ments et de l’hu­­mi­­lia­­tion nés des brimades. « Ces persé­­cu­­tions me donnent encore l’im­­pres­­sion d’être un lâche », rappel­­lera plus tard Tyson, dans ses mémoires. « C’est un senti­­ment terrible que de se sentir aussi impuis­­sant – et impos­­sible à oublier. » C’était la première fois que j’en­­ten­­dais quelqu’un décrire ce que je ressen­­tais et, mira­­cu­­leu­­se­­ment, ce quelqu’un avait remporté le cham­­pion­­nat du monde des poids lourds. Si la couar­­dise pouvait nour­­rir ce genre de trans­­for­­ma­­tion, cela signi­­fiait que je pouvais espé­­rer : il ne fallait pas que j’aban­­donne. « Je pensais que tout le monde était une proie facile car j’en étais une moi-même aux yeux des autres », écrit Tyson dans ses mémoires. Je pense que c’est ce qui explique qu’il n’a jamais eu besoin de ses adver­­saires pour faire vendre les places de ses combats : nous sommes tous des proies pour lui et, en regar­­dant Tyson, nous ressen­­tons cette menace.

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« J’ai peur »
Tyson envoyé en prison

Le lende­­main, je me rendis dans deux endroits où je ne serais jamais allé de mon propre chef : la biblio­­thèque et une salle de boxe. Une semaine plus tard, je m’as­­sis pour écrire une lettre au prison­­nier n°922335 du Centre pour jeunes de Plain­­field, Indiana. La seule chose que j’es­­sayais d’ex­­pliquer à Tyson dans cette lettre était que, en dehors de toute autre consi­­dé­­ra­­tion, il était respon­­sable du fait que son histoire m’avait sauvé la vie. Je n’ai jamais su s’il a reçu cette lettre. Une fois le seuil de la porte fran­­chi, essayant d’être discret et de ne pas tous­­ser en traver­­sant la fumée d’herbe flot­­tant dans l’air, je vis un écran plat de télé­­vi­­sion où passait une comé­­die roman­­tique avec Sandra Bullock, avec les jouets des enfants de Tyson pour seul public. Dans une pièce au fond d’un couloir, j’aperçus un autel dédié à son propre culte : une statue de lui, des portraits, des trophées et autres bibe­­lots. Puis Darryl me tendit une bouteille d’eau et m’in­­diqua un canapé de cuir dans le salon. Je m’as­­sis et remarquai la belle-mère de Tyson, au-dessus de moi, à l’étage. Elle était sortie par une porte avec un bébé dans les bras et galo­­pait vers une autre porte qu’elle claqua, comme si elle répé­­tait pour le rôle du Lapin blanc d’Alice au pays des merveilles. A côté de la porte qui s’était refer­­mée sur elle, je remarquai le dossier d’un énorme canapé en cuir. Il y avait une espèce de bosse bizarre au milieu. La bosse bougea, puis s’in­­clina et tourna dans ma direc­­tion. Je remarquai le masque mortuaire peint sur le visage de Tyson, juste au moment où il posa sur moi son regard-qui-tue. Il se leva. En chair et en os, ses yeux étaient aussi diffé­­rents qu’une toile de Van Gogh peut l’être par rapport à une repro­­duc­­tion. Tous les boxeurs portent leur cœur en bandou­­lière, mais le cœur de Tyson est un mont-de-piété de rêves brisés. Il ne me quitta pas des yeux, descen­­dant l’es­­ca­­lier d’un pas lourd vers cet inconnu qui se trou­­vait dans son salon. « Alors, comment ce connard de blanc-bec a-t-il pu entrer dans ma maison ? » Pendant l’ins­­tant cauche­­mar­­desque durant lequel cet animal de combat me regar­­dait fixe­­ment, je me souviens avoir pensé : « Si quelqu’un n’a jamais amené un couteau à beurre dans une fusilla­­de… » Mais alors, j’ai compris que j’avais tort. La grati­­tude peut être l’arme la plus redou­­table de la Terre pour un être humain qui ne l’a jamais beau­­coup connue. Chacun sait qu’il faut être plus cinglé que Tyson pour réel­­le­­ment éprou­­ver de la grati­­tude à son égard. Je souriais parce que je connais­­sais la seule raison pour laquelle ce « connard de blanc-bec » était entré dans sa maison, ou était aujourd’­­hui capable de quit­­ter la sienne, long­­temps après avoir tout espoir de le faire : c’était lui. Vous pensez qu’il est dange­­reux de rencon­­trer ses héros ? Atten­­dez votre tour.  Tentez d’ex­­pliquer à Tyson qu’il était votre putain de héros pendant votre enfance. Les filles adorent ça. Peut-être que nous ressen­­tons une telle compas­­sion pour Tyson à cause des abus dont nous savons qu’il a été victime et que nous imagi­­nons. Le premier embryon de preuve étayant ce soupçon appa­­raît en page 16 de ses mémoires. Quand sa mère a perdu son emploi, la famille de Tyson a été expul­­sée de Bedford Stuy­­ve­­sant à Brook­­lyn – il avait sept ans. Les meubles avaient été jetés sur le trot­­toir et Tyson, avec son frère et sa sœur, devaient défendre leurs biens pendant que leur mère cher­­chait un ultime recours pour mettre un toit sur leur tête, à Browns­­ville. Il a décrit son nouvel envi­­ron­­ne­­ment comme une zone de guerre, « horrible » et « terri­­fiante » – partout des dangers mortels, les sirènes de police hurlant dans tous les coins, la vue constante des ambu­­lances venant cher­­cher les corps agres­­sés ou drogués, les revol­­vers défou­­raillant à toute heure, les coups de couteau, les fenêtres brisées, les voitures braquées. En l’es­­pace de quelques semaines, écrit Tyson, il fut le témoin de plusieurs fusillades. Quand son frère et lui furent dépouillés, juste en face de leur nouvel appar­­te­­ment, au 178 Amboy Street, le petit garçon qu’il est toujours se souvient avoir pensé : « Ouah, ça arrive dans la vraie vie. »

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Le 178 Amboy Street

Lorsque, dans son livre, il évoque les premières impres­­sions du cul-de-basse-fosse dans lequel il vivait, il avoue – comme un aparté laissé en suspen­­sion pour voir si quelqu’un le remarquera : « Un jour, un type m’a fait quit­­ter la rue et conduit dans un bâti­­ment aban­­donné, où il a essayé de me moles­­ter. » « Essayé » ? Où finit « essayer » et où commence « moles­­ter » ? Malgré les inter­­­mi­­nables récits détaillant les expé­­riences doulou­­reuses et autres abus que Mike Tyson s’est vu infli­­ger ou qu’il a pu infli­­ger à d’autres – la plupart étant décrits minu­­tieu­­se­­ment tout au long des 564 pages restantes du livre –, il ne revient pas une seule fois sur cet inci­dent en parti­­cu­­lier. Or, chacun sait qu’on en apprend davan­­tage sur les gens par ce qu’ils essaient de dissi­­mu­­ler que par ce qu’ils révèlent. Et dans le même temps, nous sommes tous déses­­pé­­ré­­ment dési­­reux qu’on s’in­­té­­resse à nous. « Je ne fais rien, sauf si je risque de me ridi­­cu­­li­­ser et d’être vrai­­ment embar­­rassé », me dit Tyson. « Quand cette menace pèse au-dessus de ma tête, cela me donne la force d’être à la hauteur. » Il était accro au risque d’être exposé – tout mensonge renferme une vérité. « J’ai été exploité toute ma vie », confesse Tyson. « J’ai été abusé, déshu­­ma­­nisé, humi­­lié, trahi. » Alors, pour la première fois, et bien que de manière indi­­recte, Tyson soule­­vait la ques­­tion de l’abus sexuel parmi toutes les autres formes d’abus dont il dit avoir souf­­fert. Et aussi­­tôt, il l’a aban­­donné, nous lais­­sant nous deman­­der si elle offrait ou non un aperçu révé­­la­­teur sur lui – pas seule­­ment sur son ascen­­sion et sa chute –, mais aussi sur la fasci­­na­­tion que nous éprou­­vons à son égard. Peut-être que la réponse devrait être creu­­sée. Peut-être qu’elle pour­­rait appa­­raître comme une meilleure pierre de Rosette pour déchif­­frer son person­­nage et l’at­­trait qu’il suscite. F. Scott Fitz­­ge­­rald n’a-t-il pas dit qu’ « il n’y a pas de deuxième acte dans une vie améri­­caine » ? Pour­­tant, qui, au cours de sa vie d’Amé­­ri­­cain, aura connu plus d’actes que Mike Tyson ? L’au­­teur de sa biogra­­phie sur Amazon le décrit comme « un philo­­sophe, une star de Broad­­way, un combat­­tant, un crimi­­nel ». Et au vu du talent avec lequel il nous a vendu chacun de ces épisodes – avec la récente série télé­­vi­­sée « Mike Tyson Myste­­ries », nous allons jusqu’à lui lais­­ser la bride au cou et le déchaî­­ner, lui le crimi­­nel, dans un dessin animé adressé aux enfants –, je ne suis pas sûr que l’Amé­­rique ait jamais surpris Mike Tyson. ulyces-tysonfall-06 Mais depuis 30 ans main­­te­­nant, Mike Tyson n’a jamais cessé de nous surprendre. Vous pour­­riez penser que l’ani­­mal impi­­toyable ou le cas déses­­péré qu’il a toujours été perdrait rapi­­de­­ment de son pouvoir sur nous – mais il n’en est rien. 25 ans après qu’il a aban­­donné son titre poids lourd, Tyson – et non Floyd Maywea­­ther, pas même Ali, ni personne d’autre – est toujours le boxeur améri­­cain qui attire le plus d’at­­ten­­tion. Depuis le début, nous n’avons pas pu détour­­ner notre regard. Sauf que désor­­mais, ce n’est pas ce qu’il a fait sur le ring que nous scru­­tons, mais tout ce qui lui est arrivé avant et après qu’il l’a quitté, le 11 février 1990, après avoir perdu pour la première fois. En 1998, au cours de son inter­­­view pour Play­­boy avec Tyson, Mark Kram – auteur de Ghosts of Manila (« Les fantômes de Manille ») sur la riva­­lité Ali-Frazier, et mort en 2002 peu après avoir signé un contrat pour écrire une biogra­­phie de Tyson – obser­­vait que « Mike Tyson est la person­­na­­lité spor­­tive la plus sombre que j’ai jamais rencon­­trée. Je conti­­nue à penser que jamais aupa­­ra­­vant je n’avais rencon­­tré d’homme de 32 ans à ce point dévoré par la rage, aussi hostile, déprimé et abso­­lu­­ment convaincu de ne pas pouvoir se rache­­ter. »

La vérité et rien d’autre

Les raisons ne manquent pas et nous en connais­­sons beau­­coup. À 13 ans, Tyson avait déjà été arrêté 38 fois. Son père, un maque­­reau, ne connais­­sait que la violence et aban­­donna la plupart de ses 17 enfants. À peine adoles­cent, Tyson fut traîné en haut d’un immeuble aban­­donné par des gamins du quar­­tier de Browns­­ville qui le frap­­paient et hurlaient en repré­­sailles d’un vol de pigeons qu’il avait commis. Ils passèrent une corde autour de son cou et mena­­cèrent de le jeter du toit. C’est au moment où il allait être poussé qu’il se mit à la boxe. Et tout chan­­gea quand le destin mit Ali sur son chemin. « Je n’ai jamais oublié cela », dit-il.

D’Amato gagna sa confiance et devint vite son mentor, la personne la plus influente de sa vie et de sa carrière.

Comment aurait-il pu ? Soudain, Tyson trou­­vait une voca­­tion pour laquelle son casier judi­­ciaire était le meilleur des CV. Puis, en mars 1980, sur le point de quit­­ter le centre de déten­­tion de Tryon, Mike Tyson rencon­­tra le vieux Cus D’Amato, 72 ans, dans un gymnase de Cats­­kill, à New York. Une rencontre du même type s’était déjà produite en 1950, quand D’Amato avait décou­­vert et dirigé la carrière de Floyd Patter­­son, le plus jeune des cham­­pions poids lourds et le premier million­­naire en dollars de la boxe. Après six minutes à obser­­ver les entraî­­ne­­ments de Tyson, D’Amato lui dit : « Si tu m’écoutes, je peux faire de toi le plus jeune cham­­pion poids lourds de tous les temps… Tout ce que tu as à faire est de m’écou­­ter. » D’Amato supplia : « Des descen­­dants de rois connaî­­tront ton nom… Le monde entier saura qui tu es. Les gens respec­­te­­ront ta mère, ta famille, tes enfants. » La première impres­­sion que Tyson eut de D’Amato ? La réac­­tion du garçon qui avait été abusé toute sa vie fut immé­­diate : comme Tyson le rappelle dans sa biogra­­phie, il pensa qu’il s’agis­­sait d’un « pervers ». Pour­­tant, D’Amato gagna sa confiance et devint vite son mentor, son tuteur, la personne la plus influente de sa vie et de sa carrière. « J’étais telle­­ment peu sûr de moi, telle­­ment effrayé », avoue-t-il dans ses mémoires, lorsqu’il se mit à comprendre les projets de D’Amato le concer­­nant. « J’étais telle­­ment trau­­ma­­tisé par ceux qui m’avaient harcelé quand j’étais plus jeune, je haïs­­sais l’hu­­mi­­lia­­tion d’être bafoué. Ce senti­­ment vous colle à la peau pour le restant de votre vie… C’est pour cela que j’ai toujours clamé au monde que j’étais un méchant, un connard féroce. » « Brise la volonté de ton adver­­saire », ensei­­gna D’Amato au jeune Tyson. « Attaque sans cesse, ne relâche jamais la pres­­sion. Détruis sa volonté, fais que tout son enga­­ge­­ment soit un mensonge. » Ainsi, Tyson, à bien des égards, entre­­prit de faire de la cause la plus passion­­née de sa vie un mensonge.  

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Cus D’Amato et son poulain

« Tu dois regar­­der tes démons en face, Mike », conseilla D’Amato à son futur prodige, « sinon, ils te pour­­sui­­vront pour l’éter­­nité. Rappelle-toi de toujours faire atten­­tion à la manière dont tu mènes tes combats, car c’est ainsi que tu mène­­ras ta vie. » En 1985, sur le lit de mort de D’Amato, Tyson, qui n’était pas encore cham­­pion, retint ses larmes et confia : « Je ne veux pas faire cette merde sans toi. Je ne le ferai pas. » « Bien », répliqua d’Amato. « Si tu ne combats pas, tu décou­­vri­­ras que des gens peuvent sortir de leur tombe, parce que je te hante­­rai pour le reste de ta vie. » Vu la manière dont Tyson s’ef­­fondre à la moindre mention du nom de D’Amato, peut-être a-t-il tenu parole. La légende du vieux margi­­nal qu’é­­tait Cus D’Amato, un homme ayant passé sa vie à résis­­ter à la mafia et à la corrup­­tion grâce à la boxe – qui passa moins de 10 minutes avec un Tyson âgé de 12 ans avant d’être sûr d’avoir rencon­­tré le plus jeune cham­­pion poids lourds de l’his­­toire et qui, dès lors, fit en sorte qu’il le devienne –, compose l’un des derniers contes modernes sur la rédemp­­tion par le sport. L’un des éléments moteurs dans les biogra­­phies de Tyson et de D’Amato fut cette capa­­cité à élabo­­rer leur « mythe de la créa­­tion » person­­nel. D’Amato rendait grâce à Tyson pour avoir prolongé sa vie, et pour lui avoir offert la justi­­fi­­ca­­tion même de sa survie. Pour Tyson, cette première rencontre – même après l’avoir racon­­tée à de nombreuses reprises –, demeure suffi­­sam­­ment forte pour qu’il pleure à chaque fois, toujours au même moment. Peu de gens ont essayé de cher­­cher plus loin. Pourquoi ruiner une belle histoire ? Mais rappe­­lez-vous, les contes de fée sont écrits pour qu’on n’ait pas à se confron­­ter à nos plus grandes peurs. En 1979, Tyson, âgé de 13 ans, emmé­­na­­gea dans la maison de Cats­­kill que D’Amato parta­­geait avec sa compagne de longue date, Camille Ewald (la sœur de sa belle-sœur), un manoir victo­­rien de 14 pièces surplom­­bant l’Hud­­son River. Beau­­coup d’autres gamins perdus – plusieurs dizaines au fil des ans, selon certaines esti­­ma­­tions qu’on m’a rappor­­tées au cours d’en­­tre­­tiens –, avec un passé agité d’abus physiques et sexuels, y trou­­vaient un abri, un sanc­­tuaire. D’Amato entraî­­nait beau­­coup d’entre eux dans la salle qu’il diri­­geait au-dessus du commis­­sa­­riat de police de Cats­­kill – peu devinrent profes­­sion­­nels. Tyson était là pour combattre : il ne finit pas le lycée. Il fut enca­­dré par D’Amato tout au long de son adoles­­cence.

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Le maître et son disciple

Cons­­tan­­tine D’Amato était né le 17 janvier 1908 dans le Bronx et, durant toute son enfance, subit les bruta­­li­­tés de son père (le fouet était une arme de choix) et celles de la rue. Comme Tyson, il avait perdu sa mère très tôt et, peu après, son frère bien aimé, Gerry, se faisait assas­­si­­ner par un agent de police new-yorkais. D’Amato se tourna alors vers l’église, avec l’in­­ten­­tion de deve­­nir prêtre. Après avoir brusque­­ment aban­­donné cette voie, il s’en­­ga­­gea dans l’ar­­mée mais fut inca­­pable d’exer­­cer ses fonc­­tions à cause d’un mauvais œil et de pieds plats. Il voulait boxer, mais une bles­­sure à l’œil reçue au cours d’une bataille de rue avait mit un terme à sa carrière. Il s’es­­saya au commu­­nisme (Hoover et le FBI ouvrirent un dossier sur lui), dormit avec un flingue sous son oreiller pour le restant de sa vie, et ouvrit la salle Gramercy Gym à Manhat­­tan. Pendant des années, il y vécut. Il décou­­vrit Rocky Graziano avant de se le voir souf­­flé par des gens plus établis dans l’uni­­vers de la boxe. En 1949, un jeune homme nommé Floyd Patter­­son entra dans la salle d’en­­traî­­ne­­ment après avoir passé deux ans dans une maison de correc­­tion – ça vous rappelle quelqu’un ? D’Amato commença à travailler avec celui qui allait bien­­tôt deve­­nir son premier cham­­pion poids lourds et noua clan­­des­­ti­­ne­­ment quelques rela­­tions déter­­mi­­nantes au sein de la mafia qui contrô­­lait la boxe. Trois ans plus tard, il mena Patter­­son vers une médaille d’or aux Jeux Olym­­piques d’Hel­­sinki et avait assez d’in­­fluence dans le sport pour conduire Patter­­son à la couronne des poids lourds, à 21 ans – ce qui en faisait le plus jeune cham­­pion poids lourds de l’his­­toire. Il prit à peine un centime – selon Patter­­son, l’argent n’avais jamais été la moti­­va­­tion de D’Amato. D’Amato put jouer sur les deux tableaux, arri­­vant à se faire un nom mais aussi beau­­coup d’en­­ne­­mis. Pendant qu’il faisait secrè­­te­­ment affaire avec certains person­­nages clés de la mafia, il s’op­­po­­sait publique­­ment au crime orga­­nisé en prenant la défense de Patter­­son, tout en soignant le carac­­tère de son poulain et diri­­geant sa course triom­­phante de cham­­pion, entre 1956 et 1959. Puis, Patter­­son estima que D’Amato n’était pas à la hauteur – le proté­­geant avec des combats faciles et des contrats bidons qui lui coûtaient de l’argent. Il s’en sépara et connut bien­­tôt une série de défaites contre des adver­­saires plus redou­­tables. En 1965, D’Amato fit un retour en force et obtint son deuxième cham­­pion du monde quand Jose Torres mit KO Willie Pastrano au neuvième round pour rempor­­ter le cham­­pion­­nat des lourds-légers. À ce moment-là, D’Amato était à la fois consi­­déré comme un excen­­trique et comme un expert, admiré pour son sens de la boxe et ostra­­cisé pour sa violente para­­noïa. Même si Moha­­med Ali l’ap­­pe­­lait régu­­liè­­re­­ment pour lui donner des conseils avant ses combats impor­­tants, D’Amato finit par être margi­­na­­lisé dans un sport auquel il avait dévoué sa vie. Il fit son retour et prit sa revanche lorsqu’il décou­­vrit Tyson. ulyces-tysonfall-09 Il ne resta pas long­­temps aux côtés de son dernier protégé et mourut à l’âge de 77 ans, le 4 novembre 1985, peu après que Tyson devienne boxeur profes­­sion­­nel et un an avant qu’il gagne une part du titre en battant Trevor Berbick. À ce moment-là, la déifi­­ca­­tion de D’Amato avait déjà commencé. Mais quelque chose d’autre advint au même moment, un mur de silence fut édifié autour de certains aspects de sa biogra­­phie, un héri­­tage qu’il avait passé des années à opaci­­fier et que les années suivantes n’ont pas clari­­fié. Les prin­­ci­­paux archi­­tectes du mythe Tyson, D’Amato, Jimmy Jacobs et Bill Cayton, les mana­­gers de Tyson, sont tous morts depuis long­­temps. « Ils venaient de mondes diffé­­rents du nôtre », m’ex­­pliqua Tyson. « Des mondes secrets. Je ne sais pas grand chose sur Cus. » En ce qui concerne Jacobs, Tyson était cité dans Scream, rappe­­lant de manière énig­­ma­­tique : « Il y a beau­­coup de choses étranges à propos de Jim Jacobs qui ne seront peut-être jamais connues. » D’Amato comme Jacobs ont entouré de mystère leur vie privée, à coups d’obs­­cur­­cis­­se­­ments et de contra­­dic­­tions. Et, pour l’un et l’autre, les dossiers médi­­caux, les rapports de l’ar­­mée, du FBI ou de la justice sont hermé­­tique­­ment clos. Gay Talese, qui fut un proche de D’Amato durant des années, le décrit comme un « excen­­trique amusant, mais à mon avis à la limite d’être psycho­­tique ou para­­noïaque ». Une indi­­ca­­tion qui n’im­­porte que par le degré d’in­­tros­­pec­­tion qu’elle permet dans la person­­na­­lité de Tyson et les secrets qu’il garde. Cela nous permet aussi peut-être de comprendre pourquoi, 25 ans après avoir perdu le titre poids lourds, 22 ans après être allé en prison pour viol, nous éprou­­vons toujours une forme de sympa­­thie pour lui.

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Le 28 octobre 2014, je fumais nerveu­­se­­ment une ciga­­rette devant le Ritz Carl­­ton du Lower Manhat­­tan, atten­­dant d’in­­ter­­vie­­wer Mike Tyson, désor­­mais âgé de 48 ans. J’étais bien décidé à être la première personne à lui deman­­der non seule­­ment si l’étran­­ger qu’il mentionne dans ses mémoires est bien parvenu à le « moles­­ter », mais aussi si cela avait été la seule fois. Car plus j’enquê­­tais sur ce dernier point auprès de tous ceux que j’avais pu rencon­­trer – qui l’avaient connu enfant, ou bien des membres de son cercle restreint –, plus je me heur­­tais à un étrange mur de silence ou à une absurde hagio­­gra­­phie, tota­­le­­ment contra­­dic­­toire avec de nombreux récits fiables. Je rencon­­trais aussi une curieuse réti­­cence à dire la raison de ce silence, ainsi qu’une étrange propen­­sion à parler par allu­­sion : « Il y a beau­­coup d’in­­té­­rêts en jeu. » Clic. « Je ne suis pas là pour parler du passé. » Clic. Ça ou bien : « Avant que nous n’abor­­dions ce point-là, nous sommes “off the record” main­­te­­nant, OK ? » Après des mois, des centaines de coups de fil et de rencontres, tout ce que j’avais été capable de révé­­ler était que beau­­coup de pistes avaient été dissi­­mu­­lées. Il faut rappe­­ler que, après que Tyson eût été condamné – même s’il a toujours clamé son inno­­cence –, il écri­­vit une lettre au commen­­ta­­teur spor­­tif Jim Gray dans laquelle il confes­­sait sa culpa­­bi­­lité pour « cinq à sept » crimes encore plus terribles. Pire qu’un viol ? Or, rien d’ap­­pro­­chant n’était inven­­to­­rié dans ses mémoires ou dans le récent one-man show de Tyson à Broad­­way, ou bien encore dans la série de télé-réalité Taking on Tyson, pas plus que dans le célèbre docu­­men­­taire de James Toback, Tyson. Mais il faut se souve­­nir que certains crimes ne béné­­fi­­cient pas de pres­­crip­­tion.

« Je ferais salle comble au Madi­­son Square Garden rien qu’en me mastur­­bant. » — Mike Tyson

Fina­­le­­ment, près de quatre ans après avoir fraudé pour entrer dans sa maison, j’eus la chance d’in­­ter­­ro­­ger direc­­te­­ment Tyson à propos de certains éléments qui m’étaient venus à l’es­­prit en lisant ses mémoires. Tous les jour­­na­­listes qui l’avaient connu avant qu’il ne commence sa carrière profes­­sion­­nelle, près de 30 ans aupa­­ra­­vant, en 1985, alors qu’il n’avait que 18 ans, me donnèrent le même conseil avisé : « Garde ces ques­­tions pour la fin. Tu sais, au cas où il décide de faire ce que Mike Tyson fait le mieux : te casser la gueule. » Non que ces auteurs pensaient que j’avais tort – presque tous expri­­maient le même genre de doutes –, mais juste au cas où j’au­­rais raison. Son atta­­chée de presse m’ap­­pela. « — Nous arri­­vons à l’hô­­tel. Déso­­lés d’être en retard mais c’est la circu­­la­­tion à New York. Donc, soyons clairs, après l’em­­brouille du mois dernier à Toronto avec le jour­­na­­liste télé », dit-elle en réfé­­rence à l’ex­­plo­­sion verbale de Tyson au cours d’une inter­­­view en septembre 2014, « nous ne souhai­­tons pas parler de Dési­­rée Washing­­ton ou de Robin Givens. Ne soyez pas ce genre de type. Tenez-vous en stric­­te­­ment au contenu de La Vérité et rien d’autre. — Pas de problème. — On se voit dans une minute. » Un concierge à l’in­­té­­rieur du Ritz me vit arpen­­ter le trot­­toir et m’ap­­porta une bouteille d’eau maison. « Vous semblez en avoir besoin. »

Les mains sales

« La boxe est, en vérité, le sport favori de tout le monde », a avancé le spécia­­liste de la disci­­pline de HBO, Max Keller­­man, en étayant son asser­­tion d’un mali­­cieux exer­­cice mental : « Tu arrives à un carre­­four – dans un coin, deux enfants jouent au base­­ball. À l’autre coin de rue, quelques gars tirent des paniers au basket. Au troi­­sième coin de rue, il y a un gars qui fait rouler une balle de golf. Et au quatrième coin, il y a une bagarre. Une centaine de personnes sont rassem­­blées à ce carre­­four. Combien de gens regardent autre chose que la baston ? » ulyces-tysonfall-10 Imagi­­nons mieux. Que se passe­­rait-t-il si, à un coin il y avait Babe Ruth, une batte à la main, à un autre Michael Jordan prépa­­rant un smash, et dans le troi­­sième Pelé drib­­blant balle au pied ? Et si, au quatrième coin de rue, Tyson appa­­rais­­sait ? Où iraient les regards de la foule ? Et iraient-ils malgré tout si cela leur coûtait le prix d’un repas ? Babe, Jordan et Pelé, rappe­­lons-le, n’ont jamais brassé autant d’argent que Tyson et ses combats. Je pense que vous avez une idée assez claire de l’en­­droit où se diri­­ge­­rait cette foule. Vous avez même une assez bonne idée d’où iraient Babe, Jordan et Pelé. Ils n’iraient pas seule­­ment où il y a de l’ac­­tion, mais là où ils trou­­ve­­raient la meilleure histoire à racon­­ter après coup. Aucun héros de la litté­­ra­­ture n’a égalé Tyson. Heming­­way aurait tué père et mère pour donner aux combat­­tants de ses histoires les répliques de Tyson. Il est peu probable que le rôle de Tyson en ait fait l’ath­­lète le plus fasci­­nant de l’his­­toire du sport. Il n’a même jamais été impor­­tant de savoir qui il combat­­tait. Ce fut le cas avec Moha­­med Ali, Joe Louis et Marciano. Ray Robin­­son, Moha­­med Ali et aujourd’­­hui Floyd Maywea­­ther offrent tous une danse violente. Avec Tyson, il impor­­tait peu de savoir s’il combat­­tait – ce qui comp­­tait, c’était toujours son inter­­­pré­­ta­­tion. Sa vie même était une sympho­­nie de rage et de fureur. Hors du ring, il était souvent un crimi­­nel en puis­­sance, mais au lieu de l’ar­­rê­­ter, la police l’es­­cor­­tait vers le ring où il lais­­se­­rait cours à la même malveillance pour des millions de dollars et pour le plai­­sir de millions de personnes. Prenez le 22 Novembre 1986 à Las Vegas, quand Tyson prit le titre de la WBC à Trevor Berbick au deuxième round en le mettant K.O. – obte­­nant alors le titre de plus jeune cham­­pion poids lourds à 20 ans. Prenez le 27 juin 1988 à Atlan­­tic City, quand il remporta 21 millions de dollars et devint le cham­­pion incon­­testé après avoir battu Michael Spinks en 91 secondes. Ou même, trois ans après, prenez le 11 février 1990 à Tokyo quand il perdit ce qui fut peut-être le plus grand renver­­se­­ment de situa­­tion de l’his­­toire du sport, contre Buster Douglas. Tous ces combats n’avaient en réalité d’autre objet que Tyson lui-même.

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James Buster Douglas aujourd’­­hui.

Douglas glous­­sait au télé­­phone quand il me dit qu’a­­près ce combat, quand son avion atter­­rit aux États-Unis et qu’il vit la horde de repor­­ters rassem­­blée en bout de piste, il avait demandé à un ami assis près de lui : « Pour qui ils sont là ? » et que son ami avait répondu : « Pour toi. » Mais ce n’était pas tout à fait exact. Ils étaient là pour voir quelqu’un d’autre porter la cein­­ture de Tyson. C’est une histoire de boxe. En voici une autre. Le tout premier combat que vit Jim Lampley, le prin­­ci­­pal commen­­ta­­teur de boxe pour la chaîne HBO, était celui qui, à Miami, opposa Sonny Liston à Cassius Clay, le 25 février 1964, quand il avait 14 ans. Au télé­­phone, il me raconta qu’il avait écono­­misé chaque sou gagné à tondre les pelouses pour payer la place, et Clay prit la couronne quand Liston fut inca­­pable de reprendre le combat au septième round. « Au début du combat, Liston était favori à 8 contre 1. J’ai couvert les combats de Tyson depuis qu’il a commencé. Et Mike Tyson contre Buster Douglas était le combat le plus impor­­tant que j’ai jamais commenté, le plus mémo­­rable auquel j’ai assisté. Douglas était un fantas­­sin qui, cette nuit-là, a fait le combat de ses rêves. »

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« C’est ce que je hais chez moi, ce que j’ai appris de ma mère – il n’y a rien que tu ne ferais pour survivre. » – Mike Tyson À envi­­ron 9 heures du matin heure locale, le 11 février 1990 à Tokyo, Donald Trump prit place au au premier rang, à côté de Don King, pour le combat de Mike Tyson contre James « Buster » Douglas, et regarda le public : « C’était le public le plus inin­­té­­res­­sant que j’ai jamais vu. Je n’avais jamais connu ça », dit-il. Alors qu’Aa­­ron Snowell, l’en­­traî­­neur de Tyson, marchait vers le ring avec le cham­­pion poids lourds en agitant le drapeau améri­­cain, il se souvient que le stade était telle­­ment silen­­cieux qu’ « on pouvait entendre une mouche voler ».

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L’af­­fiche du combat

Lampley, commen­­tant le combat pour HBO, ajoute : « La chose dont je me souviens le plus est le calme… On pouvait entendre le frot­­te­­ment des semelles de Douglas et de Tyson sur le tapis. En 32 ans de commen­­taires spor­­tifs en tout genre, je n’avais jamais travaillé sur une retrans­­mis­­sion aussi étrange ou mémo­­rable que celle-ci. » Tyson avait 23 ans quand il entama son 38e combat profes­­sion­­nel. Jusqu’a­­lors, il n’avait jamais été touché lors des combats, et encore moins blessé, mis K.O. ou sur le point de perdre. Comme Lampley le souli­­gna dans sa préface à Tyson-Douglas : The Inside Story of the Upset of the Century : « Nous étions bien dans la phase suivante de la carrière de Tyson, celle qui a incubé lors de son voyage précé­dent à Tokyo (deux ans aupa­­ra­­vant, quand Tyson mit Tony Tubbs K.O.). Il était marié avec beau­­coup de diffi­­cul­­tés à Robin Givens, dirigé par l’ac­­trice et sa mère, sous l’em­­prise promo­­tion­­nelle de Don King, déve­­lop­­pant une vie de cirque pour nour­­rir le monstre média­­tique qui le cajo­­lait et le malme­­nait à la fois. » Au troi­­sième round, Douglas menait la danse avec Tyson et domi­­nait la rencontre à un tel point que tout, dans l’iden­­tité de Tyson comme dans son invin­­ci­­bi­­lité appa­­rente, prit une tour­­nure drama­­tique. Trump se pencha sur Don King et lui demanda : « Est-ce que c’est vrai­­ment en train d’ar­­ri­­ver ? » Au huitième round, Tyson déco­­cha un terrible upper­­cut qui fit tomber Douglas, mais échoua à inter­­­rompre le combat en dépit d’un décompte de 13 secondes contesté. L’ar­­bitre n’avait compté que jusqu’à 9 et demi au moment où Douglas se releva et fut immé­­dia­­te­­ment sauvé par le gong. Deux rounds plus tard, un Tyson chan­­ce­­lant était cueilli d’un crochet du gauche, repoussé contre le coin du chal­­len­­ger, le regard vide, fixant les lumières pour la première fois. Au moment de la chute de Tyson, tous les repor­­ters de la tribune des jour­­na­­listes ont sauté sur leurs pieds. Tous les photo­­graphes ont brandi leur appa­­reil photo sous les cordes, à chaque coin du ring. Sous le coup de l’émo­­tion, l’un d’eux laissa même tomber son appa­­reil et se rua sous le tapis pour le récu­­pé­­rer. Quand le corps de Tyson absorba le choc de sa chute, sa mâchoire ouverte laissa échap­­per son protège-dents qui heurta son œil gonflé avant de rebon­­dir sur son sour­­cil et d’at­­ter­­rir derrière son épaule. Tyson frémit, incons­­cient, durant une frac­­tion de seconde, jusqu’à ce que l’ar­­bitre, qui hurlait le décompte dans son oreille, ne le ramène à la réalité. Il essaya de soule­­ver son épaule du tapis en effec­­tuant deux faibles mouve­­ments, y parvint à la seconde tenta­­tive, essayant déses­­pé­­ré­­ment de se redres­­ser sur les mains et les genoux pour se lever avant la fin du décompte. Soudain, il se souvint de son protège-dents perdu et tâtonna à l’aveu­­glette pour le trou­­ver. Alors qu’il tentait de le repla­­cer avec son gant, il mordit un coin et vacilla sur ses genoux. Il remarqua le coude de l’ar­­bitre plié et tenta piteu­­se­­ment de l’agrip­­per pour qu’il l’aide à se rele­­ver. Mais celui-ci se retira rapi­­de­­ment et tourna les talons. Alors que Tyson parve­­nait molle­­ment à se rele­­ver, l’ar­­bitre agita les mains pour clore le combat et l’en­­toura, le tenant dans ses bras pendant que l’onde de choc se propa­­geait parmi la foule et que le rideau tombait sur le plus grand retour­­ne­­ment de situa­­tion de l’his­­toire de la boxe, si ce n’est du sport. ulyces-tysonfall-13 « Cela fait ressem­­bler Cendrillon à une histoire un peu triste », déclara Larry Merchant aux spec­­ta­­teurs, juste au moment où les fans de Douglas sautaient par-dessus les cordes pour assaillir le nouveau cham­­pion. Le biographe de Don King, Jack Newfield, se souvient du moment qui avait rendu Tyson célèbre : « Je pensais à cette nuit où il avait anéanti Spinks, et ce regard de frus­­tra­­tion dans ses yeux. C’était comme s’il avait gravi l’Eve­­rest, donné un coup dans une porte et qu’il décou­­vrait que la salle était vide. Son regard semblait dire : “C’est tout ce qu’il y a ?” On aurait dit une tragé­­die grecque, avec Tyson qui cher­­chait la scène. » Il la trouva à Tokyo, et à partir de ce moment-là, le regard sur son visage disait autre chose. Il n’avait plus nulle part où aller, mais il avait du chemin à parcou­­rir. Si Tyson s’était retiré 20 mois plus tôt après avoir anéanti Spinks l’in­­vaincu, comme il menaçait de le faire, à tort ou a raison, il aurait pu prendre sa retraite tout en restant dans l’es­­prit des gens comme le plus grand cham­­pion poids lourds de tous les temps. Spinks était invaincu et n’avait jamais été mis à terre – Tyson y parvint deux fois avant de le mettre K.O. en une minute et demie et chassa défi­­ni­­ti­­ve­­ment Spinks de ce sport. Mais nous n’avons plus jamais vu ce Tyson-là – il ne vieillit pas, mais il en eut assez. Mais après que Douglas l’eut exécuté au 10e round, ce que Tyson cher­­chait à tâtons sur le tapis était plus que son protège-dents : l’es­­sence même de l’iden­­tité qu’il s’était construite avait volé en éclat. Gagner le cham­­pion­­nat contre Berbick, puis le perdre contre Douglas ne lui prit que trois ans, deux mois et vingt jours – 1 177 petits jours pour ce genre de carrière. Quand il tomba devant Douglas, il n’avait pas encore 24 ans. Au cours de 17 de ses 37 combats, il avait battu son oppo­­sant dès le premier round. Comme Orson Welles ou Bobby Fischer, Tyson quitta son zénith aussi vite qu’il l’avait atteint. Rappe­­lez-vous, il était sur le point de deve­­nir le premier spor­­tif de l’his­­toire à un milliard de dollars, alors aussi inté­­res­­sant commer­­cia­­le­­ment hors du ring que sur le ring. Les entre­­prises améri­­caines – Pepsi, Toyota, Nintendo, Kodak – avaient toutes des projets pour lui. Il faisait même de la pub pour la police new-yorkaise.

Si vous vous êtes déjà inté­­ressé à Tyson, vous n’avez jamais eu les mains propres.

C’était avant que l’his­­toire de Tyson ne connaisse une nouvelle chute 523 jours plus tard, le 19 juillet 1991, et que Desi­­ree Washing­­ton accepta de l’ac­­com­­pa­­gner dans la chambre n° 606 de l’Ho­­tel Canter­­bury à India­­na­­po­­lis, à 2 heures du matin. 206 autres jours plus tard, le 10 février 1992, les jurés d’In­­dia­­na­­po­­lis mirent 9 heures et 20 minutes pour rendre un verdict de viol et deux chefs d’ac­­cu­­sa­­tion pour conduite crimi­­nelle et déviante. Six semaines plus tard, le juge Patri­­cia Gifford condamna Tyson à dix ans de prison pour chacun des trois chefs d’ac­­cu­­sa­­tion, mais avec quatre ans de sursis et des peines à purger – il passa six ans en prison. À 25 ans, Moha­­med Ali, le saint laïc améri­­cain, devint un martyr, perdant trois ans et demi de sa carrière floris­­sante pour avoir refusé d’in­­té­­grer l’ar­­mée. Tyson, le démon laïc de la boxe, avait le même âge qu’Ali quand il fut enfermé et perdit quatre ans et demi de sa carrière pour cet acte abomi­­nable. Pour­­tant, même après la chute, nous l’avons laissé se rele­­ver et reve­­nir dans nos vies. Nous l’avons même accueilli à bras ouverts et payé plus gras­­se­­ment que n’im­­porte quel artiste de variété sur Terre. Un peu plus d’un siècle ans après que Van Gogh eut livré son oreille tran­­chée enve­­lop­­pée dans un vête­­ment à une pros­­ti­­tuée d’Arles horri­­fiée, le 28 juin 1997, Tyson mâcha un morceau sangui­­nolent de l’oreille d’Evan­­der Holy­­field et le recra­­cha sur sa propre toile, un arte­­fact du XXe siècle. Ce combat, inter­­­prété par le cham­­pion déchu et crimi­­nel, se déroula au MGM Grand de Las Vegas, et fut le plus grand succès commer­­cial de l’his­­toire de la boxe. Une repré­­sen­­ta­­tion qui affi­­cha complet avec 18 187 spec­­ta­­teurs payant une entrée à 17 277 000 dollars pour le voir en direct, 1,99 million d’Amé­­ri­­cains qui dépen­­sèrent 99 822 000 dollars pour le pay-per-view, et le combat fut retrans­­mis dans 97 pays. Peut-être que le petit secret qui nous lie à Tyson depuis le début réside dans le fait que nous n’ac­­cor­­dions pas d’im­­por­­tance à sa méchan­­ceté, nous soupçon­­nions que tout ce qui lui arri­­vait était pire que tout ce qu’il avait fait aux autres. Et le résul­­tat était viscé­­ral et impré­­vi­­sible, quelque chose dont nous ne pouvions détour­­ner le regard. Ce fut peut-être là notre véri­­table fasci­­na­­tion. Nous avons toujours craint Tyson et en le crai­­gnant, en le lais­­sant se rele­­ver après sa chute, nous n’avons jamais dû faire face à ce qui est peut-être respon­­sable du vide qui l’ha­­bite. Le vide que Tyson a toujours projeté, ce désar­­mant mélange de rage et de vulné­­ra­­bi­­lité déses­­pé­­rée, suggé­­rait quelque horreur inima­­gi­­nable, quelque justi­­fi­­ca­­tion pour les péchés de tous ceux qui l’avaient créé. Si vous vous êtes déjà inté­­ressé à Tyson, sans même parler du désir de l’en­­cou­­ra­­ger, vous n’avez jamais eu les mains propres. ulyces-tysonfall-14

La sympho­­nie inache­­vée

« Le concept basique de son style est de n’avoir aucune notion du temps… Il combat son adver­­saire comme s’il lui avait volé quelque chose. » – Jimmy Jacobs, co-mana­­ger de Mike Tyson J’ai rencon­­tré Tyson pour la deuxième fois au Ritz Carl­­ton, à New York, le 28 octobre 2014. Il est arrivé juste après une inter­­­view pour The Today Show, première étape de sa tour­­née média­­tique pour la sortie de ses mémoires en édition de poche. Après notre rencontre, il filait vers le Late Night with Jimmy Fallon. Une fois que son atta­­chée de presse m’eut conduit dans la suite de Tyson, je dispo­­sais deux fauteuils près de la fenêtre surplom­­bant l’eau derrière Battery Park. Tyson émer­­gea de sa chambre, portant un T-shirt blanc et un short. Loin de la tenue qu’il arbo­­rait sur le ring, il portait des chaus­­settes qui baillaient sur ses chevilles. L’at­­ta­­chée de presse s’as­­sit sur un canapé derrière moi pendant que nous parlions et, régu­­liè­­re­­ment, deux de ses enfants échap­­paient à l’at­­ten­­tion de leur mère pour quit­­ter la chambre, faire irrup­­tion dans le salon et l’em­­bras­­ser sur la joue. Aujourd’­­hui, Tyson n’a plus que sa famille. Après 45 minutes d’une conver­­sa­­tion déten­­due, je pris mon souffle et déci­­dai de me jeter à l’eau : « — Il y a une chose que je voulais vous deman­­der, une ques­­tion que je n’ai jamais entendu personne vous poser. Vous avez écrit que vous étiez harcelé à longueur de temps. Et vous avez ajouté que la plupart du temps on s’en prenait à vous avec des insultes homo­­phobes du genre “Mike la tapette”, ce genre de choses. Vous avez toujours été raillé avec ce type d’in­­sultes. Mais dans le livre, vous mention­­nez que, récem­­ment installé à Browns­­ville, alors que vous n’aviez que sept ans, un étran­­ger vous a enlevé dans la rue et a essayé de vous moles­­ter. — Ouais, acquiesça Tyson. Hum-hum. — Est-ce la seule fois où ce genre de choses vous est arrivé ? — Cette fois-là, ça s’est passé dans l’im­­meuble aban­­donné, ouais. » Il ne claqua pas la porte mais on pouvait l’en­­tendre se fermer. L’at­­ta­­chée de presse ne fit pas d’objec­­tion et Tyson ne semblait pas se sentir menacé ou agacé par le sujet. Aussi, une minute plus tard, je fis le tour et essayai une autre porte :

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Tyson lors d’un de ses one man show

« — Vous citez souvent des phrases de vos héros ou d’autres gens pour le public. Et je me suis toujours demandé, à propos de la remarque que vous mention­­nez dans le livre – je crois que c’est juste avant le combat contre Lennox Lewis –, quand vous écri­­vez : “Je t’en­­cu­­le­­rai jusqu’à ce que tu m’aimes, tapette !” Cette remarque d’où vient-elle ? — Je ne sais pas. Beau­­coup de filles me le demandent. — Que disent-elles ? — Elles aimaient ça. — Elles aimaient ça ? — Ouais », dit Tyson en riant. Mais dans ses mémoires, Tyson avait indiqué l’ori­­gine de cette cita­­tion : « C’était l’au­­dace que Cus avait instillé en moi. Mais c’était aussi moi qui parlais comme ma maman. » Le lende­­main matin, pendant que je retrans­­cri­­vais notre inter­­­view, Tyson avait toujours ce sujet en tête et l’aborda volon­­tai­­re­­ment dans l’émis­­sion Opie Radio, sur SiriusXM. Cette fois, il alla un peu plus loin. Cette fois, il n’était plus ques­­tion de « tenta­­tive ». Cela fit les gros titres dans le monde entier. « Ils ne savent pas que ce mec m’a bruta­­lisé et a abusé sexuel­­le­­ment de moi et tout… Il m’a arra­­ché de la rue… J’étais gamin… » Puis, Tyson avait soulevé sa main et collé son index contre sa tempe, montrant l’in­­té­­rieur de son crâne : « — C’est un quar­­tier dange­­reux pour se prome­­ner tout seul. — Avez vous profon­­dé­­ment changé après ce jour ? demanda l’un des invi­­tés un peu plus tard. — Je ne sais pas. — Est-ce une chose à laquelle vous pensez tout le temps ? — Pas tout le temps. Peut-être que j’y pense sans y penser. J’y pense, sans y penser. » Puis tout le monde parla vite d’autre chose. Les réponses qui concernent Tyson et les abus qu’il a subis semblent toujours tour­­ner court. Ce qui est chuchoté en privé n’est jamais dit en public. Jona­­than Rendall voulait étendre les longs entre­­tiens qu’il avait obte­­nus des proches de Tyson durant les années Cats­­kill, pour son article dans Play­­boy et en faire un livre sur Tyson inti­­tulé Hurle­­ment. Après des années à vivre sur le fil du rasoir, entre l’al­­coo­­lisme et une sévère addic­­tion au jeu, le corps de Rendall fut retrouvé le 23 janvier 2013 dans son appar­­te­­ment de St Georges Street à Londres, près de deux semaines après sa mort, lais­­sant le livre inachevé (une version est parue depuis, en Angle­­terre). Avant que Rendall n’en­­tre­­prenne sa biogra­­phie, Mark Kram Sr. était mort peu après avoir signé un contrat pour écrire une autre biogra­­phie de Tyson et assisté au match Lewis-Tyson à Memphis avec son fils, Mark Kram Jr. Toutes les tenta­­tives d’écrire une biogra­­phie complète de D’Amato, qui pour­­rait livrer quelques éléments pour comprendre les tour­­ments de Tyson, ont été contre­­car­­rées, les enre­­gis­­tre­­ments demeurent cachés, les voix muettes, l’am­­pleur des événe­­ments floue. Tyson, le dernier protégé de D’Amato, a appris avan­­tage que la boxe grâce à son mentor. Comme lui, il a appris à semer la confu­­sion, en nous intri­­guant avec ce que nous savons, en nous appâ­­tant avec ce que nous igno­­rons, en nous lais­­sant déci­­der nous-mêmes ce qui a réel­­le­­ment pu se passer et ce que tout cela peut bien signi­­fier. Par moments, cette mani­­pu­­la­­tion de sa propre célé­­brité fait passer Andy Warhol pour un piètre amateur.

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« Et qu’est-ce donc qui dira que je joue le rôle d’un fourbe, quand l’avis que je donne est si loyal, si honnête ? » – William Shakes­­peare, Othello « Qui suis-je ? » inter­­­roge Tyson à la fin de ses mémoires. Après toutes ces années passées sous les projec­­teurs et devant son public, nous ne sommes pas prêts à répondre à cette ques­­tion. Ce sont des secrets enfouis sous d’autres secrets. Mais nous savons une chose : un abus – de quelque nature qu’il soit – a conduit Tyson au bord du gouffre et l’a poussé, contre toute attente. Il a survécu d’une manière ou d’une autre et – osons le dire – en a tiré profit. Il a vaincu quelque chose et, pour le moment, semble l’avoir enterré. Quand j’ai demandé à lui parler de nouveau, pour essayer d’ap­­pro­­fon­­dir la ques­­tion, son atta­­chée de presse m’a dit qu’il n’avait rien à dire de plus. ulyces-tysonfall-16 Les anciens cham­­pions de boxe légen­­daires ressem­­blaient toujours à des combat­­tants dont rêvent les enfants. Mais l’époque de Tyson deman­­dait un cauche­­mar et c’est ainsi qu’il est apparu. Norman Mailer s’est un jour demandé à propos de George Fore­­man, un autre boxeur « cauche­­mar­­desque » dont l’Amé­­rique s’était enti­­chée, comment « quelqu’un est censé se prépa­­rer à se défendre contre les pensées de tout le monde ». Je pense que c’est la raison pour laquelle Tyson n’a jamais eu besoin d’un parte­­naire de jeu sur le ring pour atti­­rer les foules. Il n’a même pas eu besoin de la boxe ou du sport. Il nous a toujours eu nous, parte­­naires consen­­tants dans une éter­­nelle rela­­tion de dépen­­dance. « Les gens sont plein de merde », a dit Teddy Atlas, un autre protégé de D’Amato et plus tard son entraî­­neur, à David Remnick. « Ils veulent voir quelque chose de sombre. Les gens veulent se sentir proches de ce qui se passe, être sur ce qui se passe mais, évidem­­ment, bien à l’abri dans leur maison de banlieue. Ils veulent avoir le béné­­fice du confort, de la sécu­­rité, du respect et en même temps le privi­­lège de regar­­der quelque chose qui est hors de contrôle – et même souhai­­ter que cette chose soit hors de contrôle – tant qu’ils peuvent être sûrs de ne pas être tenus pour respon­­sables de ce qui arri­­ve… Nous voulons croire que Mike Tyson est une histoire améri­­caine : le gamin qui gran­­dit dans un ghetto horrible et qui conver­­tit ce sombre pouvoir en une juste cause. Mais l’his­­toire bifurque – le côté obscur le submerge. Il est cynique, hors de contrôle. Et l’his­­toire soudain plus passion­­nante encore. » Tyson s’est toujours suffi à lui-même. Désor­­mais, il monte sur scène pour un one-man show, à la fois chas­­seur et proie. Durant les dernières 25 années, après être tombé devant Douglas et avoir perdu le titre, nous avons conti­­nué à le regar­­der, lui le persé­­cu­­teur et la victime de classe mondiale. Et nous avons lutté pour répondre à la ques­­tion la plus sombre que soulève peut-être la vie de Tyson : qu’est-ce que cela fait de nous exac­­te­­ment ? Quel rôle jouons-nous et quels secrets cachons-nous ?


Traduit de l’an­­glais par Pierre Sorgue d’après l’ar­­ticle « After the Fall », paru dans SB Nation. Couver­­ture : Tyson K.O. face à Buster Douglas. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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