par Ulyces | 0 min | 13 novembre 2014

Il y a quelques semaines, à l’heure du déjeu­­ner, une Améri­­caine appe­­lée Deb me confiait qu’elle n’aime pas conduire ici car elle trouve les conduc­­teurs libé­­riens agres­­sifs et nerveux. Elle avait ce ton râleur unique, propre aux étran­­gers. Je n’ai rien répondu. Le truc, c’est qu’elle n’a rien compris. La conduite ici est certes diffi­­cile, mais elle n’a rien d’agres­­sif. En vérité, tout le monde est très sympa­­thique. En deux mois, une seule personne m’a regardé un peu mécham­­ment. À la maison, je n’ai pas encore quitté mon allée qu’on m’a fait trois doigts d’hon­­neur. On pour­­rait dire des conduc­­teurs libé­­riens qu’ils sont complè­­te­­ment, imper­­tur­­ba­­ble­­ment fous à lier. Mais sûre­­ment pas agres­­sifs. En réalité, le conduc­­teur le plus inti­­mi­­dant de Monro­­via n’est même pas libé­­rien : il est philip­­pin et il travaille pour l’ONU.

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QG des Nations Unies

Cass est un grand méca­­ni­­cien éche­­velé, aux yeux exor­­bi­­tés et cepen­­dant profon­­dé­­ment stoïque, origi­­naire de l’île de Minda­­nao aux Philip­­pines. Il parle un anglais morne et saccadé dans lequel les f deviennent des p, et les he se changent en she. Il y a quelque chose dans son gros visage vide et amical, qui me rappelle ma grand-mère. La quasi-tota­­lité du person­­nel de la mission connaît Cass, car il s’oc­­cupe du trans­­port. Et si vous avez besoin d’un permis pour conduire l’un des gros 4×4 blancs aux flancs frap­­pés du sigle « UN » (ONU, ndt), il vous faudra passer deux tests avec Cass. Le premier est un test de compé­­tences de base. Il suffit de répondre à quelques ques­­tions à propos du code de la route et de réali­­ser quelques créneaux. Si vous réus­­sis­­sez, vous rece­­vez un permis qui expire au bout de trente jours. Pour le rendre perma­nent, il est impé­­ra­­tif de suivre la forma­­tion 4×4.

La meilleure défense, c’est l’at­­taque

Ma première véri­­table expé­­rience de la circu­­la­­tion à Monro­­via était un voyage depuis le QG de l’ONU, au Pan Afri­­can Plaza, jusqu’au centre logis­­tique de l’ins­­ti­­tut de Star­­base, pour passer l’exa­­men écrit. Cass était au volant, prodi­­guant des conseils sur la façon de ne pas faire glis­­ser l’em­­brayage et comment monter dans les tours avant de chan­­ger de vitesse. Il nous abreu­­vait sans inter­­­rup­­tion d’un bara­­tin laco­­nique, rempli d’in­­for­­ma­­tions et de détails sur la voiture.

Certaines parties de Monro­­via ont l’air d’avoir été construites il y a 200 ans, puis lais­­sées pour­­rir avant d’être avalées par la terre.

C’est un trajet d’en­­vi­­ron sept kilo­­mètres. Dans la plupart des villes du monde, on s’at­­ten­­drait à ce que cela prenne une ving­­taine de minutes, grand maxi­­mum. Pas ici. Non, ici, la route jusqu’à Star­­base peut englou­­tir tout un après-midi. Et le temps de grim­­per les quelques centaines de mètres qui vous séparent du sommet de la colline et passer l’uni­­ver­­sité, votre santé mentale a été mise à plus rude épreuve qu’a­­près une année entière passée à conduire dans votre ville de tous les jours. De petits taxis jaune vif entrent et sortent de leur file à pleine vitesse, comme des coli­­bris alcoo­­li­­sés. Nombre d’entre eux arborent sur leur vitre arrière un nom ou un slogan peint en grosses lettres agui­­cheuses (« Le Seigneur est Un » ; « Mon premier amour (#2) » ; « Ça ira mieux » ; « Dieu avant tout » ; « Point de paix pour les méchants » ; « L’heure de Dieu est la meilleure »). De jeunes enfants s’ac­­crochent à de vieilles motos sans se soucier des risques, passant noncha­­lam­­ment d’une file à l’autre en coupant soudai­­ne­­ment la route pour s’in­­fil­­trer dans le moindre inter­­s­tice, ou surgis­­sant devant vous en plein virage. Il y a aussi les motos-taxis couverts, qui zigzaguent insou­­ciam­­ment entre les voitures tels des enfants descen­­dant une colline à vélo. Les camions d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment roulent au pas, leur carcasse essai­­mant des morceaux de métal, quand ce n’est pas leur char­­ge­­ment qui penche dange­­reu­­se­­ment sur le côté. Des pickups aussi amochés et usés que des boxeurs clan­­des­­tins dérivent au milieu de la route, chevau­­chant deux files, dans lesquels des hommes et de jeunes garçons s’en­­tassent en allant au travail. Sans oublier les nombreux 4×4 blancs trop larges pour les routes, estam­­pillés des logos des orga­­ni­­sa­­tions inter­­­na­­tio­­nales.

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Les embou­­teillages de Monro­­via

Et tout ce spec­­tacle peut s’ar­­rê­­ter soudai­­ne­­ment quand débarque l’une des escortes armées des digni­­taires natio­­naux et inter­­­na­­tio­­naux, quand traverse un petit groupe de piétons intré­­pides, ou de jeunes vendeurs à la sauvette. Leur stock comprend tout et n’im­­porte quoi : eau, pain, barres choco­­la­­tées, poulets vivants tenus la tête en bas, ainsi que d’énormes pois­­sons argen­­tés couverts de sang. Et pour ne rien gâcher, vous ne savez jamais quand une voiture appa­­raî­­tra sans crier gare, déva­­lant votre file dans le mauvais sens, sans montrer aucune inten­­tion de s’ar­­rê­­ter. Les routes libé­­riennes sont rava­­gées, truf­­fées de nids-de-poule et crevas­­sées. Durant mon court séjour ici – alors que je condui­­sais en plein cœur de la ville –, j’ai dû me frayer un chemin dans de l’eau à hauteur de taille, et j’ai contourné un bloc de roche qui avait roulé depuis un terrain vague et navi­­gué à travers de grandes éten­­dues de boue et de sable. Certaines parties de Monro­­via ont l’air d’avoir été construites il y a 200 ans, puis lais­­sées pour­­rir avant d’être avalées par la terre. Parfois, au détour d’un virage, vous vous retrou­­vez subi­­te­­ment dans l’im­­passe d’une route qui semble s’écrou­­ler dans la mer. Alors votre souffle est coupé, pas seule­­ment par l’ar­­rêt brutal, mais parce que la côte ici est l’une des plus belles choses qui soit : une éten­­due de plages dont les vagues gigan­­tesques viennent s’écra­­ser sans trêve contre la roche, des corbeaux pie afri­­cains planant contre le vent par plai­­sir, des canoës aux voiles carrées voguant au large.

~

J’ai suivi ma forma­­tion 4×4 quelques semaines seule­­ment après avoir passé le premier test. Je suis arrivé au centre de trans­­port à 8 h 30 et me suis mêlé à un groupe de quinze poli­­ciers chinois. J’avais passé quelques temps avec eux la semaine précé­­dente lors de la première étape. Il y a beau­­coup de ressor­­tis­­sants chinois ici à l’ONU. C’est un réel chan­­ge­­ment par rapport à la dernière fois où j’ai travaillé pour une mission de main­­tien de la paix. Le monde a changé. La Chine a une présence consi­­dé­­rable dans tout le pays. Leur ambas­­sa­­deur est actif et fait entendre sa voix dans la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale. Quand Cass m’a aperçu, il m’a lancé les clés de sa voiture. « Tu conduis ma voiture, d’ac­­cord ? Je dois conduire le bus. »

« Conduire sur la route est dange­­reux. » — Cass

Peut-être que cela en dit long sur le vide abys­­sal qu’a été ma vie jusqu’à main­­te­­nant, mais j’ai rare­­ment été aussi fier. Ou aussi nerveux. Si je le perdais en route ou si j’avais un acci­dent, je ne m’en serais jamais remis. Nous nous sommes enga­­gés dans les rues et je lui collais au train. Mais la philo­­so­­phie de Cass est simple : la meilleure défense est l’at­­taque. Le bus se faufi­­lait gracieu­­se­­ment dans la circu­­la­­tion, à grande vitesse, s’in­­sé­­rant dans l’une ou l’autre file, selon qu’elle lui offrait plus de place. Même à 45 km/h, la voiture dans laquelle je me trou­­vais vibrait bruyam­­ment. C’était si horrible que j’ai pensé qu’un pneu avait crevé jusqu’à ce que Cass, sachant que cela arri­­ve­­rait, m’ap­­pelle sur mon portable pour m’ex­­pliquer le problème. Quand nous sommes enfin arri­­vés à desti­­na­­tion, un camion est venu et a remorqué la voiture que j’avais conduite. Cass m’a grati­­fié d’un haus­­se­­ment d’épaules fami­­lier : « Conduire sur la route est dange­­reux. »

La carros­­se­­rie tremble

Le centre de forma­­tion 4×4 est un hangar sans toit, abri­­tant des papillons de nuit, des mous­­tiques, d’énormes cafards, quelques moineaux bigar­­rés et l’épave rouillée d’une Nissan Patrol. Devant ce masto­­donte d’acier, Patrick, un agent des trans­­ports venant du Kenya, nous a expliqué le fonc­­tion­­ne­­ment du moteur et le système quatre roues motrices. Tous les quarts d’heure envi­­ron, Cass appa­­rais­­sait et nous inter­­­rom­­pait. Il prenait alors deux fois plus de temps que Patrick pour nous expliquer en détails exac­­te­­ment la même chose. J’en sais désor­­mais plus sur les voitures que je ne l’ima­­gi­­nais possible. Vous voulez savoir la diffé­­rence entre le diffé­­ren­­tiel arrière coupé et les roues avant bloquées ? Vous n’avez qu’à me deman­­der.

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Place to be

Au milieu de l’ex­­pli­­ca­­tion sur l’uti­­li­­sa­­tion du réser­­voir d’es­­sence de réserve, Cass a reçu un coup de télé­­phone. Il l’a regardé et a réflé­­chi avant de décro­­cher. Puis il a raccro­­ché et le télé­­phone a sonné à nouveau. Là encore, il a pris l’ap­­pel et a parlé pendant dix bonnes minutes alors que nous étions tous là à attendre. Il avait commencé à pleu­­voir. C’était une petite pluie selon les stan­­dards libé­­riens, mais assez pour que nous soyons tous trem­­pés. Rien qui ne presse Cass. Nous étions déjà là depuis deux heures. Qu’il a rallon­­gées de trente minutes pour nous apprendre les symboles affi­­chés sur le côté conduc­­teur du tableau de bord. Au cas où vous vous pose­­riez la ques­­tion, quand la petite burette s’al­­lume, c’est que le niveau d’huile est bas. La piste d’en­­traî­­ne­­ment faisait envi­­ron la taille d’un terrain de foot­­ball. Elle était recou­­verte de sable mou et une étroite crique la coupait en deux. Après quelques faux départs, Cass s’est assis sur le siège passa­­ger et quatre offi­­ciers de police chinois se sont entas­­sés dans l’ha­­bi­­tacle. La voiture a fait un tour complet de la piste avant de s’ar­­rê­­ter pour lais­­ser le conduc­­teur sortir afin que l’un des passa­­gers ne le remplace sur le siège conduc­­teur et qu’une personne faisant la queue à l’ex­­té­­rieur ne rejoigne les passa­­gers. La voiture avait fait trois ou quatre tours lorsque j’y ai pris place. Cass mangeait un sand­­wich. Il four­­rait un morceau de pain dans sa bouche en même temps qu’il expliquait quoi faire au conduc­­teur. Il avait l’air tout à fait calme. Sa voix était aussi morne que d’ha­­bi­­tude. Le conduc­­teur a démarré et il a mis du temps à passer la vitesse supé­­rieure. La carros­­se­­rie a commencé à trem­­bler.

Le conduc­­teur a bien passé la première, mais il était de toute évidence trop terri­­fié pour passer la seconde. De quoi rendre Cass furieux.

Cass s’est alors penché sur le conduc­­teur et a crié : « CONTRÔLE TON ACCÉLÉRATION ! » La voiture a calé. Le conduc­­teur l’a démar­­rée à nouveau. Une fois encore, il a rencon­­tré des diffi­­cul­­tés et la voiture a recom­­mencé à tres­­sau­­ter. « CONTRÔLE TON ACCÉLÉRATION. L’EMBRAYAGE ! RELÂCHE L’EMBRAYAGE ! CONTRÔLE TON ACCÉLÉRATION ! » La voiture a calé à nouveau. Cette fois, le conduc­­teur lui a fait passer la première, mais il a brouté pour aller en seconde. Cass lui a ordonné de s’ar­­rê­­ter et l’a envoyé s’as­­seoir à l’ar­­rière. Un autre poli­­cier chinois a pris le volant et a débuté un autre tour. Ça secouait à l’ar­­rière, nous nous cognions les uns aux autres. Nos têtes tapaient contre le plafond. C’était comme être dans des montagnes russes. Le conduc­­teur a bien passé la première, mais il était de toute évidence trop terri­­fié pour passer la seconde. De quoi rendre Cass furieux. « PASSE LA SECONDE ! CONTRÔLE TON ACCÉLÉRATION. EMBRAYAGE ! CONTRÔLE TON ACCÉLÉRATION ! » Et puis ça a été mon tour. Il régnait un silence de mort dans la voiture. Les cris de Cass avaient mis tout le monde mal à l’aise. Était-il en colère ? Il en avait tout l’air. Comme si nous ne l’écou­­tions pas. Mais qu’est-ce que cela voulait dire, de « contrô­­ler ton accé­­lé­­ra­­tion » ? Accé­­lé­­rer ? Ralen­­tir ? Main­­te­­nir la même vitesse ? Frei­­ner ? Embrayer ? Enclen­­cher les essuie-glaces ? Le choix des mots était indé­­nia­­ble­­ment précis, mais leur signi­­fi­­ca­­tion n’au­­rait pas pu être plus vague.

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L’état des routes

J’ai mis la cein­­ture, ajusté mes rétro­­vi­­seurs et j’ai démarré la voiture. J’avais passé des examens plus diffi­­ciles que Cass. À la maison, ma petite sœur m’avait appris comment conduire une manuelle dans des ruelles malfa­­mées. Elle criait des choses bien plus spéci­­fiques. J’avais fait caler ma Jetta Diesel 1989 au beau milieu d’une artère engor­­gée par un jour d’été brûlant, un poli­­cier m’avait alors ordonné de la lais­­ser reprendre le volant. Sans comp­­ter que sur les veaux que l’ONU nous donne à conduire, les boîtes de vitesses sont si mauvaises que vous avez à peine besoin de l’em­­brayage. Je me sentais en confiance et, sans surprise, je lui ai fait passer la seconde en roulant autour de la piste. Mis à part la posi­­tion de ma main, Cass était assez content. Il m’a même laissé faire un deuxième tour. J’ai dû attendre une heure de plus que le reste du groupe finisse le test. Cass n’a pas cessé un instant de crier. Je pouvais le voir à travers la vitre. Après avoir fini son sand­­wich, il a ouvert une bouteille d’eau.

Avant qu’il ne soit trop tard

C’était il y a deux mois. Telle­­ment de choses se sont produites depuis. La pres­­sion que le pays subit est incroyable. Vous pouvez sentir les fonda­­tions déjà bran­­lantes qui soutiennent la société grin­­cer, chan­­ce­­ler et crou­­ler sous le poids. Le virus Ebola a dévasté l’en­­droit. Il a tout changé. Le système de santé est en ruines. Les personnes atteintes du virus Ebola n’ob­­tiennent pas de lit. S’ils ont de la chance, ils peuvent gagner une tente de confi­­ne­­ment dans l’en­­ceinte de l’hô­­pi­­tal et attendre un trai­­te­­ment. Les gens restent donc chez eux. Ou sont jetés à la rue. Il peut s’écou­­ler des jours avant que les corps ne soient enle­­vés. Les commerces ferment leurs portes, certaines parties du pays sont privées de nour­­ri­­ture, les forces de sécu­­rité sont déployées et des rapports de passages à tabac, de violences et de corrup­­tion affluent de tout le pays. Nous sommes au bord d’une crise huma­­ni­­taire sévère et durable que nous n’avons pas les moyens de gérer. Et personne ne veut venir ici nous appor­­ter de l’aide. Du moins pas en nombre suffi­­sant. S’il était ques­­tion d’un trem­­ble­­ment de terre qui avait tué plus d’un millier de personnes et en avait blessé autant, les rues grouille­­raient de travailleurs étran­­gers. Ici, dans le meilleur des cas, cinq fois plus de personnes mour­­ront.

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L’épi­­dé­­mie ne faiblit pas

Au beau milieu de tout cela, bien sûr, il y a les Libé­­riens. Ce qu’ils ont dû endu­­rer au cours de leur histoire est innom­­mable. Et main­­te­­nant, il y a cette horreur. Ce sont des gens intel­­li­­gents, travailleurs, enthou­­siastes, un tant soit peu prudents, bavards et vifs d’es­­prit. Et ils sont magni­­fiques. Il est fréquent de voir des mannequins marcher dans la rue en vendant des caca­­huètes ou des bananes, et des acteurs holly­­woo­­diens aux mentons saillants et aux épaules larges conduire des taxis. Et les Libé­­riens sont un peuple extrê­­me­­ment fier. J’ai entendu un employé étran­­ger du person­­nel de l’ONU dire à une employée libé­­rienne qu’il voulait qu’elle essaye de faire les choses de la façon qu’il suggé­­rait. Elle lui a lancé un regard qui l’a fait recu­­ler d’un pas. « Ne dis pas que je n’es­­saye pas. J’es­­saye. » Cette fierté est puis­­sante. C’est une force. Elle est louable. Au niveau de la commu­­nauté, elle aide à proté­­ger les familles. Les voisins veillent sur les voisins, contrô­­lant les allées et venues, s’as­­su­­rant qu’on s’oc­­cupe des personnes malades et vulné­­rables. Mais cette même fierté pour­­rait bien foutre en l’air la lutte contre le virus Ebola. Le gouver­­ne­­ment ne sait plus quoi faire, il est à court d’idées, en manque critique de ressources. Il a besoin d’aide, mais il ne veut pas lâcher les rênes et n’ap­­pel­­lera pas de renforts. Mais si les renforts ne rappliquent pas bien­­tôt, les consé­quences pour­­raient être rien moins que catas­­tro­­phiques.

Cass avait l’air fati­­gué. Il m’a dit qu’il allait partir d’ici quelques jours mais qu’il avait peur que le vol soit annulé.

Connais­­sez-vous cette vieille méta­­phore de la grenouille dans l’eau bouillante, qui ne se rend pas compte que la tempé­­ra­­ture augmente avant qu’il ne soit trop tard ? Ce n’est pas du tout le cas ici. On peut le sentir, et ressen­­tir chaque nuance de chaque degré. La para­­noïa, la nervo­­sité et l’agi­­ta­­tion atteignent déjà des pics et augmentent de jour en jour. Les travailleurs étran­­gers ne sont pas immu­­ni­­sés contre la pres­­sion. C’est moins ration­­nel pour nous. Aucun membre inter­­­na­­tio­­nal de l’ONU n’a été infecté ou ne s’est trouvé dans une situa­­tion à risque réelle. Mais on s’ap­­proche de plus en plus. Les rumeurs courent à une vitesse quasi­­ment incon­­trô­­lable. L’hy­­po­­thèse selon laquelle certains pays vont rapa­­trier leurs ressor­­tis­­sants prend de l’am­­pleur. Des gens prennent des congés et ne reviennent pas. De nombreuses compa­­gnies aériennes ont annulé leurs vols au départ ou à l’ar­­ri­­vée du pays. Nous travaillons dans des condi­­tions étranges. Les bureaux ont dédou­­blé les équipes afin de mini­­mi­­ser le nombre de personnes travaillant dans un même espace. Certains membres du person­­nel ont été dési­­gnés comme n’étant pas essen­­tiels et ont été renvoyés chez eux ou réas­­si­­gnés ailleurs. L’en­­trée du bâti­­ment des Nations Unies nous est inter­­­dite si notre tempé­­ra­­ture corpo­­relle n’est pas infé­­rieure à 37,5 degrés. Les gens sont plus qu’an­­gois­­sés. Beau­­coup ne veulent plus quit­­ter le bâti­­ment ni être en contact avec les parte­­naires locaux. Je me suis rendu à un dîner l’autre soir durant lequel les serveurs portaient des masques et des gants en latex.

~

Je vois Cass plusieurs fois par semaine, dans l’en­­ceinte du bâti­­ment ou dans la rue. Je l’ai croisé la semaine dernière au café situé au pied du Pan Afri­­can Plaza. Il avait l’air fati­­gué. Il m’a dit qu’il allait partir d’ici quelques jours mais qu’il avait peur que le vol soit annulé. Il crai­­gnait qu’il n’y ait quelqu’un de conta­­gieux à bord de l’avion. Et s’il ne pouvait pas rentrer aux Philip­­pines ? Et s’il était arrêté à l’une des escales ? Devrait-il reve­­nir ici ou rester davan­­tage ? Il n’ar­­ri­­vait pas à dormir. Il n’ar­­ri­­vait pas à manger. Je l’ai regardé. Je voulais le récon­­for­­ter, il avait l’air telle­­ment désem­­paré. La seule chose que je trou­­vais à dire était : « Contrôle ton accé­­lé­­ra­­tion. » Mais je n’ai rien dit.

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Centre-ville de Monro­­via
Crédits : Erik Hers­­man

[Certains noms de cette histoire ont été chan­­gés]


Traduit de l’an­­glais par Marine Péri­­net et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Control Your Acce­­le­­ra­­tion », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Parking de la Mission des Nations Unies au Libé­­ria (MINUL), par Erik Hers­­man.
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