par Ulyces | 0 min | 16 octobre 2014

Peu après l’aube un matin de décembre, Bob Menzer prend l’as­­cen­­seur pour se rendre au 45e étage de la Hearst Tower, située sur la Huitième avenue de Manhat­­tan. La porte s’ouvre sur le toit de l’im­­meuble. Le temps est clair et frais à 180 mètres du sol, et le silence règne sur le toit, excep­­tion faite du gigan­­tesque système de clima­­ti­­sa­­tion. Menzer, un homme barbu à la voix douce de 54 ans, au rire nerveux, aux petits yeux bleus, d’épais cheveux bruns et rêches dres­­sés sur le crâne, est le contre­­maître de l’équipe de lavage des vitres de la tour. Il s’est levé à 3 heures du matin pour se rendre à la tour depuis sa maison du Queens, pour embau­­cher à 5 heures précises. Il porte une tenue de travail bleu foncé, un harnais de protec­­tion anti-chute jaune et des gants épais. Muni d’une liste de véri­­fi­­ca­­tions qu’il trans­­porte sur un presse-papier, il est bien­­tôt rejoint par Ron Brown, 58 ans, et Janusz Kaspa­­rek, 55 ans. Ensemble, ils se préparent à « passer par-dessus bord » dans la nacelle de lavage de vitres la plus complexe de New York. Menzer glousse lorsqu’il me montre la machine pour la première fois. « Un vrai petit monstre », dit-il.

King Kong

Lorsque l’ar­­chi­­tecte Norman Foster a présenté pour la toute première fois les plans de la Hearst Tower, le premier gratte-ciel édifié à Manhat­­tan depuis le 11 septembre, l’une des ques­­tions que les futurs proprié­­taires de la tour ont posées était la suivante : « Comment diable allons-nous laver toutes ces fenêtres ? » Les plans initiaux de Foster compre­­naient des murs-rideaux de verre et d’acier inoxy­­dable, dispo­­sés selon une grille diago­­nale, qui s’en­­tre­­croi­­saient à chaque coin de la struc­­ture en chan­­freins spec­­ta­­cu­­laires, entre­­lacs d’arêtes biseau­­tées formant quatre losanges concaves, chacun d’une profon­­deur de cinq mètres et haut de huit étages – en « becs d’oi­­seaux », dans le jargon des archi­­tectes. Cela aurait donné au bâti­­ment fini l’ap­­pa­­rence d’un joyau colos­­sal et fine­­ment taillé. Mais aucun laveur de vitres n’au­­rait jamais pu y accé­­der.

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Hearst Tower
300 W 57th St, New York
Crédits : Samuel North

Au début de l’an­­née 2002, les archi­­tectes asso­­ciés Foster + Part­­ners ont appro­­ché Trac­­tel-Swing­s­tage, l’un des plus grands fabri­­cants d’écha­­fau­­dages et de plate­­formes de lavage de vitres du monde, basé à Toronto, pour trou­­ver une solu­­tion. La tâche a échu au vice-président du dépar­­te­­ment ingé­­nie­­rie de l’époque, Lakh­­ram Brij­­mo­­han, qui avait passé trente années de carrière à conce­­voir des plate­­formes de nettoyage, mais n’avait jamais été confronté jusqu’ici aux « becs d’oi­­seaux ». Conce­­voir et fabriquer la machine a mobi­­lisé l’équipe d’in­­gé­­nieurs de Trac­­tel durant trois ans. Le résul­­tat, une caisse d’acier rectan­­gu­­laire de la taille d’une Smart soute­­nant un mât de douze mètres de long, ainsi qu’un bras hydrau­­lique soli­­de­­ment relié par six câbles métal­­liques à une plate­­forme de nettoyage téles­­co­­pique, abrite un ordi­­na­­teur contrô­­lant soixante-sept inter­­­rup­­teurs et capteurs de sécu­­rité élec­­tro­­mé­­ca­­niques. Le chariot d’acier tourne autour du toit de la Hearst Tower grâce à 130 mètres de rails d’acier suréle­­vés. Une fois l’ins­­tal­­la­­tion termi­­née, en avril 2005, pour un coût avoi­­si­­nant les trois millions de dollars, le système a été décrit par Scott Borland, le chargé de construc­­tion du projet, comme « un manège de Disney­­land ». Bob Menzer m’a expliqué qu’à cause de toutes les véri­­fi­­ca­­tions de sécu­­rité et de la mani­­pu­­la­­tion déli­­cate exigées par la machine, cela peut lui prendre une heure chaque matin avant qu’il ne commence enfin à nettoyer les vitres, ce pour quoi il utilise de l’eau et du liquide vais­­selle – une « bonne giclée » de produit parfumé au citron. On n’a encore rien trouvé de très sophis­­tiqué pour conte­­nir la concoc­­tion. « C’est juste un seau, commente Menzer, rien de spécial. »

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L’in­­dus­­trie du lavage de vitres à New York vit le jour en même temps que l’émer­­gence des gratte-ciel, à la fin du XIXe siècle, après qu’un immi­­grant polo­­nais, voyant là une oppor­­tu­­nité, décida de réunir une équipe de laveurs de vitres aguer­­ris – polo­­nais pour la plupart – qu’il embau­­cha sous contrat. Le lavage de vitres devint bien­­tôt l’apa­­nage d’une commu­­nauté après l’autre : les Polo­­nais furent suivis par les Ukrai­­niens, puis par les Italiens et enfin par les Irlan­­dais. « Nous sommes deve­­nus pareils à des mineurs en surface », me confie Bill Fitz­­ge­­rald, l’an­­cien direc­­teur des opéra­­tions de Palla­­dium Window Solu­­tions – l’en­­tre­­prise qui déte­­nait le contrat de la Hearst Tower durant plusieurs années –, lors d’un entre­­tien dans le sous-sol encom­­bré et sans fenêtres qui lui sert de bureau, dans le centre-ville. Le dernier flux d’im­­mi­­grants laveurs de vitres est venu d’Afrique du Sud, mais les équipes de Fitz­­ge­­rald, elles, comp­­taient des hommes venus du Pérou, du Guate­­mala et de l’Équa­­teur. À l’ori­­gine, les vitres des gratte-ciel étaient nettoyées par un homme se tenant simple­­ment sur le rebord, et s’agrip­­pant à l’em­­bra­­sure de la fenêtre. Durant la première décen­­nie du siècle dernier, ils commen­­cèrent à utili­­ser des cein­­tures de sécu­­rité en cuir nouées à leur taille, qu’ils pouvaient sangler à des boulons d’an­­crage dispo­­sés sur les pare­­ments de briques cerclant les fenêtres. En 1931, quand la construc­­tion de l’Em­­pire State Buil­­ding fut ache­­vée, il y avait envi­­ron deux à trois mille hommes employés à nettoyer les vitres de New York. Bien­­tôt, un groupe de huit hommes scindé en deux équipes travailla sur le buil­­ding le plus haut du monde, en équi­­libre sur des rebords larges de 5 centi­­mètres pour nettoyer chacune de ses 65 000 fenêtres.

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Un laveur de vitres assuré par une cein­­ture de cuir
New York, années 1950
Crédits : Joseph Murphy

C’était un métier qui requé­­rait peu ou pas d’édu­­ca­­tion, même si être admis au syndi­­cat se faisait rare­­ment sans connexion person­­nelle. Le frère aîné de Bill Fitz­­ge­­rald, Joey, un homme de 44 ans à la peau tannée par le soleil, fumeur invé­­téré à la voix grave­­leuse et doté d’un sens de l’hu­­mour féroce, a travaillé sur l’Em­­pire State Buil­­ding pendant dix-neuf ans, la plupart du temps en compa­­gnie d’Andy Hock, un ami d’en­­fance origi­­naire de Wood­­ha­­ven, dans le Queens. Décrit par son collègue comme « le numéro 1 de l’im­­meuble numéro 1 de la ville », Hock est repré­­sen­­tant syndi­­cal au Local 32BJ. Il est le plus âgé des trois vété­­rans de l’équipe de nettoyage perma­­nente de l’Em­­pire State Buil­­ding, et le descen­­dant d’une longue lignée de laveurs de vitres. Son père, Louis, fils d’un immi­­grant alle­­mand de la deuxième géné­­ra­­tion né à Brook­­lyn – acces­­soi­­re­­ment body­­buil­­deur que les laveurs de vitres plus jeunes surnom­­maient Le Grand Schtroumph –, avait été suivi dans les affaires par cinq de ses frères, à la fin des années 1950. « Ils impliquaient leurs enfants dans le busi­­ness, puis leurs gendres, et ainsi de suite en descen­­dant l’arbre généa­­lo­­gique », me racon­­tait récem­­ment Hock, un homme chauve impo­­sant de 41 ans, le menton orné d’une barbiche noire. Il a rejoint le syndi­­cat le jour de ses 18 ans et il a fait enga­­ger Fitz­­ge­­rald six mois plus tard. Trente ou quarante de ses proches dont deve­­nus laveurs de vitres. « J’ai trois filles. Je n’ai pas de fils, dit-il, mais je suis sûr qu’un jour l’une d’entre elles va venir me voir et me deman­­der de trou­­ver un boulot à son mari dans le nettoyage de vitres. » À New York, le milieu des laveurs de fenêtres est presque exclu­­si­­ve­­ment mascu­­lin. Hock m’a raconté qu’une des seules femmes à travailler dans ce domaine, la petite-fille de son cousin, a arrêté le métier lorsqu’elle est tombée enceinte. « C’est un boulot d’hommes », affirme-t-il. Hock travaille sur l’Em­­pire State Buil­­ding depuis 1996. Le tatouage ornant sa cheville droite repré­­sente la silhouette du gratte-ciel se déta­­chant sur un fond nuageux, un géant haut de vingt-cinq étages esca­­la­­dant sa façade. Le géant porte un bleu de travail et un seau. « J’ai viré King Kong, explique Hock. C’est mon immeuble, main­­te­­nant. »

À angle droit

Après avoir effec­­tué les diffé­­rents tests de sécu­­rité, les trois hommes de la Hearst Tower grimpent dans la nacelle de nettoyage pour descendre le long de la tour. Bob Menzer se tient seul à une extré­­mité de la nacelle, séparé de Brown et Kaspa­­rek par un dispo­­si­­tif unique en son genre – une tourelle cylin­­drique autour de laquelle l’un ou l’autre des pans de la nacelle peut se rabattre vers l’in­­té­­rieur, formant un angle de 90°.

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La nacelle de la Hearst Tower
Conçue par Trac­­tel
Crédits : abc

Le bras soulève la nacelle du toit, à 12 mètres de hauteur, avant de la faire passer par-dessus le para­­pet de l’im­­meuble, et le chariot de 36,5 tonnes sur le toit commence presque imper­­cep­­ti­­ble­­ment à glis­­ser le long des rails vers le coin de l’im­­meuble. Lorsque je suis descendu moi-même sur l’écha­­fau­­dage, cela s’est avéré être l’étape la plus désa­­gréable du proces­­sus : lorsque la nacelle a quitté le para­­pet, un vent frigo­­ri­­fique a balayé Colum­­bus Circle, sifflant dans le câblage au-dessus de nos têtes, et chaque fois que je déplaçais mon poids, l’étroite plate­­forme se balançait jusqu’à me donner la nausée, comme la plus effroyable des attrac­­tions. Menzer, les bras croi­­sés sur le bord de la nacelle avec la séré­­nité d’un homme regar­­dant des canards glis­­ser sur l’étang d’un village, contrôle chaque mouve­­ment du dispo­­si­­tif au moyen d’un coffret de commande à distance hérissé de seize boutons. Lorsque le chariot atteint l’ex­­tré­­mité nord-est de la tour, la nacelle, suspen­­due dans les airs au-dessus de la Huitième avenue, se replie lente­­ment jusqu’à former un angle droit. Parée pour nettoyer la pente du « bec d’oi­­seau ».

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La taille de n’im­­porte quel bâti­­ment nettoyé par écha­­fau­­dage se mesure en colonnes, une unique section verti­­cale de la façade partant du toit jusqu’au plus bas point où la nacelle peut descendre – soit jusqu’au sol, soit jusqu’à une parti­­cu­­la­­rité archi­­tec­­tu­­rale du bâti­­ment. Tous les trois étages, Menzer et son équipe fixent les câbles d’acier auxquels ils sont suspen­­dus à des boutons en acier présents sur la façade, pour empê­­cher que la nacelle ne soit écar­­tée du bâti­­ment par le vent. Une jour­­née de travail sur une colonne moyenne prend entre trois et quatre heures ; par beau temps, il faut un mois pour nettoyer la tour de haut en bas. Le travail sur les plus hauts gratte-ciel de la ville est bien plus long : un seul cycle de nettoyage sur les quatre-vingt étages des murs-rideaux en verre noir du Time Warner Center – où la « colonne canyon » centrale mesure à elle seule 213 mètres, du toit jusqu’au recu­­le­­ment du quatrième étage – peut mobi­­li­­ser six hommes à plein temps pendant quatre mois. Le premier écha­­fau­­dage de lavage de vitres new-yorkais fut construit en 1952, pour entre­­te­­nir la façade du Lever House, sur Park Avenue, dont le design percu­­tant n’était pas seule­­ment inspiré de l’es­­thé­­tique impec­­cable du Style inter­­­na­­tio­­nal, mais égale­­ment dicté par la volonté de la compa­­gnie Lever Brothers de faire de son siège mondial « un symbole de propreté éter­­nel ». Chaque fenêtre était une unité scel­­lée, qu’il était impos­­sible d’ou­­vrir et de nettoyer de façon tradi­­tion­­nelle, c’est-à-dire grâce à l’in­­ter­­ven­­tion d’un homme harna­­ché à une cein­­ture de sécu­­rité.

Stimu­­lés par les avan­­cées de la tech­­no­­lo­­gie du vitrage et des logi­­ciels, les archi­­tectes font de Manhat­­tan un jardin de cris­­tal.

La solu­­tion, une plate­­forme opérée élec­­trique­­ment conçue par la Otis Eleva­­tor Company, a défini le stan­­dard selon lequel cette jungle émer­­gente de verre et d’acier aux fenêtres scel­­lées serait nettoyée. Les premières tenta­­tives de recours à un nettoyage auto­­ma­­tisé eurent lieu en 1973, à l’ou­­ver­­ture du World Trade Center, dont les 43 600 fenêtres furent nettoyées par une machine équi­­pée de raclettes rota­­tives et de brosses, montée sur des meneaux qui pouvaient l’ame­­ner au pied du buil­­ding en une ving­­taine de minutes. Le « robot » était conçu pour nettoyer 11 000 fenêtres en consom­­mant 75 litres d’eau, mais il s’en­­rayait parfois et restait bloqué. Il n’était pas très effi­­cace dans les coins, et les fenêtres des étages les plus élevés devaient être nettoyées à la main. Aujourd’­­hui, une machine simi­­laire est toujours en acti­­vité à Manhat­­tan, au 1251 de la Sixième avenue, au Rocke­­fel­­ler Center. « Avec les machines auto­­ma­­tiques, il faut que le bâti­­ment soit bien rectan­­gu­­laire, précise Lakh­­ram Brij­­mo­­han, car dès que la façade a une petite irré­­gu­­la­­rité, ça ne fonc­­tionne plus. » « Il y a des années, les buil­­dings descen­­daient à pic de haut en bas, c’était du verre plat, tac ! me raconte Bob Menzer. Main­­te­­nant, tout ce qu’ils construisent est bourré d’angles. » Stimu­­lés par les avan­­cées de la tech­­no­­lo­­gie du vitrage et des logi­­ciels, qui faci­­litent la concep­­tion de bâti­­ments aux plans diffé­­rents pour chaque étage, les archi­­tectes ont récem­­ment créé des tours entiè­­re­­ment parées de fenêtres, faisant de Manhat­­tan un jardin de cris­­tal empli de fantai­­sies géomé­­triques et de formes irré­­gu­­lières.

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IAC Buil­­ding
Frank Gehry, 2007
Crédits : Alec Perkins

L’IAC Buil­­ding de Frank Gehry a néces­­sité la concep­­tion sur mesure d’une nacelle pour épou­­ser la surface toute en ondu­­la­­tions de sa façade de verre ; la plate­­forme de nettoyage du New York Times Buil­­ding de Renzo Piano est suspen­­due à un bras hydrau­­lique long de 37 mètres placé sur le toit, néces­­saire pour éviter les pointes qui couronnent la struc­­ture. Ses laveurs de vitres sont équi­­pés de raclettes montées sur des manches arti­­cu­­lés, conçus pour passer aisé­­ment à travers les barres de céra­­mique qui recouvrent la façade du buil­­ding, et fina­­le­­ment atteindre les fenêtres. À la Hearst Tower, les ailes de la nacelle de nettoyage épou­­sant désor­­mais le coin nord-est, Menzer fait enta­­mer à l’écha­­fau­­dage sa lente descente le long de la façade. Je l’ob­­serve depuis l’in­­té­­rieur du 44e étage – la salle de confé­­rence exécu­­tive de la Hearst –, alors que la plate­­forme dispa­­rait progres­­si­­ve­­ment hors de ma vue. Menzer et Brown retirent un cran de sécu­­rité méca­­nique, décro­­chant de la super­­s­truc­­ture une des ailes de la nacelle. Menzer sourit et lève son pouce à mon inten­­tion, alors qu’ils tirent sur deux lourdes chaînes, la plate­­forme se rappro­­chant douce­­ment de la fenêtre incli­­née du bec d’oi­­seau. Bien­­tôt, les hommes se retrouvent à quelques centi­­mètres de moi, de l’autre côté de la vitre.

Les risques du métier

Exté­­rieur ou inté­­rieur, la tech­­nique utili­­sée pour laver une fenêtre est la même : une fois que le verre a été mouillé avec une éponge, l’eau est essuyée avec une raclette, sans lais­­ser de trace. C’est plus diffi­­cile que cela en a l’air. Mon premier essai, fait un matin à l’aube sur le pont d’ob­­ser­­va­­tion du 86e étage de l’Em­­pire State Buil­­ding – sous l’œil du troi­­sième homme de l’équipe affec­­tée au buil­­ding, Rob Zeibig, un Musclor affable cein­­ture noire de Ju-jitsu dont les cheveux blond doré arrivent aux épaules et que son dernier parte­­naire surnom­­mait Thor – n’a pas été un franc succès. « Horrible », a conclu joyeu­­se­­ment Zeibig, exami­­nant l’eau sale que j’avais lais­­sée couler sur le verre, avant de me faire une démons­­tra­­tion de l’art du coup de main des laveurs de vitres. Ce mouve­­ment requiert un toucher léger ainsi qu’un geste fluide et sinueux – pour repous­­ser l’eau sur le côté et vers le bas sans que le bord en caou­t­chouc de la lame ne quitte le verre, suivi d’un agile mouve­­ment du poignet pour chas­­ser la saleté, l’eau et la raclette elle-même de la fenêtre. Ce mouve­­ment est diffé­rent pour tout le monde, mais « qu’im­­porte la manière dont tu le fais, il y a toujours de la musique qui joue dans ta tête », me dit Andy Horton, laveur de vitres depuis trente ans, qui dirige le programme d’en­­traî­­ne­­ment du syndi­­cat des laveurs de vitres. « C’est un orchestre constant. » Bob Menzer a ajouté que la plupart des laveurs de vitres lais­­saient invo­­lon­­tai­­re­­ment une « signa­­ture » ou une marque quelque part sur le verre – même s’il parvient géné­­ra­­le­­ment à l’évi­­ter. Dépen­­dant de l’en­­droit de l’écha­­fau­­dage où il est assis, Menzer peut passer la raclette indif­­fé­­rem­­ment avec sa main gauche ou sa main droite. « Il est fort à ce point, le compli­­mente Rob Brown. Il pour­­rait utili­­ser ses pieds si c’était néces­­saire. »

Les courants ascen­­dants et les tour­­billons créent d’in­­croyables effets micro­­cli­­ma­­tiques qui peuvent ruiner le travail accom­­pli.

Après qu’il a fina­­le­­ment réussi à atteindre les fenêtres de Hearst, Menzer les trouve rare­­ment sales : « Elles restent assez propres, vous savez. On peut tomber sur une crotte d’oi­­seau, qu’il faut alors frot­­ter. Mais en géné­­ral, cela se borne à un rapide frot­­tage et à un coup de raclette. » À l’Em­­pire State Buil­­ding, où bon nombre de fenêtres peuvent être ouvertes, la tâche est plus complexe. Zeibig – qui a travaillé pour la première fois sur le gratte-ciel en 1989, avant que les vieilles fenêtres à cein­­tures ne soient rempla­­cées par des oscillo-battantes, qui basculent sur leur bord infé­­rieur afin de pouvoir être nettoyées de l’in­­té­­rieur – est souvent appelé pour nettoyer des vitres sur lesquelles les loca­­taires des étages supé­­rieurs ont renversé du café. « Ils balancent tout le temps de la merde par les fenêtres, s’énerve-t-il. Une fois, ils ont jeté quelque chose comme 75 litres de confi­­ture de fraise – ça a dégou­­liné sur dix étages, partout sur les fenêtres. Et c’était l’hi­­ver, donc la confi­­ture a gelé et on ne parve­­nait plus à l’en­­le­­ver. » Le vent, qui souffle capri­­cieu­­se­­ment dans les hauteurs des buil­­dings, peut rendre le nettoyage très étrange. Les courants ascen­­dants et les tour­­billons créent d’in­­croyables effets micro­­cli­­ma­­tiques – un étroit tunnel de visi­­bi­­lité du toit à la rue par un jour de brouillard, de la pluie tombant vers le haut contre la paume de vos mains – et peuvent pous­­ser l’eau d’une éponge sur les côtés ou même vers le haut, ruinant le travail accom­­pli. « Vous devez alors essayer de main­­te­­nir votre baguette sous la raclette pour empê­­cher l’eau d’écla­­bous­­ser partout, explique Menzer. Mais en vérité, il n’y a pas grand chose que vous puis­­siez faire. » De puis­­sants courants d’air créent d’autres dangers dans les gratte-ciel dont les fenêtres néces­­sitent d’être lavées de l’in­­té­­rieur. Une porte et une fenêtre ouvertes au même moment dans les bureaux de l’Em­­pire State Buil­­ding peuvent faire s’en­­vo­­ler toutes les dalles d’un faux-plafond, ou même les aspi­­rer au dehors ; dans un bureau de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion muni­­ci­­pale au 217 Broad­­way, Ron Zeibig a une fois regardé avec horreur une pile d’un mètre de docu­­ments impri­­més par un ordi­­na­­teur être aspi­­rés en quelques secondes, « comme un serpent de papier », à travers une fenêtre. « Ils ont disparu à près de 400 mètres, aussi loin que je pouvais voir… Là, je me suis dit : “Oh merde, ça faisait un paquet d’in­­for­­ma­­tions, ça !” » Durant mon propre périple le long de la façade de la Hearst Tower, peu après le lever du soleil un samedi matin, les bureaux étaient aussi inani­­més qu’un aqua­­rium laissé aux soins d’un enfant. Il en va semble-t-il autre­­ment des immeubles d’ha­­bi­­ta­­tion. « Tu vois tout, me confie Menzer en souriant. Certaines personnes ne savent pas comment fermer leurs volets. »

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Un métier à risques
« On essaye de ne pas y penser. »
Crédits : Neff Conner

Erik Brown, diplômé de socio­­lo­­gie qui a commencé à laver des vitres pour payer ses études à Ford­­ham et travaille encore aujourd’­­hui, dix ans plus tard, se rappelle nette­­ment la vue qu’il avait depuis la nacelle, à l’ex­­té­­rieur d’un immeuble de l’Up­­per East Side dans lequel une femme avait pour habi­­tude de se baigner nue dans sa piscine privée. Andy Horton a travaillé sur l’écha­­fau­­dage de la Solow Tower, un gratte-ciel à mur-rideau de quarante-sept étages à l’est de la 66e rue, pendant quatorze ans, et se rappelle d’un résident qu’il pouvait voir assis à table tous les matins au petit-déjeu­­ner, son chien couché à ses pieds. Quand l’ani­­mal est mort en sautant par une fenêtre ouverte, son proprié­­taire a dû être emmené de force, hysté­­rique, hors de l’im­­meuble : il accu­­sait les laveurs de vitres. Au One Penn Plaza, le mono­­lithe de verre noir haut de cinquante-sept étages qui domine Madi­­son Square Garden, accueillant plus de 200 loca­­taires commer­­ciaux – parmi lesquels le Dépar­­te­­ment de la Sécu­­rité inté­­rieure des États-Unis –, Erik Brown m’a raconté qu’une femme du 20e étage lui lais­­sait régu­­liè­­re­­ment sur la vitre des messages tracés au doigt le remer­­ciant d’être passé. Mais la plupart du temps, il est simple­­ment témoin de l’en­­nui de la vie de bureau. « Je dirais que sur dix ordi­­na­­teurs dont l’écran est tourné vers la fenêtre, trois affichent un soli­­taire », estime-t-il. Certains loca­­taires quittent leur bureau aussi­­tôt qu’il appa­­raît, visi­­ble­­ment agacés par la présence d’un homme les regar­­dant travailler de l’autre côté de la fenêtre. Plus tôt, j’ai demandé à Bob Menzer si le lavage de vitres lui parais­­sait dange­­reux. « C’est toujours dange­­reux, m’a-t-il répondu. Mais on essaye de ne pas y penser. » Les plus grands risques résident dans le fait de ne pas véri­­fier son équi­­pe­­ment : « Vous savez, on ne se rend parfois pas compte que ce n’est qu’une pièce méca­­nique. Tout peut poten­­tiel­­le­­ment vous lâcher, à un moment ou à un autre. »

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Pendant de nombreuses années, être laveur de vitres à Manhat­­tan était consi­­déré comme le métier le plus dange­­reux au monde. En 1932, une moyenne d’un ouvrier sur deux-cents était tué chaque année à New York. Malgré les diverses actions de la ville et de l’État pour règle­­men­­ter la profes­­sion, le Local 32BJ a lancé un programme d’en­­traî­­ne­­ment pour débu­­tants. Chaque nouveau laveur de vitres du syndi­­cat suit désor­­mais 216 heures de cours, suivies de 3 000 heures accré­­di­­tées avec un employeur. Aujourd’­­hui, laver des vitres aux États-Unis est bien plus sûr que d’y conduire un taxi. Mais la plupart des acci­­dents de travail sont dus à ce que l’Ad­­mi­­nis­­tra­­tion améri­­caine de la sécu­­rité et de la santé au travail (OSHA) nomme : « chutes (en alti­­tude) ». Même de 10 mètres, seule la moitié des hommes survit à une chute. « La règle, c’est quatre étages, dit Ron Zeibig. Un homme de 90 kilos, quatre étages : la mort assu­­rée. »

« Les gens ne réalisent pas qu’être mariée à un laveur de vitres, c’est la même chose que d’être mariée à un sapeur pompier ou à un poli­­cier. »

Les histoires des laveurs de vitres de la ville à qui la chance a faussé compa­­gnie sont deve­­nues partie des légendes de la profes­­sion : les quatre hommes tués par la chute d’un écha­­fau­­dage sur l’Equi­­table Buil­­ding en 1962 ; le nettoyeur qui gardait sa cein­­ture de sécu­­rité dans le coffre de sa voiture, jusqu’à ce qu’un matin au travail, la cein­­ture lâche, rongée par l’acide de batte­­rie, et l’en­­traîne dans une chute mortelle ; Richard Single­­ton, qui travaillait au 345 Park Avenue South en 1999, lave des oscillo-battantes au 20e étage et git mort sur le pavé la minute d’après. Le 11 septembre, trois laveurs de vitres travaillaient lorsque le premier avion s’est écrasé. Dans la tour nord, le nettoyeur d’ori­­gine polo­­naise Jan Demc­­zur a aidé à sauver les vies de cinq hommes coin­­cés avec lui dans un ascen­­seur rapide, au cinquième étage : après qu’ils ont ouvert de force les portes de l’as­­cen­­seur, Demc­­zur a utilisé la lame de sa raclette pour décou­­per un trou dans la cage, par lequel ils ont pu s’en­­fuir. Dans la tour sud, l’opé­­ra­­teur du système de lavage auto­­ma­­tique du World Trade Center, Roko Camaj, et son apprenti, Fabian Soto, ont été tués lorsque le bâti­­ment s’est effon­­dré. Leurs collègues sont convain­­cus qu’à leurs derniers instants, avant que la tour ne s’ef­­fondre, Camaj tentait d’uti­­li­­ser la nacelle de nettoyage pour se mettre à l’abri. D’après un repré­­sen­­tant du Local 32BJ, il y a entre 1983 et 2008 laveurs de vitres non-syndiqués qui offi­­cient à New York – dont le nombre crois­­sant a lente­­ment supplanté les travailleurs orga­­ni­­sés –, impliqués dans près de deux-cents acci­­dents, dont plus de soixante-dix d’entre eux ont été fatals. Le syndi­­cat, main­­te­­nant réduit à sept-cents membres, se réjouit de son record de sécu­­rité. Mais la mort persiste. Edgar et Alcides Moreno, deux frères arri­­vés dans les envi­­rons de New York depuis le sud de l’Équa­­teur à la fin des années 1990, ont été tous deux entraî­­nés au Local 32BJ par Horton. Le 7 décembre 2007, il se sont présen­­tés pour un nettoyage de jour à la Solow Tower, où l’écha­­fau­­dage perma­nent n’avait pas été utilisé depuis sa révi­­sion par des employés de Trac­­tel en novembre de la même année. Lorsqu’ils sont montés dans la nacelle de nettoyage, le câble d’acier l’amar­­rant au toit du buil­­ding s’est libéré de ses bossoirs et la plate­­forme a chuté dans la cour, 145 mètres plus bas. Edgar est tombé par-dessus bord avant que la nacelle n’at­­teigne le sol, et il a été tué sur le coup en heur­­tant une barrière, le corps coupé en deux. Alcides, lui, est resté dans la plate­­forme durant toute la chute et, bien qu’il ait souf­­fert de multiples bles­­sures au cerveau, à la poitrine et à l’ab­­do­­men, ainsi que de côtes frac­­tu­­rées, d’un bras et de deux jambes cassés, il a mira­­cu­­leu­­se­­ment survécu. Quelques minutes plus tard, les ambu­­lan­­ciers l’ont décou­­vert conscient, assis bien droit dans les décombres de la nacelle.

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Alcides, le mira­­culé, et feu-Edgar Moreno

Lorsque l’ins­­pec­­teur de sécu­­rité de la OSHA est monté sur le toit pour consta­­ter l’ac­­ci­dent, il a trouvé deux harnais de sécu­­rité et deux seaux derrière le para­­pet. L’eau dans les seaux était encore chaude. Les tests ont révélé que les employés de Trac­­tel avaient remplacé le câble d’acier au moyen d’un outil défec­­tueux et qu’ils n’avaient pas véri­­fié leur travail après avoir fini. Trois semaines plus tard, les frères Moreno ont grimpé sur la plate­­forme avant d’avoir enfilé leurs harnais de protec­­tion anti-chute, qui les aurait harna­­ché à une corde de sécu­­rité indé­­pen­­dante atta­­chée au bâti­­ment. Si l’un des deux gestes de sécu­­rité avait été accom­­pli correc­­te­­ment, il n’y aurait pas eu d’ac­­ci­dent, m’a assuré Richard Mendel­­son, gérant de la zone de Manhat­­tan à l’époque : « Si la plate­­forme n’avait pas été défaillante et qu’ils n’étaient pas équi­­pés de leurs harnais, ils auraient fini par les enfi­­ler et se seraient mis au travail. Si la plate­­forme avait été défaillante mais qu’ils étaient correc­­te­­ment harna­­chés, la plate­­forme serait tombée et se serait fracas­­sée au sol, mais ils auraient été suspen­­dus dans le vide par la corde de sécu­­rité, à deux mètres du para­­pet. » À la fin du mois d’août 2008, Robert Domas­­zo­­wec a été tué en tombant d’une fenêtre à cein­­ture, au 40 de la Cinquième avenue. Domas­­zo­­wec est passé par la fenêtre, s’est accro­­ché et s’est penché vers l’ar­­rière, éprou­­vant la cein­­ture. Les boulons de vingt centi­­mètres sont immé­­dia­­te­­ment sortis du mur. Il a fait une chute de vingt étages. De nouvelles fenêtres ont été posées récem­­ment et, pour une raison qu’on ignore, il s’est avéré que les boulons avaient été cisaillés par une scie à guichet. « Les gens ne réalisent pas, a déclaré plus tard la veuve de Domas­­zo­­wec, qu’être mariée à un laveur de vitres, c’est la même chose que d’être mariée à un sapeur pompier ou à un poli­­cier. »

Le toit du monde

Au-dessus du 40e étage, le monde est presque tota­­le­­ment silen­­cieux. S’y trou­­ver tota­­le­­ment seul est un senti­­ment exal­­tant. « Lorsque tu redes­­cends, tu entends les gens se dispu­­ter dans la rue, les voitures, les klaxons, les sirè­­nes… Tout là-haut, tu n’en­­tends rien du tout, soupire Andy Horton. Il n’y a que toi et ton coéqui­­pier. Tu peux parler de ce que tu veux, tu peux même parler tout seul, personne ne te dira rien. » Par le passé, les jour­­nées de travail des laveurs de vitres étaient répu­­tées pour leur briè­­veté : les employeurs payaient pour une équipe à plein temps mais posaient peu de ques­­tions quant au temps que prenait réel­­le­­ment le travail. « Il n’y avait rien de stipulé à ce sujet, et comme vous étiez pendu tout là haut, à exer­­cer un travail risqué, ils n’étaient pas regar­­dants », m’a expliqué Andy Hock. Tradi­­tion­­nel­­le­­ment, le lavage de vitres des buil­­dings commer­­ciaux commence tôt le matin, pour ne pas déran­­ger les loca­­taires, et, durant l’été, lorsque la tempé­­ra­­ture auprès du verre noir peut atteindre 38°C à 13 h, pour limi­­ter l’ex­­po­­si­­tion à la chaleur du soleil. Même ainsi, la jour­­née d’un laveur de vitres peut commen­­cer à 6 h et s’ache­­ver quatre heures plus tard ; c’était autre­­fois « le meilleur job à mi-temps du monde », dit Horton. « Je pense que la plupart des laveurs de vitres – même il y a dix ou quinze ans – encais­­saient leur paye au bar », ajoute Erik Brown.

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Empire State Buil­­ding
Vu du Rocke­­fel­­ler Center
Crédits : Daniel Schwen

Mais les usages du milieu ont progres­­si­­ve­­ment changé. La réces­­sion a conduit à des cycles moins fréquents de nettoyage des grands immeubles, au rétré­­cis­­se­­ment des équipes perma­­nentes, ainsi qu’à des licen­­cie­­ments. La plupart des anciens du métier n’es­­pèrent plus que leurs enfants pren­­dront leur suite : le fils de Bob Menzer étudie à la Fashion Insti­­tute of Tech­­no­­logy, et voudrait plus tard deve­­nir photo­­graphe. Ron Brown, pour sa part, doute du fait que son fils, récem­­ment diplômé d’éco­­no­­mie de Rutgers, le suivra dans les affaires. « Je ne le permet­­trais pas, en réalité, m’avoue-t-il. Mon fils a le vertige. » Pour le moment, la tech­­nique de lavage avec les seaux reste hermé­­tique au progrès tech­­no­­lo­­gique : bien que le fabriquant de verre Pilking­­ton a conçu des fenêtres dotées d’un revê­­te­­ment auto-nettoyant déclen­­ché par le soleil, et que des scien­­ti­­fiques en Alle­­magne et au Japon ont construit une gamme de robots laveurs-de-façades très coûteux, rien de tout cela n’a encore mis un pied à New York. À la fin de l’an­­née 2009, Trac­­tel-Swing­s­tage a décro­­ché le plus gros contrat de son histoire : il s’agis­­sait de conce­­voir et de fabriquer un écha­­fau­­dage permet­­tant aux laveurs de vitres de descendre le long des murs de verre incli­­nés des 104 étages du One World Trade Center de David Childs. Jusque là, le plus grand buil­­ding de la ville restera offi­­ciel­­le­­ment celui du 350 de la Cinquième avenue. Un matin froid et sans nuages de novembre, passant devant le portier qui annonçait : « Bien­­ve­­nue à l’Em­­pire State Buil­­ding ! 80 kilo­­mètres de visi­­bi­­lité ! », je me suis rendu avec Ron Zeibig et Joey Fitz­­ge­­rald à l’ob­­ser­­va­­toire du 102e étage, où les deux hommes sont passés à côté de visi­­teurs admi­­rant la vue, ont déver­­rouillé et ouvert une porte blanche qui n’af­­fi­­chait aucune indi­­ca­­tion, et ont grimpé une volée de marches en acier menant à une petite pièce circu­­laire. Ici, au 103e étage, l’écla­­tante lumière du soleil entrait à travers deux étroites portes de verre. Fitz­­ge­­rald est sorti sur un étroite passe­­relle d’ap­­proxi­­ma­­ti­­ve­­ment 50 cm de large, bordée par un para­­pet en béton qui lui arri­­vait à la taille. « Viens, c’est le toit du monde ici », m’a-t-il dit. Une brise légère ébran­­lait les antennes et leurs mâts dres­­sés au-dessus de nous ; la ville tout en bas m’ap­­pa­­rais­­sait avec l’ex­­tra­or­­di­­naire netteté et le four­­mil­le­­ment de détails d’une image satel­­lite. Au-delà du para­­pet, le vide s’éten­­dait, immé­­diat et sans fin. Mes paumes sont deve­­nues moites et je suis tombé à genoux malgré moi, terro­­risé. « Tu n’es pas le seul, tout le monde a peur ici. » J’ai lutté pour me redres­­ser ; Fitz­­ge­­rald a pris son seau et ses outils, marchant d’un pas léger sur la passe­­relle en direc­­tion de Central Park, où il a commencé à mouiller le verre qu’il était venu nettoyer. Le lavage des fenêtres de l’Em­­pire State Buil­­ding est programmé étage par étage et ne s’ar­­rête jamais. « Nous avons une routine : on commence par le haut et on progresse vers le bas, m’a expliqué Zeibig. En récom­­pense, on a le droit de remon­­ter au sommet et de recom­­men­­cer. »

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Le toit du monde
Au sommet de l’Em­­pire State Buil­­ding
Crédits : Yuri Viro­­vets

Traduit de l’an­­glais par Delphine Sicot et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Life at the Top », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Un laveur de vitres, par Neff Conner.
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