par Ulyces | 0 min | 31 octobre 2014

Le 3 mars 1993, tard dans l’après-midi, un jeune homme d’ori­­gine hispa­­nique entra dans les bureaux de l’agence immo­­bi­­lière Mada­­lax, une offi­­cine à la devan­­ture déla­­brée en plein quar­­tier de Little Colom­­bia dans le Queens, à New York. Il demanda à voir la proprié­­taire, Gladys Clau­­dio, et fut conduit dans l’ar­­rière-salle. Quelques secondes plus tard, des coups de feu reten­­tirent : Guillermo Beni­­tez-Zapata, jeune Colom­­bien de 21 ans, avait tiré quatre coups de feu sur Clau­­dio, en plein visage. Il revint calme­­ment vers l’en­­trée de l’agence et, tandis qu’il passait devant le bureau du collègue terri­­fié de Clau­­dio, se tourna vers lui et pressa son index contre ses lèvres. Il n’avait pas tenté de dissi­­mu­­ler son visage.

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Le commis­­sa­­riat de la 110e rue
Dans le Queens, à New York
Crédits : Dan Russo Jr.

Fraî­­che­­ment débarqué à la crimi­­nelle du commis­­sa­­riat new-yorkais de la 110e rue, Billy Ahern ne s’était encore jamais vu confier une affaire d’ho­­mi­­cide. S’il était  surpre­­nant qu’un agent immo­­bi­­lier du Queens puisse être victime d’une exécu­­tion, Ahern était déter­­miné à en retrou­­ver le coupable. Des années durant, il allait travailler à la brigade des affaires non-éluci­­dées du Queens conjoin­­te­­ment avec l’unité « Redrum » (« murder » à l’en­­vers) de la brigade des stupé­­fiants, spécia­­li­­sée dans les homi­­cides liés au trafic de drogue. Au fil de l’enquête, il parti­­ci­­pe­­rait à plus de quarante arres­­ta­­tions sur le sol améri­­cain, et retrou­­ve­­rait la trace de Beni­­tez-Zapata. Mais le tueur ne savait pas qui avait comman­­dité l’exé­­cu­­tion du Queens. Cette énigme allait s’étendre sur quatorze années et trois conti­­nents, et trou­­ve­­rait sa conclu­­sion sur une piste d’at­­ter­­ris­­sage dans la jungle amazo­­nienne en août 2008. D’ici là, l’enquête serpen­­te­­rait pour atteindre le cœur d’une des plus impor­­tantes orga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles au monde, et faire tomber un des plus riches et fanto­­ma­­tiques barons de la drogue que l’Amé­­rique du Sud ait porté : Juan Carlos Ramí­­rez-Abadía, connu de l’homme qui l’a fina­­le­­ment appré­­hendé comme « le Colom­­bien aux mille visages », mais plus commu­­né­­ment comme Chupeta – ou « sucette ».

Chupeta

Pablo Esco­­bar, le crimi­­nel le plus célèbre de l’his­­toire de la Colom­­bie, tomba fina­­le­­ment sous les balles de la police sur un toit de Medellín, il y a plus de quinze ans. Durant les périodes de violence qui s’en­­sui­­virent, des dizaines de barons de la drogue connurent gran­­deur et déca­­dence, et le pays était au bord de l’anar­­chie. Mais personne ne connut la même renom­­mée tein­­tée d’im­­pru­­dence qu’Es­­co­­bar. Son gang de brutes fut supplanté par les hommes du cartel de Cali, qui préfé­­raient être vus comme de respec­­tables hommes d’af­­faires. Ils compar­­ti­­men­­taient leur entre­­prise en cellules pour compliquer la tâche des agences gouver­­ne­­men­­tales, sépa­­rant bien les centres de distri­­bu­­tion des « bureaux » d’exé­­cu­­tion, des plate­­formes de trans­­port, de blan­­chi­­ment d’argent ou de corrup­­tion. Mais malgré toute sa sophis­­ti­­ca­­tion, le cartel avait conservé l’em­­ploi de méthodes horri­­ble­­ment brutales ; après une descente de la DEA, les personnes suspec­­tées d’être des infor­­ma­­teurs ont été plon­­gées dans des barils d’acide. C’est dans ce contexte que Chupeta a fait son entrée.

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Juan Carlos Ramí­­rez-Abadía était né en 1963 à Palmira, en Colom­­bie. Il avait grandi dans un quar­­tier de classe moyenne, près de Cali. Il décla­­rera plus tard à la police déte­­nir un MBA de l’uni­­ver­­sité de Miami. Peu après ses 20 ans, il a commencé à travailler dans le sud de la Floride, dans ce qu’une source gouver­­ne­­men­­tale proche de l’enquête décrit comme « la distri­­bu­­tion » : vendre de la cocaïne prove­­nant des labo­­ra­­toires locaux, un kilo à la fois. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à le surnom­­mer Chupeta.

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Le jeune Juan Carlos Ramí­­rez-Abadía

En 1990, Chupeta était de retour en Colom­­bie, super­­­vi­­sant sa propre opéra­­tion, sous la protec­­tion du cartel de Cali. Selon la police, il s’ap­­puyait sur un réseau de vente en gros parti­­cu­­liè­­re­­ment étendu aux États-Unis. Chaque succur­­sale était contrô­­lée person­­nel­­le­­ment par Chupeta, lais­­sée à la gestion de bras droits qui n’avaient aucun contact les uns avec les autres. Une de ces personnes, employée au blan­­chi­­ment d’argent à la succur­­sale de New York – procu­­rant des appar­­te­­ments utili­­sés comme planques, ou cale­­tas – était un agent immo­­bi­­lier née en Colom­­bie : Gladys Clau­­dio. Faisant preuve d’un sens du détail remarquable, Chupeta a rapi­­de­­ment acquis une répu­­ta­­tion de diri­­geant obses­­sion­­nel, mais aussi d’in­­no­­va­­teur talen­­tueux, établis­­sant un accord de partage des gains avec les cartels mexi­­cains, ce qui faisait de lui un des cinq plus gros trafiquants de cocaïne au monde – et ce que Michael Braun, ancien chef des opéra­­tions de la DEA, décrit comme « un crime trans­­na­­tio­­nal, au sein d’une orga­­ni­­sa­­tion gérée comme une entre­­prise du Fortune 500 ». Chupeta ache­­tait voitures, motos et maisons tout en conser­­vant des millions de dollars en liquide dans des cale­­tas près de Cali. Jeune et beau, il était obsédé par son appa­­rence. Andrés López-López – qui avait commencé à travailler dans les labos de drogue de Cali en 1986, et a écrit un livre sur son expé­­rience – affirme que Chupeta a commencé à rece­­voir des injec­­tions de Botox dans le visage alors qu’il avait la tren­­taine. Il était réputé pour orga­­ni­­ser des soirées et courir les femmes. Il est le père d’au moins cinq enfants issus de quatre mères diffé­­rentes. Avec la mort d’Es­­co­­bar, les forces de l’ordre ont porté leur atten­­tion sur ses anciens rivaux de Cali. Afin de mettre un terme à la guerre liée au narco-trafic, le gouver­­ne­­ment colom­­bien a offert des peines de prison réduites de façon dras­­tique pour tout trafiquant se rendant de son plein gré, ainsi que l’as­­su­­rance qu’ils ne seraient pas extra­­­dés vers les États-Unis. Durant l’été 1995, six des sept chefs du cartel de Cali se sont rendus de cette manière, ou ont été appré­­hen­­dés, permet­­tant à Chupeta, alors âgé de 32 ans, de s’en­­gouf­­frer dans la brèche.

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Cocaïne en poudre
Alca­­loïde tropa­­nique extrait de la feuille de coca
Crédits : DEA

Inar­­rê­­table

Mais au début de l’an­­née 1996, le gouver­­ne­­ment inten­­si­­fiait ses efforts contre le narco-trafic, et Chupeta s’est décidé à se rendre. Jugé pour trafic de stupé­­fiants, il a été condamné à la peine maxi­­male de vingt-quatre ans – qui a été réduite à treize ans et quatre mois, et il était entendu qu’il ne ferait pas plus de huit ans. En juin, les États-Unis ont fait une demande pour son extra­­­di­­tion en lien avec une accu­­sa­­tion datant de 1994 pour trafic de stupé­­fiants, mais cette demande a été reje­­tée.

Depuis sa cellule, Chupeta conti­­nuait à diri­­ger son opéra­­tion de narco-trafic, tout en passant un diplôme en écono­­mie.

Plus d’un an avant la demande d’ex­­tra­­di­­tion, Billy Ahern avait ouvert le dossier d’un certain Vladi­­mir Biegel­­man, retrouvé mort derrière une supé­­rette du Queens en décembre 1993. L’enquête qui a suivi l’a mené à un adoles­cent métis colom­­bien surnommé « Baby­­face », qui avait exécuté le contrat aux côtés d’un assas­­sin du nom de « Memo ». Memo était détenu en Floride sous son vrai patro­­nyme : Guillermo Beni­­tez-Zapata. Ce dernier a avoué sans bron­­cher les assas­­si­­nats de Biegel­­man et Clau­­dio, contrats qui lui avaient été confiés par son beau-frère. Il ne savait pas qui avait comman­­dité les assas­­si­­nats. Analy­­sant les infor­­ma­­tions de Memo ainsi que celles d’une enquête de la DEA à Hous­­ton, les agents de l’unité Redrum ont commencé à mettre à jour des liens entre elles. Petit à petit, ils ont remonté le fil jusqu’en Colom­­bie. Depuis sa cellule, Chupeta conti­­nuait à diri­­ger son opéra­­tion de narco-trafic, tout en passant un diplôme en écono­­mie, sous la houlette d’un co-détenu qui serait plus tard connu de la DEA comme Coper­­nico. En 2002, la peine de prison de Chupeta a pris fin, et avec Coper­­nico comme comp­­table, il a entre­­pris de rendre son orga­­ni­­sa­­tion plus puis­­sante encore que par le passé. Il s’est asso­­cié au cartel Norte del Valle, une asso­­cia­­tion libre de trafiquants prove­­nant de la région de la vallée du Cauca. Chupeta a étendu son opéra­­tion de blan­­chi­­ment d’argent, employant un groupe de profes­­sion­­nels des milieux juri­­diques et finan­­ciers. Ses comp­­tables lui envoyaient des rapports jour­­na­­liers sur tableurs Excel, et les acti­­vi­­tés de ses assas­­sins étaient méti­­cu­­leu­­se­­ment consi­­gnées. « Ils devaient répondre de chaque centime », m’a confié un agent des forces de l’ordre. Les béné­­fices de Chupeta ont vite avoi­­siné les 70 millions de dollars mensuels, et il a investi dans des dizaines de proprié­­tés et de fonds de commerce en Colom­­bie. Le minis­­tère améri­­cain de la Justice esti­­mera plus tard ses posses­­sions à 2,1 milliards de dollars.

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Laureano Rente­­ria
Arrêté par la police avant sa mort mysté­­rieuse

Le 6 mai 2004, le procu­­reur géné­­ral John Ashcroft a annoncé la mise en accu­­sa­­tion de neuf des prin­­ci­­paux hommes du cartel Norte del Valle. Le cartel était accusé d’avoir aidé à intro­­duire clan­­des­­ti­­ne­­ment pour plus de 10 milliards de dollars de cocaïne aux États-Unis, entre 1990 et 2004. Le minis­­tère des Affaires étran­­gères offri­­rait une récom­­pense de 5 millions de dollars à quiconque permet­­trait l’ar­­res­­ta­­tion d’un des hommes nommés dans la mise en accu­­sa­­tion. Un mandat d’ar­­rêt provi­­soire a été envoyé à l’Am­­bas­­sade améri­­caine de Bogotá. Quelques semaines seule­­ment après la confé­­rence de presse d’Ash­­croft, on a perdu toute trace de Chupeta. Il ne serait plus iden­­ti­­fié de manière certaine pendant plus de trois ans. Il avait pris ses dispo­­si­­tions pour quit­­ter le pays grâce à un inter­­­mé­­diaire, assas­­siné depuis. Il a fourré autant de billets qu’il pouvait en porter dans ses sacs, et n’a appa­­rem­­ment donné les détails de sa desti­­na­­tion qu’à son fidèle bras droit, Laureano Rente­­ria. Rente­­ria serait dès lors en charge des opéra­­tions, et l’unique contact avec le grand mani­­tou. Les sources d’in­­for­­ma­­tions de la DEA sur Chupeta se sont tues.

Hello Kitty

Un dimanche après-midi de mai ou juin 2004, un groupe d’étran­­gers voya­­geant sur un bateau de 12 mètres a accosté à Camo­­cim, une petite ville située dans le nord du Brésil. Des agents de la Police d’État brési­­lienne (PE) obser­­vaient le groupe, accueilli par des narco-trafiquants colom­­biens notoires. Un des étran­­gers, un homme trapu, portait deux sacs. À la tête de l’opé­­ra­­tion, Fernando Fran­­ci­­schini ne savait pas qui était cette personne, mais il se doutait bien, à en juger par le comité d’ac­­cueil, qu’il devait s’agir d’une figure impor­­tante du monde du crime. Chupeta a déclaré plus tard aux enquê­­teurs que les sacs avec lesquels il avait accosté conte­­naient 4 millions de dollars. « On pense que c’était bien plus, remarque Fran­­ci­­schini, peut-être bien 16 millions. »

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Fernando Fran­­ci­­schini
Député fédé­­ral et Délé­­gué de la police fédé­­rale colom­­bienne
Crédits : Renato Araújo

Chupeta a commencé à bâtir un nouveau réseau crimi­­nel à São Paulo. Tout comme pour son opéra­­tion colom­­bienne, il repo­­sait sur une struc­­ture cellu­­laire. Chaque cellule était gérée d’un ranch ou d’une grande bâtisse située dans un quar­­tier sécu­­risé, dans un des trois États de l’ex­­tré­­mité sud du Brésil – chaque bâti­­ment ayant été acheté par un des membres de sa nouvelle équipe. Chaque employé rece­­vait un salaire mensuel pour gérer toute une variété d’opé­­ra­­tions, incluant les imports-exports, une ferme pisci­­cole, ainsi qu’un atelier de blin­­dage de véhi­­cules. Ces inves­­tis­­se­­ments arri­­vaient en queue de comète d’un dispo­­si­­tif complexe de blan­­chi­­ment d’argent, relié entre cinq pays. Par le biais de Rente­­ria, Chupeta conti­­nuait à contrô­­ler les livrai­­sons de drogue partant de Colom­­bie pour l’Es­­pagne et le Mexique, desti­­nées à être distri­­buées en Europe et aux États-Unis. Chupeta et sa dernière « femme », Jessica, ont posé leurs valises dans une maison de Morado dos Lagos, un quar­­tier sécu­­risé situé en dehors de São Paulo. Leurs voisins étaient prin­­ci­­pa­­le­­ment de riches hommes d’af­­faires. La vigie du complexe repé­­rait parfois Chupeta, à vélo la nuit, faisant le tour du lac arti­­fi­­ciel situé devant le portail d’en­­trée, son visage partiel­­le­­ment caché sous un bonnet en laine. Il a égale­­ment passé plusieurs mois d’af­­fi­­lée dans d’autres rési­­dences du gang, construites comme des planques sécu­­ri­­sées, pour­­vues d’argent liquide et de faux passe­­ports. Il utili­­se­­rait au total des docu­­ments liés à cinq iden­­ti­­tés diffé­­rentes. Durant la première année d’exil de Chupeta, la Police d’État a gardé le mysté­­rieux Colom­­bien sous surveillance partielle. « Nous ne le surveil­­lions pas tout le temps de près, explique Fran­­ci­­schini. On le perdait parfois, à cause du cryp­­tage télé­­pho­­nique. » Chupeta a apporté un soin extra­­or­­di­­naire à ce que personne ne puisse espion­­ner ses conver­­sa­­tions ou celles de ses employés. Les rares fois où il parlait au télé­­phone, ce n’était jamais pour affaires. Les membres de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion n’uti­­li­­saient leur télé­­phone portable que pour appe­­ler d’autres membres de leur propre cellule. Pour commu­­niquer avec la Colom­­bie, voire plus loin, Chupeta utili­­sait des logi­­ciels de codage pour dissi­­mu­­ler des infor­­ma­­tions dans des images pouvant être envoyés par mail sans risque d’être décou­­vertes – sa femme aimant beau­­coup Hello Kitty, il privi­­lé­­giait les images du chat animé. Les messages desti­­nés et venant de Renta­­ria à Cali étaient envoyés par des cour­­siers portant des enve­­loppes conte­­nant des DVD ou des cartes flash.

Atter­­ris­­sage forcé

Le 21 décembre 2004, après plus d’une décen­­nie, le travail de Billy Ahern et de la brigade Redrum a porté ses fruits dans un tribu­­nal de Brook­­lyn. Une nouvelle incul­­pa­­tion a été enre­­gis­­trée contre Juan Carlos Ramí­­rez-Abadía, l’ac­­cu­­sant notam­­ment d’avoir comman­­dité les meurtres de Vladi­­mir Biegel­­man et de Gladys Clau­­dio.

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Vue du 31e étage de l’Edifí­­cio Copan
Crédits : Andre Deak

À Morada dos Lagos, rester inco­­gnito était devenu un job à plein temps pour Chupeta. Sa femme pouvait sans souci se diver­­tir en allant faire du shop­­ping, mais le narco-trafiquant en exil ne montrait quasi­­ment jamais son visage en plein jour. Comme les déte­­nus, il passait le temps en faisant de l’exer­­cice. « Il était fou de muscu », dit Fran­­ci­­schini. Depuis son arri­­vée au Brésil, Chupeta s’était égale­­ment lancé dans un ambi­­tieux programme de chirur­­gie esthé­­tique, qui le rendrait mécon­­nais­­sable aux yeux de quiconque l’avait connu comme le frin­­gant jeune homme de Palmira. Tôt dans la mati­­née du 5 mars 2005, un aéro­­nef mono­­mo­­teur Beech­­craft Bonanza piloté par André Barcel­­los, un asso­­cié de Chupeta âgé de 52 ans, s’est écrasé au décol­­lage sur le petit aéro­­drome de Curi­­tiba, la plus grande ville du sud du Brésil. L’ac­­ci­dent n’a pas fait de gros dégâts, mais il allait jouer un rôle crucial dans la chute de Chupeta : le fait que l’avion compte à son bord deux passa­­gers colom­­biens était suffi­­sant pour aler­­ter la PE. Fran­­ci­­schini a alors envoyé deux équipes d’agents sur les traces des Colom­­biens, qui s’étaient enre­­gis­­trés à l’hô­­tel sous leurs véri­­tables noms, avec leurs vrais numé­­ros de télé­­pho­­ne… « Cela a été leur première erreur », déclare Fran­­ci­­schini. À la fin de l’an­­née 2005, Chupeta était constam­­ment sous surveillance. « Chaque jour, dit Fran­­ci­­schini, et à chacun de ses dépla­­ce­­ments. » En mai 2005, Chupeta s’est rendu pour la première fois à la clinique diri­­gée par Loriti Bruel, un chirur­­gien esthé­­tique des quar­­tiers chics de Jardins, à São Paulo. Bruel a effec­­tué sur son client quatre peelings, des liftings du nez et des paupières, une rhino­­plas­­tie pour rétré­­cir le nez, ainsi qu’une une lipo-sculp­­ture – une forme avan­­cée de lipo­­suc­­cion géné­­ra­­le­­ment réser­­vée au cou et au visage. Chupeta a payé en liquide. En octobre 2006, les hommes de Fran­­ci­­schini ont traqué les Colom­­biens jusqu’à un rendez-vous à Curi­­tiba. Des camé­­ras en circuit fermé dissi­­mu­­lées dans un centre commer­­cial ont conservé des images de la silhouette élusive venue de São Paulo. La police est parve­­nue à prendre une deuxième photo­­gra­­phie de lui au comp­­toir d’en­­re­­gis­­tre­­ment d’un aéro­­port, quand il a présenté une pièce d’iden­­tité argen­­tine et qu’un employé en a profité pour photo­­co­­pier le docu­­ment. Jusque-là, la PE gardait les images pour elle. Connais­­sant les volumes d’argent liquide employés, Fran­­ci­­schini et ses hommes étaient passa­­ble­­ment soucieux de voir un autre service des forces de l’ordre brési­­liennes aler­­ter les crimi­­nels.

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Un poli­­cier brési­­lien ayant parti­­cipé à l’ar­­res­­ta­­tion
Crédits : Austral Foto

En décembre 2006, la récom­­pense de 5 millions de dollars pour les infor­­ma­­tions condui­­sant à l’ar­­res­­ta­­tion de Chupeta a trouvé preneur en la personne de Coper­­nico, le comp­­table de Chupeta, qu’il avait rencon­­tré en prison. L’or­­di­­na­­teur portable de Coper­­nico conte­­nait des docu­­ments qui mettaient à nu l’opé­­ra­­tion colom­­bienne de Chupeta : les enve­­loppes mensuelles à des membres du gouver­­ne­­ment et des forces de l’ordre, la chaine de commande qui partait de Rente­­ria, ainsi que l’em­­pla­­ce­­ment précis d’un grand nombre de cale­­tas du baron de la drogue… Moins de trois semaines plus tard, en janvier 2007, la police colom­­bienne a lancé une série de raids abou­­tis­­sant à la saisie de plus de 80 millions de dollars en lingots d’or et en billets, pour la plupart embal­­lés sous vide, en liasses de coupures de 100 dollars, et enter­­rés sous un sol en béton. Rente­­ria a eu le malheur d’ar­­ri­­ver à une des planques durant un raid. La DEA a alors accé­­léré les démarches de son extra­­­di­­tion. Alors qu’il atten­­dait en prison que la pape­­rasse arrive de New York, Rente­­ria a laissé échap­­per que Chupeta se trou­­vait au Brésil, « avec la fille de la côte » – Jessica. C’est là le seul secret que Rente­­ria révé­­lera : avant qu’il ne puisse quit­­ter Bogotá, il s’est effon­­dré et est mort dans sa cellule, empoi­­sonné au cyanure.

Les crétins

En juin 2007, la PE a enfin trans­­mis les images collec­­tées aux agences de par le monde. Le bureau de la DEA à São Paulo les a faites parve­­nir aux agents de Bogotá et New York. Elles ont alors circulé, d’in­­for­­ma­­teurs en témoins coopé­­rant à l’af­­faire aux États-Unis, mais nul ne parve­­nait recon­­naître Chupeta : « Elles datent d’après la chirur­­gie esthé­­tique », explique un agent du gouver­­ne­­ment. « Même les gens qui le connais­­saient ne pour­­raient pas le recon­­naître. »

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Les nombreux visages de Chupeta

La DEA a lancé le mot que l’homme surveillé par la PE à Curi­­tiba était proba­­ble­­ment Juan Carlos Ramí­­rez-Abadía, un des trafiquants de drogue les plus recher­­chés au monde. Mais son iden­­ti­­fi­­ca­­tion n’était pas certi­­fiée, et les agents s’inquié­­taient du fait que si l’homme qu’ils croyaient être Chupeta était arrêté, il pour­­rait se sous­­traire à la justice en niant simple­­ment être l’homme qu’ils affir­­maient qu’il était. De New York, la DEA a demandé un échan­­tillon vocal. Dans le courant du mois de juin 2007, Chupeta a eu une conver­­sa­­tion télé­­pho­­nique qui n’a pas duré plus d’une minute. Que le logi­­ciel de codage ait été défaillant, ou qu’il n’ait pas été utilisé, Fran­­ci­­schini n’en sait rien. Mais la conver­­sa­­tion n’a pas été brouillée et la PE est parve­­nue à l’en­­re­­gis­­trer et à l’en­­voyer à New York. En juillet, Fran­­ci­­schini a présenté son dossier devant la cour fédé­­rale de São Paulo et a requis un mandat d’ar­­rêt contre Juan Carlos Ramí­­rez-Abadía. Le mois précé­dent, Chupeta était repassé par la clinique de Loriti Bruel pour une autre opéra­­tion cosmé­­tique. Avec cette dernière, son ancien visage avait complè­­te­­ment disparu, remplacé par des formes grotesques et exagé­­rées, rémi­­nis­­cences d’un miroir défor­­mant de carna­­val. Chupeta a commencé à plani­­fier son départ du Brésil. Début août, la PE a appris que son mobi­­lier avait été empaqueté dans des camions et qu’il avait payé les droits de péage pour utili­­ser l’au­­to­­route en Uruguay. Fran­­ci­­schini a alors décidé d’avan­­cer son opéra­­tion d’une semaine.

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L’ar­­res­­ta­­tion de Chupeta fait la une du jour­­nal à São Paulo

À 4 h du matin, le 7 août, il a rassem­­blé un groupe de 400 hommes dans l’au­­di­­to­­rium du quar­­tier géné­­ral de la PE à São Paulo. Deux heures plus tard, alors que le jour se levait, il passait les portes de la Morada dos Lagos avec vingt agents armés et grim­­pait la colline jusqu’au 71, Alameda Dourada. Fran­­ci­­schini a été le premier à gravir quatre à quatre les marches de la maison et à forcer la plus grande des cinq portes. Avec son parte­­naire, il est entré bruta­­le­­ment. Dans la pénombre, il a trouvé un inter­­­rup­­teur, puis a tiré la couette du lit. Malgré les années de surveillance, les photos, les écoutes, et les infor­­ma­­tions prove­­nant d’un infor­­ma­­teur de la DEA, Fran­­ci­­schini n’était pas certain qu’il s’agis­­sait de la bonne personne. « Quel est votre nom ? » a-t-il demandé. Après un silence tendu, le Colom­­bien a lâché à contrecœur les mots que Fran­­ci­­schini espé­­rait entendre : « Juan Carlos Ramí­­rez-Abadía. » Il a déclaré avoir 44 ans et vivre au Brésil depuis trois ans, avant de pous­­ser un long soupir. Plus tard, après l’avoir déclaré coupable d’as­­so­­cia­­tion de malfai­­teurs, de blan­­chi­­ment d’argent et de falsi­­fi­­ca­­tion de docu­­ments offi­­ciels, un tribu­­nal brési­­lien a condamné le baron de la drogue à une peine de trente ans et cinq mois de prison.

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Le 22 août 2008, Chupeta a été conduit hors de la prison de Campo Grande située dans le centre du Brésil vers la ville de Manaus, au cœur de la jungle. Là, il a été accueilli par des agents du bureau de São Paulo de la DEA, pour être extradé vers New York. Il est actuel­­le­­ment détenu à Brook­­lyn, où il sera jugé pour trafic de stupé­­fiants, conspi­­ra­­tion, et pour avoir comman­­dité les meurtres de Vladi­­mir Biegel­­man et Gladys Clau­­dio. Billy Ahern a pris sa retraite du Dépar­­te­­ment de la police de New York en 2002. Durant un déjeu­­ner fin 2008, il m’a expliqué pourquoi un narco-trafiquant milliar­­daire s’était risqué sur le sol étasu­­nien afin d’or­­don­­ner l’exé­­cu­­tion d’un agent immo­­bi­­lier.

Il était menotté dans un jet du gouver­­ne­­ment améri­­cain à desti­­na­­tion de New York car son orga­­ni­­sa­­tion ne valait pas mieux que celui qui la diri­­geait.

Une nuit, quelques mois avant sa mort, Clau­­dio et le chef d’une des cellules de blan­­chi­­ment d’argent de Chupeta à New York ont été arrê­­tés. Le blan­­chis­­seur a été inculpé, mais on a libéré Clau­­dio. Selon Ahern, quand l’info stipu­­lant que la DEA avait fait une descente dans une des cale­­tas louées par Clau­­dio – des appar­­te­­ments dans lesquels des millions de dollars étaient stockés – est parve­­nue à Cali, les preneurs de déci­­sion, instal­­lés au pays, l’ont suspec­­tée d’avoir parlé. En réalité, elle n’avait rien à voir avec la descente : la DEA surveillait les blan­­chis­­seurs depuis huit mois. « Elle n’a jamais balancé. Elle n’a jamais rien dit à personne. » D’après cette hypo­­thèse, son meurtre est le fait d’une singu­­lière erreur para­­noïaque. En fin de compte, s’est dit Ahern, malgré l’ex­­trême plani­­fi­­ca­­tion mise en œuvre par Chupeta, la tech­­no­­lo­­gie utili­­sée, les comp­­tables et leurs tableurs… il était menotté dans un jet du gouver­­ne­­ment améri­­cain à desti­­na­­tion de New York, car son orga­­ni­­sa­­tion ne valait pas mieux que celui qui la diri­­geait. « Ce n’était pas une entre­­prise du Fortune 500, soupire Ahern. C’était une bande de crétins. »


Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « The CEO of Cocaine, Inc. », paru dans Details. Couver­­ture : Chupeta escorté par deux agents de la DEA lors de son extra­­­di­­tion du Brésil. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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