Malgré la richesse de son sol, l'immense République démocratique du Congo figure parmi les pays les plus pauvres du monde.

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 19 décembre 2018

Le pays le plus riche du monde

La sueur et la pluie tombent en grosses gouttes en ce mois de décembre 2018, sur la terre argi­­leuse de Bisié, dans les envi­­rons de Wali­­kale. Au milieu d’une forêt du Nord-Kivu, en Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo (RDC), un homme plonge ses bottes jaunes dans une eau saumâtre avant d’y enfon­­cer sa pelle. Comme les bâches suspen­­dues ici et là en guise d’abris de fortune, le t-shirt du jeune mineur est troué. À l’ave­­nant, le sol en pente a été étagé sommai­­re­­ment par des sacs de gravier. Plusieurs milliers de forçats le retournent depuis la décou­­verte de gise­­ments de cassi­­té­­rite, une roche conte­­nant de l’étain, en 2002.

Marche pour la paix à Wali­­kale
Crédits : MONUSCO

Ailleurs en RDC, on trouve des diamants, du cuivre, du cobalt, de l’or, du manga­­nèse, du zinc ou du coltan. Cette profu­­sion de mine­­rais est telle qu’au moment de rece­­voir le prix Nobel de la Paix, le 10 décembre 2018, le méde­­cin Denis Mukwege a affirmé venir « du pays le plus riche de la planète ». Pour­­tant, funeste para­­doxe, « le peuple de mon pays est parmi les plus pauvres du monde », a-t-il ajouté. « La réalité trou­­blante est que l’abon­­dance de nos ressources natu­­relles – or, coltan, cobalt et autres mine­­rais stra­­té­­giques – alimentent la guerre, source de la violence extrême, source de la pauvreté abjecte en RDC. »

Le Kivu, où se situe Wali­­kale, est ainsi empê­­tré dans une guerre inter­­­mi­­nable depuis 2004. C’est selon le géographe français Roland Pour­­tier, co-auteur de l’at­­las Afriques noires, « l’illus­­tra­­tion exem­­plaire de la “malé­­dic­­tion des matières premières” dénon­­cée par maintes ONG. La guerre, l’ex­­ploi­­ta­­tion des ressources natu­­relles et la corrup­­tion s’auto-entre­­tiennent. » Jusqu’en 2006, les habi­­tants de la région ont extrait de manière arti­­sa­­nale la cassi­­té­­rite de Bisié. Six permis de recherche ont ensuite été attri­­bués à la Mining Proces­­sing of Congo, dont l’ar­­ri­­vée en a exas­­péré certains. La lutte pour les gise­­ments s’est alors faite plus féroce, mettant aux prises une constel­­la­­tion de milices, issues pour certaines du Rwanda ou de l’Ou­­ganda voisins. Même les soldats au maigre solde de l’ar­­mée régu­­lière s’y sont mêlés.

Dans un rapport sur les atteintes aux droits de l’homme en terri­­toire de Wali­­kale, les Nations Unies consta­­taient, en 2010, que « la mine de Bisié est censée repré­­sen­­ter de 50 à 80 % des expor­­ta­­tions d’étain du Nord-Kivu. Le contrôle de cette mine est la prin­­ci­­pale source de conten­­tieux au sein de l’ar­­mée congo­­laise car elle rapporte jusqu’à 100 000 dollars (73 250 euros) par mois sous forme de taxes aux soldats locaux, sans comp­­ter les exca­­va­­tions indi­­vi­­duelles contrô­­lées par certains comman­­dants et les commis­­sions versées par les socié­­tés de négoce. » L’or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale enquê­­tait sur le viol collec­­tif de plus de 300 femmes et de bébés dans la région.

Une partie du site de Bisié exploité par Alpha­­min
Crédits : Alpha­­min

Ce n’est malheu­­reu­­se­­ment pas un cas isolé en RDC. Ce 10 décembre 2018, à Oslo, Denis Mukwege tient à montrer combien les plaies congo­­laises sont à vif. Il se souvient avoir reçu « une petite fille de juste 18 mois » à l’hô­­pi­­tal de Panzi de Bukavu, au Sud-Kivu. « Quand je suis arrivé, les infir­­mières [étaient] toutes en larmes. La vessie du nour­­ris­­son, son appa­­reil géni­­tal, son rectum étaient grave­­ment endom­­ma­­gés par la péné­­tra­­tion d’un adulte. Nous priions en silence. Mon Dieu, dites-nous que ce que nous voyons n’est pas vrai, dites-nous qu’au réveil, tout ira bien. Mais ce n’était pas un rêve, c’était la réalité. C’est devenu notre nouvelle réalité en RDC. »

Le 23 décembre 2018, les 40 millions de Congo­­lais inscrits sur les listes éliront un nouveau président, ainsi que les dépu­­tés natio­­naux et provin­­ciaux. Joseph Kabila se retire enfin. En 17 ans au pouvoir, il a eu le temps de distri­­buer les prébendes à ses proches. D’après une enquête de Bloom­­berg publiée en décembre 2016, 15 membres de sa famille possèdent plus de 70 entre­­prises agis­­sant dans les mines, les banques, la logis­­tique, l’agri­­cul­­ture, l’hô­­tel­­le­­rie, les agences de voyages et la distri­­bu­­tion d’es­­sence. Et les diri­­geants avant lui ont aussi fait preuve d’une grande géné­­ro­­sité à l’égard de leurs proches.

La Géca­­mines

À 63 ans, Denis Mukwege a vu passer les gouver­­ne­­ments par dizaines. Il connaît la propen­­sion des respon­­sables poli­­tiques congo­­lais à se servir sur la bête. « Mon pays est systé­­ma­­tique­­ment pillé avec la compli­­cité des gens qui prétendent être nos diri­­geants », déplore-t-il à Oslo le 10 décembre 2018. « Pillé pour leur pouvoir, pillé pour leurs richesses et leur gloire aux dépens de milliers d’hommes, de femmes et d’en­­fants inno­­cents aban­­don­­nés dans une misère extrême tandis que les béné­­fices de nos mine­­rais finissent sur les comptes opaques d’une oligar­­chie préda­­trice. » Tous compte fait, « le peuple congo­­lais est humi­­lié, maltraité, massa­­cré depuis plus de deux décen­­nies au vu et au su de la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale ».

Denis Mukwege
Crédits : Claude Truong-Ngoc

Ces deux dernières décen­­nies, juste­­ment « l’in­­dus­­trie congo­­laise du cuivre et du cobalt est passée d’un modèle entiè­­re­­ment étatisé à une mosaïque d’opé­­ra­­tions privées impliquant des Chinois, des Suisses, des Améri­­cains, des Kaza­­khs et d’autres inves­­tis­­seurs », note un rapport de l’ONG Centre Carter paru en 2017. Cette tran­­si­­tion s’est dérou­­lée sur une période très ramas­­sée. « Jusqu’à la moitié des années 1990, presque toutes les conces­­sions appar­­te­­naient à une compa­­gnie publique : la Géné­­rale des carrières et des mines (Géca­­mines). » Avant de repré­­sen­­ter un masto­­donte congo­­lais à déman­­te­­ler, la Géca­­mines a été un projet belge. Ou plutôt un projet du roi de Belgique qui, à la fin du XIXe siècle, possé­­dait le Congo en nom propre.

Inspiré par ses voisins hollan­­dais, français et britan­­niques, Leopold II est parvenu, grâce à l’ex­­trême violence que décrit l’his­­to­­rien David Van Reybrouck dans son livre Congo, une histoire, à s’ar­­ro­­ger un terri­­toire grand comme un conti­nent au cœur de l’Afrique. En 1888, il envoie des expé­­di­­tions dans le sud de l’ac­­tuelle RDC. Le géologue Jules Cornet ayant décou­­vert là-bas d’im­­menses gise­­ments de cuivre, le souve­­rain décide en 1906 de fonder une société pour les extraire, l’Union minière du Haut Katanga (UMHK). Deux ans plus tard, il fait don à la Belgique de « l’État indé­­pen­­dant du Congo » et donc de son sol.

En désen­­cla­­vant peu à peu les hauts four­­neaux du Katanga, Bruxelles fait de l’UMHK l’un des prin­­ci­­paux produc­­teurs mondiaux de cuivre et de cobalt dans les années 1920. Pour les Congo­­lais qui se battent en faveur de l’in­­dé­­pen­­dance, c’est l’es­­poir d’un hori­­zon pros­­père. À peine le colon belge est-il chassé, en 1960, que les diri­­geants de l’UMHK soutiennent la décla­­ra­­tion de séces­­sion du Katanga procla­­mée par le fils d’un homme d’af­­faires, Moïse Tshombe. Dans une tenta­­tive déses­­pé­­rée de garder la main sur ses richesses, la Belgique envoie des troupes pour soute­­nir les rebelles. Mais elles sont fina­­le­­ment écra­­sées en 1961 par les forces des Nations Unies, venues « réta­­blir l’ordre au Congo ».

Sitôt arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1965, Mobutu Sese Seko procède à la natio­­na­­li­­sa­­tion d’une compa­­gnie dont les actifs sont évalués à 430 millions de dollars. Chaque année, près de 20 000 personnes produisent 300 000 tonnes de cuivre. Comme l’État, rebap­­tisé Zaïre, elle change alors de nom, deve­­nant Géné­­rale des carrières et des mines (Géca­­mines) en 1972. La Société géné­­rale de Belgique obtient une commis­­sion de 6,5 % sur la vente des mine­­rais en compen­­sa­­tion de la partie de l’Union Minière du Haut-Katanga. Bien avant Joseph Kabila, le Léopard Mobutu détourne à son profit person­­nel les richesses du sol congo­­lais. Cela dit, note Gabi Hessel­­bein, cher­­cheur au Crisis States Research Centre, « après l’ef­­fon­­dre­­ment du cours du cuivre en 1974 et le choc pétro­­lier du début des années 1970, les reve­­nus de l’État n’ont fait que bais­­ser. Ce sont ces chocs écono­­miques, plus que l’en­­ri­­chis­­se­­ment de Mobutu, qui expliquent la déchéance du Congo. »

Le Léopard

D’un empe­­reur l’autre : débar­­rassé des descen­­dants du roi Léopold, le Congo se trouve un nouveau souve­­rain en la personne de Mobutu. Pour expier les démons du colo­­nia­­lisme, le nouveau chef d’État rebap­­tise son pays Zaïre, et adopte une toque jaune aux taches noires. Il asso­­cie à cet imagi­­naire qui se veut plus authen­­tique un train de vie faste, et remplace beau­­coup de termes d’es­­sence française. Mais s’il se débar­­rasse d’une partie du voca­­bu­­laire étran­­ger, les hommes d’af­­faires venus de l’ex­­té­­rieur ne sont pas pour autant évin­­cés, loin s’en faut. Le Léopard compte sur leur exper­­tise pour indus­­tria­­li­­ser le pays.

Lancée en 1973 à l’aide de tech­­no­­lo­­gies alle­­mande et finlan­­daise, l’ex­­ten­­sion de Géca­­mines patine rapi­­de­­ment, encal­­mi­­née par la chute des cours mondiaux et grevée par « les ponc­­tions intem­­pes­­tives des notables dans les caisses de la société », selon l’his­­to­­rien belge Jean-Claude Willame. La guerre du Shaba contre l’An­­gola n’ar­­range rien. En 1985, sur 343 grands projets, 57 % sont en état de sous-produc­­tion d’après l’Ins­­ti­­tut de l’en­­tre­­prise sur l’in­­dus­­tria­­li­­sa­­tion de l’Afrique. Confit dans une écono­­mie de rente, le Zaïre tombe dans une telle agonie qu’il n’y a plus que les insti­­tu­­tions inter­­­na­­tio­­nales pour se porter à son chevet. Elles y pres­­crivent un « programme d’ajus­­te­­ment struc­­tu­­rel » que Mobutu renâcle à appliquer.

Bureaux de la Repré­­sen­­ta­­tion de Géca­­mines à Kinshasa
Crédits : Géca­­mines

Pour la Banque mondiale, la « déca­­pi­­ta­­li­­sa­­tion » de la Géca­­mines devrait permettre de palier « les carences du cadre insti­­tu­­tion­­nel, le manque de trans­­pa­­rence carac­­té­­ri­­sant l’usage des recettes, les insuf­­fi­­sances de la gestion interne, la charge que repré­­sentent pour la Géca­­mines les acti­­vi­­tés non minières, etc. » Sur ses conseils, l’État libé­­ra­­lise le secteur minier, ouvrant certaines conces­­sions aux mineurs arti­­sa­­naux. C’est peu dire que les résul­­tats se font attendre. En 1993, le PIB par habi­­tants est estimé à 117 dollars, soit 65 % de moins qu’en 1958. La Géca­­mines produit cette année-là 48 600 tonnes contre 465 000 cinq ans plus tôt. Deux ans plus tard, l’af­­flux de réfu­­giés et surtout de groupes armés en prove­­nance du Rwanda aggrave la crise.

Dans une ambiance de fin de règne, Mobutu amorce la déman­­tè­­le­­ment de la compa­­gnie minière natio­­nale, dont la dette s’élève à 300 millions de dollars. Ses biens et conces­­sions sont vendus à des entre­­prises comme les socié­­tés cana­­diennes Lundin, Banro, Mindev, la belgo-cana­­dienne Barrick Gold, l’aus­­tra­­lienne Anvil Mining, les sud-afri­­caines Gens­­cor et Iscor. Les Chinois vien­­dront plus tard. Quant aux employés, remer­­ciés et indem­­ni­­sés entre 1 900 dollars et 30 000 dollars, ils creusent désor­­mais à leur compte, privés de toute sécu­­rité sociale. En 1996, à la faveur du géno­­cide rwan­­dais, la guerre revient par l’est du pays, où diverses milices pros­­pèrent par-delà les fron­­tières.

« Dans la nuit tragique du 6 octobre 1996, des rebelles ont attaqué notre hôpi­­tal Lemera, en RDC », raconte le docteur Denis Mukwege. « Plus de 30 personnes [ont été] tuées, les patients abat­­tus dans leur lit à bout portant, le person­­nel ne pouvant pas fuir, tué de sang froid. Je ne pouvais pas imagi­­ner que ce n’était que le début. Obligé de quit­­ter Lemera, en 1999, nous avons créé l’hô­­pi­­tal de Panzi à Bukavu, où je travaille aujourd’­­hui comme gyné­­co­­logue obsté­­tri­­cien. La première patiente admise était une victime de viol, ayant reçu un coup de feu dans ses organes géni­­taux. La violence macabre ne connais­­sait aucune limite. Cette violence, malheu­­reu­­se­­ment, ne s’est jamais arrê­­tée. » Sous Laurent-Désiré Kabila, père et prédé­­ces­­seur de Joseph, elle dégé­­nère en guerre, le nouveau président ayant décidé de remettre en cause les contrats miniers au détri­­ment de ceux qui l’ont porté au pouvoir, à savoir l’Ou­­ganda et le Rwanda.

L’hô­­pi­­tal du Dr Mukwege à Bukavu

Terrain miné

Pour finan­­cer leurs menées, les groupes rebelles opérant dans l’est du pays cherchent désor­­mais à exploi­­ter l’or, le cuivre ou la cassi­­té­­rite. Affai­­bli dans son contrôle des ressources, l’État congo­­lais se désen­­gage lui-même au terme du code minier édicté en 2002. Il abaisse le niveau de taxa­­tion des socié­­tés opérant dans ce domaine. De nombreux rapports pointent d’ailleurs, les années suivantes, le manque à gagner résul­­tant, pour les Congo­­lais, des largesses octroyées au privé. La société anglo-suisse Glen­­core leur a par exemple fait perdre 350 millions de dollars, selon les « Para­­dise Papers ». En 2007, la Banque mondiale estime que 90 % de la produc­­tion minière expor­­tée est produite par le secteur arti­­sa­­nal, dans un pays où 16 % de la popu­­la­­tion dépend de cette indus­­trie. Il semble donc que les entre­­prises qui se sont parta­­gées les parts de la Géca­­mines sous-traitent à tour de bras.

Quant à l’an­­cienne compa­­gnie publique, elle se sépare de 15 655 de ses 25 000 employés en 2007 et 2008. À cette période, les États géné­­raux des mines révèlent non seule­­ment de nombreuses entorses à loi mais aussi la spécu­­la­­tion sur les terres qui sévit. Certaines parcelles sont lais­­sées à l’aban­­don en atten­­dant d’être vendues au moment le plus oppor­­tun. À Bisié, en 2006, la Mining Proces­­sing of Congo a quant à elle fait des promesses restée lettres mortes. Une décen­­nie de violence plus tard, elle s’est réso­­lue à lais­­ser le terrain à Alpha­­min, une société à capi­­taux sud-afri­­cains et améri­­cains.

D’ici 2019, l’en­­droit doit être trans­­formé en mine commer­­ciale d’étain « respon­­sable », favo­­ri­­sant « le déve­­lop­­pe­­ment commu­­nau­­taire, la sécu­­rité, la santé et des pratiques écolo­­giques ». Dans cette optique, si l’on ose dire, quelque 1 000 travailleurs arti­­sa­­naux ont été évacués en décembre 2017. Alpha­­min est encore loin d’en avoir embau­­ché autant, comme promis. En leur nom, neuf asso­­cia­­tions l’ont attaquée en justice.

Les mineurs exploi­­tés du Congo
Crédits : cefopdh.org

Après avoir investi 35 millions de dollars en pros­­pec­­tion, le groupe en a levé 25 autres pour ce projet au mois de juin 2018. Il échap­­pera aux dispo­­si­­tions du nouveau code minier, promul­­gué en mars, qui prévoit un triple­­ment de la rede­­vance pour le cobalt et le coltan. Certaines entre­­prises ciblées ont menacé de contes­­ter ces règles devant une cour d’ar­­bi­­trage. Elles attendent avec appré­­hen­­sion le résul­­tat des élec­­tions qui se tien­­dront le 23 décembre.


Couver­­ture : Jeunes et enfants mineurs au Congo. (Julien Harneis)


 

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