par Ulyces | 0 min | 2 novembre 2015

Un matin d’oc­­tobre

Le jour où il décida d’ac­­com­­plir son voyage sacré, sa hijra vers l’État isla­­mique, Moham­­med Hamzah Khan, 19 ans, se réveilla avant l’aube dans sa maison de Boling­­brook, une banlieue de Chicago (Illi­­nois). Il marcha jusqu’à la mosquée voisine pour prier. C’était le samedi 4 octobre 2014, par une mati­­née inha­­bi­­tuel­­le­­ment fraîche. Hamzah, jeune homme mince à la barbe noire bien taillée, était habillé pour un temps plus clément avec ses jeans, ses bottes et son sweat-shirt gris. Car, à la fin du jour, il serait parti pour de bon : il aurait quitté ses parents, ses amis, son pays et tout ce qui lui était fami­­lier pour un avenir incer­­tain dans « le terri­­toire sacré du Shâm », comme il appe­­lait la Syrie. Il entraî­­ne­­rait avec lui son frère adoles­cent et sa sœur. « Alla­­hou akbar », invoquait-il en compa­­gnie des hommes de sa famille en tentant de chas­­ser ses doutes : « Dieu est grand. » Enfer­­mée dans sa chambre, en haut de la petite maison à deux étages des Khan, Mariyam*, la sœur de Hamzah, âgée de 17 ans, ache­­vait elle aussi sa prière : « Amen. » Puis, habillée d’une longue tunique et d’un panta­­lon de tissu léger, elle noua un foulard sombre autour de ses cheveux noirs et ondu­­lés, puis elle atten­­dit que son frère revînt à la maison. Mariyam était une jeune fille déli­­cate, aux yeux sombres étin­­ce­­lants, dotée d’une peau parfaite et d’un sourire radieux, ce que presque personne d’autre que sa famille ne voyait jamais en raison du niqab, le voile qui couvrait son visage. Bien­­tôt, si tout se passait comme prévu, Mariyam serait proba­­ble­­ment mariée à un djiha­­diste. Elle avait inspecté sa peau, à la recherche du moindre bouton. À quoi ressem­­ble­­rait son mari ? Elle espé­­rait qu’il serait beau et barbu comme Hamzah.

ulyces-teenagejihad-01
Le centre commer­­cial de Boling­­brook

Quand les hommes revinrent de la mosquée, juste avant six heures, Mariyam patienta jusqu’à ce qu’elle entende son père retour­­ner au lit. Alors, pendant le court instant qui précé­­dait le réveil de ses parents, elle plaça quelques oreillers sous ses couver­­tures pour faire croire qu’elle dormait encore et elle repassa menta­­le­­ment la liste de ce qu’elle devait empor­­ter : des vête­­ments (pour cinq jours), des bottes, des chaus­­settes chaudes, une brosse à dents, une brosse à cheveux, son niqab, son hijab, le Coran et deux tubes de mascara Maybel­­line Great Lash (juste au cas où elle s’en­­fui­­rait). Elle enfila une abaya noire et sa veste à capuche préfé­­rée, celle aux motifs léopard, et jeta un dernier regard à sa chambre. Puis elle attrapa sa valise, descen­­dit les esca­­liers à pas de loups, se glissa par la porte avec ses frères et fila vers l’aé­­ro­­port dans un taxi. Les trois enfants Khan (*le prénom des deux plus jeunes a été changé car ils sont mineurs) avaient préparé leur voyage depuis le prin­­temps, en commu­­niquant par Inter­­net avec des gens qu’ils croyaient être des sympa­­thi­­sants de l’État isla­­mique en Syrie. Pendant ce temps, ils obtinrent secrè­­te­­ment des passe­­ports, des visas et, la semaine précé­­dant leur départ, trois billets d’avion pour Istan­­bul, pour un coût total de 2 600 dollars payés avec l’argent que Hamzah avait écono­­misé grâce à son travail dans un maga­­sin d’ar­­ticles ména­­gers. Une fois en Turquie, leur plan prévoyait de voya­­ger en bus depuis Istan­­bul jusqu’à la ville d’Adana, à douze heures de route. Là-bas, ils appel­­le­­raient un numéro de télé­­phone que leur avait donné l’un des sympa­­thi­­sants de l’État isla­­mique rencon­­tré sur la toile. « Et après… eh bien… j’en sais rien », admit Hamzah plus tard, devant le FBI. Les services que Hamzah voulait rendre à l’État isla­­mique n’étaient pas clairs, même pour lui. À en croire la retrans­­crip­­tion de son inter­­­ro­­ga­­toire lors de sa mise en déten­­tion, Hamzah confia au FBI qu’il souhai­­tait jouer un « rôle de service public » – appor­­ter le ravi­­taille­­ment en nour­­ri­­ture, peut-être, ou deve­­nir poli­­cier. Peut être « un rôle de combat­­tant », avança-t-il vague­­ment, ne sachant  pas ce que lui aurait réservé ce rôle. Hamzah n’avait jamais manié de revol­­ver, et encore moins tiré. Son idéal était simple : il voulait aider les musul­­mans. Il n’avait pas l’in­­ten­­tion de reve­­nir aux États-Unis.

ulyces-teenagejihad-02
Hamzah
Crédits : Moham­­med Hamzah Khan/Face­­book

« Un État isla­­mique a été établi, et il est donc du devoir de tout homme ou femme valide d’y émigrer », avait écrit Hamzah dans une lettre lais­­sée à ses parents, expliquant pourquoi il aban­­don­­nait le confort de la banlieue pour le Cali­­fat : « Je ne peux vivre sous une loi qui me fait craindre d’ex­­pri­­mer mes croyances. » Son frère de seize ans, Tarek*, avait adopté un ton plus véhé­­ment : « Cette nation est ouver­­te­­ment enne­­mie de l’Is­­lam et des musul­­mans », avait-il écrit dans sa propre lettre d’adieu, « le mal que fait ce pays me rend malade. » Les deux lettres conte­­naient de trou­­blantes simi­­li­­tudes, comme si elles avaient été copiées d’après un même modèle. Elles faisaient toutes deux réfé­­rence aux guerres améri­­caines menées dans les pays musul­­mans, et les garçons disaient qu’ils se sentaient respon­­sables des souf­­frances infli­­gées : « Je ne peux tout simple­­ment pas rester assis ici et lais­­ser mes frères et sœurs être tués avec l’argent que j’ai dure­­ment gagné », écri­­vait Hamzah. « Vivre dans ce pays est haram (“péché”) », renché­­ris­­sait Tarek qui, comme son frère – un fana­­tique de la pizza qui aimait Comedy Central et Lil Wayne –, se plai­­gnait de l’im­­mo­­ra­­lité des socié­­tés occi­­den­­tales. Tous les trois avaient écrit leur volonté d’échap­­per à la dunya, le monde maté­­riel (même si « ce que j’aime le plus est le confort », admet­­tait Tarek) et, s’ils parve­­naient à le faire sans encombre, ils espé­­raient que leurs parents puissent les rejoindre. Certes, la région était bombar­­dée, disait Hamzah, « mais n’ou­­blions pas que nous n’avons pas été mis sur terre pour le confort. » Ils suppliaient leurs parents de ne pas appe­­ler la police : « Nous serons tous en grand danger si vous le faites », avait écrit Mariyam dans sa propre lettre. « Au moment où vous lirez ces mots, nous serons peut-être captu­­rés, bloqués, ou peut-être même tués », ajou­­tait-elle. « Je jure que c’est la chose la plus diffi­­cile que j’ai jamais eu à faire. »

La terreur

L’après-midi du 4 octobre, les auto­­ri­­tés fédé­­rales guet­­taient les adoles­­cents Khan lorsqu’ils passèrent les écrans de sécu­­rité à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal O’Hare. À la porte d’em­­barque­­ment d’Aus­­trian Airlines, les enfants furent mis à l’écart et inter­­­ro­­gés par les douanes améri­­caines, qui les remirent ensuite entre les mains du FBI. En fin de jour­­née, Hamzah était arrêté et accusé « de tenta­­tive inten­­tion­­nelle d’ap­­por­­ter un soutien maté­­riel et des ressources » à une orga­­ni­­sa­­tion terro­­riste sous forme de person­­nel – en l’oc­­cur­­rence lui-même. Reconnu coupable, il écope­­rait de 15 ans de prison, et sans doute plus si d’autres charges étaient ajou­­tées à celle-là.

ulyces-teenagejihad-03
L’aé­­ro­­port vu du ciel

Les pour­­suites contre Hamzah inter­­­vinrent au moment où Washing­­ton fit de la lutte contre le pouvoir d’at­­trac­­tion de groupes comme l’État isla­­mique l’une de ses prio­­ri­­tés : « Nous menons des enquêtes sur des gens plus ou moins radi­­ca­­li­­sés dans chacun des cinquante États du pays », m’ex­­pliquait récem­­ment James Comey, direc­­teur du FBI. Bien qu’on ne sût pas préci­­sé­­ment comment les auto­­ri­­tés fédé­­rales en vinrent à cibler les Khan, le fait que des infor­­ma­­teurs du gouver­­ne­­ment épient la toile n’est pas un secret. Habi­­tuel­­le­­ment, les agents montent ces affaires en rassem­­blant des rensei­­gne­­ments et en tendant des pièges à des cibles sans méfiance dont beau­­coup, comme Hamzah, sont arrê­­tées à l’aé­­ro­­port. Selon le Centre sur la sécu­­rité inté­­rieure de la Ford­­ham Law School, 33 personnes aux États-Unis ont été déte­­nues et inter­­­ro­­gées l’an­­née dernière pour avoir tenté d’ai­­der ou de rejoindre l’État isla­­mique. La plupart de ces affaires impliquaient des adoles­­cents ou des adultes âgés d’à peine vingt ans. Dans le cas de trois lycéennes de la région de Denver qui étaient parve­­nues jusqu’à Franc­­fort avant d’être repé­­rées par les auto­­ri­­tés alle­­mandes et rapa­­triées aux États-Unis, la plus jeune avait 15 ans. Jusqu’ici, 24 des inter­­­pel­­la­­tions ont abouti à des incul­­pa­­tions fédé­­rales. Mais, comme les dossiers concer­­nant des adoles­­cents sont tenus secrets, il est possible que plus de jeunes encore aient été suivis sans que le public le sache. L’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama a reconnu que l’un des défis majeurs est de parve­­nir à contrer l’ef­­fi­­ca­­cité de l’État isla­­mique sur les réseaux sociaux. À tel point qu’un repré­­sen­­tant du dépar­­te­­ment de la Justice a récem­­ment concédé que le minis­­tère cher­­chait comment pour­­suivre ceux qui clamaient leur soutien à l’État isla­­mique sur Twit­­ter : « C’est une guerre des idées, nous devrions être capables de la gagner », remarquait John Carlin, le procu­­reur géné­­ral adjoint, lors d’une récente confé­­rence. Pour­­tant, il recon­­naît que le gouver­­ne­­ment n’a pas encore de stra­­té­­gie cohé­­rente : « Comment pouvons-nous expliquer qu’une idéo­­lo­­gie basée sur la mise en escla­­vage d’autres gens, sur le meurtre de femmes et d’en­­fants, et qui est fonda­­men­­ta­­le­­ment nihi­­liste ne devrait pas vous atti­­rer ? » Bien que le gouver­­ne­­ment ait présenté un certain nombre d’ini­­tia­­tives suppo­­sées contrer l’ex­­tré­­misme, l’ou­­til le plus effi­­cace pour le moment semble être le système judi­­ciaire. La plupart de ces cas, comme près de 200 autres instruits depuis le 11 septembre 2001, reposent en effet sur une large inter­­­pré­­ta­­tion d’une dispo­­si­­tion du code pénal fédé­­ral connue comme loi sur l’as­­sis­­tance maté­­rielle. Elle crimi­­na­­lise un large éven­­tail d’ac­­ti­­vi­­tés, depuis l’ap­­port d’armes, d’argent, de person­­nel ou d’en­­traî­­ne­­ment, jusqu’à l’offre de secours huma­­ni­­taires, de forma­­tion à la réso­­lu­­tion des conflits ou autre « exper­­tise ou assis­­tance ». « Tout ce que cette loi sur l’as­­sis­­tance maté­­rielle exige, c’est que la personne soutienne un groupe ou un ensemble d’idées auxquelles le gouver­­ne­­ment n’adhère pas », explique David Cole, profes­­seur à l’école de droit de l’uni­­ver­­sité de Geor­­ge­­town et auteur de Less Safe, Less Free: Why America Is Losing the War on Terror (« Moins en sécu­­rité, moins libre : pourquoi l’Amé­­rique perd la guerre contre le terro­­risme »). « C’est une loi extrê­­me­­ment vaste et les procu­­reurs aiment ce genre de lois qui faci­­litent l’ins­­truc­­tion d’une affaire. Le risque, c’est d’en­­voyer beau­­coup de gens qui n’au­­raient jamais commis de violence en prison – et pour long­­temps. »

Pour l’avo­­cat de Hamzah, le zèle que met le gouver­­ne­­ment à pour­­suivre ces jeunes est avant tout dû à la crainte « d’en manquer un ».

Si l’on en croit les procu­­reurs fédé­­raux, Hamzah Khan, son frère et sa sœur « ont senti une obli­­ga­­tion reli­­gieuse à rejoindre l’État isla­­mique… avec l’es­­poir d’un djihad violent ». Lors de l’au­­di­­tion de Hamzah, en novembre, le procu­­reur adjoint, Matthew Hiller, a expliqué que le fait que les adoles­­cents « aient minu­­tieu­­se­­ment élaboré un plan pour aban­­don­­ner leur famil­­le… et aban­­donné leur pays pour rejoindre une orga­­ni­­sa­­tion terro­­riste » montrait, au mini­­mum, leur « radi­­ca­­li­­sa­­tion ». Hiller a demandé aussi que Hamzah soit gardé en déten­­tion préven­­tive afin de « proté­­ger la commu­­nauté de l’ac­­cusé et de son inten­­tion de quit­­ter la société occi­­den­­tale pour rejoindre l’État isla­­mique. » Nulle part, dans cette décla­­ra­­tion, ne figure l’af­­fir­­ma­­tion selon laquelle l’in­­ten­­tion de Hamzah de rejoindre l’État isla­­mique signi­­fiait égale­­ment la volonté de commettre un crime contre les États-Unis. Pour­­tant, cette crainte est au cœur de l’af­­faire des Khan et, virtuel­­le­­ment, de toutes les pour­­suites liées à l’État isla­­mique, même si, pour l’ins­­tant, il y a peu de preuves que ceux qui sont allés en Syrie ont l’in­­ten­­tion de reve­­nir dans leur pays. « Ils s’em­­barquent pour parti­­ci­­per à une guerre civile », affirme Michael German, ancien agent du FBI désor­­mais membre du Bren­­nan Center for Justice à l’uni­­ver­­sité de New York. « Et, à travers l’His­­toire, nous avons vu d’autres gens faire la même chose, que ce soit durant la guerre d’Es­­pagne, quand des Juifs améri­­cains partent combattre pour Israël, ou quand des catho­­liques améri­­cains voulaient rejoindre l’IRA. Mais plutôt que de comprendre, dans leur contexte, les raisons qui les attirent, nous les jugeons comme s’ils allaient partir pour deve­­nir des terro­­ristes, et, ensuite, diri­­ger leur haine contre les États-Unis. » Pour l’avo­­cat de Hamzah, Tom Durkin, le zèle que met le gouver­­ne­­ment à pour­­suivre ces jeunes est avant tout dû à la crainte « d’en manquer un », comme il dit, qu’à la véri­­table convic­­tion que des gens comme Hamzah sont dange­­reux : « Le fait est que ces gosses ne sont pas des “terro­­ristes”, aucune défi­­ni­­tion juri­­dique ne dit cela », dit Durkin. « Le problème vient du fait que ces pour­­suites font désor­­mais partie de la “guerre contre le terro­­risme”. Et aussi­­tôt que vous décla­­rez la guerre contre quelqu’un ou quelque chose, il vous faut le vaincre. » L’avo­­cate de Mariyam, Marlo Cadeddu, avance que si les enfants Khan sont coupables de quelque chose, c’est avant tout d’une sorte de pensée magique : « C’étaient des jeunes gens naïfs, ils étaient à l’abri et ont plongé dans le délire d’une utopie musul­­mane », dit-elle. « Il est diffi­­cile d’être un adoles­cent et un musul­­man pieu dans l’Amé­­rique post-11 septembre, et l’État isla­­mique joue de cette insé­­cu­­rité d’une manière très habile. »

ulyces-teenagejihad-04
Zarine et Shafi Khan
Crédits : Chicago Tribune

Le prince Hamzah

La commu­­nauté musul­­mane de Chicago est l’une des plus anciennes et des plus impor­­tantes des États-Unis, et une part signi­­fi­­ca­­tive d’entre elle est origi­­naire de la diaspora sud-asia­­tique. Les parents de Hamzah, Shafi et Zarine, natu­­ra­­li­­sés citoyens améri­­cains, sont nés à Hyde­­ra­­bad, la quatrième ville d’Inde. Ils sont disciples de l’école isla­­mique Deobandi, un courant fonda­­men­­ta­­liste du sunnisme qui exige un respect strict de la charia et a influencé les réseaux djiha­­distes du Pakis­­tan ou d’Af­­gha­­nis­­tan. Pour­­tant, les Khan suivent un mouve­­ment paci­­fiste qui prêche que la véri­­table bataille des musul­­mans est avant tout spiri­­tuelle. Jeune homme modeste, Shafi avait 20 ans quand il est arrivé à Chicago avec ses parents, en 1986. En 1994, il est retourné en Inde pour un mariage arrangé avec Zarine, alors âgée de 21 ans et étudiante à l’uni­­ver­­sité de Hyde­­ra­­bad. De retour à Chicago, le couple s’est établi sur la Devon Avenue, un quar­­tier réputé pour être le point d’ar­­ri­­vée des migrants du sous-conti­nent indien. En 1995, leur premier enfant est né, Hamzah, suivi de Mariyam en 1996, de Tarek en 1998 et d’une autre sœur en 2000. Pour faire vivre sa famille, Shafi, qui pour­­sui­­vait ses études, travaillait au service clien­­tèle d’une banque. Zarine, qui avait aban­­donné ses ambi­­tions scien­­ti­­fiques pour se marier et avoir ses enfants, travaillait comme ensei­­gnante à temps partiel dans une école primaire. En 2005, ils ont suivi le chemin de nombreux musul­­mans indiens et pakis­­ta­­nais pour s’ins­­tal­­ler dans la banlieue ouest de la ville, d’abord à Des Plaines, près de O’Hare, puis à Boling­­brook, après la nais­­sance de leur cinquième et dernier enfant, en 2011. Les quar­­tiers péri­­phé­­riques à l’ouest de Chicago présente un décor fait de centres commer­­ciaux sans grâce et de maisons tout aussi ternes. Autre­­fois blanche comme neige, cette partie de l’ag­­glo­­mé­­ra­­tion a suivi les tendances démo­­gra­­phiques natio­­nales et les popu­­la­­tions sud-asia­­tiques y repré­­sentent désor­­mais 6 % du total. Au cours de la dernière décen­­nie, au moins quinze mosquées et centres cultu­­rels isla­­miques ont vu le jour dans le coin, très vite inté­­grés au paysage : mosquées, 7-Eleven, McDo­­nald, église, Walmart, boucher halal, Taco Bell, syna­­gogue, Planet Fitness.

ulyces-teenagejihad-05
Une rue typique de Boling­­brook

Aussi peu inspi­­rante que puisse être cette banlieue, les Khan y ont trouvé beau­­coup de choses appré­­ciables. En Amérique, on obtient ce pourquoi on paie : une maison, une voiture, des rues propres, des soins médi­­caux. Ils appré­­ciaient la gentillesse des Améri­­cains et, comme Zarine l’a souvent remarqué, « leur respect du labeur et de la vie humaine ». Pour­­tant, ni elle ni son mari ne se sentaient parfai­­te­­ment bien ici. La violence de la culture popu­­laire en parti­­cu­­lier, déran­­geait Zarine. Quand Hazmah avait huit ans envi­­ron, la télé­­vi­­sion tomba en panne : les Khan déci­­dèrent de ne pas la rempla­­cer. Bien qu’ils aient un ordi­­na­­teur avec un accès Inter­­net, Shafi et Zarine contrô­­laient les habi­­tudes de leurs enfants, les auto­­ri­­sant à regar­­der des dessins animés ou à lire les infor­­ma­­tions mais jamais à surfer tout seuls sur la toile : « Nous voulions préser­­ver leur inno­­cence », a confié Zarine plus tard au Washing­­ton Post. Le 11 septembre 2001, Zarine et Shafi vivaient à Chicago depuis sept ans. Hamzah avait six ans, Mariyam quatre, les deux enfants plus jeunes commençaient à peine à marcher. Les Khan, horri­­fiés par les attaques, essayèrent de ne pas regar­­der les actua­­li­­tés. Parfois, Zarine enten­­dait parler de femmes à qui on arra­­chait leur foulard en public, mais cela ne lui est jamais arrivé. En revanche, elle avait droit à des regards pesants quand elle faisait ses courses. Ce qui, disait-elle, était « compré­­hen­­sible » au vu de ce qui s’était produit le 11 septembre. Mais à Chicago, comme dans la plupart des villes du pays, il y avait des exemples plus visibles de discri­­mi­­na­­tion. Tout le monde avait entendu des histoires de personnes ayant été harce­­lées ou arrê­­tées à l’aé­­ro­­port, ou dont les papiers d’im­­mi­­gra­­tion étaient mysté­­rieu­­se­­ment rete­­nus. Beau­­coup de familles musul­­manes connais­­saient au moins un enfant qui avait été moqué, appelé « Oussama » ou « terro­­riste » dans la cour d’école. En ces temps où les agents du FBI étaient infil­­trés (dont plusieurs à Chicago), il était admis qu’un étran­­ger qui entrait dans une mosquée pour la prière du vendredi et commençait à employer une rhéto­­rique extré­­miste était proba­­ble­­ment un espion. Au lieu d’en­­voyer leurs enfants à l’école publique, les Khan les avaient inscrits dans une école primaire musul­­mane et, plus tard, dans un établis­­se­­ment privé confes­­sion­­nel, le College Prepa­­ra­­tory School of America (CPSA), qui prétend offrir « l’ex­­cel­­lence acadé­­mique dans un envi­­ron­­ne­­ment isla­­mique ». Moha­­med Chaudhry, un ami des Khan et fidèle de leur mosquée, a aussi envoyé ses enfants dans cette école qui, dit-il, leur a inculqué les valeurs musul­­manes appro­­priées. Mais il l’a aussi fait pour des raisons de sécu­­rité : « Pour être honnête avec vous, je ne veux pas que mes enfants soient trai­­tés de terro­­ristes. » ulyces-teenagejihad-06Le problème, remarque Ahmed Rehab, direc­­teur exécu­­tif de la section de Chicago du Coun­­cil on Ameri­­can Isla­­mic Rela­­tions, c’est qu’en «bichon­­nant » leurs enfants dans les écoles isla­­miques, les parents courent le risque de les isoler. Quand ils en sortent, inter­­­roge-t-il, « est-ce que ces enfants sont prépa­­rés à ce qu’ils voient ? ». Aux dires de tous, les Khan ont main­­tenu leurs enfants à l’abri dans un cocon affec­­tueux. D’autres parents ont remarqué les bonnes manières et l’obéis­­sance de ces enfants qui avaient de bonnes notes, étaient béné­­voles à l’école reli­­gieuse de la mosquée, à la garde­­rie, pendant les camps d’été et qui se montraient toujours polis et serviables. La reli­­gion jouait un rôle central dans leur vie et ils faisaient l’ef­­fort de prier cinq fois par jour. Mais c’était aussi des enfants améri­­cains comme les autres, qui gran­­dis­­saient en suivant un régime régu­­lier de dessins animés, d’his­­toires de super-héros et de fictions pour adoles­­cents : Percy Jack­­son, le voleur de foudre, la série Maxi­­mum Ride, la trilo­­gie Legend. Enfant, Mariyam adorait Les Aven­­tures des scouts musul­­mans, un dessin animé diffusé sur la toile par le site isla­­mique MuslimVille.tv. Elle était aussi une incon­­di­­tion­­nelle du héros très améri­­cain Kim Possible. Hamzah aimait Batman. Leur frère Tarek idolâ­­trait Wolve­­rine. Fans de mangas, ils avaient créé leur propre langue imitant le japo­­nais, qu’ils utili­­saient comme code secret. À l’âge de dix ans, Hamzah a aban­­donné l’école et s’est inscrit dans un insti­­tut isla­­mique pour apprendre le Coran et ainsi deve­­nir un hafiz. Il a passé près de deux ans et demi à apprendre 600 pages de texte en arabe, jusqu’à ce que les phrases roulent sur sa langue comme de la poésie. Pour les familles musul­­manes très reli­­gieuses, parti­­cu­­liè­­re­­ment celles de la commu­­nauté sud-asia­­tique, faire suivre aux enfants ce programme qui est à la fois un signe de piété et de grand pres­­tige n’est pas inha­­bi­­tuel. Mais comme Hamzah ne parlait qu’an­­glais et ourdou, il avait une idée approxi­­ma­­tive de ce que signi­­fiaient réel­­le­­ment les mots arabes. Parmi les enfants Khan, Hamzah était sans doute le plus sensible, un doux rêveur. Il adorait dessi­­ner, éprou­­vait une tendresse parti­­cu­­lière pour les enfants et servait de tréso­­rier à la section de l’UNICEF de son école. Les histoires des familles de réfu­­giés en Syrie, à Gaza ou au Soudan l’émou­­vaient tant qu’il décida de deve­­nir pédiatre afin de pouvoir travailler avec Méde­­cins Sans Fron­­tières. Mais il réalisa rapi­­de­­ment qu’il ne pour­­rait endu­­rer huit ans d’études médi­­cales : après avoir été diplômé du lycée en 2013 et s’être inscrit à l’uni­­ver­­sité Béné­­dic­­tine, il décida d’étu­­dier les sciences infor­­ma­­tiques. En octobre de sa première année, il semblait déjà sous pres­­sion : « examens calc. et chim. à la suite », avait-il écrit un jour sur Twit­­ter, « Besoin de duas (« prières ») !!» L’un des profes­­seurs de Hamzah au CPSA, qui s’est confié à moi sous couvert d’ano­­ny­­mat (l’école a refusé tout commen­­taire sur les Khan et a demandé au person­­nel de faire de même), doute que Hamzah ait eu les compé­­tences requises pour une carrière scien­­ti­­fique : « Il n’était pas taillé pour deve­­nir ingé­­nieur », dit-il, « il donnait toujours l’im­­pres­­sion d’être naïf, presque simple. » Des insi­­nua­­tions sexuelles lui traver­­saient l’es­­prit. Mais bien qu’il ait un cercle d’amis, il n’avait pas l’es­­prit de groupe et l’ef­­fron­­te­­rie que d’autres acquièrent dans la foulée. Selon ce profes­­seur, la triche a parfois été un problème dans cette école où une pres­­sion terrible est exer­­cée sur les élèves pour qu’ils excellent en sciences, mais Hamzah n’y a jamais pris part : « Cela fait partie de son inno­­cence », avance-t-il, alors que « le reste des enfants semblent dire : “Écoute, on ne peut pas toujours être des modèles de vertu”. » Hamzah avait vu en l’Is­­lam un monde de sagesse infi­­nie dont les règles et le passé l’in­­tri­­guaient. Impré­­gné des histoires de Maho­­met et ses compa­­gnons, des sultans et des califes qui vinrent après lui, Hamzah imagi­­nait ces temps comme une époque « plus simple », lorsque l’Is­­lam fleu­­ris­­sait à travers le vaste empire (ou « cali­­fat ») et que la commu­­nauté des musul­­mans (la Oumma) était unie.

ulyces-teenagejihad-07
Le prince Hamzah
Crédits : Moham­­med Hamzah Khan/Face­­book

Au lycée, même s’il aimait encore faire des vidéos gags avec ses amis ou écou­­ter des rappeurs comme Waka Flocka Flame, il avait commencé à trou­­ver ces acti­­vi­­tés futiles, manquant de l’hon­­neur et du roman­­tisme propres à un vrai défen­­seur de la Oumma. En 2014, il avait créé une page Tumblr qu’il avait appe­­lée « Les porteurs de flamme du Tawhid », consa­­cré à des « messages sur des événe­­ments impor­­tants et des fidèles de l’Is­­lam depuis la période de Maho­­met (la paix soit avec lui) », bien qu’il y postait aussi parfois sa propre poésie. Sur Twit­­ter, il se présen­­tait lui-même sous le pseudo de @lio­­nofthe-d3s3rt, inspiré de son prénom qui veut signi­­fie « lion » et en réfé­­rence aux antiques combat­­tants de la liberté du Moyen-Orient. Il avait taillé sa barbe à la manière d’un prince arabe et, comme il se trou­­vait beau ainsi, il avait posté une photo sur sa page Google+ : debout devant une maison de banlieue, ses cheveux noirs enve­­lop­­pés dans un keffieh de style saou­­dien, le menton haut, regard fixé sur quelque hori­­zon loin­­tain : La Mecque ? Chicago ? Burger King ? Qui pouvait le savoir ?

La lionne

Mariyam, tout aussi plon­­gée dans ses rêves, était plus concen­­trée. Lectrice bouli­­mique, elle fure­­tait à travers la plupart des romans pour ados figu­­rant sur la liste des best-sellers du New York Times et passait des heures à tirer des plans sur la comète. Elle allait être astro­­naute. Puis elle décida d’être plutôt paléon­­to­­logue, ou chirur­­gienne. Comme son frère, elle était deve­­nue aussi une hafiza, ce qui, dans son cas, avait pris trois ans car elle était méti­­cu­­leuse vis-à-vis du Coran, mémo­­ri­­sant chaque phrase et passage encore et encore, jusqu’à ce qu’elle puisse le réci­­ter sans erreur : « J’aime que les choses soient parfaites, j’aime être la meilleure », dit-elle. Pour s’en convaincre, il aurait suffit de la regar­­der – si elle l’avait permis. Bien que le port du niqab ne soit géné­­ra­­le­­ment pas imposé par l’Is­­lam, Mariyam, comme sa mère, ont choisi de se couvrir entiè­­re­­ment, à l’ex­­cep­­tion du front et des yeux. En public, Mariyam, du haut de son petit mètre soixante, ressem­­blait à l’ombre muette de Zarine, à qui elle était profon­­dé­­ment atta­­chée. Mais à la maison, où elle ne couvrait que sa tête, elle était diffé­­rente, plus vive, curieuse intel­­lec­­tuel­­le­­ment, bavarde, parfois angois­­sée et d’hu­­meur chan­­geante. Elle était affec­­tée par les guerres en Irak et en Afgha­­nis­­tan. Elle s’inquié­­tait des souf­­frances des musul­­mans – surtout les enfants – où qu’ils soient dans le monde. Elle se faisait égale­­ment du souci pour les choses habi­­tuelles des adoles­­centes : ses cheveux, sa peau, son poids. Honteu­­se­­ment, elle avoue main­­te­­nant qu’elle a été obsé­­dée pendant un temps – d’ac­­cord, durant envi­­ron trois ans – par le groupe Linkin Park, dont elle connais­­sait les paroles par cœur et les écri­­vait partout. Il y avait aussi les ballades de Taylor Swift, une passion secrète. Mais les garçons eux-mêmes étaient stric­­te­­ment exclus par l’in­­ter­­pré­­ta­­tion hyper-conser­­va­­trice de l’Is­­lam que lui avaient trans­­mis ses parents. Elle pouvait encore rire, plai­­san­­ter, faire du vélo et grim­­per aux arbres avec ses frères, mais une fois la puberté atteinte, elle devait éviter les garçons étranges, sauf si elle avait besoin de deman­­der une adresse à quelqu’un.

ulyces-teenagejihad-08
L’État isla­­mique forme ses mili­­ciens dès leur plus jeune âge

Cela ne lui posait pas réel­­le­­ment de problèmes, car Mariyam était doulou­­reu­­se­­ment timide. Son niqab était son bouclier et, derrière le voile, elle pouvait obser­­ver – ce qu’elle faisait avec avidité –, sans avoir à s’en­­ga­­ger. Cette timi­­dité, combi­­née à son perfec­­tion­­nisme inné, créait un puits d’an­xiété dans lequel elle avait plongé immé­­dia­­te­­ment après avoir appris le Coran. Elle avait manqué toute sa scola­­rité au collège bien qu’elle ait essayé de se main­­te­­nir à flot avec l’en­­sei­­gne­­ment à domi­­cile. Du coup, elle était passée à côté des tour­­ments de cet âge maladroit qu’est la préado­­les­­cence : les plus belles amitiés, les riva­­li­­tés et les petites jalou­­sies. Alors, elle avait dit à sa mère qu’elle ne voulait pas retour­­ner à l’école. Zarine la suppliait de chan­­ger d’avis : « Je lui disais chaque jour : “Tu vas regret­­ter ça quand tu seras à la fac” », se souvient Zarine, « Tu diras que tu as manqué ta vie de lycéenne. » Mariyam avait insisté, dit qu’elle préfé­­rait apprendre à la maison et s’ins­­crire à un programme d’en­­sei­­gne­­ment par corres­­pon­­dance. Ainsi, l’an­­née de troi­­sième passa, puis celle de la seconde. À côté de ses études, elle s’échap­­pait grâce à la cuisine, au dessin et aux vidéos sur YouTube. Elle avait déve­­loppé une passion pour le maquillage des yeux à la manière des Arabes, qu’elle expé­­ri­­men­­tait dans sa chambre : elle essayait un look de prin­­cesse indienne un jour, celui d’une Arabe sensuelle le lende­­main, mais elle prenait bien soin de tout effa­­cer avant que quelqu’un ne pût la voir. Bien qu’elle ne l’ait jamais admis, sa soli­­tude était atroce. Au bout d’un moment, même une virée au Walmart avec sa mère était exci­­tante pour elle. Et puis, à 16 ans, Mariyam a commencé à chan­­ger. Elle a arrêté d’écou­­ter de la musique, elle a cessé de regar­­der des dessins animés et de lire des romans. Elle n’a plus regretté ses amis, ne s’est plus inquié­­tée de savoir si elle pour­­rait retour­­ner au lycée. Elle savait que cela n’avait plus d’in­­té­­rêt. La seule chose qui impor­­tait pour elle était la reli­­gion. Pendant que ses frères et sœur étaient à l’école et travaillaient sur des projets pour la prochaine expo­­si­­tion scien­­ti­­fique, elle se ruait sur ses leçons pour se pelo­­ton­­ner dans un coin et lire les hadiths – les actes et paroles rappor­­tés du prophète – et d’autres livres d’éru­­dits musul­­mans. Ses héros étaient des hommes comme Muham­­mad al-Fatih (le Conqué­­rant), Muham­­mad bin Qasim et Sala­­din – le célèbre guer­­rier musul­­man qui mena vaillam­­ment le djihad pour défendre l’Is­­lam et son expan­­sion. Le terme « djihad » renvoie à deux concepts distincts en Islam : le grand djihad, qui est le combat quoti­­dien pour vivre une vie pieuse, et le petit djihad qui, selon la plupart des érudits, renvoie à la guerre et pas seule­­ment à un combat spiri­­tuel et exis­­ten­­tiel. Mariyam se voyait elle-même moins comme une guer­­rière que comme une protec­­trice. Dans ses réflexions person­­nelles, elle pouvait être très féroce, agacée de voir les musul­­mans améri­­cains refu­­ser de mention­­ner le djihad par peur d’être mal compris : « Quand arrivent des discus­­sions sur le djihad, les hommes détournent leur visage ou baissent la tête pour éviter votre regard, ou bien il vous agressent », écrit-elle dans une note non datée en quali­­fiant les hommes de sa commu­­nauté de « lâches » et les femmes d’ « égoïstes ». La voie juste lui semblait évidente, pourquoi aucun d’eux ne la voyait alors ? « Ils ne veulent pas croire », disait-elle, « ils s’em­­portent contre toi, se moquent et ridi­­cu­­lisent ce que les meilleures personnes sur cette Terre aiment et portent avec passion dans leur cœur. Diront-ils la même chose quand ce sera le crâne de leur enfant qui sera écrasé, leur mari qui sera torturé, leur père qui sera abattu et leur mère qui sera violée ? »

Un nombre sans précé­dent de jeunes musul­­mans ont tenu compte de cet appel.

Car si ce niveau de violence semblait bien impro­­bable en Amérique, ce n’était pas le cas en Syrie ou en Irak. Et ce n’était peut-être pas si éloi­­gné de Chicago : en 2012 avait eu lieu un crime de haine contre le CPSA, quand une bouteille de 7-Up remplie d’acide avait été lancée sur le bâti­­ment durant la prière du rama­­dan. La même année, le répu­­bli­­cain Joe Walsh, le membre local du Congrès qui était en campagne pour sa réélec­­tion, avait affirmé que des musul­­mans « essaient de tuer des Améri­­cains chaque semaine » aux États-Unis. Quelques jours plus tard, un homme avait terro­­risé les alen­­tours d’une mosquée avec un fusil à plombs. Pour certains enfants musul­­mans, les préju­­gés, la discri­­mi­­na­­tion et la violence n’ont fait que renfor­­cer ce qu’ils pouvaient ressen­­tir depuis long­­temps : « Pour un adoles­cent musul­­man améri­­cain, ton pays est en guerre avec les musul­­mans depuis que tu es en âge de raison­­ner », explique Omer Mozaf­­far, érudit et aumô­­nier musul­­man à l’uni­­ver­­sité Loyola de Chicago. « C’est le seul prisme avec lequel ces jeunes voient le monde. C’est aux actua­­li­­tés, sur la toile, c’est dans la Xbox – il suffit de regar­­der Call of Duty où ils combattent les musul­­mans en Irak et en Afgha­­nis­­tan. C’est partout dans l’air… » Et pour­­tant, que pouvait faire Mariyam, ou Hamzah, ou n’im­­porte quel autre ado musul­­man mécon­tent face à cela ? Ils étaient des milliers comme eux, sur Twit­­ter et Face­­book, tout un monde de gamins qui débat­­taient des hadiths, parlaient de dessins animés, angois­­saient devant les dernières atro­­ci­­tés commises en Syrie et parta­­geaient entre eux des images de lions, de dino­­saures, de bébés tigre ou de leur petite sœur. Ils venaient du même genre de désert que Boling­­brook : de Perth, de Cardiff, de Manches­­ter, de Ports­­mouth et des cités de Londres aussi bien que de Paris, Berlin, Bruxelles, Minnea­­po­­lis ou Denver. Beau­­coup étaient aussi nés dans ces villes et pour­­tant ils ne se sentaient jamais plei­­ne­­ment améri­­cains ou britan­­niques, austra­­liens ou français, mais ils ne se sentaient pas non plus « musul­­mans » – ou du moins pas autant que les lions et les lionnes de l’Is­­lam qu’ils pensaient devoir deve­­nir. « Frères et sœurs, la douleur est réelle », écri­­vait un témoin supposé du carnage syrien sur son blog très popu­­laire, en lançant un « signal d’alarme » à tous les akhis et ukhtis (frères et sœurs) du dar al-kufr (le terri­­toire des incroyants) qui, où qu’ils soient, souhaitent ardem­­ment rejoindre le dar al-Islam, le terri­­toire des fidèles. « Les nouvelles des atro­­ci­­tés ne nous parviennent plus chaque semaine ou chaque jour, mais chaque heure de chaque jour, nous appre­­nons de nouveaux massacres, des trans­­gres­­sions, des oppres­­sions contre nos frères et sœurs de foi. Si vous êtes fati­­gués et ne pouvez plus suppor­­ter de voir, de lire, d’en­­tendre les témoi­­gnages des atro­­ci­­tés, alors, indé­­nia­­ble­­ment, le temps est venu pour vous d’agir. » Un nombre sans précé­dent de jeunes musul­­mans ont tenu compte de cet appel. « Je jure par Celui qui tient mon âme entre ses mains que je n’aban­­don­­ne­­rai pas, même si le monde entier se tourne contre moi », avait écrit Mariyam, avec toute la passion que son cœur de 17 ans pouvait conte­­nir.

ulyces-teenagejihad-09
Les jeunes combat­­tants de Daech

Mariyam Khan passait presque toutes ses jour­­nées seule, « à penser », écri­­vait-elle sur sa page Ask.fm. En lisant atten­­ti­­ve­­ment les forums isla­­miques, elle avait décou­­vert Kala­­mul­­lah.com, un site britan­­nique qui rassemble un large éven­­tail de docu­­ments. Ceux qui veulent lire ou écou­­ter les discours d’An­­war al-Awlaki, le reli­­gieux améri­­cain puis yémé­­nite soupçonné de recru­­ter pour Al-Qaïda, peuvent le faire sur ce site, mais Kala­­mul­­lah met aussi en ligne des infor­­ma­­tions de plusieurs groupes huma­­ni­­taires et, ce qui avait eu peut-être une réso­­nance parti­­cu­­lière pour Mariyam, un lien vers des vidéos quoti­­diennes de la Syrie. En 2013, Mariyam s’était immer­­gée dans la crise en Syrie – ou Shâm, comme elle l’ap­­pe­­lait désor­­mais, un nom qui est aussi celui que donne l’État isla­­mique au terri­­toire compre­­nant de larges portions de la Syrie et de l’Irak plus tard appelé « le cali­­fat ». Ayant adhéré à cette cause, elle avait parti­­cipé à une campagne sur les réseaux sociaux en faveur d’un prison­­nier musul­­man et retwee­­tait les photos des victimes de violences au Moyen-Orient. Elle était influen­­cée par les forums isla­­miques qui propa­­geaient une vision violem­­ment anti-occi­­den­­tale : tous les non musul­­mans étaient des kuffars, tous les chiites des apos­­tats, tous les imams du courant majo­­ri­­taire, les érudits et les musul­­mans qui « délayaient leur reli­­gion » étaient des « noix de coco » : brun à l’ex­­té­­rieur, mais blanc de cœur. Bien que l’EI impose au monde un spec­­tacle aux airs ciné­­ma­­to­­gra­­phiques d’une bruta­­lité incon­­nue jusqu’ici, les croyants comme Hamzah et Mariyam enten­­daient un message diffé­rent. En décla­­rant le cali­­fat, Abu Bakr al-Bagh­­dadi, le diri­­geant de l’État isla­­mique, accom­­plis­­sait un rêve nourri par des géné­­ra­­tions de musul­­mans et de diri­­geants isla­­miques, y compris Oussama Ben Laden qui le voyait comme un but loin­­tain que des géné­­ra­­tions mettraient à réali­­ser. Dans sa première appa­­ri­­tion filmée en vidéo en tant que calife auto­­pro­­clamé, Bagh­­dadi avait adressé un appel direct non seule­­ment aux combat­­tants, mais aussi aux docteurs, juges, ingé­­nieurs et experts en charia pour qu’ils aident à construire le nouvel « État isla­­mique » que tous les musul­­mans devraient rejoindre. Or, souligne Loretta Napo­­leani, auteur d’un nouveau livre sur l’État isla­­mique, The Isla­­mist Phoe­­nix, ce type de message était très diffé­rent de ce que les djiha­­distes avaient prôné jusque-là : « Autre­­fois, Al-Qaïda envoyait un message néga­­tif qui sonnait comme : “Viens pour deve­­nir un martyr kami­­kaze et vivre au para­­dis avec 72 vierges” », dit-elle lors d’une récente confé­­rence à New York. « Cette fois, le message est : “Viens et aide-nous à construire un nouvel État, ton État… une utopie poli­­tique sunnite qui proté­­gera chaque musul­­man.” C’est un message très sédui­­sant, et c’est aussi un message posi­­tif. »

ulyces-teenagejihad-10
L’or­­ga­­ni­­sa­­tion est très active sur les réseaux sociaux

Tous les enfants Khan étaient actifs sur les réseaux sociaux, mais pour Mariyam, plus qu’un diver­­tis­­se­­ment, c’était une manière de faire entendre sa voix. Sa vie était pleine de contraintes, mais en ligne elle pouvait être qui elle voulait : une bonne musul­­mane, l’avo­­cate des oppri­­més et même, d’une certaine manière, un garçon à titre hono­­ri­­fique qui, dissi­­mulé dans l’ano­­ny­­mat d’In­­ter­­net, pouvait s’ou­­vrir à toute une sous-culture effer­­ves­­cente et à des gens, en grande partie des hommes jeunes, à qui elle n’au­­rait jamais pu jeter un regard et encore moins parler dans la vraie vie. Elle les trou­­vait sur Twit­­ter, parfois iden­­ti­­fiés par le drapeau noir des djiha­­distes qu’ils utili­­saient comme avatar et leurs noms de guerre qui commençaient par « Abou » pour les hommes et « Oum » pour les femmes. Avec, parfois, leur natio­­na­­lité indiquée à la fin : al-Amriki pour les Améri­­cains, al-Britani pour les Britan­­niques… Comme Mariyam l’avait noté avant d’y prendre part, ils enga­­geaient de longues conver­­sa­­tions avec leurs abon­­nés, discu­­tant les valeurs de diffé­­rents groupes djiha­­distes, promou­­vant la dernière vidéo de l’État isla­­mique ou un chant héroïque. Et, si vous aviez de la chance, les plus influents du groupe, qui servaient comme recru­­teurs offi­­cieux, pouvaient vous envoyer leur nom d’uti­­li­­sa­­teur sur Kik Messen­­ger ou sur la messa­­ge­­rie cryp­­tée Sures­­pot afin que vous puis­­siez conti­­nuer la conver­­sa­­tion en toute sécu­­rité. Pour en arri­­ver là, il fallait témoi­­gner de loyauté à la cause, ce que Mariyam avait fait en procla­­mant sur Twit­­ter son amour pour les vidéos comme « Saleel al-Sawa­­rim IV » (« le fracas des épées IV »), qui vantait les opéra­­tions de l’État isla­­mique en Irak, montrait des scènes de combat­­tants étran­­gers brûlant leur passe­­port, mais aussi des exécu­­tions et des déca­­pi­­ta­­tions. Au cours de l’au­­di­­tion judi­­ciaire de son frère, les procu­­reurs fédé­­raux ont fait remarquer le « plai­­sir tordu » de Mariyam qui, sur Twit­­ter, avait ponc­­tué ses messages à propos de « Saleel al-Sawa­­rim » avec des émoti­­cônes repré­­sen­­tant des cœurs et des visages souriants. Pour conver­­ser avec les djiha­­distes de l’État isla­­mique, Mariyam devait aussi comprendre leur langage. Selon le Dr Amanda Rogers, de l’uni­­ver­­sité de Wiscon­­sin-Madi­­son, qui a étudié la propa­­gande de l’État isla­­mique, le réseau en anglais de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion utilise sa propre langue verna­­cu­­laire faite de mots arabes à la mode que les abon­­nés parsèment de termes occi­­den­­taux, comme une sorte de code interne. Ceux qui étaient allés en Syrie étaient « dans al-Haqq », ou « dans la vérité ». Ils pouvaient aussi rejoindre le Dîn, un terme faisant réfé­­rence à l’Is­­lam embrassé tota­­le­­ment par l’âme et le corps, comme les musul­­mans le faisaient aux temps du Prophète. Voya­­ger en Syrie était accom­­plir la hijra, ou la migra­­tion vers l’Is­­lam, en réfé­­rence au voyage origi­­nel de Maho­­met et ses compa­­gnons à Médine, une notion donc étroi­­te­­ment liée à l’idée de persé­­cu­­tion. En effet, l’une des condi­­tions qui rendent la hijra obli­­ga­­toire pour les musul­­mans est l’op­­pres­­sion du pays ou du système dans lequel ils vivent. Ainsi, la déci­­sion d’ac­­com­­plir la hijra et de rejoindre les autres émigrants, ou Mouhaji­­rines était un devoir sacré et libé­­ra­­teur. Le Shâm faisait réfé­­rence à la grande Syrie, mais à bien plus encore : ce n’était pas juste un lieu, avait appris Mariyam, c’était le lieu où seuls les meilleurs, les véri­­tables Mouhaji­­rines, pour­­raient se rassem­­bler.

La hijra

Le plus célèbre des djiha­­distes anglo­­phones occi­­den­­taux, une sorte de rock star pour les filles confi­­nées à la maison comme Mariyam, était Abou Abdul­­rah­­man al-Britani, connu aussi sous le nom de Ifthe­­kar Jaman. C’était un Britan­­nique de 22 ans, descen­­dant de migrants benga­­lais qui, en 2013, avait quitté sa maison d’un quar­­tier ouvrier de Ports­­mouth pour migrer vers la Syrie. Jaman était le premier d’un groupe de jeunes hommes qui se surnom­­maient la Bangla­­de­­shi Bad Boys Brigade et avaient décidé d’ac­­com­­plir la hijra. Il fut aussi le premier d’entre eux à mourir. Mais avant de le faire, et avant même de quit­­ter l’An­­gle­­terre, il avait acquis une audience consi­­dé­­rable sur Twit­­ter, en postant une quan­­tité astro­­no­­mique d’images et de vidéos de lui-même, répon­­dant à des ques­­tions sur l’Is­­lam, ses yeux souli­­gnés de khôl noir le faisant ressem­­bler à Aladin. Il avait laissé pous­­ser sa barbe à la manière d’Ous­­sama Ben Laden qui, disait-il, l’avait marqué comme étant « un gars vrai­­ment sympa ». Dans sa plus célèbre vidéo, il offrait une séance de travaux diri­­gés de 90 minutes, truf­­fée d’in­­nom­­brables digres­­sions, sur l’art et la manière de nouer son turban.

ulyces-teenagejihad-11
Ifthe­­kar Jaman, alias Abou Abdul­­rah­­man al-Britani

Rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, Jaman est l’oc­­ca­­sion d’ob­­ser­­ver un cas concret de ce qu’au­­raient pu connaître les Khan s’ils étaient parve­­nus en Syrie. Souhai­­tant déses­­pé­­ré­­ment deve­­nir djiha­­diste et déter­­miné à aider ceux qui souf­­fraient, il avait acheté un aller simple pour la Turquie, était parvenu à rejoindre Alep où, après avoir été rejeté par un autre groupe rebelle faute des bons contacts, il avait rencon­­tré un combat­­tant algé­­rien de l’État isla­­mique : « Je n’avais même pas entendu parler d’eux », a-t-il raconté à Shiraz Maher du New States­­man, « mais je me suis rensei­­gné et ils m’ont paru bien. » Du fait de sa bonne présen­­ta­­tion et de son total manque d’en­­traî­­ne­­ment mili­­taire, il avait été affecté au dépar­­te­­ment propa­­gande de l’État isla­­mique. À défaut d’être un soldat réel, il porte­­rait le combat sur Twit­­ter. Rapi­­de­­ment, Jaman, avec ses centaines d’abon­­nés sur le réseau, était devenu le plus charis­­ma­­tique des repré­­sen­­tants anglo­­phones : prenant des « selfies » avec son AK47 (alors qu’il ne s’en était jamais servi en combat), il vantait les aspects les plus « relax » du Cali­­fat qu’il appe­­lait « le djihad cinq étoiles », rempli de butin de guerre (ou ghanima), de gentils chatons et de villas avec piscines. Un site d’imi­­ta­­teurs d’If­­the­­kar Jaman commença à diffu­­ser depuis la Syrie et de plus en plus de gens le regar­­daient. Il conti­­nuait à susci­­ter les encou­­ra­­ge­­ments : « Si je partage autant, c’est pour vous montrer comment c’est ici, les chatons, le paysage, etc., en espé­­rant vous montrer la beauté de ce royaume et vous convaincre de venir », écri­­vait-il. Il est vrai, admet­­tait-il, que les djiha­­distes occi­­den­­taux n’étaient pas très utiles sur le champ de bataille, n’ayant pas de « compé­­tences ». Mais même si l’État isla­­mique n’avait pas besoin d’eux, rappe­­lait-il à ses abon­­nés, « vous avez besoin de lui ». Mariyam suivait Jaman sur Twit­­ter avant même qu’il ne parte pour la Syrie et elle était très atten­­tive à sa progres­­sion, ainsi qu’à celle de ses amis qui, dans ce monde virtuel, étaient deve­­nus les siens. « Qu’at­­ten­­dez-vous ? » deman­­daient les djiha­­distes aux enfants d’Oc­­ci­dent. « Venez sur la terre de l’hon­­neur. On a besoin de vous ici. » Le séjour de Jaman sur la terre de l’hon­­neur prit fin brusque­­ment le 15 décembre 2013. Ses vœux ayant été fina­­le­­ment exau­­cés, il avait pris part à une « opéra­­tion » : il fut tué durant les premières minutes de la bataille.

Il est dit que les martyrs vivent et respirent sur le Jannah, le plus haut plateau du para­­dis.

Sur Twit­­ter, les fans de Jaman explo­­sèrent en exhor­­ta­­tions, de joie pour la plupart, car il était devenu un chahid, un martyr. Puis, deux mois plus tard, l’un des nouveaux « frères » de Jaman, un britan­­nique nommé Anil Khalil Raoufi, alias Abou Layth al Khora­­sani, était tué lui aussi. Mariyam, désor­­mais, se sentait membre du groupe. « Inna lillah Wa Inna ilayhi Raji’oon », nous appar­­te­­nons à Allah et vers Lui nous retour­­ne­­rons, avait-elle écrit sur Twit­­ter. « Abou Layth est un martyr. » Mais, et Mariyam en était convain­­cue, il n’était pas réel­­le­­ment mort, comme Jaman et ses amis le lui rappe­­laient constam­­ment : les martyrs, contrai­­re­­ment aux gens ordi­­naires, vivent et respirent sur le Jannah, le plus haut plateau du para­­dis. Non pas comme des hommes entou­­rés de 72 vierges – ce concept semble en vérité très peu présent à l’es­­prit de quiconque –, mais comme de magni­­fiques oiseaux verts (d’où les #green­­birds sur Twit­­ter) qui, selon certains hadiths, vole­­raient à travers les arbres, mange­­raient les fruits du para­­dis et s’abri­­te­­raient dans des lampes dorées à l’ombre du Trône divin, avant qu’Al­­lah ne leur rende leur âme au jour de la Résur­­rec­­tion. C’est, entre autres, la raison pour laquelle les martyrs meurent en souriant. Tel était le message qui chemi­­nait à travers les réseaux sociaux, et il y avait même des preuves photo­­gra­­phiques de ce phéno­­mène : des dizaines d’images de jeunes hommes morts récem­­ment, arbo­­rant tous un sourire béat. Parfois, ces photos étaient diffu­­sées sur Twit­­ter avec des légendes notant qu’un parfum de musc émanait de leur corps, ou que leurs bles­­sures conti­­nuaient de saigner des jours, voire des semaines après qu’ils eurent été tués. Les corps des martyrs, disaient certains, ne se décom­­po­­saient pas. Il y avait d’autres miracles en Syrie : les vergers donnaient d’in­­fi­­nies quan­­ti­­tés de fruits, et des obus tombaient sur les terri­­toires contrô­­lés par l’État isla­­mique sans faire de dégâts. Un djiha­­diste écri­­vait que, malgré le manque d’eau et de produits d’hy­­giène, ni ses vête­­ments, ni ses cheveux, ni son corps ne sentaient mauvais. Beau­­coup de ces récits éton­­nants étaient compi­­lés dans un livre élec­­tro­­nique, Miracles en Syrie, qui racon­­tait l’his­­toire du djiha­­diste britan­­nique durant ses premiers jours de guerre. L’un des person­­nages prin­­ci­­paux était Abou Qaqa, membre d’un groupe de jeunes de Manches­­ter qui, inspiré par les histoires de Jaman, s’était envolé pour la Syrie en septembre 2013. Visi­­ble­­ment doué pour la commu­­ni­­ca­­tion, ayant une idée précise du Dîn, Qaqa – ou quiconque utili­­sant ce compte – main­­te­­nait une présence active sur Twit­­ter, Tumblr et Ask.fm. Après avoir été blessé à la jambe au cours de la bataille durant laquelle Jaman avait perdu la vie, il avait décidé de créer son propre « label ». Au prin­­temps 2014, Abou Qaqa et un autre djiha­­diste britan­­nique, Abou Fariss, étaient les scribes offi­­cieux de l’État isla­­mique, rappor­­tant l’af­­flux régu­­lier de « pèle­­rins » (« une moyenne de deux à trois cents chaque mois et cela sans comp­­ter les femmes », remarquait Qaqa), répon­­dant aux ques­­tions des candi­­dats au recru­­te­­ment : oui, assu­­rait Qaqa à un jeune homme, il était possible d’ache­­ter des « produits capil­­laires de qualité » en Syrie. Qaqa et Fariss se voulaient les témoins et les hérauts de la hijra qui, rappe­­laient-ils à tous ceux qui écri­­vaient, était le devoir de chaque musul­­man, homme ou femme.

ulyces-teenagejihad-12
Abou Hud, le « pala­­din du djihad »

Hamzah et Mariyam étaient tous deux en commu­­ni­­ca­­tion privée sur Kik avec Abou Qaqa, leur prin­­ci­­pal contact en Syrie. Mariyam suivait et échan­­geait des messages sur Twit­­ter avec un autre djiha­­diste anglo­­phone, Abou Hud, autre­­ment connu comme le « Pala­­din du djihad ». À la diffé­­rence de Qaqa, person­­nage un peu en retrait qui présen­­tait la hijra comme une obli­­ga­­tion sacrée, Abou Hud donnait l’ impres­­sion d’être un frère amical qui essayait sans vergogne d’en­­rô­­ler les akhis et ukhtis d’Oc­­ci­dent pour ce qui serait, promet­­tait-il, la plus grande expé­­rience de leur vie. Sa série de messages incroya­­ble­­ment détaillés sur Tumblr, #DustyFeet, était un peu comme un guide Lonely Planet pour la hijra, appor­­tant à des jeunes qui ne s’étaient sans doute jamais débrouillés seuls des conseils sur le type de sac à dos ou de couteau qu’ils devaient empor­­ter, comment se prépa­­rer physique­­ment et même comment s’ac­­crou­­pir, dernier point parti­­cu­­liè­­re­­ment impor­­tant notait-il, car le Prophète, qui ne connais­­sait pas « le luxe des riches toilettes euro­­péennes avec le siège et la chasse d’eau », avait aussi ensei­­gné sur ce besoin physio­­lo­­gique parti­­cu­­lier. Voya­­gez léger, conseillait-il, dres­­sant la liste de ce qu’il fallait ou non empor­­ter : oui aux chaus­­settes chaudes, aux char­­geurs solaires et aux gourdes camel­­back, non aux ordi­­na­­teurs portables, qui peuvent être plus « compro­­met­­tant que les tablettes ou les télé­­phones ». Ses abon­­nés, qu’il invi­­tait à « deman­­der n’im­­porte quoi », l’abreu­­vaient de ques­­tions en utili­­sant souvent des codes tels que « partir en vacances » pour expri­­mer leur inten­­tion de venir en Syrie. « Est-ce que porter des lunettes est un handi­­cap trop grand », deman­­dait quelqu’un, « et est-il indis­­pen­­sable de subir une chirur­­gie laser ? » (Abou Hud lui conseillait d’évi­­ter la chirur­­gie et d’ « ache­­ter des lunettes sur ordon­­nance »). Un autre était curieux de savoir si la marijuana « médi­­cale » qu’il fumait à cause de son anxiété chro­­nique serait un problème (Abou Hud, bien que pas tota­­le­­ment certain, doutait que les diri­­geants de l’EI le condamnent, mais se propo­­sait de leur poser la ques­­tion). Mani­­pu­­la­­teur parti­­cu­­liè­­re­­ment habile, Abou Hud rappe­­lait sans cesse à ses frères et sœurs que lui, plus que tout autre, avait besoin d’ap­­pliquer ses propres conseils. En même temps, il les encou­­ra­­geait à « s’em­­pous­­sié­­rer les pieds », un code pour évoquer la hijra : « Vous verse­­rez peut-être des larmes en pensant que vous sacri­­fiez beau­­coup, mais souve­­nez-vous que vos frères et vos sœurs versent leur sang », disait-il, et plus tard, citant le Prophète : « Celui qui meurt sans avoir parti­­cipé au djihad, ou qui ne l’a jamais désiré de toute son âme, celui-là est mort sur l’une des branches de l’hy­­po­­cri­­sie. »

ulyces-teenagejihad-13
Les djiha­­distes défilent dans les rues de Racca

L’âme de Mariyam, bien sûr, dési­­rait le djihad, même si elle savait qu’elle ne serait jamais auto­­ri­­sée à combattre. Son rôle, compre­­nait-elle, serait celui d’une femme qui aide à élever la prochaine géné­­ra­­tion de moudja­­hi­­din. Elle serait limi­­tée dans ses mouve­­ments – les femmes de l’État isla­­mique ne quittent pas leur domi­­cile sans un mahram, un membre mascu­­lin de la famille qui agit comme leur gardien, ou sans la permis­­sion de leur mari et, dans ce cas, elles voyagent en groupe –, mais ce n’était pas très diffé­rent de la façon dont elle vivait main­­te­­nant. Elle n’al­­lait jamais nulle part toute seule. En fait, d’une certaine manière, la vie dans une ville comme Racca pouvait être meilleure. Elle aurait une commu­­nauté entière de sœurs, un groupe d’amies toutes prêtes qui l’at­­ten­­daient. Et tout le monde appa­­rem­­ment, du moins tous ceux à qui elle parlait, avaient moins de 25 ans. Le recru­­te­­ment des femmes au sein de l’État isla­­mique est parti­­cu­­lier et complexe, explique Humera Khan, la direc­­trice exécu­­tive de Mufle­­hun, un think tank de Washing­­ton spécia­­lisé dans la préven­­tion et la lutte contre l’ex­­tré­­misme violent : « Ce n’est pas que les femmes qui vont là-bas ne sont pas intel­­li­­gentes », dit elle, « certaines sont extrê­­me­­ment déter­­mi­­nées, mais d’une certaine manière, elles sont convain­­cues que cette vie est une voca­­tion. La plupart de ces femmes espèrent qu’une fois en Syrie, elles seront capables de vivre comme la “parfaite femme musul­­mane” telle qu’elle est décrite par l’État isla­­mique, qui est très clair sur ce qu’il attend d’elles : elles seront mariées tôt, elle servi­­ront les combat­­tants, elles aide­­ront à établir l’État. Et ces filles sont d’ac­­cord avec ça. Elles vont faire partie de cette géné­­ra­­tion qui construit le cali­­fat pierre par pierre. » Cette vision des choses a été inlas­­sa­­ble­­ment promue par quelques femmes haute­­ment influentes dans leur rôle d’agents recru­­teurs qui, comme Abou Qaqa ou Abou Hud, écrivent beau­­coup en ligne pour expliquer comment faire la hijra en Syrie. Mariyam suivait plusieurs d’entre elles et était parti­­cu­­liè­­re­­ment éprise de la corres­­pon­­dance d’une fille écos­­saise de 20 ans nommée Aqsa Mahmood, qui tenait un blog sous l’ap­­pel­­la­­tion de Umm Layth. Elle est soupçon­­née d’avoir aidé des filles occi­­den­­tales à rejoindre la « terre du djihad », comme elle l’ap­­pe­­lait. Ses conseils étaient à la fois détaillés et pratiques, leur suggé­­rant d’ap­­por­­ter leurs propres maquillage et bijoux (« Croyez-moi, il n’y a abso­­lu­­ment rien là-bas »), ainsi qu’un grand nombre de vête­­ments et de chaus­­sures, ce qui contre­­di­­sait les propos d’Abou Hud. Mais après tout, Umm Layth était une ukhti, une sœur : « Il y a des vête­­ments ici, mais wallah, je jure, de très mauvaise qualité », disait-elle, « c’est un miracle si tu trouves un haut ou un panta­­lon qui dure plus d’un mois… Les chaus­­sures sont de mauvaise qualité, et en plus on dirait qu’elles n’ont que trois tailles. »

ulyces-teenagejihad-14
Une femme djiha­­diste

Umm Layth expliquait égale­­ment leurs condi­­tions de vie : une fois en Syrie, on leur donne­­rait une maison, bien qu’il y ait une liste d’at­­tente pour les foyers, elle pour­­raient être tempo­­rai­­re­­ment relé­­guées au « makar des sœurs », le quar­­tier des femmes, pendant que leur mari vivrait avec les hommes. Il n’y avait pas de loge­­ment pour les femmes céli­­ba­­taires, leur rappe­­lait-elle, souli­­gnant la néces­­sité  du mariage pour ne serait-ce qu’exis­­ter au sein de la société de l’État isla­­mique. Et il n’y avait aucun moyen pour une femme de prendre part acti­­ve­­ment aux combats du djihad, ajou­­tait-elle. Mais la hijra n’était pas seule­­ment le combat. En réalité, leur rôle était « même plus impor­­tant en tant que femmes en Islam » : ne voudraient-elles pas « sacri­­fier tous leurs désirs et aban­­don­­ner leur famille et leur vie à l’Ouest afin de faire la hijra et de plaire à Allah en élevant la prochaine géné­­ra­­tion de Lions ? » Ces commen­­taires avaient été écrits durant les six mois qui suivirent l’ar­­ri­­vée de Umm Layth en Syrie, en Novembre 2013. En septembre 2014, ses messages s’étaient éloi­­gnés du côté pratique pour une vision plus lyrique : « Il y a quelque chose de telle­­ment plai­­sant à savoir que ce que vous avez a été pris aux kuffar (“mécréants”) pour vous être person­­nel­­le­­ment offert par Allah… comme un présent », remarquait-elle sur Tumblr. Puis elle dres­­sait la liste de son butin de guerre : réfri­­gé­­ra­­teurs, fours, micro-ondes, machines à faire des milk­­shakes « et, plus impor­­tant, une maison avec l’élec­­tri­­cité gratuite et l’eau qui vous est offerte par le Cali­­fat, et sans loyer. Ça paraît super, pas vrai ? » Mariyam était d’ac­­cord. Et elle avait été convain­­cue que, comme le disait juste­­ment Umm Layth, « tous ceux qui ont aban­­donné leur luxe derrière eux et on fait une hijra sincè­­re… seront choyés ». Umm Layth promet­­tait que, quoi qu’ils aient pu avoir dans le dar al-kufr, « [Allah] le rempla­­ce­­rait par quelque chose d’en­­core mieux ». Il s’agi­­rait d’un monde éton­­nant pour les frères et les sœurs et elle ne devrait pas avoir trop de regrets, car, comme Umm layth le rappe­­lait aux filles selon une tech­­nique qu’u­­ti­­lisent toutes les reli­­gions, la nouvelle famille qu’elles trou­­ve­­raient après avoir laissé la leur derrière elles « est comme une perle compa­­rée à la coquille que vous avez jeté dans l’écume de la mer qu’est la Oumma ». Mariyam n’était pas inquiète à l’idée de quit­­ter sa famille – enfin, à l’ex­­cep­­tion de ses parents : ses frères allaient venir avec elle. Le plus âgé, Hamzah, serait certai­­ne­­ment respon­­sable et servi­­rait de gardien à sa sœur, il se pour­­rait même qu’il soit respon­­sable du choix de son mari. Lui hési­­tait à propos de tout ça. D’un côté, comme il l’écri­­vait à ses parents, il voulait « emme­­ner le plus de membres possibles de [sa] famille pour vivre sur la terre de l’Is­­lam ». Et pour­­tant, il était indé­­cis, se deman­­dant si la hijra était réel­­le­­ment néces­­saire. Hamzah était peut-être prêt à faire allé­­geance à l’État isla­­mique, mais même après qu’il eut demandé son passe­­port et ses visas, il semblait douter encore. Devait-il réel­­le­­ment aller en Syrie, deman­­dait-il à un défen­­seur britan­­nique du djihad nommé Abou Baraa, ou pouvait-il simple­­ment s’en­­ga­­ger en restant à la maison ? Abou Baraa (qui n’ad­­met­­tait pas avoir prêté allé­­geance à l’État isla­­mique) l’as­­sura que la hijra n’était pas une exigence abso­­lue, même s’il ajou­­tait, en faisant réfé­­rence à l’en­­sei­­gne­­ment du Prophète, qu’il était mieux de vivre un seul jour d’obéis­­sance au calife que de « vivre et mourir dans l’igno­­rance ». « Je reçois des ques­­tions de ce genre en prove­­nance du monde entier », m’a dit récem­­ment depuis Londres, Abou Baraa, 31 ans, quand nous avons parlé au télé­­phone. « À certaines condi­­tions, vivre dans un État isla­­mique est obli­­ga­­toire. Par exemple, si vous n’êtes pas capable d’ex­­pri­­mer vos propres convic­­tions reli­­gieuses face à celles de ceux avec qui vous vivez, vous êtes obligé d’al­­ler vivre ailleurs. Si vous ne pouvez pas accom­­plir vos devoirs (de musul­­mans), si vous êtes tenté de pécher, ou pour toutes les circons­­tances dans lesquelles vous êtes contraint. Et beau­­coup de musul­­mans qui vivent en Amérique subissent l’un ou l’autre de ces empê­­che­­ments.»

Les Khan sont une famille très soudée et l’idée de quit­­ter leurs parents était angois­­sante pour eux.

Abou Baraa est un ancien membre de Al Muhaji­­roun (« Les Émigrants »), un groupe isla­­mique désor­­mais inter­­­dit mené par le radi­­cal Anjem Chou­­dary. Baraa a été arrêté plusieurs fois en Angle­­terre et est actuel­­le­­ment en liberté sous caution, suspecté de soutien au terro­­risme. Son passe­­port a été annulé par les auto­­ri­­tés britan­­niques. Si cela n’avait pas été le cas, il serait lui aussi parti rejoindre le cali­­fat. À la place, alors que l’Amé­­rique se prépa­­rait à commen­­cer les frappes aériennes l’été dernier, Abou Baraa rappe­­lait à ceux qui le suivaient sur YouTube que le monde était divisé en deux camps : « Assu­­rez-vous que vous êtes du côté des musul­­mans », disait il. « Vous ne devez pas être du côté des infi­­dèles, ni rester sur la barrière, neutre, en disant : “Cela ne me concerne pas.” Vous devez défendre les musul­­mans. » Hamzah avait décidé d’être du côté des musul­­mans : « Moi, vivant dans le confort avec ma famille alors que mon autre famille est en train de se faire tuer, c’est de l’égoïsme total », écri­­rait-il plus tard à sa famille. « Je veux me soumettre à la charia, la meilleure loi pour toute l’hu­­ma­­nité. » Les Khan sont une famille très soudée et l’idée de quit­­ter leurs parents était angois­­sante les enfants. Umm Layth avait une réponse à cela : « Il n’y a aucune manière de rendre la chose plus facile à vos parents », écri­­vait elle sur son blog. « Ils seront bles­­sés, vous serez jugés et obser­­vés par la société, mais cela n’aura aucune impor­­tan­­ce… Les paroles d’Al­­lah sont plus grandes que celles de toute l’hu­­ma­­nité réunie. » Jour après jour, à l’insu total de leurs parents, les Khan dévo­­raient un flot régu­­lier d’en­­cou­­ra­­ge­­ments de la part des semblables d’Abou Qaqa, Abou Fariss, Umm Layth et leurs autres nouveaux amis. « N’écri­­vez rien sur Twit­­ter à propos du dawlah (“L’État isla­­mique”) ou sur le djihad ; ne dites rien à vos amis ; ne dites rien à votre famille », conseillait Abou Fariss sur sa page Ask.fm. Faites atten­­tion quand vous êtes en ligne, mais aussi dans la vraie vie, ajou­­tait-il : « N’agis­­sez pas de manière suspecte, ne modi­­fiez pas votre compor­­te­­ment, car les gens remarque­­raient le chan­­ge­­ment en vous. » Et ne vous inquié­­tez pas si vous ne voulez pas combattre, assu­­raient nombre de djiha­­distes, en faisant écho au propre appel qu’a­­vait lancé Bagh­­dadi en juin 2014, pour que les musul­­mans aident à bâtir l’État isla­­mique. « Il y a un rôle pour chacun », disait un djiha­­diste cana­­dien du nom d’An­­dré Poulin, alias Abou Muslim al-Canadi, sur une vidéo de recru­­te­­ment réali­­sée en juillet, peut-être un an après l’an­­nonce de sa mort au combat. « Les moudja­­hi­­dins sont des gens ordi­­naires », disait-il, qui s’ils ne peuvent combattre, peuvent donner de l’argent, appor­­ter une aide tech­­nique ou « utili­­ser d’autres dons ». Ce message était d’une certaine manière celui qui s’ex­­pri­­mait dans le docu­­men­­taire en cinq parties sur l’État isla­­mique qu’a­­vait diffusé VICE. Hamzah, qui était abonné à la chaîne VICE News sur YouTube, ne l’avait pas aimé : « Mec, je pensais que ces docu­­men­­taires de VICE à propos de l’EI seraient bons, mais ils puueennntt », écri­­vait-il sur Twit­­ter, le 8 août.

ulyces-teenagejihad-15
Guer­­royer n’était pas le rêve de Hamzah

Jusqu’à ce qu’il parte pour sa hijra, Hamzah semblait être partagé à propos de la bruta­­lité du nouveau cali­­fat. « Les actions de l’État isla­­mique vont seule­­ment rendre nos vies plus diffi­­ciles », écri­­vait-il le 2 septembre 2014, le jour où une vidéo avait montré la déca­­pi­­ta­­tion du jour­­na­­liste Steven Sotloff. Un mois plus tard, deux jours seule­­ment avant le départ qu’ils envi­­sa­­geaient, il écri­­vait : « Parfois, j’ai­­me­­rais juste pouvoir aller dans le désert de Mauri­­ta­­nie, vivre sous les ordres d’un cheikh, étudier le Coran et être berger, mener une vie simple loin de toute cette folie. » Mais pour une raison ou pour une autre, les convic­­tions reli­­gieuses, l’em­­pa­­thie, la passion, la naïveté, l’idéa­­lisme, le désir d’aven­­ture, peut-être tout cela à la fois, ils avaient décidé de partir. Et juste comme Umm Layth et Abou Qaqa et tous les autres mouhaji­­rins l’avaient conseillé, les frères et la sœur Khan avaient calme­­ment rassem­­blé leurs sacs de couchage, quelques en-cas et leur équi­­pe­­ment. Ils n’avaient rien dit de leur plan à leurs parents et, la nuit avant de les quit­­ter, ils s’étaient assis pour leur écrire des lettres. Mariyam étant une perfec­­tion­­niste, elle en avait écrit deux. « Je ne réalise pas à quel point il est dur de quit­­ter sa famille, spécia­­le­­ment ses parents et parti­­cu­­liè­­re­­ment sa mère », avait-elle écrit dans la plus honnête des deux lettres. « Mon cœur pleure à la pensée que je vous laisse et que je ne vous verrai sans doute plus jamais… Je vous aime plus que le monde, je le jure. »

L’in­­ter­­ro­­ga­­toire

Le 13 janvier 2015, près d’une semaine après l’at­­ten­­tat contre Char­­lie Hebdo à Paris, Hamzah Khan était formel­­le­­ment inculpé devant la cour fédé­­rale de Dirk­­sen, à Chicago, pour tenta­­tive de soutien maté­­riel à l’État isla­­mique – ce à quoi il plaida non coupable. Après une brève audi­­tion de dix minutes, l’avo­­cat des Khan, Tom Durkin, avait présenté la mère de Hamzah, Zarine, une petite femme habillée d’un manteau sombre et coif­­fée d’un foulard de lainage. Pour la première fois depuis vingt ans, son visage était décou­­vert en public : « En tant que parents, nous nous étions sentis obli­­gés de parler des événe­­ments récents de Paris où nous avions vu des actes d’une indi­­cible horreur perpé­­trés par des agents recru­­teurs de groupes djiha­­distes au nom de l’Is­­lam », dit-elle en trem­­blant avant de dénon­­cer la violence, mais aussi le « lavage de cerveau et l’en­­rô­­le­­ment d’en­­fants à travers les réseaux sociaux et Inter­­net ». Elle conclut avec un message adressé au diri­­geant de l’État isla­­mique Abu Bakr al-Bagh­­dadi et à ses affi­­dés : « Lais­­sez nos enfants tranquilles ! »

ulyces-teenagejihad-16
Des adoles­­cents de tous pays ont été amenés à faire le djihad

Dire que ces derniers mois furent un cauche­­mar pour les Khan serait un euphé­­misme. Quand je les ai rencon­­trés pour la première fois, à l’au­­tomne, dans le bureau de Durkin, ils semblaient abasour­­dis par les événe­­ments récents, comme si quelqu’un s’était glissé dans leur maison pour voler le cerveau de leurs enfants : « Nous avons essayé de les élever aussi bien que nous avons pu : la meilleure éduca­­tion, la meilleure morale », disait Zarine pendant que son mari, un homme tranquille, commençait à vider le contenu d’un grand sac sur la table de réunion de Durkin : les médailles gagnées par Hamzah lors de l’ex­­po­­si­­tion scien­­ti­­fique, ses trophées pour l’ap­­pren­­tis­­sage du Coran, sa première place au tour­­noi de scolas­­tique musul­­mane. Ils m’ont montré de magni­­fiques dessins de fleurs réali­­sés par Mariyam et m’ont parlé de l’amour de Tarek pour les Chicago Bulls. Comment tout cela était-il arrivé ? Avaient-ils perçu des modi­­fi­­ca­­tions de leur compor­­te­­ment ? Avaient-ils remarqué qu’ils deve­­naient plus secrets ? Plus fervents ? Avaient-ils noté le moindre chan­­ge­­ment chez leurs enfants ? À part le fait qu’ils passaient plus de temps devant leur ordi­­na­­teur, ils m’ont répondu que non. En vérité, dit Zarine, elle était à peine au courant de l’exis­­tence de l’État isla­­mique avant l’au­­tomne 2014. L’at­­trait qu’il pouvait exer­­cer l’a prise complè­­te­­ment au dépourvu, comme son mari et la majeure partie des parents musul­­mans. Cela n’au­­rait pas dû être le cas, remarque le Dr Yasir Qadhi, reli­­gieux musul­­man bien connu et profes­­seur au Rhodes College de Memphis : « Malheu­­reu­­se­­ment, l’Is­­lam duquel les parents sont fami­­liers est un islam plus paisible, qui a tendance à éviter les ques­­tions contro­­ver­­sées comme la poli­­tique étran­­gère améri­­caine dans les pays musul­­mans », dit-il. Cette rupture fonda­­men­­tale dans la commu­­ni­­ca­­tion, combi­­née à la diffi­­culté des plus vieux de coller aux avan­­cées tech­­no­­lo­­giques, a créé un fossé presque infran­­chis­­sable entre les géné­­ra­­tions : « L’une des plus grandes erreurs est de croire que la radi­­ca­­li­­sa­­tion se déroule ouver­­te­­ment dans les mosquées », dit Qadhi. « Elle se déroule en ligne, en secret. Nous voulons que ces enfants exposent leurs griefs à voix haute. Mais en l’ab­­sence d’un véri­­table dialogue, qui pour­­rait être modéré grâce à la sagesse d’un plus vieux, ces jeunes gens, frus­­trés par les injus­­tices gran­­dis­­santes qu’ils perçoivent dans notre poli­­tique étran­­gère, se laissent influen­­cer par des reli­­gieux qui déve­­loppent des visions mani­­chéennes de l’Is­­lam et de l’Oc­­ci­dent. Là-bas s’éla­­bore un vrai récit sur le fait que l’Ouest est en guerre contre l’Is­­lam, auquel s’ajoute désor­­mais cette naïveté roman­­tique et utopique sur le cali­­fat – et ces enfants sont naïfs. » Qadhi se demande si « crimi­­na­­li­­ser la naïveté » est la meilleure manière d’abor­­der le cas d’en­­fants comme les Khan : « Que cela plaise ou non, lorsque ces enfants découvrent que leurs pairs prennent 15 ans pour ce qui ressemble beau­­coup à un délit d’opi­­nion, cela les rend encore plus secrets car cela renforce l’idée que le gouver­­ne­­ment cherche à les coin­­cer. »

ulyces-teenagejihad-17
La fausse promesse d’une terre d’aven­­tures

Désor­­mais, Hamzah Khan a le choix : il peut se décla­­rer coupable et espé­­rer obte­­nir une peine plus courte, ou bien rester fidèle à son idée de hijra et tenter sa chance devant la cour. Quoi qu’il en soit, il passera du temps en prison puisque, comme le recon­­naît son avocat, personne n’a jamais été acquitté dans une affaire liée au terro­­risme depuis le 11 septembre.

~

Quelques jours après la lecture de l’acte d’ac­­cu­­sa­­tion contre Hamzah, j’ai rendu visite aux Khan, à leur domi­­cile de Boling­­brook. Shafi, un homme à la voix douce habillé d’un simple panta­­lon et d’une longue tunique, m’a ouvert la porte et m’a conduite dans le salon où Zarine, les cheveux couverts d’un hijab noir et blanc, a préparé une table basse avec une assiette de poulet frit, des chips, du jus d’orange et quelques verres. Shafi, qui a travaillé pendant des années comme orga­­ni­­sa­­teur d’évé­­ne­­ment pour des insti­­tu­­tions chari­­tables musul­­manes, a perdu son emploi il y peu, appa­­rem­­ment à cause des affaires concer­­nant ses enfants. Depuis, la famille lutte pour s’en sortir. Les voisins et amis, bien que soli­­daires, gardent leurs distances, dit Zarine : « Ils ont peur, comme s’ils se disaient : si ces bons enfants ont pu être mani­­pu­­lés, nous ne savons pas ce qui va arri­­ver aux nôtres. » La pièce semble vivante et accueillante, pour les enfants aussi : des cana­­pés usés et tâchés de coups de crayons, un petit tricycle en plas­­tique, des jouets Fisher-Price et des livres d’images. Une lourde biblio­­thèque est remplie de textes isla­­miques et de livres scolaires appar­­te­­nant aux autres enfants : anglais, écono­­mie, biolo­­gie. Niché dans le rayon du haut, il y a un petit poste de télé tout neuf. Jeune fille à l’air éthéré, Mariyam est assise sur le canapé, vêtue d’un shal­­war kameez, ces tuniques et panta­­lons que portent les hommes et les femmes d’Asie du sud, imprimé de motifs léopard sur fond violet. Mariyam aime le violet (tout comme les motifs léopard) et parle de la plus douce des voix lorsqu’elle me raconte les quelques autres choses qu’elle aimait – le cinéma, le patin à glace, le lèche-vitrine – tout ce qu’elle a remplacé par la reli­­gion qui semble encore consu­­mer la plupart de ses pensées : « Je peux m’as­­seoir dans un coin et me conten­­ter de lire et lire encore à ce propos, je peux étudier tous les jours », dit-elle.

« Aller au fond des choses ne se fait pas du jour au lende­­main. Les sortir de là pren­­dra du temps. »

À la diffé­­rence de son frère, Mariyam n’a pas encore été incul­­pée, comme son petit frère, mais elle le sera certai­­ne­­ment, pense Marlo Cadeddu, son avocate qui la surveille de près pour s’as­­su­­rer qu’elle ne s’aven­­ture pas à parler de l’af­­faire. Bien que le gouver­­ne­­ment avance qu’of­­frir son corps à un groupe terro­­riste peut être consi­­déré comme « soutien maté­­riel », Me Cadeddu remet cette idée en cause, en esti­­mant que l’État isla­­mique recrute de la même manière que les préda­­teurs sexuels attirent leurs victimes : « Ils leur disent que personne d’autre ne les comprend et qu’elles seront appré­­ciées et aimées par l’État isla­­mique, ce qui est une mani­­pu­­la­­tion psycho­­lo­­gique clas­­sique », dit-elle. « Ces filles sont vues comme des femmes, des proies sexuelles pures et simples. Elles n’ont pas idée de ce dans quoi elles s’en­­gagent. » Dans l’es­­poir que le gouver­­ne­­ment ne deman­­dera pas la prison si Mariyam est incul­­pée, Me Cadeddu a travaillé des mois à rame­­ner sa cliente du monde virtuel à celui des hommes. Cela comprend le fait d’in­­sis­­ter pour que Mariyam obtienne son diplôme d’édu­­ca­­tion géné­­rale, qu’elle a d’ailleurs passé avec les honneurs, et suive des séances régu­­lières avec une psycho­­logue musul­­mane. En janvier, elle a commencé le collège univer­­si­­taire dans l’es­­poir d’ob­­te­­nir un diplôme en puéri­­cul­­ture. Mariyam prend aussi des cours d’arts plas­­tiques et fait du béné­­vo­­lat dans une orga­­ni­­sa­­tion huma­­ni­­taire musul­­mane. Plus impor­­tant peut-être, Me Cadeddu, avec le soutien de nombreux psycho­­logues, a insisté pour que Mariyam rencontre un érudit musul­­man de Chicago qui remet en cause sa lecture du Coran et l’in­­ter­­pré­­ta­­tion de l’is­­lam que donne l’État isla­­mique. Récem­­ment, elle a commencé à échan­­ger avec une famille de sa connais­­sance qui a mené des actions de secours en Syrie et a expliqué avec des détails très crus la réalité sur le terrain. Après tout cela, m’as­­sure Mariyam, « j’ai été capable de regar­­der les choses avec un point de vue diffé­rent, cela m’a vrai­­ment ouvert l’es­­prit ». Tout cela semble très bien, peut-être un peu trop. Le 26 février, le FBI a fouillé la maison des Khan pour une deuxième fois et est reparti avec des « dispo­­si­­tifs de commu­­ni­­ca­­tion » appar­­te­­nant sans doute à Mariyam et à son plus jeune frère. Bien que le Bureau n’ait pas précisé ce qu’il cher­­chait, une fouille rapide sur l’an­­cien compte Twit­­ter de Mariyam, @deth­­siv­­near, a révélé un commen­­taire sur Ask.fm. destiné à un célèbre djiha­­diste améri­­cano-somali pour lui deman­­der s’il connais­­sait Oum Bara, son alter ego en ligne. Le message posté anony­­me­­ment avait été rédigé au moins trois mois plus tôt, après que les enfants ont été inter­­­pel­­lés à O’Hare mais avant que Me Cadeddu n’ait commencé son travail de « dé-radi­­ca­­li­­sa­­tion ». Après plus d’un an d’en­­doc­­tri­­ne­­ment, il serait surpre­­nant qu’une adoles­­cente comme Mariyam n’ait pas des ques­­tions et des loyau­­tés persis­­tantes : « Même dans le meilleur des scéna­­rios, cela peut prendre un moment », explique Humera Khan, de Mufle­­hun, l’ONG qui cherche à contre­­car­­rer l’em­­bri­­ga­­de­­ment des jeunes musul­­mans. Elle croit qu’une inter­­­ven­­tion à long terme, une « désin­­toxi­­ca­­tion » avec les enfants et leurs parents, est néces­­saire : « Aller au fond des choses ne se fait pas du jour au lende­­main. Les sortir de là pren­­dra aussi du temps. Mais cela doit pouvoir se faire. Si vous les envoyez seule­­ment en prison, cela ne fera que renfor­­cer leurs convic­­tions. » Le silence de la commu­­nauté musul­­mane locale sur Hamzah Kahn, son frères et sa sœur est assour­­dis­­sant. De fait, le seul ami des Khan qui a accepté de me parler est Moham­­mad Chaudhry, qui connaît la famille depuis quatre ou cinq ans : « Il y a beau­­coup de peur», avoue ce pakis­­ta­­nais d’ori­­gine devant un café au McDo­­nald de Boling­­brook. « L’Amé­­rique est un bon pays, c’est pour cela que nous sommes ici. C’est notre foyer. Et pour­­tant, on nous arrête à l’aé­­ro­­port, on nous pousse à nous sentir coupables. » L’homme à la barbe four­­nie boit une gorgée de café : « Ce sont des gosses améri­­cains », dit-il. Bien que parlant osten­­si­­ble­­ment des Khan et de leur trai­­te­­ment par le système judi­­ciaire, il aurait pu tout aussi bien faire réfé­­rence à tous ces futurs mouja­­hi­­rins qui, depuis leur chambre à coucher, dans d’autres villes des États-Unis, sont des cibles insoupçon­­nées, séduites par le merveilleux pays de Shâm et qui main­­te­­nant, en tant qu’A­­mé­­ri­­cains, doivent en payer les consé­quences.

ulyces-teenagejihad-18
Il faudra du temps pour sauver les enfants Khan

À cause de la nature de l’af­­faire Khan, toujours en cours d’ins­­truc­­tion, le gouver­­ne­­ment n’a pas encore donné d’in­­for­­ma­­tions sur la manière dont les enfants ont été décou­­verts et pistés. Mais pour étayer l’ac­­cu­­sa­­tion sur leur déter­­mi­­na­­tion à commettre un « djihad violent », il cite des messages sur Twit­­ter, des recherches sur Inter­­net et même, dans le cas de Hamzah, quelques-uns de ses gribouillages dont un drapeau de l’État isla­­mique. Le Dr Marc Sage­­man, psychiatre et expert en sécu­­rité inté­­rieure, a étudié plus d’une dizaine de cas de ce genre et remarque que, du point de vue du gouver­­ne­­ment, « l’idée est que tout ce qui est sur ton disque dur est aussi dans ton esprit, une suppo­­si­­tion qui, concer­­nant des adoles­­cents, n’est abso­­lu­­ment pas fiable ». Étant donné que de nombreux cas reposent sur un infor­­ma­­teur du gouver­­ne­­ment se faisant passer pour quelqu’un d’autre, peut-être même que les adoles­­cents pensent connaître, les consé­quences peuvent être graves : « Ces affaires n’ont rien à voir avec un “discours terro­­riste” », pour­­suit Sage­­man, « elles portent sur l’iden­­tité. Chacun voit le monde à travers son propre prisme. Ces enfants s’iden­­ti­­fient aux musul­­mans et ce qu’ils voient, ce sont des dizaines de milliers de jeunes musul­­mans tués par les bombes barils en Syrie dont la presse occi­­den­­tale ne parle pas. Elle parle des tueurs, ils voient les victimes. Ce sont deux pers­­pec­­tives diffé­­rentes et le dialogue est à peu près impos­­sible. » Sans surprise, le dépar­­te­­ment de la justice voit ces affaires d’une toute autre manière : « Il est de notre respon­­sa­­bi­­lité d’ar­­rê­­ter les gens qui se préparent à rejoindre l’État isla­­mique », confie un haut fonc­­tion­­naire de la justice. « Comment pouvez-vous assu­­rer qu’au­­cun des indi­­vi­­dus qui ont été inter­­­pel­­lés n’al­­laient pas deve­­nir le prochain Jihadi John ? Et comment pour­­riez-vous conti­­nuer à vous regar­­der dans la glace si vous aviez pu les en empê­­cher et ne l’aviez pas fait ? Quiconque a essayé de rejoindre l’État isla­­mique au cours de ces derniers dix-huit mois sait exac­­te­­ment quelle sorte d’or­­ga­­ni­­sa­­tion l’at­­tend. » Quand elle a été inter­­­pel­­lée à O’Hare, Mariyam a subi huit heures d’in­­ter­­ro­­ga­­toire de la part du FBI. La copie de l’en­­tre­­tien trans­­mise lors de l’au­­dience de Hamzah souli­­gnait les capa­­ci­­tés de condi­­tion­­ne­­ment de l’État isla­­mique aussi bien que les convic­­tions inébran­­lables de Mariyam. Toute sa timi­­dité s’était évanouie devant le FBI, à qui elle refu­­sait sans cesse de répondre. « Pourquoi vouliez vous parler à ces gens ? Ce sont des monstres », disait l’un des agents. « Je n’en suis pas un », répon­­dit-elle. « Mais ils déca­­pitent les gens », ajouta l’agent un peu plus tard. « Ouais, et pourquoi pensez-vous qu’ils font ça ? » inter­­­ro­­gea-t-elle.

« Si vous ne le faites pas main­­te­­nant, vous le ferez plus tard. » — Mariyam

Peu à peu, Mariyam lais­­sait échap­­per ses griefs : les États-Unis et leurs alliés tuaient des enfants inno­­cents dans des pays comme la Syrie ou l’Af­­gha­­nis­­tan ; cela ne semblait pas juste que ces actes soient excu­­sés, quand les crimes des musul­­mans – qui dans son esprit ne faisaient que se défendre – étaient dénon­­cés. « Vous êtes loyal envers votre pays, quoi qu’il advienne, même s’il commet de mauvaises actions », dit-elle. « Ce n’est pas une discus­­sion sur moi et mon pays », répliqua l’un d’eux, « il s’agit de vous. » Et c’est Mariyam, dit-il à un moment de la conver­­sa­­tion, qui renver­­sait l’échange et les passait à la ques­­tion. « C’est vous qui m’in­­ter­­ro­­gez ! » répliqua-t-elle. « Oh non », insis­­tèrent-ils, un véri­­table inter­­­ro­­ga­­toire serait bien pire : « Des gens hurle­­raient très fort, en lançant des choses tout autour, ce serait… effrayant. » « Ouais, c’est ce que vous faites à certaines personnes », rétorqua-t-elle. « Nous ne sommes pas là pour vous le faire subir. » « Vous conti­­nuez à le faire à beau­­coup de gens… On raconte tant d’his­­toires là-dessus. » « C’est vrai », admit fina­­le­­ment l’agent. « Oui, cela conti­­nue. Vous avez raison. » « Ouais, et vous allez proba­­ble­­ment me le faire à moi », dit-elle. « Si vous ne le faites pas main­­te­­nant, vous le ferez plus tard. »


Traduit de l’an­­glais par Pierre Sorgue d’après l’ar­­ticle « The Chil­­dren of ISIS », paru dans Rolling Stone. Couver­­ture : Trois djiha­­distes syriens au coucher du soleil.
Down­load WordP­ress Themes
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load WordP­ress Themes Free
udemy course down­load free
Premium WordPress Themes Download
Premium WordPress Themes Download
Download Premium WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
download udemy paid course for free

Plus de monde