par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 25 juin 2015

« Il va peut-être falloir forcer un peu pour déplier tout ça », constate Holly Williams, employée des pompes funèbres. Elle soulève le bras de John et déplie d’un geste déli­­cat ses doigts, son coude puis son poignet. « Plus le cadavre est récent, plus c’est facile. » Williams parle avec douceur, et sa décon­­trac­­tion dément la nature de son métier. Élevée, et main­­te­­nant employée dans l’en­­tre­­prise fami­­liale de pompes funèbres, au nord du Texas, elle voit et mani­­pule des cadavres depuis son enfance. Aujourd’­­hui, à 28 ans, elle estime avoir travaillé sur un millier de corps. Son quoti­­dien consiste à récu­­pé­­rer les cadavres des personnes récem­­ment décé­­dées dans la zone de Dallas-Fort Worth, et à les prépa­­rer pour leur enter­­re­­ment.

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Mort d’une noble dame et déca­­dence de son corps
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« La plupart des personnes dont on s’oc­­cupe meurent dans des maisons de retraite », précise Williams. « Mais parfois, on a affaire à des morts suite à un coup de fusil, ou à un acci­dent de voiture. Il arrive aussi qu’on nous appelle pour quelqu’un qui est mort seul, dont le décès est passé inaperçu pendant des jours ou des semaines, et qui a déjà commencé à se décom­­po­­ser. Cela complique énor­­mé­­ment mon travail. » John était mort depuis quatre heures quand son corps a été emmené à la maison funé­­raire. Il avait vécu en bonne santé durant la majeure partie sa vie. Il avait toujours travaillé dans les champs pétro­­li­­fères texans, c’était un homme dyna­­mique doté d’une excel­­lente condi­­tion physique. Il avait arrêté de fumer des décen­­nies plus tôt et ne consom­­mait d’al­­cool qu’a­­vec modé­­ra­­tion. Et puis, par un matin froid de janvier, il a fait une crise cardiaque massive chez lui (appa­­rem­­ment provoquée par d’autres compli­­ca­­tions, incon­­nues). Il s’est effon­­dré au sol, et est mort presque instan­­ta­­né­­ment. Il n’avait que 57 ans. John se trouve à présent devant moi, étendu sur la table en métal de Williams, son corps enve­­loppé dans un drap blanc et sa peau froide rigide au toucher, d’un gris légè­­re­­ment violacé – autant de signes révé­­lant que le proces­­sus de décom­­po­­si­­tion est déjà bien avancé.

Auto­­di­­ges­­tion

Un corps en décom­­po­­si­­tion est loin d’être « mort » : au contraire, il déborde de vie. De plus en plus de scien­­ti­­fiques consi­­dèrent le cadavre comme la pierre angu­­laire d’un vaste écosys­­tème, qui se forme peu de temps après la mort, avant de se déve­­lop­­per et d’évo­­luer au fil de la décom­­po­­si­­tion. Celle-ci débute quelques minutes après la mort, avec le proces­­sus quali­­fié d’au­­to­­lyse, ou auto-diges­­tion. Peu après l’ar­­rêt des batte­­ments du cœur, les cellules sont privées d’oxy­­gène et leur acidité augmente au fur et à mesure que des réac­­tions chimiques y accu­­mulent des éléments toxiques. Des enzymes commencent à digé­­rer la membrane des cellules, puis se retirent une fois qu’elles sont détruites. Cela commence géné­­ra­­le­­ment dans le foie, riche en enzymes, puis dans le cerveau qui contient beau­­coup d’eau. Tous les tissus et les organes finissent par se désin­­té­­grer de cette façon. Les globules endom­­ma­­gés commencent à se répandre au-delà des vais­­seaux sanguins brisés, sous l’ef­­fet de la gravité, et s’ins­­tallent dans les capil­­laires et les petites veines, déco­­lo­­rant ainsi la peau.

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Au même moment, la tempé­­ra­­ture corpo­­relle chute graduel­­le­­ment, jusqu’à s’adap­­ter à celle de son envi­­ron­­ne­­ment. Puis vient la rigor mortis, la rigi­­dité cada­­vé­­rique, débu­­tant dans les paupières, la mâchoire et les muscles du cou, avant de se répandre dans le tronc puis dans les membres. Dans un corps vivant, les cellules muscu­­laires se contractent et se relâchent suite aux actions de deux protéines fila­­men­­teuses (l’ac­­tine et la myosine) qui glissent l’une sur l’autre. Après la mort, ces cellules perdent leur source d’éner­­gie, et les fila­­ments protéi­­nés se figent à un certain endroit. Les muscles se rigi­­di­­fient, tandis que les arti­­cu­­la­­tions se bloquent. Au cours de ces premières étapes, l’éco­­sys­­tème du cadavre se compose prin­­ci­­pa­­le­­ment des bacté­­ries qui vivent dans et sur le corps humain lorsqu’il est encore en vie. Nos corps hébergent de grandes quan­­ti­­tés de bacté­­ries : chaque surface ou recoin du corps offre un habi­­tat pour une commu­­nauté micro­­bienne spéci­­fique. La plus grande de ces commu­­nau­­tés, et de loin, réside dans les intes­­tins, où coha­­bitent des milliers de milliards de bacté­­ries appar­­te­­nant à des centaines, peut-être même à des milliers d’es­­pèces distinctes. Le micro­­biome de l’in­­tes­­tin est un des sujets les plus étudiés en biolo­­gie ; on a compris qu’il jouait un rôle majeur dans la santé humaine, et qu’il était asso­­cié à un grand nombre de problèmes et de mala­­dies, allant de l’au­­tisme ou de la dépres­­sion au syndrome du colon irri­­table, en passant par l’obé­­sité. Mais nous ne savons toujours que peu de choses sur ces passa­­gers micro­­biens, et nous igno­­rons ce qu’il advient d’eux lorsque nous mourons. En août 2014, le méde­­cin légiste Gulnaz Javan de l’uni­­ver­­sité d’Ala­­bama State à Mont­­go­­mery a publié avec ses collègues la toute première étude sur ce qu’ils ont appelé le « thana­­to­­mi­­cro­­biome » (de thana­­tos, mot grec pour la mort). « Plusieurs de nos échan­­tillons proviennent d’af­­faires crimi­­nelles », explique Javan. « Quelqu’un meurt après un suicide, un homi­­cide, une over­­dose de drogue ou un acci­dent de voiture, et je recueille des échan­­tillons de tissu sur le corps. Il y a des diffi­­cul­­tés éthiques, car nous avons besoin du consen­­te­­ment de quelqu’un. »

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La plupart des organes internes sont dépour­­vus de microbes tant que le corps est vivant. Mais peu de temps après la mort, le système immu­­ni­­taire s’ar­­rête et les laisse se déve­­lop­­per libre­­ment dans tout le corps. Ce proces­­sus débute habi­­tuel­­le­­ment dans les intes­­tins, à la jonc­­tion du petit et du gros intes­­tin. Livrées à elles-mêmes, nos bacté­­ries intes­­ti­­nales commencent à digé­­rer les intes­­tins, puis les tissus envi­­ron­­nants, de l’in­­té­­rieur vers l’ex­­té­­rieur du corps, utili­­sant pour se nour­­rir le cock­­tail chimique que produisent les cellules endom­­ma­­gées. Elles enva­­hissent ensuite les capil­­laires du système diges­­tif et les ganglions lympha­­tiques, se répan­­dant d’abord dans le foie et la bile, puis dans le cœur et le cerveau. Javan et son équipe ont prélevé des échan­­tillons de foie, de bile, de cerveau, de cœur et de sang sur onze cadavres, sur une durée de 20 à 240 heures après leur mort. Ils ont utilisé deux tech­­no­­lo­­gies diffé­­rentes de séquençage ADN, aidés d’ou­­tils bioin­­for­­ma­­tiques, pour analy­­ser et compa­­rer le contenu bacté­­rien de chaque échan­­tillon. Les échan­­tillons prove­­nant d’or­­ganes diffé­­rents du même corps étaient très simi­­laires, mais diffé­­raient forte­­ment de ceux pris à d’autres corps. Cela peut prove­­nir de diffé­­rences dans la compo­­si­­tion du micro­­biome de chaque cadavre, ou de l’écart de temps entre le décès et l’ana­­lyse. Une étude plus ancienne sur des souris en décom­­po­­si­­tion a révélé que même si le micro­­biome change de façon radi­­cale après la mort, il le fait de façon cohé­­rente et mesu­­rable. Les cher­­cheurs ont été capables d’es­­ti­­mer l’heure du décès à trois jours près dans une période couvrant près de deux mois.

Entre les pins de Hunts­­ville se trouvent plusieurs corps humains en cours de décom­­po­­si­­tion.

L’étude de Javan suggère que cette « horloge micro­­bienne » fonc­­tionne peut-être égale­­ment dans le corps humain en décom­­po­­si­­tion. Elle montre que les bacté­­ries atteignent le foie près de 20 heures après la mort, et qu’il leur faut au moins 58 heures pour s’étendre à tous les organes dont Javan et ses collègues possé­­daient des échan­­tillons. Ainsi, après notre mort, nos bacté­­ries semblent s’étendre dans tout le corps de façon systé­­ma­­tique, et le temps qu’elles mettent à infil­­trer d’abord un organe interne, puis un autre, peut nous offrir une nouvelle façon d’es­­ti­­mer le temps écoulé depuis la mort. « Le degré de décom­­po­­si­­tion varie non seule­­ment d’un indi­­vidu à un autre, mais égale­­ment selon les organes », explique Javan. « La bile, les intes­­tins, l’es­­to­­mac et l’uté­­rus d’une femme enceinte se décom­­posent plus rapi­­de­­ment, alors que les reins, le cœur et les os sont plus lents. » En 2014, Javan et ses collègues ont obtenu une bourse de 200 000 dollars de la Natio­­nal Science Foun­­da­­tion pour appro­­fon­­dir leurs recherches. « Nous allons utili­­ser le séquençage nouvelle géné­­ra­­tion et la bioin­­for­­ma­­tique pour voir quel organe est le plus adapté pour esti­­mer l’heure du décès – ce qui n’est toujours pas clair. » Une chose semble pour­­tant claire : une compo­­si­­tion bacté­­rienne diffé­­rente est asso­­ciée à des stades de décom­­po­­si­­tion diffé­­rents.

Putré­­fac­­tion

Épar­­pillés en cercle entre les pins de Hunts­­ville, au Texas, se trouvent plusieurs corps humains en cours de décom­­po­­si­­tion. Les deux cadavres les plus récents ont été placés près de l’épi­­centre du cercle et ont les bras et les jambes en étoile. Leur peau lâche et tache­­tée de gris est encore intacte, et leur cage thora­­cique comme leurs os pelviens sont visibles sous la chair qui pour­­rit lente­­ment. À quelques mètres de là se trouve un autre corps, un sque­­lette cette fois, sa peau noire et durcie collant aux os comme si l’in­­di­­vidu portait une combi­­nai­­son complète de latex brillant. Encore un peu plus loin, après des morceaux de sque­­lettes disper­­sés par les vautours, on trouve un troi­­sième corps dans une cage de bois et de métal. Ce dernier, en partie momi­­fié, se situe vers l’ex­­té­­rieur du cercle. De gros cham­­pi­­gnons marrons poussent sur ce qui était aupa­­ra­­vant un abdo­­men.

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Pour la plupart d’entre nous, voir un corps en décom­­po­­si­­tion est, au mieux, pertur­­bant, au pire, répu­­gnant et effrayant, source de cauche­­mars. Mais ce type de scène est monnaie courante pour les gens qui travaillent au Southeast Texas Applied Foren­­sic Science Faci­­lity (Complexe de méde­­cine légale appliquée du Sud-Est du Texas). Cet établis­­se­­ment, ouvert en 2009, est situé sur un terrain de 247 hectares de forêt natio­­nale appar­­te­­nant à la Sam Hous­­ton State Univer­­sity (SHSU). Au cœur de ce domaine, on a isolé du reste une portion boisée de neuf hectares, elle-même divi­­sée en parties sépa­­rées par des grillages verts hauts de quatre mètres et surmon­­tés de barbe­­lés. Fin 2011, les cher­­cheurs du SHSU Sibyl Bucheli et Aaron Lynne, aidés de leurs collègues, ont placé deux cadavres récents à cet endroit et les ont lais­­sés pour­­rir dans des condi­­tions natu­­relles. Une fois que l’au­­to­­di­­ges­­tion est lancée et que les bacté­­ries ont commencé à s’échap­­per de l’ap­­pa­­reil diges­­tif, la putré­­fac­­tion commence. C’est la mort molé­­cu­­laire : les tissus mous se dété­­riorent de plus en plus, se trans­­for­­mant en gaz, en liquides et en sels. Ce proces­­sus est déjà en cours durant les premières étapes de la décom­­po­­si­­tion, mais il se déve­­loppe réel­­le­­ment quand les bacté­­ries anaé­­ro­­bies entrent en jeu. La putré­­fac­­tion vient d’un passage des espèces bacté­­riennes aéro­­bies, qui ont besoin d’oxy­­gène pour pros­­pé­­rer, aux espèces anaé­­ro­­bies, qui s’en passent. Ces dernières se nour­­rissent alors des tissus corpo­­rels et font fermen­­ter les sucres qu’ils contiennent pour produire des sous-produits comme le méthane, le sulfure d’hy­­dro­­gène et l’am­­mo­­niaque. Ils s’ac­­cu­­mulent dans le corps, faisant enfler (ou « gonfler ») l’ab­­do­­men, et parfois d’autres parties du corps.

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Ce qui empire la déco­­lo­­ra­­tion de la peau. Comme les globules endom­­ma­­gés conti­­nuent de s’échap­­per des vais­­seaux abîmés, les bacté­­ries anaé­­ro­­bies trans­­forment les molé­­cules d’hé­­mo­­glo­­bine, qui trans­­por­­taient aupa­­ra­­vant l’oxy­­gène dans tout le corps, en sulf­­hé­­mo­­glo­­bine. C’est la présence de cette molé­­cule dans le sang stag­­nant qui donne à la peau son aspect marbré et vert foncé si carac­­té­­ris­­tique d’un corps en décom­­po­­si­­tion active. La pres­­sion des gaz, qui conti­­nuent à s’ac­­cu­­mu­­ler dans le corps, provoque l’ap­­pa­­ri­­tion d’am­­poules sur toute la peau. S’en­­suit le déta­­che­­ment, puis le « glis­­se­­ment » de grands pans de la peau, qui ne sont plus atta­­chés au sque­­lette que de façon super­­­fi­­cielle. Enfin, les gaz et les tissus liqué­­fiés s’échappent du corps, coulant géné­­ra­­le­­ment par l’anus et les autres orifices, et sortant aussi aux endroits où la peau a pu être déchi­­rée. Parfois, la pres­­sion est si forte que l’ab­­do­­men éclate. Le gonfle­­ment est souvent utilisé pour repé­­rer la tran­­si­­tion des premiers stades de la décom­­po­­si­­tion aux suivants, et une autre étude récente montre que cette tran­­si­­tion se carac­­té­­rise par un chan­­ge­­ment net dans la compo­­si­­tion bacté­­rienne des cadavres. Bucheli et Lynne ont pris des échan­­tillons de bacté­­ries de diverses parties des cadavres au début et à la fin de la période de gonfle­­ment. Ils ont ensuite extrait l’ADN des bacté­­ries dans les échan­­tillons, avant de le séquen­­cer. En tant qu’en­­to­­mo­­lo­­giste, Bucheli s’in­­té­­resse prin­­ci­­pa­­le­­ment aux insectes qui colo­­nisent les cadavres. Elle consi­­dère un cadavre comme un habi­­tat spécia­­lisé héber­­geant des varié­­tés diverses d’in­­sectes nécro­­phages (ou « mangeurs de morts »), dont certains vivent leur vie entière sur le corps et autour de lui.

Colo­­ni­­sa­­tion

Quand un corps en décom­­po­­si­­tion commence à se purger, il est entiè­­re­­ment exposé à son envi­­ron­­ne­­ment. À ce stade, l’éco­­sys­­tème cada­­vé­­rique devient indé­­pen­­dant : il se trans­­forme en « plaque tour­­nante » pour les microbes, les insectes et les charo­­gnards. Deux espèces inti­­me­­ment liées à la décom­­po­­si­­tion sont les mouches à viande et les sarco­­pha­­gi­­dae (et leurs larves). Les cadavres émettent une odeur fétide et écœu­­rante, prove­­nant d’un cock­­tail complexe de compo­­sés vola­­tiles qui évolue au fil de la décom­­po­­si­­tion. Les mouches à viande détectent cette odeur en utili­­sant des récep­­teurs spéciaux situés sur leurs antennes, avant de se poser sur le cadavre et d’y pondre leurs œufs dans les orifices et les plaies ouvertes.

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Chaque mouche dépose près de 250 œufs qui éclosent dans les 24 heures, donnant vie à de tout petits asti­­cots. Ces derniers se nour­­rissent de la chair pour­­ris­­sante, puis muent pour deve­­nir plus grands, avant de se nour­­rir pendant plusieurs heures pour muer à nouveau. Après s’être encore nour­­ris, ces asti­­cots toujours plus grands et main­­te­­nant engrais­­sés se retirent du corps. Ils forment alors une chry­­sa­­lide et se trans­­forment en mouches adultes, et le cycle se répète jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à manger sur le corps. Dans de bonnes condi­­tions, un cadavre en décom­­po­­si­­tion active nour­­rira un grand nombre d’as­­ti­­cots au troi­­sième stade. Cette « masse d’as­­ti­­cots » génère une forte chaleur, qui augmente la tempé­­ra­­ture interne du corps de plus de 10°C. Comme les pingouins se serrant les uns contre les autres au Pôle Sud, chaque asti­­cot du groupe est toujours en mouve­­ment. Mais, si les pingouins bougent pour avoir chaud, les asti­­cots se déplacent sans cesse pour ne pas surchauf­­fer. « C’est à double tran­­chant », explique Bucheli, entou­­rée de grandes peluches en forme d’in­­sectes et d’une collec­­tion de poupées Mons­­ter High dans son bureau à SHSU. « S’ils sont au bord du corps, ils peuvent être attra­­pés par un oiseau, mais s’ils sont toujours au milieu, ils peuvent cuire à cause de la chaleur. Ils se déplacent ainsi sans cesse du centre aux bords, dans un sens et dans l’autre. » Comme Carl Linnaeus (qui inventa le système de clas­­si­­fi­­ca­­tion des espèces utilisé par les scien­­ti­­fiques) le faisait remarquer en 1767, « trois mouches peuvent consom­­mer un cheval mort aussi vite qu’un lion ». Les asti­­cots de troi­­sième stade se retirent d’un corps en nombre, suivant souvent le même chemin. Ils se déplacent avec tant de vigueur qu’on voit le chemin migra­­toire emprunté même lorsque la décom­­po­­si­­tion est termi­­née, de profonds sillons étant tracés dans la terre autour du cadavre.

Tous ces microbes se côtoient et se mêlent dans l’éco­­sys­­tème du cadavre.

Chaque espèce qui se nour­­rit d’un cadavre a un panel unique de microbes intes­­ti­­naux, et des types de sol diffé­­rents peuvent héber­­ger des commu­­nau­­tés bacté­­riennes distinctes, dont la compo­­si­­tion est proba­­ble­­ment déter­­mi­­née par des facteurs incluant la tempé­­ra­­ture, l’hu­­mi­­dité, le type ainsi que la texture du sol. La présence de mouches attire des préda­­teurs incluant des dermestes des peaux, des mites, des four­­mis, des guêpes et des arai­­gnées, qui se nour­­rissent d’œufs et de larves de mouche, ou qui les para­­sitent. Les vautours et d’autres charo­­gnards, comme d’autres animaux carni­­vores plus grands, peuvent eux aussi s’at­­taquer au corps. Lorsque les charo­­gnards n’in­­ter­­viennent pas, ce sont les asti­­cots qui sont respon­­sables de la dégra­­da­­tion des tissus mous. Tous ces microbes se côtoient et se mêlent dans l’éco­­sys­­tème du cadavre. Les mouches qui se posent sur le corps y déposent leurs œufs, et récu­­pèrent certaines bacté­­ries présentes, tout en lais­­sant certaines des leurs. En outre, les tissus liqué­­fiés qui s’éva­­cuent du corps permettent un échange de bacté­­ries entre le cadavre et le sol sur lequel il repose. Dans les échan­­tillons qu’ils prennent sur des corps morts, Bucheli et Lynne détectent des bacté­­ries venant de la peau, mais aussi des mouches et des charo­­gnards qui leur rendent visite, ainsi que du sol. « Quand un corps se purge, les bacté­­ries intes­­ti­­nales commencent à sortir, et on en voit une plus grande partie à l’ex­­té­­rieur du corps », me dit Lynne. Ainsi, tout cadavre a vrai­­sem­­bla­­ble­­ment une signa­­ture micro­­bio­­lo­­gique unique, qui peut évoluer dans le temps selon les condi­­tions exactes de l’en­­droit du décès. Une meilleure compré­­hen­­sion de la compo­­si­­tion de ces commu­­nau­­tés bacté­­riennes, de leurs rela­­tions et de l’in­­fluence qu’elles ont les unes sur les autres au fil de la décom­­po­­si­­tion pour­­rait un jour aider les méde­­cins légistes à mieux comprendre où, quand et comment un indi­­vidu est décédé. Par exemple, la détec­­tion de séquences ADN spéci­­fiques à un orga­­nisme parti­­cu­­lier ou à un type de sol pour­­rait aider les enquê­­teurs de la police à relier le corps d’une victime de meurtre à un lieu distinct, ou à restreindre encore davan­­tage leur recherche d’in­­dices, peut-être dans une zone spéci­­fique d’un endroit donné.

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« Il y a eu plusieurs procès où l’en­­to­­mo­­lo­­gie médico-légale a vrai­­ment été utile et a apporté des éléments manquants du puzzle », dit Bucheli. Elle ajoute qu’elle espère que les bacté­­ries pour­­ront appor­­ter des infor­­ma­­tions supplé­­men­­taires et peut-être deve­­nir un nouvel outil pour affi­­ner les esti­­ma­­tions sur l’heure du décès. « J’es­­père que dans cinq ans nous serons capables d’uti­­li­­ser les données bacté­­riennes dans les procès. » Dans ce but, les cher­­cheurs cata­­loguent les espèces bacté­­riennes présentes dans et sur le corps humain, et étudient comment les popu­­la­­tions bacté­­riennes diffèrent d’un indi­­vidu à l’autre. « J’ai­­me­­rais beau­­coup avoir une base de données couvrant la vie humaine de la nais­­sance à la mort », me dit Bucheli. « J’ado­­re­­rais rencon­­trer un donneur qui me lais­­se­­rait prendre des échan­­tillons de bacté­­ries pendant sa vie, puis pendant qu’il meurt, et enfin au cours de la décom­­po­­si­­tion. »

Purge

« Ça, c’est le fluide de purge qui sort des corps en décom­­po­­si­­tion », indique Daniel Wescott, direc­­teur du Centre d’an­­thro­­po­­lo­­gie médico-légale de l’uni­­ver­­sité du Texas à San Marcos. Wescott, anthro­­po­­logue spécia­­liste des struc­­tures crâniennes, utilise la micro-tomo­­den­­si­­to­­mé­­trie pour analy­­ser la struc­­ture micro­s­co­­pique des os rame­­nés de la forêt aux cadavres. Il travaille égale­­ment en colla­­bo­­ra­­tion avec des ento­­mo­­lo­­gistes et des micro­­bio­­lo­­gistes, incluant Javan, qui analyse des échan­­tillons préle­­vés sur le sol où repo­­saient des cadavres sur le complexe de San Marcos, ainsi qu’a­­vec des ingé­­nieurs en infor­­ma­­tique et un pilote de drone prenant des photos aériennes du domaine. « Je lisais un article sur les drones survo­­lant les champs culti­­vés pour trou­­ver les meilleurs endroits où plan­­ter », me raconte-t-il. « Avec la spec­­tro­s­co­­pie proche infra­­rouge, les sols les plus riches sur le plan orga­­nique avaient une couleur plus foncée. Je me suis dit que si eux arri­­vaient à faire ça, peut-être qu’on pour­­rait trou­­ver les petits cercles.  » Ces « petits cercles » sont des îlots autour d’un corps en décom­­po­­si­­tion. Un cadavre qui pour­­rit change de façon signi­­fi­­ca­­tive la compo­­si­­tion chimique du sol en-dessous de lui, provoquant des chan­­ge­­ments qui perdurent pendant des années. La purge, c’est-à-dire l’écou­­le­­ment des substances dégra­­dées hors de ce qu’il reste du corps, libère des nutri­­ments dans le sol, et la migra­­tion des asti­­cots trans­­fère une grande partie de l’éner­­gie d’un corps dans un grand cercle alen­­tour. Fina­­le­­ment, le proces­­sus dans son ensemble crée un « îlot de cadavre en décom­­po­­si­­tion », une zone orga­­nique­­ment très riche et très concen­­trée. En plus de libé­­rer des nutri­­ments dans l’éco­­sys­­tème alen­­tour, cette zone attire d’autres substances orga­­niques, comme des insectes morts et des matières fécales prove­­nant d’ani­­maux plus grands.

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Kusozu, XVIIIe siècle

Selon une esti­­ma­­tion, un corps humain moyen contient entre 50 et 75 % d’eau, et chaque kilo de masse corpo­­relle sèche finit par relâ­­cher 32 g de nitro­­gène, 10 g de phos­­phore, 4 g de potas­­sium et 1 g de magné­­sium dans le sol. Au départ, cette purge tue certains orga­­nismes souter­­rains et envi­­ron­­nants, proba­­ble­­ment à cause de la toxi­­cité du nitro­­gène ou des anti­­bio­­tiques présents dans le corps, qui sont sécré­­tés par des larves d’in­­sectes alors qu’elles se nour­­rissent de la chair. Mais en fin de compte, la décom­­po­­si­­tion est béné­­fique pour l’éco­­sys­­tème envi­­ron­­nant. La biomasse micro­­bienne qui se situe dans l’îlot du corps en décom­­po­­si­­tion est plus impor­­tante que dans les lieux alen­­tour. Les néma­­todes, asso­­ciés au pour­­ris­­se­­ment et atti­­rés par les nutri­­ments purgés, sont de plus en plus nombreux, et la vie végé­­tale se diver­­si­­fie. Une recherche plus pous­­sée sur la façon dont les corps en décom­­po­­si­­tion altèrent le fonc­­tion­­ne­­ment écolo­­gique des envi­­rons pour­­rait offrir une nouvelle méthode pour trou­­ver des victimes de meurtre enter­­rées juste sous la surface du sol. L’ana­­lyse de la terre prove­­nant des tombes offre quant à elle un nouveau moyen d’es­­ti­­mer l’heure du décès. Une étude de 2008 sur les trans­­for­­ma­­tions biochi­­miques qui se produisent dans l’îlot d’un cadavre en décom­­po­­si­­tion ont montré que la concen­­tra­­tion dans le sol de lipides phos­­pho­­rés s’échap­­pant du corps atteint un pic près de quarante jours après la mort. Alors que la concen­­tra­­tion de nitro­­gène et de phos­­phore pouvant être extrait sont au plus haut respec­­ti­­ve­­ment 72 et 100 jours après la mort. Si nous compre­­nions mieux ces proces­­sus, les analyses de la compo­­si­­tion biochi­­mique du sol des tombes pour­­raient un jour permettre aux cher­­cheurs médico-légaux d’es­­ti­­mer depuis combien de temps un corps a été enterré dans une tombe cachée.

KusozuMort d'une noble dame et décadence de son corps 9/9 XVIIIe siècle
Mort d’une noble dame et déca­­dence de son corps
Panneau 9 sur 9
Kusozu, XVIIIe siècle

Enter­­re­­ment

Sous la chaleur sèche et impla­­cable de l’été texan, un corps laissé aux éléments ne se décom­­pose pas entiè­­re­­ment mais tend à se momi­­fier. La peau perd toute son humi­­dité et s’ac­­croche aux os une fois le proces­­sus achevé. La vitesse des réac­­tions chimiques double à chaque fois que la tempé­­ra­­ture augmente de 10°C, de sorte qu’un cadavre attein­­dra un stade avancé de décom­­po­­si­­tion après seize jours passés dans une tempé­­ra­­ture quoti­­dienne avoi­­si­­nant les 25°C. Dans ces condi­­tions, la chair a plus ou moins complè­­te­­ment disparu, et la migra­­tion en masse des asti­­cots hors du corps peut commen­­cer. Les Égyp­­tiens de l’Égypte antique apprirent par hasard comment l’en­­vi­­ron­­ne­­ment influence la décom­­po­­si­­tion. Au cours de la période prédy­­nas­­tique, avant qu’ils ne commencent à construire des cercueils et des tombeaux élabo­­rés, ils enve­­lop­­paient leurs morts dans du tissu et les enter­­raient direc­­te­­ment dans le sable. La chaleur ralen­­tis­­sait l’ac­­ti­­vité des microbes, tandis que l’en­­ter­­re­­ment empê­­chait les insectes d’at­­teindre le corps, qui étaient ainsi bien préser­­vés. Plus tard, ils commen­­cèrent à construire des tombeaux pour leurs morts, afin de les prépa­­rer mieux encore à l’au-delà, mais ils obtinrent le contraire de ce qu’ils voulaient : le corps, loin du sable, se décom­­po­­sait plus vite. Ils inven­­tèrent alors les proces­­sus d’em­­bau­­me­­ment et de momi­­fi­­ca­­tion.

Nous ne sommes que pous­­sière, et nous retour­­ne­­rons à la pous­­sière.

L’em­­bau­­me­­ment consiste à trai­­ter le corps avec des produits chimiques qui ralen­­tissent la décom­­po­­si­­tion. L’em­­bau­­meur de l’Égypte antique lavait d’abord le corps du défunt avec du vin de palme et de l’eau du Nil, avant d’ôter la plupart des organes internes au moyen d’une inci­­sion dans le flanc gauche, et de remplir le corps de natron, une substance natu­­relle à base de sel présente dans toute la vallée du Nil. À l’aide d’un long crochet, il reti­­rait le cerveau par les narines, puis recou­­vrait tout le corps de natron et le lais­­sait sécher pendant quarante jours. À l’ori­­gine, les organes assé­­chés étaient placés dans des vases funé­­raires enter­­rés avec le corps ; plus tard, ils furent enve­­lop­­pés dans du tissu et remis dans le corps. Enfin, le corps lui-même était enve­­loppé dans de multiples couches de tissu avant d’être enterré. Les thana­­to­­prac­­teurs étudient toujours les méthodes d’em­­bau­­me­­ment de l’Égypte antique. Dans son entre­­prise de pompes funèbres, Holly Williams effec­­tue un rite simi­­laire, pour que la famille et les amis du défunt voient leur proche au cours des obsèques comme il était, plutôt que dans l’état où il se trouve à présent. Pour les victimes de morts violentes et trau­­ma­­tiques, il peut être néces­­saire d’avoir recours à une recons­­truc­­tion faciale impor­­tante. Dans sa petite ville, Williams a travaillé sur de nombreuses personnes qu’elle a connues ou avec qui elle a grandi : des amis ayant fait une over­­dose, s’étant suici­­dés ou ayant morts au volant en rédi­­geant un SMS. À la mort de sa mère, quatre ans plus tôt, Williams s’est égale­­ment occu­­pée d’elle, ajou­­tant la touche finale en la maquillant : « Je la coif­­fais et je la maquillais tous les jours quand elle était en vie, je savais donc exac­­te­­ment quoi faire. » Elle dépose John sur la table de prépa­­ra­­tion, ôte ses vête­­ments et le met en posi­­tion, puis prend plusieurs petites bouteilles de fluide d’em­­bau­­me­­ment dans un petit placard. Le fluide se compose d’un mélange de formal­­dé­­hyde, de métha­­nol et d’autres solvants ; il aide à préser­­ver tempo­­rai­­re­­ment les tissus du corps en reliant les protéines au cœur des cellules et en les « fixant » où elles sont. Le fluide tue les bacté­­ries, et les empêche de détruire les protéines et de les consom­­mer.

Le corps d'une courtisane en neuf étapesPanneaux 5 et 6Kobayashi Eitaku, 1870
Le corps d’une cour­­ti­­sane en neuf étapes
Panneaux 5 et 6
Kobaya­­shi Eitaku, 1870

Williams verse le contenu des bouteilles dans la machine à embau­­mer. Le fluide existe en plusieurs couleurs, chacune adap­­tée à une couleur de peau diffé­­rente. Williams lave le corps de John avec une éponge mouillée, puis fait une inci­­sion en diago­­nale juste au-dessus de sa clavi­­cule gauche. Elle « soulève » la caro­­tide et la veine sous-clavière hors du cou, les attache avec du fil, puis enfonce une canule (un tube étroit) dans l’ar­­tère et une petite pincette dans la veine pour ouvrir les vais­­seaux. Ensuite, elle allume la machine, qui pompe le fluide d’em­­bau­­me­­ment dans la caro­­tide et dans tout le corps de John. Alors que le fluide entre, le sang ressort par l’in­­ci­­sion, coule dans les rebords incur­­vés de la table métal­­lique incli­­née, pour tomber dans un grand bassin. En même temps, Williams masse chaque membre avec douceur. « Il faut envi­­ron une heure pour ôter tout le sang d’une personne de taille moyenne et le rempla­­cer par du fluide d’em­­bau­­me­­ment », précise-t-elle. « Les caillots de sang peuvent ralen­­tir le proces­­sus, alors le massage permet de les détruire et aide le fluide à circu­­ler. » Une fois que tout le sang a été remplacé, elle place une sorte d’as­­pi­­ra­­teur dans l’ab­­do­­men de John pour reti­­rer les fluides présents dans la cavité, ainsi que toute trace d’urine ou d’ex­­cré­­ments. Enfin, elle recoud les inci­­sions, lave le corps une seconde fois, arrange les traits du visage et rhabille le corps. John est à présent prêt pour son enter­­re­­ment. Les corps embau­­més finissent par se décom­­po­­ser. Le moment où cela arrive, et le temps que cela prend, dépendent gran­­de­­ment de la méthode d’em­­bau­­me­­ment, du type de cercueil, et de la manière d’en­­ter­­rer le cadavre. Les corps ne sont, après tout, que des formes d’éner­­gie, enfer­­mées dans des masses de matière atten­­dant d’être relâ­­chée dans l’uni­­vers. Selon les lois de la ther­­mo­­dy­­na­­mique, l’éner­­gie ne peut être créée ou détruite, seule­­ment conver­­tie d’une forme à l’autre. En d’autres mots : les orga­­nismes se dégradent, trans­­for­­mant en même temps leur masse d’éner­­gie. La décom­­po­­si­­tion est le dernier témoin morbide nous rappe­­lant que toute matière dans l’uni­­vers doit suivre ces lois fonda­­men­­tales. Elle nous désin­­tègre et place notre matière corpo­­relle au niveau de ce qui l’en­­vi­­ronne, la recy­­clant pour que d’autres orga­­nismes puissent l’uti­­li­­ser. Nous ne sommes que pous­­sière, et nous retour­­ne­­rons à la pous­­sière.

Le corps d'une courtisane en neuf étapesPanneaux 7 et 8Kobayashi Eitaku, 1870
Le corps d’une cour­­ti­­sane en neuf étapes
Panneaux 7 et 8
Kobaya­­shi Eitaku, 1870

Traduit de l’an­­glais par Juliette Dorotte d’après l’ar­­ticle « This is what happens after you die », paru dans Mosaic Science. Couver­­ture : Rembrandt, La leçon d’ana­­to­­mie du docteur Nico­­laes Tulp, 1632.
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