par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 11 décembre 2018

Le selfie de la liberté

Dubaï est encore hirsute ce samedi 24 février 2018, à 6 h 30. Entre les tours dres­­sées dans un ciel engourdi, ourlé d’une couche de sable par les premiers rayons du Soleil, un véhi­­cule s’ap­­proche d’un centre commer­­cial désert de la capi­­tale des Émirats arabes unis (EAU). Il dépose une femme en abaya. C’est devenu un rituel ces derniers temps. Avant que les 1 200 boutiques ouvrent leurs portes, la chei­­kha Latifa bint Moham­­med Al Maktoum retrouve son amie et forma­­trice de capoeira finlan­­daise, Tiina Jauhiai­­nen, devant un café. Les deux femmes échangent quelques mots. Puis, la prin­­cesse de cette puis­­sante pétro­­mo­­nar­­chie entre dans l’éta­­blis­­se­­ment, où elle retire son habit tradi­­tion­­nel. Faus­­sant compa­­gnie à son chauf­­feur, elle prend place dans la voiture de l’étran­­gère. Pour la première fois de sa vie, elle est assise à l’avant.

« Mon père est le Premier ministre des EAU et leader de Dubaï », se présente-t-elle dans une vidéo enre­­gis­­trée quelques jours plus tôt. Sur ses 23 enfants, « il a trois filles prénom­­mées Latifa, je suis la cadette », pour­­suit la femme de 32 ans. « Je ne suis pas auto­­ri­­sée à conduire, à voya­­ger, je ne peux pas quit­­ter les EAU. Je n’en suis pas sortie depuis 2000. Je n’ai cessé de deman­­der à voya­­ger juste pour étudier à l’étran­­ger, mais ils refusent. Nous avons un chauf­­feur assi­­gné, nous ne pouvons pas monter dans une autre voiture. Il doit savoir exac­­te­­ment où je suis. Ma vie est très restreinte. Mon père à une image moderne mais tout ça, c’est des conne­­ries. C’est de la commu­­ni­­ca­­tion. »

Sur le siège passa­­ger, la chei­­kha Latifa enchaîne les selfies, tout sourire, tandis que Tiina Jauhiai­­nen passe la fron­­tière avec Oman. Une fois sur la côte du sulta­­nat, le duo loue un jet-ski. Pointé vers l’est, l’ap­­pa­­reil fend des vagues d’1,50 mètre, prenant les bour­­rasques de front, sur plus de 33 kilo­­mètres. À la tombée du Soleil, enfin loin des EAU, il aborde le Nostromo, un yacht battant pavillon améri­­cain que barre un français, Hervé Jaubert. Cet ancien élève de l’École mili­­taire de la flotte, à Brest, est entré à la Direc­­tion géné­­rale de la sécu­­rité exté­­rieure (DGSE) en 1983, comme offi­­cier du contre-espion­­nage. Il a quitté l’agence dix ans plus tard, après diverses missions en Europe de l’est et au Moyen-Orient.

Passé détec­­tive privé, il s’est exilé en Floride en 1998 pour y monter son entre­­prise de sous-marins person­­nels. En 2003, l’an­­cien espion a reçu la visite d’Ah­­med bin Sulayem. Ce sultan émirati qui a étudié en Cali­­for­­nie est chargé de faire du royaume une plaque tour­­nante du commerce dans le monde. À ce titre, il a proposé à Hervé Jaubert de relo­­ca­­li­­ser son acti­­vité à Dubaï, une ville déjà friande de tech­­no­­lo­­gies françaises. L’oc­­ca­­sion était belle. Alors il a accepté de prendre la tête d’Exo­­mos, une société placée sous le contrôle du hub émirati Dubai World. Quand son travail sur des mini sous-marins ou des yachts submer­­sibles était terminé, le patron garait sa Lambor­­ghini à côté de ses deux Hummer, devant la villa équi­­pée d’une piscine où l’at­­ten­­daient sa femme améri­­caine et leurs deux enfants.

Crédits : Hervé Jaubert

Cette lune de miel, alors rela­­tée par Le Figaro, n’a pas duré. Accusé d’es­­croque­­rie, Hervé Jaubert s’est retrouvé, d’après ses dires, inter­­­rogé par les services de sécu­­rité et la police secrète en 2007. Pour lui, Dubai World cher­­chait simple­­ment un bouc-émis­­saire afin d’en­­ter­­rer le projet de sous-marins et ainsi régler des problèmes de tréso­­re­­rie. Sous la menace de torture, d’après son récit, il a néan­­moins accepté de rembour­­ser les 14 millions de dirhams (3,3 millions d’eu­­ros) dont on l’a rendu comp­­table. Mais il n’en avait aucune inten­­tion. Une nuit, vêtu d’une abaya noire, le Français s’est glissé dans un sous-marin et a pris la fuite. Pour­­suivi devant la justice de Floride par Dubai World, il a été condamné en 2011 à rembour­­ser 335 000 dollars au titre des deux sous-marins non livrés. C’est à ce moment-là que la prin­­cesse Latifa a entendu parler de sa fuite.

Enchaî­­nées au trône

En 2011, alors qu’il se trouve en Floride, Hervé Jaubert reçoit un e-mail intri­­gant. « Bonjour. Je vous envoie ça depuis un cyber­­café. Je crois que le déses­­poir m’a conduit à vous écrire. Je veux juste savoir que j’ai une porte de sortie », écrit Latifa bint Moham­­med Al Maktoum. Surpris, l’an­­cien espion pense d’abord avoir affaire à un piège des services émira­­tis. Mais au fil des échanges, la prin­­cesse finit par lui prou­­ver sa sincé­­rité. Pour cela, elle lui raconte notam­­ment le sort réservé à une de ses sœurs, Shamsa.

Plus de dix ans plus tôt, à l’été 2000, Shamsa est en vacances dans le Surrey, en Angle­­terre, où son père possède un palace à 30 millions d’eu­­ros. Amateur de courses de chevaux, le cheikh Moham­­med ben Rachid Al Maktoum compte parmi les plus gros proprié­­taires terriens à titre indi­­vi­­duel de Grande-Bretagne. Mais sa fille de 18 ans, Shamsa, « n’avait guère de liberté à Dubaï, où elle ne pouvait pas faire les choses que n’im­­porte quelle fille vivant dans le monde civi­­lisé consi­­dé­­re­­rait comme acquis », selon Latifa. Frus­­trée, elle fait alors le mur, se cache pendant plusieurs semaines, mais finit par être repé­­rée à Cambridge, à une centaine de kilo­­mètres.

Une toute jeune prin­­cesse Latifa

« Ils l’ont retrou­­vée deux mois plus tard », se souvient Latifa. « Des hommes l’ont attra­­pée et mise dans une voiture, elle criait. Elle a été conduite en héli­­co­­ptère jusqu’en France et, de France, elle est arri­­vée à Dubaï. On l’a droguée dans l’avion. C’était un jet privé donc personne ne véri­­fiait rien. » Huit mois après son retour, Shamsa parvient à faire passer un message à un avocat en Grande-Bretagne, qui le trans­­met à la police. Elle affirme avoir été enle­­vée dans les rues de Cambridge. L’enquête déter­­mi­­nera qu’elle a bien été amenée à l’aé­­ro­­port Farn­­bo­­rough du Surrey, d’où un héli­­co­­ptère l’a trans­­por­­tée dans l’Hexa­­gone. Elle est déjà à Dubaï depuis long­­temps quand le Guar­­dian révèle l’af­­faire en décembre 2001.

« Elle a été empri­­son­­née pour 8 ans », pour­­suit Latifa. « Je n’avais pas le droit de lui rendre visite. Elle était dans un très très très mauvais état. Elle devait être guidée par la main, ne pouvait ouvrir les yeux, je ne sais pas pourquoi. Ils la faisaient manger et lui donnaient des pilules, pour la contrô­­ler. Ces pilules la trans­­for­­maient en zombie. » En 2016, la jeune femme reprend contact avec des jour­­na­­listes britan­­niques dans le plus grand secret. À cette période, « elle est entou­­rée d’in­­fir­­miers qui sont dans sa chambre quand elle dort », souligne sa sœur. « Ils prennent note de son réveil, de son coucher, de l’heure de ses repas, de ce qu’elle mange, de ses conver­­sa­­tions, de la prise de ses pilules. Cette drogue qui contrôle son cerveau, je ne sais pas ce que c’est. Donc sa vie est entiè­­re­­ment sous contrôle. »

Latifa a entrevu cet enfer. À l’âge de 16 ans, elle a aussi décidé de s’échap­­per. Rattra­­pée à la fron­­tière en 2002, elle s’est elle aussi retrou­­vée captive. « Ils m’ont tortu­­rée », assure-t-elle. « Un homme me tenait tandis qu’un autre me frap­­pait. Ils ont fait ça à plusieurs reprises, par sessions d’une demi-heure. Et une fois, j’ai été tortu­­rée pendant cinq heures. J’avais une montre. Ensuite, je pouvais à peine marcher alors j’ai rampé jusqu’à la salle de bain pour boire de l’eau. […] À la fin ils m’ont donné de la lessive en poudre. Je la mettais sur ma peau pour essayer de rester propre. C’était dégoû­­tant. » Après des années de conva­­les­­cence, à consa­­crer son temps aux animaux, elle retrouve le goût des êtres humains en rencon­­trant Tiina Jauhiai­­nen.

Crédits : Tiina Jauhiai­­nen

Le saut dans le vide

Fin 2010, Latifa se fait encore une fois connaître à l’ex­­té­­rieur des EAU grâce à un e-mail. Invi­­tée à deve­­nir sa forma­­trice de capoeira, Tiina Jauhiai­­nen lui suggère de plutôt joindre un groupe. Face à son insis­­tance, elle accepte de lui donner des leçons parti­­cu­­lières. En entrant dans les écuries de Zabeel, propriété de la famille royale, la Finlan­­daise ignore encore qui est son élève. Elle est reçue par une femme réser­­vée mais opiniâtre, dont rien n’in­­dique le rang. Sauf, évidem­­ment, la palace où elle vit avec sa mère et ses deux sœurs. La demeure, étroi­­te­­ment surveillée et peuplée par une centaine de membres du person­­nel, est dotée d’une piscine, d’une salle de massage. Latifa s’y ennuie pour­­tant. Elle veut faire du saut en para­­chute.

Les deux femmes se lancent donc dans le vide au-dessus des tours en acier et des îles arti­­fi­­cielles de Dubaï, sous l’objec­­tif du photo­­graphe Juan Mayer. « Cela crée un lien de confiance, donc nous sommes deve­­nues très proches », indique Tiina. Le décor para­­di­­siaque dans lequel la prin­­cesse évolue se lézarde et laisse entre­­voir ses barreaux. « Ce n’est pas le portrait qu’en font les médias », recti­­fie-t-elle. « Il n’y a pas de justice ici, ils s’en foutent. Surtout si vous êtes une femme. Votre vie est jetable. » En août 2017, la Finlan­­daise se rend à trois reprise à Manille, aux Philip­­pines, où vit désor­­mais Hervé Jaubert. Le Français accepte de récu­­pé­­rer les deux femmes sur la côte omanaise à l’aide de son yacht, le Nostromo. Ensuite, comme il l’a lui même fait, il les dépo­­sera en Inde, le « plus proche pays sûr », d’après Tiina.

Bien sûr, Latifa est inquiète. « S’ils m’at­­trapent, c’est mon arrêt de mort, j’en suis certaine », confie-t-elle par e-mail à Hervé. « Attaquer un navire battant pavillon améri­­cain dans les eaux inter­­­na­­tio­­nales serait un inci­dent sérieux », lui répond-il. « Donc ne vous inquié­­tez pas, vous allez y arri­­ver. » Alors que l’an­­cien espion est encore en mer, navi­­gant pendant deux mois de Manille à Oman avec un équi­­page philip­­pin, Latifa enre­­gistre un message face caméra. « Si vous voyez cette vidéo ce n’est pas bon signe », dit-elle en se mordant la lèvre. « Ou je suis morte, ou je suis dans une très mauvaise situa­­tion. » Nous sommes alors le 19 février 2018, dans l’ap­­par­­te­­ment de Tiina. La prin­­cesse veut lais­­ser une trace « pour qu’en cas d’échec, [ses amis] puissent la diffu­­ser et que le monde sache ce qui lui est arrivé », souligne la forma­­trice de capoeira.

En montant à bord du Nostromo, le 24 février 2018, Latifa tombe dans les bras d’Hervé. Elle sait que rien n’est encore joué, mais elle compte sur les médias pour parler de sa fuite et ainsi garan­­tir sa sécu­­rité. Hélas, il n’y a guère de jour­­na­­listes qui répondent à ses messages et ceux qui le font doutent de son histoire. « Elle parais­­sait dépri­­mée avec son télé­­phone en main », se souvient un membre d’équi­­page. Le 3 mars, à 14 h 08, l’ac­­ti­­viste britan­­nique Radha Stir­­ling reçoit un message vocal de sa part. « Je suis hors des EAU mais pas du tout hors de danger », se lamente-t-elle, refu­­sant toute­­fois d’en­­voyer des photos.

À deux ou trois jours de l’ar­­ri­­vée, Herve repère une flotte derrière lui, sur le radar. Un avion survole aussi le Nostromo. « Je savais que les gardes-côtes nous avaient iden­­ti­­fiés », raconte-t-il. « J’ai partagé mon inquié­­tude avec Latifa et Tiina, mais je pensais que, s’il s’agis­­sait des gardes-côtes indiens, nous étions au clair. » Seule­­ment, si la distance de navi­­ga­­tion est grande des EAU à l’Inde, il existe de nombreux ponts en matière de sécu­­rité entre les deux États. Dimanche 4 mars, à une cinquan­­taine de kilo­­mètres des côtes, au large de Goa, deux navires encerclent le Nostromo. En quelques secondes, le capi­­taine français se retrouve avec un canon sur la tempe. « Ferme les yeux ou je te tue », hurle un Indien.

Alors qu’il est menotté puis tabassé, Tiina et Latifa s’en­­ferment dans la salle de bain. Elles le retrouvent bien­­tôt, délo­­gées par les lacry­­mo­­gènes. À son tour, Tiina est mise en joue, et mena­­cée de mort. Elle entend des hommes parler arabe. Puis, vers minuit, Latifa est emme­­née. On ne l’a plus revue depuis. Placée en déten­­tion, ses deux cama­­rades sont inter­­­ro­­gés par les services émira­­tis, à Dubaï. « À ma surprise, ils ont admis que je n’avais pas enfreint la loi, mais j’avais violé une loi isla­­mique : une femme, peu importe son âge, est sous le patro­­nage de son père ou de son mari, elle ne peut jamais prendre de déci­­sion », raconte le Français.

Après deux semaines de capti­­vité, Hervé et Tiina sont relâ­­chés. De Latifa, il ne reste que sa vidéo, enre­­gis­­trée avant sa tenta­­tive d’éva­­sion. Et la lutte de ses amis pour sa libé­­ra­­tion.

Couver­­ture : La dernière vidéo de Latifa Al Maktoum

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