par Ulyces | 0 min | 20 janvier 2015

Les articles de psychia­­trie clinique connaissent la plupart du temps un reten­­tis­­se­­ment assez limité dans les médias géné­­ra­­listes. Il appa­­raît pour­­tant justi­­fié qu’un papier inti­­tulé « The Truman Show Delu­­sion: Psycho­­sis in the Global Village » (ou « Le syndrome Truman Show: psychose dans le village global ») ait lui-même suscité un inté­­rêt global. Ses auteurs, les frères Joel et Ian Gold, y présen­­taient une série frap­­pante de cas cliniques : des indi­­vi­­dus ayant la convic­­tion qu’ils étaient secrè­­te­­ment filmés pour une émis­­sion de télé-réalité.

Dans un de ces cas, le sujet s’est rendu à New York et a exigé de rencon­­trer le « réali­­sa­­teur » du film de sa vie. Il souhai­­tait égale­­ment véri­­fier si le World Trade Center avait réel­­le­­ment été détruit, ou si cela s’était unique­­ment produit dans le film qu’on tour­­nait en son honneur. Autre cas : un jour­­na­­liste hospi­­ta­­lisé durant un épisode maniaque s’est persuadé que ce scéna­­rio médi­­cal était une mise en scène, et qu’il rece­­vrait un prix pour avoir couvert les événe­­ments une fois la vérité révé­­lée… Un autre sujet, lui, travaillait effec­­ti­­ve­­ment sur une émis­­sion de télé-réalité, et il en est venu à croire que ses collègues de l’équipe de tour­­nage le filmaient en secret. Il guet­­tait ainsi sans cesse le moment où les camé­­ras se tour­­ne­­raient vers lui et où il se révé­­le­­rait être la véri­­table star de l’émis­­sion.

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Station de contrôle vidéo
Yoichi R. Okamoto
Crédits : U.S. Natio­­nal Archives and Records Admi­­nis­­tra­­tion

Peu d’édi­­to­­ria­­listes ont été capables de résis­­ter à l’idée que ces cas – tous diagnos­­tiqués comme schi­­zo­­phrènes ou bipo­­laires et mis sous trai­­te­­ment anti­p­sy­­cho­­tique – repré­­sen­­taient en quelque sorte la partie émer­­gée de l’ice­­berg, révé­­la­­teurs d’une patho­­lo­­gie touchant notre culture toute entière. On a fait d’eux les exemples extrêmes d’un malaise moderne très répandu : une obses­­sion de la célé­­brité qui fait de nous les vedettes narcis­­siques de nos propres vies, les victimes d’une culture satu­­rée d’images qui déforme notre concep­­tion de la réalité et brouille la fron­­tière entre le réel et l’ima­­gi­­naire.

Ces cas semblaient parfai­­te­­ment illus­­trer l’air du temps, tels des contes dont la morale vise­­rait une époque où notre expé­­rience de la réalité est morce­­lée, et person­­na­­li­­sée de façon insi­­dieuse. Une époque où tout, de notre cour­­rier indé­­si­­rable à nos recherches sur Inter­­net, contri­­bue discrè­­te­­ment à nous persua­­der que nous sommes le centre de l’uni­­vers.

La machine à influen­­cer

Mais si le syndrome Truman Show paraît aussi étran­­ge­­ment en harmo­­nie avec notre époque, c’est en partie parce que les block­­bus­­ters holly­­woo­­diens reposent désor­­mais fréquem­­ment sur des récits qui, jusqu’à récem­­ment, étaient encore confi­­nés aux dossiers des patients et à la litté­­ra­­ture clinique sur la psychose para­­noïaque. La culture popu­­laire regorge d’his­­toires dans lesquelles la tech­­no­­lo­­gie sert à obser­­ver et contrô­­ler secrè­­te­­ment nos pensées, ou dans lesquelles la réalité est simu­­lée à l’aide de construc­­tions virtuelles ou de souve­­nirs implan­­tés. On ne peut y entra­­per­­ce­­voir la vérité que durant des séquences de rêve défor­­mées, ou lors des rares occa­­sions où le masque tombe enfin.

Quelques dizaines d’an­­nées plus tôt, de telles incli­­na­­tions dans une fiction carac­­té­­ri­­saient les person­­nages fous, voire bien souvent les meur­­triers psycho­­tiques. De nos jours, ces mêmes traits quali­­fie­­ront plus volon­­tiers un person­­nage qui, comme le Truman Burbank incarné par Jim Carrey, a réel­­le­­ment décou­­vert une machi­­na­­tion soigneu­­se­­ment orches­­trée, dissi­­mu­­lée aux yeux de ceux qui l’en­­tourent. Ces histoires font bien sûr écho à notre moder­­nité satu­­rée de tech­­no­­lo­­gie. Ce qui est moins clair, c’est la raison pour laquelle elles adoptent une pers­­pec­­tive qui était jusque là carac­­té­­ris­­tique d’une rupture radi­­cale avec la réalité. Cela suggère-t-il que les tech­­no­­lo­­gies média­­tiques nous rendent tous para­­noïaques ? Ou bien que les délires para­­noïaques sont subi­­te­­ment deve­­nus plus compré­­hen­­sibles qu’ils ne l’étaient par le passé ?

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Le jeune Victor Tausk
Portrait de 1900
Crédits

La première personne à avoir examiné cette curieuse symbiose entre nouvelles tech­­no­­lo­­gies et symp­­tômes psycho­­tiques est Victor Tausk, un des premiers disciples de Sigmund Freud. En 1919, il publia un article sur un phéno­­mène qu’il appe­­lait la « machine à influen­­cer ». Tausk avait remarqué que les patients schi­­zo­­phrènes (un diagnos­­tic récem­­ment inventé) étaient souvent convain­­cus que leur esprit et leur corps étaient contrô­­lés par des tech­­no­­lo­­gies avan­­cées et visibles d’eux seuls. Ces « machines à influen­­cer » étaient souvent d’une concep­­tion très élabo­­rée et mode­­lées d’après les nouveaux appa­­reils qui trans­­for­­maient la vie moderne d’alors.

Des patients racon­­taient qu’ils rece­­vaient des messages trans­­mis par des batte­­ries, des bobines et autres dispo­­si­­tifs élec­­triques cachés. Les voix dans leur tête étaient trans­­mises par des formes avan­­cées de télé­­phone ou de phono­­graphe, tandis que des hallu­­ci­­na­­tions visuelles résul­­taient de l’ac­­tion secrète d’une « lanterne magique ou du ciné­­ma­­to­­graphe ». L’étude de cas la plus détaillée que Tausk a menée à bien portait sur une patiente nommée « Nata­­lija A. », qui croyait ses pensées contrô­­lées et son corps mani­­pulé par un dispo­­si­­tif élec­­trique actionné secrè­­te­­ment par des docteurs à Berlin. L’ap­­pa­­reil avait la forme de son corps, mais le ventre était un couvercle doublé de velours qui pouvait être ouvert et révé­­lait alors des batte­­ries corres­­pon­­dant à ses organes internes.

Bien que de telles convic­­tions fussent complè­­te­­ment déli­­rantes, Tausk décela une certaine logique dans leur folie : comme un reflet des rêves et des cauche­­mars d’un monde en proie à une évolu­­tion rapide. Les dyna­­mos élec­­triques inon­­daient les villes euro­­péennes d’élec­­tri­­cité et de lumière, et les rami­­fi­­ca­­tions de ces réseaux faisaient écho aux struc­­tures en fili­­grane qu’on décou­­vrait en labo­­ra­­toire sur des lames de micro­­scope, qui levaient le voile sur le système nerveux humain. Des décou­­vertes récentes, comme les rayons X et la radio, révé­­laient des mondes jusque-là invi­­sibles et l’exis­­tence de mysté­­rieuses éner­­gies, qui faisaient l’objet de discus­­sions quoti­­diennes dans les jour­­naux de vulga­­ri­­sa­­tion scien­­ti­­fique, d’ex­­tra­­po­­la­­tions dans les pulps, et qui étaient d’après les spiri­­tua­­listes la preuve de l’exis­­tence d’un « au-delà ».

Mais pour Tausk, ces inno­­va­­tions ne créaient pas de nouvelles formes de mala­­die mentale. Ces déve­­lop­­pe­­ments modernes four­­nis­­saient aux patients de nouveaux mots pour décrire leur mal.

D’après lui, on trou­­vait au cœur de la schi­­zo­­phré­­nie une « perte des limites de l’ego » qui rendait les sujets inca­­pables d’im­­po­­ser leur volonté sur la réalité, ou de se forger une idée cohé­­rente de leur moi. Dépour­­vus qu’ils étaient de volonté propre, il leur semblait que les pensées et les mots d’autres personnes étaient intro­­duits de force dans leur tête et émis par leur bouche, alors que leur corps était mani­­pulé comme celui d’une poupée, soumis à la torture ou bien installé dans de mysté­­rieuses posi­­tions.

Ces sensa­­tions n’avaient aucune expli­­ca­­tion ration­­nelle, mais ceux qui les éprou­­vaient étaient néan­­moins sujets à ce que Tausk appe­­lait « le besoin de causa­­lité inhé­rent à l’homme ». Ils se sentaient à la merci de forces exté­­rieures néfastes, et leur incons­­cient fabriquait une expli­­ca­­tion avec ce qu’il avait sous la main, d’une façon souvent frap­­pante de naïveté. Inca­­pables de donner un sens au monde, ils se faisaient le récep­­tacle des arte­­facts cultu­­rels et des suppo­­si­­tions qui les entou­­raient.

Quand vint le début du XXe siècle, nombre d’entre eux acquirent la convic­­tion inébran­­lable qu’un opéra­­teur caché les tour­­men­­tait à l’aide d’une tech­­no­­lo­­gie avan­­cée.

Psychose

La théo­­rie de Tausk était radi­­cale en ce qu’elle impliquait que les propos d’un psycho­­tique n’étaient pas un chara­­bia aléa­­toire mais plutôt un assem­­blage, souvent habi­­le­­ment construit, de croyances et de préoc­­cu­­pa­­tions collec­­tives. Jusqu’a­­lors, à travers l’his­­toire, le cadre expli­­ca­­tif pour de telles expé­­riences était essen­­tiel­­le­­ment reli­­gieux : on y voyait une posses­­sion par un esprit malé­­fique, une visite du divin, de la sorcel­­le­­rie, ou même l’em­­prise du démon. À l’époque moderne, ces croyances restaient fréquentes, mais des expli­­ca­­tions alter­­na­­tives étaient désor­­mais à portée de main.

Le monde de rayons et de courants char­­gés élec­­trique­­ment imaginé par Matthews fait désor­­mais partie inté­­grante de notre culture.

Tausk observa que les hallu­­ci­­na­­tions dont les patients psycho­­tiques faisaient l’ex­­pé­­rience étaient typique­­ment non pas des objets tridi­­men­­sion­­nels, mais des projec­­tions « vues sur un seul plan, sur les murs ou les carreaux d’une fenêtre ».

La tech­­no­­lo­­gie nouvelle du cinéma repro­­dui­­sait préci­­sé­­ment cette sensa­­tion et en repré­­sen­­tait par bien des aspects une expli­­ca­­tion ration­­nelle : une expli­­ca­­tion qui « ne démontre aucune erreur de juge­­ment, au-delà du fait de son inexis­­tence ».

Par leur appré­­hen­­sion instinc­­tive des pouvoirs et des menaces impli­­cites de la tech­­no­­lo­­gie, les machines à influen­­cer peuvent démon­­trer un aspect futu­­riste convain­­cant, voire une pres­­cience éton­­nante. Le tout premier cas attesté, datant de 1810, était un patient de l’hô­­pi­­tal psychia­­trique de Bedlam appelé James Tilly Matthews, qui réalisa de magni­­fiques dessins tech­­niques de la machine qui contrô­­lait son esprit.

La « machine pneu­­ma­­tique », comme il l’ap­­pe­­lait, utili­­sait les dernières avan­­cées de la science –gaz arti­­fi­­ciels et magné­­tisme mesmé­­rien – afin de conduire des courants invi­­sibles jusqu’à son cerveau, dans lequel un aimant avait été implanté pour les rece­­voir. Le monde de rayons et de courants char­­gés élec­­trique­­ment imaginé par Matthews, bien que pure folie pour ses contem­­po­­rains, fait désor­­mais partie inté­­grante de notre culture. Une rapide recherche sur Inter­­net révèle que des dizaines de commu­­nau­­tés en ligne se consacrent à des discus­­sions sans fin sur les implants magné­­tiques céré­­braux, réels ou imagi­­naires.

L’in­­ter­­pré­­ta­­tion du syndrome Truman Show donnée par les frères Gold suit une logique simi­­laire. On pour­­rait croire à un phéno­­mène nouveau ayant émergé en réponse à notre culture média­­tique hyper-moderne, mais il s’agit en fait d’une mala­­die bien connue, qui a subi une cure de jouvence. Les frères Gold font une distinc­­tion fonda­­men­­tale entre le contenu des délires, spec­­ta­­cu­­lai­­re­­ment varié et imagi­­na­­tif, et les formes basiques de ces derniers, qu’ils décrivent à la fois comme « univer­­selles et rela­­ti­­ve­­ment peu nombreuses ».

Les délires de persé­­cu­­tion, par exemple, se retrouvent à travers l’his­­toire et dans diffé­­rentes cultures. Un nomade vivant dans le désert aura plus de chances de croire qu’il est enterré vivant dans le sable par un djinn, et un cita­­din Améri­­cain qu’on lui a implanté une puce élec­­tro­­nique et que la CIA le surveille. « Pour une mala­­die souvent décrite comme une rupture avec la réalité, observent les frères Gold, la psychose se tient remarqua­­ble­­ment bien au fait de la réalité. » Plutôt que déta­­chés de la culture qui les entoure, les sujets psycho­­tiques peuvent être vus comme dévo­­rés par cette dernière : inca­­pables d’éta­­blir les limites du moi, ils sont à la merci de leur sensi­­bi­­lité aiguë à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment menaçant qui les entoure.

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La machine imagi­­née par James Tilly Matthews
Interné à l’hô­­pi­­tal psychia­­trique de Bedlam
John Haslam, 1810

Si l’on s’en remet à cette inter­­­pré­­ta­­tion, le syndrome Truman Show est l’ex­­pres­­sion contem­­po­­raine d’une forme commune de psychose : le délire gran­­diose. Les victimes des premières mani­­fes­­ta­­tions de la psychose ont souvent la convic­­tion que le monde a connu un chan­­ge­­ment subtil, qui les place désor­­mais sur le devant d’une scène aux dimen­­sions univer­­selles. Tout est soudain riche de sens, chaque minus­­cule détail est chargé de signi­­fi­­ca­­tions person­­nelles. Les gens qui vous entourent sont souvent complices : ils jouent des rôles assi­­gnés au préa­­lable et vous mettent à l’épreuve ou vous préparent pour le moment immi­nent de la révé­­la­­tion.

De telles expé­­riences ont jadis été inter­­­pré­­tées comme une visite céleste, une trans­­for­­ma­­tion magique, ou comme une initia­­tion à une réalité supé­­rieure. On imagine aisé­­ment comment, si aujourd’­­hui elles s’im­­po­­saient subi­­te­­ment à nous, nous arri­­ve­­rions immé­­dia­­te­­ment à la conclu­­sion que l’ex­­pli­­ca­­tion réside dans un quel­­conque complot de la télé­­vi­­sion ou des réseaux sociaux. Ou bien que, pour une raison déli­­bé­­ré­­ment gardée secrète, l’at­­ten­­tion du monde serait soudai­­ne­­ment centrée sur nous, et qu’un public invi­­sible nous obser­­ve­­rait, fasciné, atten­­dant de voir quelle serait notre réac­­tion.

Ainsi, le syndrome Truman Show n’im­­plique pas néces­­sai­­re­­ment que la télé-réalité est une cause ou un symp­­tôme de mala­­die mentale. Il se pour­­rait simple­­ment que l’om­­ni­­pré­­sence de la télé-réalité dans notre culture offre une expli­­ca­­tion plau­­sible à des sensa­­tions et des événe­­ments inex­­pli­­cables autre­­ment.

Images subli­­mi­­nales

Bien que la forma­­tion des délires soit incons­­ciente et réponde souvent à un trau­­ma­­tisme profond, le besoin de construire des scéna­­rios crédibles qui en est carac­­té­­ris­­tique présente de nombreux points communs avec le proces­­sus à l’œuvre dans l’écri­­ture de fiction. En de rares occa­­sions, les deux phéno­­mènes coïn­­cident.

En 1954, le roman­­cier anglais Evelyn Waugh fut victime d’un épisode psycho­­tique, durant lequel il pensait être persé­­cuté par un ensemble de voix désin­­car­­nées, qui discu­­taient des défauts de sa person­­na­­lité et propa­­geaient des rumeurs infâmes sur son compte. Il acquit alors la convic­­tion que ces voix étaient orches­­trées par les produc­­teurs d’une inter­­­view qu’il avait récem­­ment donnée à la BBC, et dont il avait trouvé les ques­­tions peu perti­­nentes. Il expliquait leur capa­­cité à le suivre où qu’il aille en invoquant une tech­­no­­lo­­gie secrète ressem­­blant à une « boîte noire » radio­­nique, la marotte d’un de ses voisins. Ses délires se firent de plus en plus alam­­biqués mais, comme Waugh le décri­­vit lui-même par la suite, « cela n’avait rien à voir avec le fait de perdre la raison… Je ratio­­na­­li­­sais tout le temps. Simple­­ment, la raison travaillait dur, mais à partir de postu­­lats erro­­nés. »

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Essor des rayons X
La radio­­gra­­phie en 1940
Crédits : Natio­­nal Cancer Insti­­tute

Waugh tira de cette expé­­rience un brillant roman comique, L’Épreuve de Gilbert Pinfold (1957). Le prota­­go­­niste est un écri­­vain d’âge mûr, préten­­tieux mais fragile, dont la para­­noïa au sujet du monde moderne est nour­­rie par un régime toujours crois­­sant de liqueurs et autres séda­­tifs, et ce jusqu’à ce que cette dernière finisse par écla­­ter et qu’elle devienne un « délire de persé­­cu­­tion » en bonne et due forme (un compa­­gnon dont Waugh était fami­­lier, puisqu’il l’abré­­geait discrè­­te­­ment « dp » dans les lettres qu’il envoyait à sa femme). Bien que le roman atté­­nue les asso­­cia­­tions étranges faites par Waugh et qu’il adresse un clin d’œil lucide aux malheurs surréa­­listes de Pinfold, la fiction rejoint imper­­cep­­ti­­ble­­ment le récit ayant émergé durant la psychose de Waugh : même pour ses amis proches, il était impos­­sible de dire préci­­sé­­ment où l’une prenait fin et où l’autre commençait.

Quand Gilbert Pinfold fut publié, les récits de para­­noïa et de psychose commençaient à passer de la psychia­­trie à la culture popu­­laire, et des mémoires rela­­tant l’ex­­pé­­rience de la mala­­die mentale parais­­saient en poche pour le grand public. Le livre Opera­­tors and Things : The Inner Life of a Schi­­zo­­phre­­nic (1958), écrit sous le pseu­­do­­nyme de Barbara O’Brien, raconte l’his­­toire vraie remarquable d’une jeune femme traver­­sant l’Amé­­rique en car, pour­­sui­­vie par un gang  d’obs­­curs « opéra­­teurs » munis d’un « stro­­bo­­scope » contrô­­lant les pensées – il fut pour­­tant présenté et vendu comme un thril­­ler de science-fiction.

À l’in­­verse, les thril­­lers inté­­graient progres­­si­­ve­­ment des éléments scéna­­ris­­tiques qui suppo­­saient réelles les tech­­no­­lo­­gies de contrôle de la pensée. Le best-seller de Richard Condon, Un Crime dans la tête (1959), partait de l’idée qu’un sujet hypno­­tisé pour­­rait être programmé pour répondre incons­­ciem­­ment à des signaux prééta­­blis. Le climax du livre, mémo­­rable et, avec le recul, étran­­ge­­ment pres­­cient, est atteint lorsque l’as­­sas­­si­­nat du président des États-Unis est perpé­­tré, bien malgré l’agent qui en est l’au­­teur.

Dick s’est auto-diagnos­­tiqué à plusieurs reprises comme schi­­zo­­phrène et para­­noïaque.

La satire pince-sans-rire déployée par Condon se basait sur la peur du lavage de cerveau et de l’in­­fil­­tra­­tion commu­­niste, typiques de la guerre froide, mais utili­­sait égale­­ment des analyses récentes expliquant au grand public les tech­­niques publi­­ci­­taires « subli­­mi­­nales », comme par exemple La Persua­­sion clan­­des­­tine (1958), de Vance Packard. Habi­­le­­ment ciblé, le livre de Condon était un voyage sur les terres contro­­ver­­sées des arts ésoté­­riques de la psycho­­lo­­gie : un conte para­­noïaque adressé à une époque en proie à la para­­noïa, servant lui-même de point de départ à toute une nébu­­leuse de théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes.

Le temps désar­­ti­­culé

C’est peut-être dans la carrière et dans l’hé­­ri­­tage de l’écri­­vain Philip K. Dick qu’on retra­­cera le plus faci­­le­­ment l’émer­­gence de la machine à influen­­cer dans la fiction moderne. Ce dernier combi­­nait la profes­­sion de roman­­cier pulp proli­­fique à une fasci­­na­­tion obses­­sion­­nelle et hypo­­con­­driaque pour les troubles psycho­­tiques. Il s’est auto-diagnos­­tiqué à plusieurs reprises comme schi­­zo­­phrène et para­­noïaque, et a inté­­gré plusieurs person­­nages schi­­zo­­phrènes dans sa fiction. Beau­­coup de ses romans et de ses nouvelles ont plus en commun avec des récits de mala­­die mentale qu’a­­vec les histoires de vais­­seaux et de robots affec­­tion­­nées par les auteurs de science-fiction de l’époque.

Ce sont autant de varia­­tions angois­­sées sur l’idée que la réalité est en fait bâtie sur une forme de machine à influen­­cer. Il s’agi­­rait ainsi tour à tour d’une simu­­la­­tion conçue pour mettre notre compor­­te­­ment à l’épreuve, d’un ensemble de souve­­nirs géné­­rés arti­­fi­­ciel­­le­­ment pour nous main­­te­­nir dans nos routines quoti­­diennes, d’un rêve de consom­­ma­­teur vendu par des entre­­prises assoif­­fées de pouvoir, ou gracieu­­se­­ment cédé par des extra­­­ter­­restres qui lisent dans nos pensées.

Le roman de Dick inti­­tulé Le Temps désar­­ti­­culé est sorti la même année qu’Un Crime dans la tête, et peut être consi­­déré comme l’an­­cêtre direct du Truman Show. Le prota­­go­­niste, Ragle Gumm, habite un monde péri­ur­­bain banal qui se révèle peu à peu être une simu­­la­­tion mili­­taire : le seul but de cette super­­­che­­rie est de faire en sorte que Gumm conti­­nue gaie­­ment à jouer à ce qu’il croit être la bataille navale dans son jour­­nal quoti­­dien, alors que ses réponses dirigent en réalité des frappes de missiles dans une guerre qu’on lui cache.

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Camé­­ras de surveillance
La réalité alimente les délires para­­noïaques
Crédits

Durant sa vie, Dick est resté un auteur de niche. Ses admi­­ra­­teurs, dévoués mais en nombre limité, célé­­braient l’in­­tran­­si­­geante bizar­­re­­rie de ses travaux, ne se doutant pas une seule seconde qu’ils seraient un jour adap­­tés pour le grand public.

En effet, après une série d’épi­­sodes vision­­naires en 1974, qu’il élabora en une théo­­lo­­gie person­­nelle complexe, ses livres devinrent de plus en plus hermé­­tiques, l’éloi­­gnant même de son noyau de lecteurs fidèles, amateurs de science-fiction. Il mourut en 1982, alors même que son roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons élec­­triques ? (1968) était adapté à l’écran par Ridley Scott sous le titre de Blade Runner, voyant son scéna­­rio édul­­coré par un studio persuadé que le public réagi­­rait mal à la scène finale, qui révèle que le prota­­go­­niste lui-même est un androïde.

Par la suite, les adap­­ta­­tions ciné­­ma­­to­­gra­­phiques des livres de Dick, comme par exemple Total Recall de Paul Verhoe­­ven (1990), ont égale­­ment tempéré les chan­­ge­­ments de réalité radi­­caux de l’ori­­gi­­nal, les rédui­­sant ici à une scène d’ex­­po­­si­­tion avant de retom­­ber dans un film d’ac­­tion parfai­­te­­ment compré­­hen­­sible.

Cepen­­dant, en 1999, Matrix connut un succès phéno­­mé­­nal au box-office avec un script dans lequel figu­­rait une machine à influen­­cer typique­­ment dickienne, présen­­tée dans sa forme la plus sombre et la plus brute. Un pirate infor­­ma­­tique découvre par hasard le secret ultime : ce qu’on tient pour être le « monde réel » n’est qu’un simu­­lacre, et cache une réalité dans laquelle toute l’hu­­ma­­nité a été asser­­vie et litté­­ra­­le­­ment culti­­vée par des machines pendant des siècles. S’ap­­puyant sur des pages et des pages de dialogues explo­­rant les impli­­ca­­tions exis­­ten­­tielles du scéna­­rio, le film incar­­nait préci­­sé­­ment ce que les déci­­deurs d’Hol­­ly­­wood pensaient jusqu’a­­lors que le public détes­­tait : des réali­­sa­­teurs jouant au plus malin avec leur public, leur coupant l’herbe narra­­tive sous le pied et touchant même au quatrième mur.

Le film fut pour­­tant un succès sensa­­tion­­nel, qui eut des échos bien au-delà des salles de cinéma et implanta profon­­dé­­ment ses réfé­­rences visuelles dans une culture plus vaste, désor­­mais héber­­gée sur Inter­­net.

Comme l’ob­­ser­­vait le scéna­­riste William Gold­­man dans son auto­­bio­­gra­­phie Adven­­tures in the Screen Trade (1983), dans le milieu du cinéma, personne ne peut être certain de quoi que ce soit. Peut-être qu’une méta­­fic­­tion aussi auda­­cieuse aurait pu connaître un succès tout aussi reten­­tis­­sant des années aupa­­ra­­vant, mais on a plutôt le senti­­ment que l’im­­pact cultu­­rel de Matrix reflé­­tait l’om­­ni­­pré­­sence que les médias numé­­riques avaient acquise à la fin du XXe siècle.

C’est à ce moment-là que la société connec­­tée a atteint sa masse critique : les idées futu­­ristes qui, une dizaine d’an­­nées aupa­­ra­­vant, étaient réser­­vées aux défri­­cheurs lisant les romans du cybe­­res­­pace de William Gibson, ou suivant les spécu­­la­­tions avant-gardiste du maga­­zine de la cyber­­cul­­ture Mondo 2000, faisaient désor­­mais partie du quoti­­dien pour une géné­­ra­­tion globale et numé­­rique. La logique falla­­cieuse et étour­­dis­­sante qui avait réservé l’at­­trait de Philip K. Dick à une frange des géné­­ra­­tions précé­­dentes était désor­­mais acces­­sible au plus grand nombre. Soudain, il exis­­tait un goût chez le grand public pour les allé­­go­­ries élabo­­rées qui dissol­­vaient les limites entre le virtuel et le réel.

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Quand James Tilly Matthews dessi­­nait les fais­­ceaux invi­­sibles et les rayons de la machine pneu­­ma­­tique dans sa cellule de Bedlam, il décri­­vait un monde qui n’exis­­tait que dans sa tête. Mais son monde est désor­­mais le nôtre : nous ne pouvons plus comp­­ter les rayons invi­­sibles, les fais­­ceaux et les ondes qui traversent nos corps à chaque instant. Victor Tausk affir­­mait que la machine à influen­­cer avait émergé de la confu­­sion entre le monde exté­­rieur et des événe­­ments mentaux intimes, confu­­sion réso­­lue lorsque le patient parve­­nait à inven­­ter une cause externe pour donner un sens à ses pensées, ses rêves et ses hallu­­ci­­na­­tions. Mais un monde moderne fait de télé­­vi­­sions et d’or­­di­­na­­teurs, de virtuel et d’in­­te­­rac­­tif, brouille les distinc­­tions tradi­­tion­­nelles entre percep­­tion et réalité.

Lorsque nous regar­­dons un événe­­ment spor­­tif en direct sur écran géant, ou que nous suivons l’ac­­tua­­lité brûlante depuis notre salon, nous ne rece­­vons en réalité que des images cligno­­tant rapi­­de­­ment. Malgré cela, notre cœur bat à l’unis­­son avec celui, invi­­sible, de millions d’autres personnes. Nous conver­­sons sur Skype avec des repré­­sen­­ta­­tions bidi­­men­­sion­­nels de nos amis, et façon­­nons des versions idéa­­li­­sées de nous-mêmes sur les réseaux sociaux. Avatars et surnoms nous permettent de commu­­nier de façon à la fois intime et anonyme. Les jeux multijoueurs et les mondes en ligne nous permettent de créer des réali­­tés person­­na­­li­­sées aussi englo­­bantes que celle du Truman Show.

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Reality Show
Un studio de télé­­vi­­sion
Crédits : Thierry Caro

La fuite et la diffu­­sion des infor­­ma­­tions remettent constam­­ment en ques­­tion l’idée que nous nous faisons de ce que nous révé­­lons et à qui, d’à quel point nos actes sont surveillés et nos pensées trans­­mises à autrui. Nous mani­­pu­­lons nos iden­­ti­­tés et sommes mani­­pu­­lés par d’autres, incon­­nus. Nous ne pouvons désor­­mais plus distin­­guer avec certi­­tude le vrai du faux, le privé du public.

Au XXIe siècle, la machine à influen­­cer s’est échap­­pée des allées cloî­­trées de l’hô­­pi­­tal psychia­­trique pour deve­­nir un mythe carac­­té­­ris­­tique de notre époque. Si ce mythe est si convain­­cant, ce n’est pas que nous sommes tous schi­­zo­­phrènes, mais bien que la réalité est deve­­nue un ensemble de nuances de gris entre le monde externe et notre imagi­­na­­tion. Le monde est désor­­mais en partie véhi­­culé par la tech­­no­­lo­­gie et en partie par notre propre esprit, dont la capa­­cité à recon­­naître des sché­­mas travaille sans relâche à faire coïn­­ci­­der les illu­­sions numé­­riques avec notre imagi­­naire.

Les mythes clas­­siques de méta­­mor­­phose explo­­raient les fron­­tières entre l’hu­­ma­­nité et la nature, notre rela­­tion avec les animaux et les dieux. De la même manière, les tech­­no­­lo­­gies fantas­­tiques qui étaient à une époque symboles de folie nous permettent désor­­mais de mettre des mots sur les possi­­bi­­li­­tés, les menaces et les limites des outils qui étendent nos esprits vers des dimen­­sions incon­­nues, à la fois sédui­­santes et terri­­fiantes.


Traduit de l’an­­glais par Clément Martin d’après l’ar­­ticle « The Reality Show », paru dans Aeon.

Couver­­ture : Un studio de télé­­vi­­sion.

Créa­­tion graphique par Ulyces.

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