par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 8 min | 12 mars 2018

Un heureux désastre

Le pire n’est jamais sûr. Quinze ans après avoir donné vie au « pire film de l’his­­toire », Tommy Wiseau reçoit les hommages du tout-Holly­­wood. Ce 7 janvier 2018, il louvoie entre les tables de l’hô­­tel Hilton de Beverly Hills, en Cali­­for­­nie, pour rejoindre James Franco sur scène. « La première personne que je dois remer­­cier, c’est l’homme lui-même, Tommy Wiseau », annonce au micro le meilleur acteur de l’an­­née écou­­lée, un Golden Globe en main. Dans son propre long-métrage, The Disas­­ter Artist, James Franco est assez admi­­rable en cinéaste raté pour rece­­voir le pres­­ti­­gieux trophée. Et, juste renvoi d’as­­cen­­seur, il invite le modèle d’échec en ques­­tion à parta­­ger les honneurs.

L’af­­fiche mythique

« Il y a 19 ans, Wiseau est resté à la porte des Golden Globes », pour­­suit Franco en lisant le texte préparé pour l’oc­­ca­­sion sur son télé­­phone. « Il a dit à son meilleur ami, Greg [Sestero] : Alors comme ça je ne suis pas invité ? Je sais qu’il ne veulent pas de moi avec mon accent et mes cheveux longs. Je ne vais pas attendre Holly­­wood, je vais faire mon propre film.” » En 2003, The Room était en salles. Produit, réalisé et inter­­­prété par cet inconnu aujourd’­­hui révéré par une large commu­­nauté de fans, le mélo­­drame raconte l’his­­toire d’un banquier en conflit avec son meilleur ami, le fameux Greg Sestero, et sa fian­­cée. Mais ce qui aurait dû rester un mauvais conte sur l’amour et l’ami­­tié devient, l’étrange excen­­tri­­cité de Wiseau aidant, un film culte.

Dès les premières scènes, un déca­­lage se creuse entre l’am­­bi­­tion poétique du projet et l’ama­­teu­­risme de la réali­­sa­­tion. Les dialogues sont aussi absurdes et maladroits qu’im­­pro­­bables. Au total, l’œuvre est moins ronflante que comique. Deve­­nue petit à petit un sommet de nullité recon­­nue, elle conquiert son public. « Il y a des gens qui adorent les mauvais films », constate Dan Janji­­gian, qui joue Chris R dans le film. Ils prennent ainsi beau­­coup de plai­­sir à voir Tommy Wiseau réci­­ter son texte en manquant de natu­­rel comme personne. Dans une séquence restée célèbre, il s’em­­porte contre sa petite amie. À peine sorti de cette ridi­­cule colère, le voilà qui prend une voix flûtée. « Oh, hi Mark », lance-t-il sur le toit d’un immeuble, feignant l’éton­­ne­­ment.

« Quelques semaines après la sortie, j’ai reçu un appel d’un des acteurs, Mike », raconte Dan Janji­­gian. « Il m’a dit que le film conti­­nuait à être diffusé. J’étais surpris. Les spec­­ta­­teurs se dégui­­saient même pour ressem­­bler aux person­­nages. » Au fil des années, le succès gran­­dit. En 2008, l’heb­­do­­ma­­daire Enter­­tain­­ment sonde dans un article le « culte fou » de The Room. Les fans vantent sa magie indes­­crip­­tible, et le profes­­seur de cinéma Ross Martin lui donne le surnom de « Citi­­zen Kane des mauvais films ». Inter­­viewée à cette occa­­sion, l’ac­­trice Robyn Paris (Michelle) prend conscience du phéno­­mène. « C’est devenu mains­­tream à ce moment-là », indique-t-elle.

Dix ans après la sortie de cet extra­­or­­di­­naire nanar, Greg Sestero tire profit de l’en­­goue­­ment du public pour publier un livre dans lequel il raconte le tour­­nage, The Disas­­ter Artist. James Franco en achè­­tera plus tard les droits. « Tommy Wiseau a pensé le film comme un drame améri­­cain sérieux mais c’est devenu, en soi, une comé­­die pleine d’er­­reurs », retrace son ami dans l’ou­­vrage. « Le film est main­­te­­nant admiré pour son étran­­geté et son inéga­­lable capa­­cité à faire rire du début à la fin. Ça pour­­rait bien être la pire heure et demi jamais enre­­gis­­trée. »

En tout cas, James Franco adore. Après avoir reçu son Golden Globe, l’ac­­teur pointe du doigt Seth Rogen, son « meilleur ami dans le milieu » présent à l’hô­­tel Hilton de Beverly Hills ce 7 janvier 2018. Rogen a accepté de produire The Disas­­ter Artist bien que « seul James Franco [ait été] assez bizarre pour penser que montrer l’his­­toire des personnes qui ont fait ce film serait la meilleure façon de dire aux parias que leur rêve peut deve­­nir réalité ». Cela « inter­­­roge la notion de qualité elle-même », dit aussi Rogen, tandis que Franco vante « une histoire d’ami­­tié ». Quand Tommy Wiseau s’est penché sur le micro pour dire quelque chose au public, celui qui joue son rôle l’a pour­­tant peu amica­­le­­ment poussé en arrière. Il connaît trop bien le person­­nage.

Dave et James Franco, dans The Disas­­ter Artist
Crédits : Warner Bros.

John au restau­­rant

Tommy Wiseau est entré à Holly­­wood par effrac­­tion. Un soir d’été, en 2002, il entraîne Greg Sestero avec lui au Palm, un restau­­rant de la capi­­tale mondiale du cinéma fréquenté par des présen­­ta­­teurs télé, des mannequins et de petites célé­­bri­­tés du septième art. L’énig­­ma­­tique réali­­sa­­teur dénote dans ce bestiaire mondain. Il porte un blazer noir trop grand, un marcel blanc, un ample panta­­lon couleur sable aux poches remplies d’on-ne-sait-quoi, des chaus­­sures mili­­taires et deux cein­­tures. Oui, deux cein­­tures. Car Tommy Wiseau ne fait rien comme tout le monde. « Je ne fais pas la queue », souffle-t-il à Greg à l’en­­trée du restau­­rant, après avoir refusé de confier sa Mercedes SL-500 au voitu­­rier par crainte qu’il ne « pète sur le siège ».

Une serveuse voit alors arri­­ver ses longs cheveux noirs emmê­­lés. A-t-il une réser­­va­­tion ? « Oui », ment Wiseau. Il faut main­­te­­nant donner le change. « Mon nom est Ron », tente-t-il. Raté : « Il n’y a pas de Ron », rétorque la serveuse après véri­­fi­­ca­­tion. « Oh pardon », ne démord pas l’étrange client, « c’est Robert. » Encore à côté. Wiseau part alors dans un de ces éclats de rire gênants dont il a le secret : « Oh je me souviens, cher­­chez John. » Par chance, un certain John a bien réservé une table pour quatre. Mais Tommy n’est pas satis­­fait par son empla­­ce­­ment. Il exige d’être placé à l’écart. Ses protes­­ta­­tions finissent par convaincre la serveuse. De guerre lasse, elle conduit les deux hommes en carré VIP. Déjà, Tommy Wiseau a mis un pied à Holly­­wood clan­­des­­ti­­ne­­ment.

« Nous allons commen­­cer demain, comment tu te sens ? » demande-t-il à Greg. « Super », répond sans convic­­tion ce dernier. Bien qu’ils soient là pour célé­­brer le début du tour­­nage, le réali­­sa­­teur n’a pas dérogé à son étrange habi­­tude de comman­­der un verre d’eau chaude. Mais c’est la tiédeur de son ami qui plombe l’am­­biance. « Tu n’es pas heureux ? » s’enquiert Wiseau. En réalité, le grand blond est distrait par l’ar­­ri­­vée de deux jeunes femmes élégam­­ment habillées. Un verre de vin entamé à la main, elles engagent la conver­­sa­­tion avec lui et s’as­­soient. Wiseau sort soudain de son silence. « Qu’est-ce que vous faites à part boire ? » lâche-t-il, lais­­sant ses voisins de table inter­­­dits. « Vous offrez autre chose que de la vodka ? » reprend Wiseau. Sur quoi, les deux verres de vin quittent la table.

Tommy sur le toit

Greg Sestero a l’ha­­bi­­tude de ce genre de malaises. Cela fait main­­te­­nant cinq ans qu’il côtoie le singu­­lier person­­nage. En 1998, il l’a rencon­­tré dans une école de cinéma, à San Fran­­cisco. « Nous avions deux carac­­tères oppo­­sés mais nous voulions tous les deux réus­­sir à Holly­­wood », se souvient-il. À l’époque, il a 19 ans. L’âge de Wiseau demeure inconnu. L’homme confie volon­­tiers ses envies les moins avouables mais reste mysté­­rieux sur sa vie privée. Avant d’ar­­ri­­ver en Cali­­for­­nie, « l’ar­­tiste désas­­treux » aurait vécu en Loui­­siane. Dans le docu­­men­­taire qu’il lui consacre, Room Full of Spoons, Rick Harper affirme qu’il est origi­­naire de Poznań, en Pologne.

Malheu­­reu­­se­­ment, la sortie de Room Full of Spoons a été mainte fois repous­­sée, Wiseau mettant jalou­­se­­ment tout en œuvre pour l’in­­ter­­dire. « Il veut rester énig­­ma­­tique car cela augmente l’aura du film », juge Dan Janji­­gian. « Or, le docu­­men­­taire révèle beau­­coup de choses sur lui. » Lors d’in­­ter­­views, Tommy Wiseau s’est contenté de dire qu’il avait habité en France. Toujours est-il que cette trajec­­toire mani­­fes­­te­­ment sinueuse s’est pour­­sui­­vie, à son arri­­vée en Cali­­for­­nie. Après avoir travaillé dans un restau­­rant et à l’hô­­pi­­tal, il a ouvert un maga­­sin de vête­­ments à prix cassés, selon le récit de Greg Sestero. Mais, pour finan­­cer The Room, il aurait amassé une petite fortune dans l’im­­mo­­bi­­lier.

Joyeux bordel

Après le dîner au Palm de Holly­­wood, Greg remonte dans la Mercedes SL-500. Le véhi­­cule se traîne vers Santa Monica : pour une obscure raison, Tommy roule 30 km/h en-dessous de la vitesse auto­­ri­­sée. Au premier feu, le hasard place le duo juste à côté des deux femmes du restau­­rant. À leur vue, Tommy baisse la fenêtre passa­­ger et part dans un affreux rire saccadé. Alors que Greg s’en­­fonce dans son siège, mort de honte, Miranda et Saman­­tha s’échappent de nouveau, aussi vite que possible. Sur le reste du parcours, le réali­­sa­­teur met tous ses efforts à convaincre son passa­­ger de jouer Mark, alors qu’un autre acteur, Ron, doit s’en char­­ger.

Wiseau vit proba­­ble­­ment mal les critiques, mais il n’est pas du genre à se dédire.

Greg finit par accep­­ter. À l’image de chan­­ge­­ment de dernière minute, tout le casting est géré de manière erra­­tique. Pour jouer le rôle de Chris, le réali­­sa­­teur engage Dan Janji­­gian, un jeune homme diplômé de finance, sur la foi d’un court inter­­­ro­­ga­­toire. « Mon colo­­ca­­taire, qui devait avoir un rôle, m’avait briefé sur les réponses à donner », rigole aujourd’­­hui Dan. Tout juste revenu des Jeux olym­­piques d’hi­­ver, où il prenait part à l’épreuve de bobs­­leigh avec l’Ar­­mé­­nie, l’ath­­lète n’a alors jamais tourné.

Passée par l’école de cinéma de l’Uni­­ver­­sity of Cali­­for­­nia, Robyn Paris a elle surtout fait de l’im­­pro jusqu’ici. Ça lui fait un point commun avec Tommy, qui gère tout au fil de l’eau. Alors qu’elle n’a été audi­­tion­­née qu’une fois, sans avoir été relan­­cée, la jeune femme origi­­naire de Caro­­line du Nord reçoit un appel de Greg en pleine nuit. « Dans combien de temps peux-tu venir sur le plateau ? » demande-t-il. « Est-ce que ça veut dire que j’ai le rôle ? » murmure Robyn. « Si tu viens, oui », lui est-il promis. Tout s’en­­chaîne. Sur place, elle est pous­­sée devant la caméra sans avoir le temps de chan­­ger de vête­­ments. Il faut main­­te­­nant embras­­ser un acteur avec un choco­­lat, que Wiseau se repré­­sente comme le symbole de l’amour. Robyn doit ensuite quit­­ter le champ par en bas, comme si elle allait lui faire une fella­­tion. Le visage de son parte­­naire se déforme alors dans une mimique hallu­­ci­­nante.

« Je me suis très vite deman­­dée pourquoi je m’étais enga­­gée là-dedans », avoue Robyn. Quand un acteur reçoit son script, aucune indi­­ca­­tion n’est donnée sur le reste du film. Pour chacun, la première projec­­tion est donc une décou­­verte. « J’étais nerveux », se souvient Dan. « Je me suis demandé si ça n’al­­lait pas être un porno. C’était très incon­­for­­table. » Robyn en garde un meilleur souve­­nir : « Mon mari et moi pleu­­rions de rire, mais j’évi­­tais de faire de bruit pour ne pas vexer Tommy. » Le réali­­sa­­teur vit proba­­ble­­ment mal les premières critiques. Mais il n’est pas du genre à se dédire. Pendant cinq ans, son visage s’af­­fiche en grand sur un panneau géant qui fait la promo­­tion du film à Los Angeles.

Un jeu d’ac­­teur inou­­bliable

Dans la cité des anges, deux apprenti-réali­­sa­­teurs remarquent une inscrip­­tion devant un cinéma. « Vous ne serez pas rembour­­sés », est-il écrit près du titre de The Room. « Voir ce film c’est comme rece­­voir un grand coup sur la tête », annonce aussi la cita­­tion piochée dans la presse. Intri­­gués, Michael Rous­­se­­let et Scott Gaird­­ner achètent leurs tickets. Ils aiment telle­­ment le film qu’ils en deviennent les ambas­­sa­­deurs, le recom­­man­­dant autour d’eux. « C’est devenu une blague à Los Angeles et une curio­­sité dans le cinéma grâce à leur enthou­­siasme et à la guérilla marke­­ting de Tommy », analyse Greg.

Après l’ar­­ticle de l’heb­­do­­ma­­daire Enter­­tain­­ment, en 2008, The Room se diffuse comme une traî­­née de poudre. Tommy Wiseau lance des produits déri­­vés, notam­­ment une boutique de sous-vête­­ments, et même un site de rencontres pour les fans. Après la sortie du livre de Greg, The Disas­­ter Artist, en 2013, Robyn Paris écrit un docu­­men­­taire en plusieurs épisodes sur « ce que sont deve­­nus les acteurs du film ». À la faveur des projec­­tions et de leurs projets respec­­tifs, la plupart commu­­niquent régu­­liè­­re­­ment. Tommy, lui, fait cava­­lier seul. « Il ne nous invite pas aux projec­­tions, il y va juste avec Greg », regrette Robyn.

Si le réali­­sa­­teur se veut mysté­­rieux, l’in­­ter­­dic­­tion à la vente du DVD de The Room Full of Spoons a été levée par un juge en novembre, au bonheur des fans. Que Tommy Wiseau se rassure, cela n’obé­­rera sans doute rien de leur affec­­tion pour The Room.

Crédits : Josh Bras­­ted/Getty Images

The Room sera projeté le 15 février 2018 au Grand Rex, en présence de Tommy Wiseau et Greg Sestero, pour fêter les 15 ans du film. 


Couver­­ture : Une scène de The Room. (Tommy Wiseau/Ulyces)


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