par Ulyces | 0 min | 18 mars 2015

BuenaventuraLa jetéeCrédits
Buena­­ven­­tura
La jetée
Crédits : Mere­­dith Hoff­­man

Sur le perron d’un hôtel enduit de stuc criard, un homme vêtu d’une chemise violette à carreaux qui dissi­­mule son impo­­sante carrure, pose un regard fier sur le port de la ville, où s’en­­tassent  cargos de marchan­­dises, petits bateaux de pêche et caba­­nons sur pilo­­tis. Il pointe le doigt vers la bande verte et luxu­­riante qui s’étend de l’autre côté de la baie, et désigne un hôtel 5 étoiles flam­­bant neuf ainsi que l’em­­bar­­ca­­dère du bateau qui sert aux excur­­sions d’ob­­ser­­va­­tion des baleines. « Buena­­ven­­tura, la meilleure desti­­na­­tion écotou­­ris­­tique de Colom­­bie », lit Edwin Zuluaga, direc­­teur de l’As­­so­­cia­­tion pour le Tourisme et la Culture de Buena­­ven­­tura, sur la première diapo­­si­­tive d’une présen­­ta­­tion PowerPoint. « Buena­­ven­­tura dispose d’un poten­­tiel touris­­tique formi­­dable. » L’am­­bi­­tieuse présen­­ta­­tion de Zuluaga occulte une réalité bien plus lugubre à propos de la prin­­ci­­pale cité portuaire de Colom­­bie : les bateaux et pilo­­tis qu’on aperçoit à travers la fenêtre flottent sur un cime­­tière aqua­­tique, une fosse commune pour les victimes de la violence quoti­­dienne. Une terrible guerre entre gangs rivaux a fait de cette cité défa­­vo­­ri­­sée de 400 000 habi­­tants située sur la côte paci­­fique colom­­bienne la ville la plus violente du pays, avec des « maisons bouchères » (où des personnes seraient démem­­brées vivantes selon certaines sources) et un taux d’ho­­mi­­cides parmi les plus élevés du monde. L’ar­­mée colom­­bienne y augmente gran­­de­­ment sa présence afin de restau­­rer l’ordre dans la cité, dont la posi­­tion litto­­rale en fait égale­­ment une plaque tour­­nante majeure du trafic de drogues. Pendant ce temps-là, les habi­­tants se battent pour trans­­for­­mer la répu­­ta­­tion de leur ville en avançant que Buena­­ven­­tura est le secret touris­­tique le mieux gardé de Colom­­bie. Ils espèrent que la beauté natu­­relle de la ville (ses plages imma­­cu­­lées, ses cours d’eau entre­­la­­cés et sa biodi­­ver­­sité abon­­dante) pourra éclip­­ser sa répu­­ta­­tion tirée de son indi­­cible violence.

Un tourisme salva­­teur

« Dans deux ans, nous aurons changé l’image de Buena­­ven­­tura », déclare Zuluaga. Depuis le lance­­ment, il y a deux ans, de son asso­­cia­­tion touris­­tique compo­­sée d’une union de cent vingt proprié­­taires de commerces locaux et de repré­­sen­­tants des arts et de la culture, le gouver­­ne­­ment natio­­nal a investi dans l’em­­bel­­lis­­se­­ment de Buena­­ven­­tura et dans le déve­­lop­­pe­­ment de ses infra­s­truc­­tures. Le président Juan Manuel Santos s’y est rendu ce mois-ci et a annoncé la construc­­tion d’un parc et d’un sentier litto­­raux de plusieurs millions de dollars, alors que la ville trans­­forme actuel­­le­­ment une rue du centre-ville en zone piétonne. L’as­­so­­cia­­tion de Zuluaga travaille avec des entre­­prises navales afin de créer des excur­­sions plus struc­­tu­­rées du fleuve jusqu’à diverses plages proches de la cité, et elle plani­­fie un nouvel itiné­­raire touris­­tique à travers cinq des quar­­tiers les plus sûrs du centre-ville.

Patrouille militaireCrédits : Meredith Hoffman
Patrouille mili­­taire
Crédits : Mere­­dith Hoff­­man

Ces dernières années, profi­­tant de la sortie de la Colom­­bie de sa guérilla vieille de plusieurs décen­­nies, l’éco­­no­­mie a connu une crois­­sance fulgu­­rante et le tourisme a pros­­péré. Mais à Buena­­ven­­tura, les Urabeños et les Empresa, gangs enne­­mis tous deux succes­­seurs des groupes para­­mi­­li­­taires formés pour combattre les guérillas FARC, terro­­risent au quoti­­dien les habi­­tants de la ville, menacent les jour­­na­­listes locaux qui rapportent des crimes, et tuent parfois de jeunes enfants. Pour aller plus loin dans la folie, des guérille­­ros colom­­biens ont attaqué la ville le mois dernier lors d’un bombar­­de­­ment qui l’a privée d’élec­­tri­­cité pendant plusieurs jours. La police n’est pas d’une grande aide, selon un récent rapport de l’ONG inter­­­na­­tio­­nale de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, qui a dévoilé que les poli­­ciers évitaient de patrouiller dans les quar­­tiers à hauts taux de crimi­­na­­lité et qu’ils avaient même été vus dans des réunions avec des membres de gangs. Efren Vente, le direc­­teur de l’of­­fice de tourisme de la ville, remarque que le tourisme pour­­rait permettre de créer des emplois essen­­tiels dans cette ville où le taux de chômage tourne autour des 40 % et où les jeunes sans emploi sont des recrues faciles pour les gangs. « Le tourisme est la prin­­ci­­pale oppor­­tu­­nité de déve­­lop­­pe­­ment écono­­mique ici », ajoute-t-il, tout en préci­­sant que même si Buena­­ven­­tura repré­­sente envi­­ron 60 % des impor­­ta­­tions et expor­­ta­­tions de Colom­­bie, ses habi­­tants ne voient jamais la couleur de l’argent généré. « Nous vivons dans une mine d’or, mais nous sommes pauvres… Les jeunes doivent se rendre compte que le tourisme est une option sérieuse pour leur carrière. » Il suggère que Buena­­ven­­tura pour­­rait suivre l’exemple de San Cipriano, où le tourisme s’est déve­­loppé alors que la violence s’est résor­­bée.

La violence au quoti­­dien

Actuel­­le­­ment, Buena­­ven­­tura n’ac­­cueille pratique­­ment pas de touristes, mais Zuluaga estime que la ville compte cent vingt hôtels dont la clien­­tèle est prin­­ci­­pa­­le­­ment compo­­sée d’em­­ployés des entre­­prises d’im­­por­­ta­­tion et d’ex­­por­­ta­­tion de marchan­­dises. L’hô­­tel Cordillera, dont Zuluaga est le direc­­teur, héberge à présent des poli­­ciers et des agents de la sécu­­rité inté­­rieure. Mais le nouvel hôtel 5 étoiles Cosmos, que le jour­­nal colom­­bien El Espec­­ta­­tor proclame comme un inves­­tis­­se­­ment touris­­tique majeur, était large­­ment inoc­­cupé au moment de ma visite. Les plages aux alen­­tours de Buena­­ven­­tura attirent chaque année envi­­ron 290 000 touristes. Mais Vente raconte que ce chiffre a chuté d’en­­vi­­ron 10 % cette année suite aux repor­­tages sur l’ex­­trême violence qui se sont répan­­dus un peu partout. Même les hommes d’af­­faires en dépla­­ce­­ment profes­­sion­­nel commencent à éviter de séjour­­ner à Buena­­ven­­tura chaque fois que cela leur est possible. Vente explique que la violence est confi­­née à certains quar­­tiers de la ville, et que la zone d’en­­vi­­ron vingt pâtés de maisons de rayon qu’on appelle la « prome­­nade des touristes », un chemin de bord de mer en briques garni de tentes aux couleurs criardes propo­­sant de la nour­­ri­­ture et des bois­­sons, reste sûre. Au son du reggae­­ton assour­­dis­­sant, des soldats en uniforme y mangent goulû­­ment des glaces, debout à côté d’hommes se faisant raser en plein air.

Deux jeunes fillesDevant un bar sur le front de merCrédits : Meredith Hoffman
Deux jeunes filles
Devant un bar sur le front de mer
Crédits : Mere­­dith Hoff­­man

D’autres habi­­tants s’ac­­cordent à dire que Buena­­ven­­tura dispose de beau­­coup de zones sûres et que la violence n’af­­fecte pas leur vie quoti­­dienne. Le joaillier Gilberto Varon, qui orga­­nise un marché arti­­sa­­nal sur le bord de mer, assure que les gens n’ont rien à craindre tant qu’ils ne se mêlent pas aux riva­­li­­tés des gangs. Roul Monand, proprié­­taire d’un restau­­rant chic, affirme que le conflit fait tout simple­­ment partie du quoti­­dien, et que cela n’éclipse pas la vita­­lité de la ville. « C’est comme se réveiller à côté de sa femme et sentir qu’elle a mauvaise haleine, on ne la quit­­tera pas pour autant. On est marié ! » plai­­sante Monand. Mais il suffit de traver­­ser le mauvais pont, ou de tour­­ner au coin de la mauvaise rue, et la sympa­­thique cité balnéaire se fait menaçante. On y trouve des quar­­tiers où même les habi­­tants n’osent pas se rendre. Un soir, j’ai fait la rencontre de jour­­na­­listes locaux alors qu’ils dansaient la salsa dans une disco­­thèque du centre-ville. Le groupe visi­­ble­­ment soudé m’a rapi­­de­­ment accueilli dans leur cercle, contents que je veuille me concen­­trer davan­­tage sur le poten­­tiel touris­­tique de la ville plutôt que sur la violence qui l’ha­­bite. À une heure du matin, le retour à l’hô­­tel à pieds semble rela­­ti­­ve­­ment sûr, de par la présence poli­­cière dans les rues et les supé­­rettes encore ouvertes. Mais le lende­­main matin, un des jour­­na­­listes m’in­­forme qu’une voiture en marche avait ouvert le feu à seule­­ment huit pâtés de maisons de là, dans une enclave répu­­tée pour ses inci­­dents violents. « La situa­­tion que nous vivons à Buena­­ven­­tura est si énig­­ma­­tique et instable que nous ne savons pas quoi faire », confie Basi­­lia Garcia, direc­­trice du jour­­nal Extra Buena­­ven­­tura. Elle m’ex­­plique qu’il y a beau­­coup d’ac­­tua­­li­­tés que le jour­­nal ne peut pas couvrir, car cela mettrait les jour­­na­­listes en trop grand danger. Je lui ai demandé pourquoi tant de personnes m’avaient dit que la violence n’était pas si présente que cela. « On s’y habi­­tue. Cela devient natu­­rel pour nous… Bien sûr, cela nous contra­­rie que tant de mauvaises choses arrivent, mais c’est comme être malade et ne pas avoir accès à des médi­­ca­­ments : s’il n’y a pas de solu­­tion, à quoi sert de se plaindre ? » Garcia ne pense pas que le tourisme soit la solu­­tion, mais elle est d’ac­­cord avec Vente pour dire que les voya­­geurs n’ont jamais été pris pour cibles dans les conflits de la ville. « Les touristes ont toujours été bien trai­­tés. Vous pouvez venir ici et profi­­ter de plages magni­­fiques en étant accueilli par des gens chaleu­­reux. »

Des enfants dans l'eauFront de mer à marée basseCrédits : Meredith Hoffman
Des enfants dans l’eau
Front de mer à marée basse
Crédits : Mere­­dith Hoff­­man

La mauvaise répu­­ta­­tion

La seule touriste étran­­gère que j’ai rencon­­trée à Buena­­ven­­tura est Marla Benoit, une femme améri­­caine avec laquelle mon ami colom­­bien et moi-même avons voyagé depuis Cali, une métro­­pole à trois heures de route vers l’ouest, et qui s’est prise de fasci­­na­­tion pour la ville. Benoit est venue dans cette ville pour obser­­ver les baleines, mais elle était égale­­ment intri­­guée par ce terri­­toire appa­­rem­­ment en marge des circuits habi­­tuels du tradi­­tion­­nel globe trot­­ter. Elle se sentait en sécu­­rité quand elle se prome­­nait seule, et le soir, elle admi­­rait le coucher du soleil sur le bord de mer en savou­­rant un cock­­tail venant d’un bar tropi­­cal en plein-air, le regard flot­­tant au-dessus des caba­­nons sur pilo­­tis dans le sable. « Je pensais à tout ce que j’avais lu sur Buena­­ven­­tura avant d’y venir, et comment cela s’est juxta­­posé avec ma propre expé­­rience. Je me suis alors posé des ques­­tions sur ce que je ne voyais pas », explique-t-elle. « Cela m’a fait réflé­­chir à la façon dont ces gens peuvent suppor­­ter une telle pres­­sion et trou­­ver malgré tout le temps de rire. »

Cabanons sur pilotisCrédits : EC/ECHO/ I. Coello
Caba­­nons sur pilo­­tis
Crédits : EC/ECHO/ I. Coello

Mais la plupart des voya­­geurs qui s’aven­­turent sur la côte pour obser­­ver les baleines ou visi­­ter les plages des envi­­rons se rendent à l’em­­bar­­ca­­dère de Buena­­ven­­tura sans faire de halte en ville. « On a entendu dire que c’était trop dange­­reux », me confie Antoine Sallier, un voya­­geur français, après s’être rendu direc­­te­­ment à la plage de Juan­­chaco sans passer par Buena­­ven­­tura. Ce senti­­ment fait de la peine à Zuluaga, mais il recon­­naît que la mise en place d’un soutien gouver­­ne­­men­­tal de plus grande enver­­gure pour la ville a néces­­sité la série inces­­sante d’in­­ci­­dents violents de ces dernières années. Il m’in­­forme que Buena­­ven­­tura va orga­­ni­­ser son tout premier festi­­val d’éco­­tou­­risme pour les jeunes cet automne, durant lequel des experts venus d’Équa­­teur et du Costa Rica tien­­dront des sémi­­naires sur le déve­­lop­­pe­­ment de l’éco­­no­­mie locale. « Nous prenons tout juste conscience de ce proces­­sus », explique-t-il. « Nous avons besoin de faire bouger notre culture, de chan­­ger la vision qu’a notre pays de Buena­­ven­­tura. »


Traduit de l’an­­glais par Rémy Kuentz­­ler d’après l’ar­­ticle « Beaches and Bodies in Buena­­ven­­tura », paru dans Roads and King­­doms.  Couver­­ture : Mere­­dith Hoff­­man.
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