par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 2 février 2015

Nancy Howard ne se doutait pas que quelqu’un la suivait ce jour-là. Dans la mati­­née, elle s’était rendue à l’église baptiste de Carroll­­ton, tout près de chez elle. C’était l’heure du thé pour les femmes de la commu­­nauté, et Nancy s’oc­­cu­­pait de deux des tables. Quelques jours plus tôt, Frank, son mari, l’avait aidée à mettre les déco­­ra­­tions dans la voiture avant qu’il ne parte en voyage d’af­­faires. Après le thé, elle était rentrée chez elle avant de retour­­ner à l’église pour le baptême d’un ami de la famille. Lorsqu’elle quitta à nouveau l’église, peu avant 19 h 30, il pleu­­vait. Une Nissan grise la suivait.

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La maison de Nancy Howard
Carroll­­ton, Texas
Crédits : Google

Sur le chemin du retour, Nancy s’ar­­rêta au drive de Taco Bueno et commanda une fajita au bœuf. Cette femme de 53 ans, mère de trois grands enfants, reprit ensuite la route en direc­­tion sa belle maison de briques sur Blue­­bon­­net Way. Elle pensait se relaxer devant la télé une fois arri­­vée. Elle mit la voiture au garage, sortit du véhi­­cule, son sac à main et sa commande de Taco Bueno sous le bras. C’est à ce moment-là qu’elle sentit quelqu’un l’at­­tra­­per par le cou et lui coller un revol­­ver sur la tempe. Le jeune homme voulait qu’elle lui donne son sac. Nancy l’en­­ten­­dait mais ne l’écou­­tait pas. Elle se débat­­tit et se retourna pour faire face à son agres­­seur. Elle se rendit alors compte de la gravité de la situa­­tion. Un homme qu’elle n’avait jamais vu se tenait devant elle. Il avait la ving­­taine, portait une barbe, une casquette de base-ball vissée sur le crâne, et il tenait un revol­­ver gris. Il répé­­tait inces­­sam­­ment la même chose, mais cette fois il cria : « Donne-moi ton sac ! » ulyces-nancyhoward-04-3Prise de panique, Nancy essaya de le lui donner mais au lieu de son sac à main, elle lui tendit celui de chez Taco Bueno. Elle voyait que l’homme était en colère et lui donna son sac des deux mains, ce qui le fit recu­­ler. Il leva son arme et la pointa sur sa tempe. Avant qu’il ne presse la détente, Nancy s’écria : « Jésus ! Sauve-moi ! » Une balle de calibre .380 entra par sa tempe gauche, traversa sa cavité sinu­­sale, passa dans sa gorge et termina sa course dans son poumon droit. L’homme s’en­­fuit avec son butin, lais­­sant le sac de nour­­ri­­ture dans l’al­­lée trem­­pée et Nancy qui se vidait de son sang sur le sol du garage.

Le casino de Lake Tahoe

Ils s’étaient rencon­­trés dans une église de San Marcos. Frank Howard avait la voix douce et grave et le regard perçant. Il avait été marié briè­­ve­­ment pendant ses années de fac – Nancy avait même assisté à la céré­­mo­­nie –, mais ça n’avait pas marché. Elle aussi avait une belle voix, et ses yeux bleus aux tons violets n’étaient pas sans rappe­­ler ceux d’Eli­­za­­beth Taylor. Le père de Frank, un pasteur baptiste, les avait mariés en 1983. Ils accueillirent la nais­­sance de leur première fille, Ashley, deux ans plus tard. La petite famille démé­­na­­gea ensuite dans la banlieue de Dallas, pour fina­­le­­ment poser ses valises à Carroll­­ton. Il y avait là-bas de bonnes écoles et une église qu’ils aimaient fréquen­­ter. Par la suite, ils avaient eu deux autres enfants, Jay et Brianna. Leur vie était paisible. Frank était comp­­table et diri­­geait sa société avec un asso­­cié. Ils avaient des bureaux à Addi­­son – déco­­rés par Nancy – et un porte­­feuille de plus de 500 clients. Nancy se consi­­dé­­rait comme une « ingé­­nieure d’in­­té­­rieur ». En plus de la cuisine, du ménage et de la gestion de l’em­­ploi du temps de son mari, cela faisait main­­te­­nant plus de vingt ans qu’elle s’as­­su­­rait que ses trois beaux enfants fussent à l’heure à l’école et à leurs diverses acti­­vi­­tés. Elle était égale­­ment membre de l’as­­so­­cia­­tion des parents d’élèves et ne manquait jamais une occa­­sion d’ac­­com­­pa­­gner les enfants en voyage scolaire. Frank et Nancy s’oc­­cu­­paient tous deux du groupe des jeunes de l’église et chan­­taient tous les dimanches dans la chorale. Leur fils Jay dira plus tard à qui voulait l’en­­tendre que « si les portes de l’église étaient ouvertes, vous pouviez être sûrs qu’ils étaient à l’in­­té­­rieur ».

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Nancy et son époux, John Frank­­lin Howard

Leur mariage n’était pas parfait, cepen­­dant. Nancy souf­­frait de dépres­­sion et de douleurs chro­­niques dues à une fibro­­my­al­­gie. Quant à Frank, il s’était battu pendant un temps contre un cancer de la pros­­tate. Mais si ces problèmes de santé étaient stres­­sants, le couple en était sorti plus fort. Ils avaient toujours de longues discus­­sions avant chaque tran­­sac­­tion commer­­ciale ou achat consé­quent – il avaient peur que la nouvelle Lexus de Frank soit trop flashy. Ils travaillaient ensemble pour montrer à leurs enfants qu’ils étaient un couple uni. Nancy disait à son entou­­rage qu’elle avait élevé ses enfants pour qu’ils « aiment, honorent et respectent leur père ». Lorsque Brianna, la petite dernière, termina le lycée, Nancy avait hâte de retrou­­ver leur « petit nid » vide et elle espé­­rait que Frank et elle pour­­raient ravi­­ver la flamme de leurs jeunes années. En mai 2009, Frank dit à Nancy qu’il avait un nouveau client et qu’il voya­­ge­­rait sûre­­ment davan­­tage. Elle s’étonna qu’il ne lui en ait pas parlé avant. Frank lui confia qu’il espé­­rait encore pouvoir la rendre heureuse. Ce nouveau client, c’était Richard Raley, un homme d’af­­faires de Colley­­ville qui avait gagné des millions grâce à plusieurs contrats avec le dépar­­te­­ment améri­­cain de la Défense – c’était grâce à lui que les troupes avaient des glaçons en Irak. Son comp­­table de toujours venait de mourir et Raley avait besoin d’un nouveau colla­­bo­­ra­­teur pour trans­­fé­­rer plus de 30 millions de dollars du Koweït aux État-Unis. Il offrit à Frank un bureau à Grape­­vine, l’ac­­cès à son jet privé, et le poste de direc­­teur finan­­cier. Cet été-là, Nancy et Brianna partirent en mission en Afrique. C’était pour elles l’oc­­ca­­sion de passer un peu de temps ensemble avant que sa fille ne parte pour l’uni­­ver­­sité. Mais lorsque Frank vint les cher­­cher à l’aé­­ro­­port, Nancy remarqua que quelque chose en lui avait changé – elle n’au­­rait su dire quoi. Frank lais­­sait rare­­ment paraître ses émotions. Mais sur le chemin du retour, il éclata en sanglots. À l’époque, il avait mis ça sur le compte du récent décès d’un ami de la famille. Bien­­tôt, Frank serait tout le temps en voyage. Il se rendait en Floride, en Cali­­for­­nie, en Europe, au Koweït… Il appe­­lait à la maison et envoyait des emails, mais cela n’em­­pê­­chait pas Nancy de rester seule pendant de longues périodes, et elle n’était pas heureuse. Elle n’avait jamais rencon­­tré Richard Raley, mais elle songeait que ce nouveau client était en train de ruiner leur mariage.

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Suzanne Leon­­tieff est une assis­­tante dentaire d’une cinquan­­taine d’an­­nées origi­­naire de Santa Cruz, en Cali­­for­­nie. Ses cheveux sont blonds, son visage plein de jeunesse, et sa voix est guille­­rette et haut perchée. Ses deux filles pratiquaient le soft­­ball à haut niveau, et elle les condui­­sait à leurs compé­­ti­­tions à travers toute la Cali­­for­­nie.

Suzanne et Frank se dispu­­taient rare­­ment, et quand une dispute écla­­tait, c’était toujours à propos du divorce de Frank.

Le week-end du 25 juillet 2009 (alors que Nancy était en Afrique), Suzanne était à une compé­­ti­­tion à Lake Tahoe. Pour tuer le temps entre deux matchs, elle décida d’al­­ler faire un tour au casino Harveys. À l’une des tables de jeu, elle rencon­­tra un homme prénommé Frank. Il lui dit qu’il était en ville pour affaires. Il avait l’air aimable, sa voix était douce et grave, sa cheve­­lure noire épaisse. Elle dut partir au bout de trente minutes, après quelques verres et des échanges de bana­­li­­tés. Elle le revit le soir même à une autre table et ils jouèrent pendant plusieurs heures. Le lende­­main, alors qu’elle passait à l’en­­droit où ils avaient joué la veille, Suzanne tomba à nouveau sur Frank. À la fin du week-end, ils s’étaient échan­­gés leur numéro de télé­­phone – il lui demanda si elle avait des projets pour le week-end suivant. Suzanne était mariée mais actuel­­le­­ment sépa­­rée – elle était en pleine procé­­dure de divorce. Elle savait que Frank était marié lui aussi, mais il lui expliqua que ça n’al­­lait pas fort. « Il disait qu’il n’était pas heureux, se souvient-elle. Mais sa vie n’était pas non plus misé­­rable. » Ils s’ap­­pe­­laient et s’en­­voyaient des SMS pendant la semaine. Le week-end suivant, il l’in­­vita à le rejoindre à Reno. Ils prirent plusieurs verres et discu­­tèrent alors qu’ils marchaient dans cet autre casino. Bien qu’elle eût sa propre chambre, elle resta surtout dans celle de Frank. Ils parlèrent de l’homme dont elle se sépa­­rait et de la femme de Frank, Nancy. Une semaine après leur rencontre, selon Suzanne, Frank ne parlait « que » de divorce. Quelques semaines plus tard, alors que Frank créait des holdings pour trans­­fé­­rer l’argent de Richard Raley, il nomma trois des socié­­tés en l’hon­­neur de Suzanne. L’une d’elles s’ap­­pe­­lait SLH, pour Suzanne Leon­­tieff-Howard, son nom s’ils se mariaient un jour. Ils se parlaient et se voyaient régu­­liè­­re­­ment… mais les choses allaient plus loin que ça. Frank payait ses dépla­­ce­­ments pour les compé­­ti­­tions de soft­­ball. Il parti­­cipa aux frais univer­­si­­taires de l’aî­­née de Suzanne. Il loua un bateau pour fina­­le­­ment l’ache­­ter 30 000 dollars. Et en janvier 2010, il acheta une maison pour y loger sa belle, à Santa Cruz – un inves­­tis­­se­­ment de 900 000 dollars, payés cash. Il acheta égale­­ment un appar­­te­­ment à Tahoe d’une valeur avoi­­si­­nant les 380 000 dollars. ulyces-nancyhoward-07-3Et il y avait les voyages. En 2010, il emmena Suzanne à un match des Mave­­ricks de Dallas et à un autre des Stee­­lers, à Pitts­­burgh. Ils logeaient évidem­­ment dans une suite. L’an­­née suivante, il l’em­­mena même au Super Bowl. Accom­­pa­­gnés des deux filles de Suzanne, ils assis­­tèrent à un match des Giants à San Fran­­cisco et, cerise sur le gâteau, ils partirent tous les quatre une semaine aux Baha­­mas. Elle avait raconté à ses filles qu’il était séparé de sa femme. Il la faisait voya­­ger en jet privé dès qu’il le pouvait. Quand il ne pouvait pas, il lui payait les billets d’avion, la nour­­ri­­ture et l’hô­­tel. Et il ne la quit­­tait pas, même lorsqu’elle venait à Dallas. Frank lui avait égale­­ment ouvert un compte épargne retraite. Il lui envoya un chèque de 500 000 dollars et lui fit un vire­­ment de 200 000 dollars. Quand son divorce fut enfin prononcé et qu’elle perdit son assu­­rance santé, il la fit assu­­rer par l’en­­tre­­prise de Raley. Il avait même une photo d’elle sur son bureau, souve­­nir de leur voyage en héli­­co­­ptère. Pour Suzanne, ils étaient amou­­reux. Ils se dispu­­taient rare­­ment, et quand une dispute écla­­tait, c’était toujours à propos du divorce de Frank. Elle voulait qu’il entame la procé­­dure et rêvait du jour où elle pour­­rait enfin démé­­na­­ger au Texas pour vivre avec lui. Il lui dit qu’à présent, Nancy et lui dormaient dans des chambres sépa­­rées et qu’il lance­­rait bien­­tôt la procé­­dure. Mais il y avait toujours quelque chose qui n’al­­lait pas : une remise de diplôme, un mariage, une mala­­die, la santé fragile de Nancy… Il avait toujours une excuse.

Le parking du Texaco

Billie Earl John­­son a à peine plus de 50 ans. C’est un homme fin et sec, qui porte un bouc. Ses bras, son torse et son cou sont couverts de tatouages. Il est passionné par les amphé­­ta­­mines et les motos. Il a déjà passé plus du quart de sa vie en prison. À sa sortie en février 2009, son petit frère Chris l’at­­ten­­dait, prêt à le rame­­ner à la maison. Ils venaient de l’est du Texas, d’un endroit plein de grands pins et de villes qui ne sont guère que des relais routiers rongés par la rouille.

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Le rideau de pins
Champ pétro­­li­­fère de Sara­­toga
Crédits

Chris et sa femme avaient casé Billie avec une de leurs collègues de chez Van Tone, une entre­­prise qui fabriquait des addi­­tifs alimen­­taires, basée à Terrell. Quand cette femme quitta Billie en juillet 2009, il ne l’a pas bien pris. Il l’ap­­pe­­lait à n’im­­porte quelle heure de la jour­­née, la harce­­lait,  la menaçait au beau milieu de la nuit. Elle avait peur qu’il se pointe à son travail – il l’avait déjà fait –, aussi avait-elle dit aux employés de chez Van Tone d’être sur leurs gardes. Mais en quelques semaines, Billie s’était malgré tout trouvé une nouvelle copine, et de nouveaux ennuis. Billie raconte qu’il était chez lui dans la ville de Ben Whee­­ler, affalé sur le canapé, quand son télé­­phone sonna. Sa nouvelle copine, une employée de supé­­rette bapti­­sée Stacey Serenko, était dans la cuisine. L’homme au bout du fil disait s’ap­­pe­­ler John. Il dit à Billie qu’il avait entendu parler de lui et qu’il espé­­rait qu’il pour­­rait lui donner un coup de main car il avait besoin de quelqu’un pour tuer sa femme. « J’ai bondi du canapé », se souvient Billie. Des années plus tard, menottes aux poignets et combi­­nai­­son orange sur le dos, Billie assure qu’il n’a jamais eu l’in­­ten­­tion de tuer qui que ce soit. Il voulait juste souti­­rer un peu de pognon à ce mec. Il avait accepté de rencon­­trer John à la péri­­phé­­rie de Mesquite, sur le parking de la boutique Sheplers Western Wear. Quand Billie arriva sur le lieu de rendez-vous, il n’y avait qu’une seule autre voiture. John tendit à Billie une enve­­loppe marron conte­­nant 60 000 dollars en liquide et une photo de Nancy Howard. Il insista sur le fait qu’il fallait que ça ait l’air d’un acci­dent. ulyces-nancyhoward-09-2De retour à East Texas, Billie arrosa tout le monde. Partout où il allait, il payait des verres, des repas, et donnait des pour­­boires de 100 dollars. Un bon paquet fric flamba dans la drogue. Stacey et lui faisaient des fêtes sur plusieurs jours. Aujourd’­­hui, cette période n’est plus qu’un mélange brumeux où se mêlent shop­­ping effréné et parties de sexe sous amphets. Peu de temps après, Billie fut arrêté pour posses­­sion de drogue. La police confisqua le peu d’argent qu’il lui restait. Quand il fut relâ­­ché deux jours plus tard, il appela John pour lui dire qu’il avait besoin de plus d’argent. Stacey avait remarqué que John s’ex­­pri­­mait bien et avait de bonnes manières. « Un homme char­­mant, dit-elle. Très gentil. » Mais dès qu’elle en eut l’oc­­ca­­sion, elle envoya une photo de cet homme roulant en Lexus à sa mère. « S’il m’ar­­ri­­vait quelque chose, lui dit-elle, je veux que cette photo circule. » Leur deuxième rencontre eut lieu au Texaco sur la dépar­­te­­men­­tale 635. John donna à Billie une nouvelle enve­­loppe renfer­­mant 35 000 dollars. Il dépensa l’argent de la même manière que la première fois. Il se retrouva en prison et fauché en un rien de temps. Il a des mots bien à lui pour décrire la façon dont il claquait son fric. « Je me torchais avec… Je dépen­­sais ma thune comme un bébé salit ses couches », dit-il.

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  Char­­lie Louder­­man est grand, inti­­mi­­dant, pourvu de larges épaules et de gros bras. C’est le genre de mec qui vous dira sans ciller : « Le sang, ça me connaît. » Et il peut décrire ce que ça fait de se prendre des coups de poing améri­­cain dans la gueule. Il vit au bout d’une impasse, à Mineola – de là, il peut voir qui approche de très loin. Char­­lie avait grandi avec un ami de Billie Earl John­­son, mais la première fois qu’il rencon­­tra Billie, c’était il y a quelques années, dans son impasse. Billie avait une grosse bécane violette, des bottines noires et un bandana autour du cou. Il avait demandé à Char­­lie s’il pouvait lui trou­­ver des flingues. Il lui proposa même 700 dollars la semaine pour qu’il fût son garde du corps et son cour­­sier. Du coup, pendant des mois, il fut aux premières loges pour assis­­ter aux mésa­­ven­­tures de Billie et de sa clique de Texans déséqui­­li­­brés.

À chaque fois qu’ils écha­­fau­­daient un plan, il y avait toujours un truc qui n’al­­lait pas.

Char­­lie raconte que Billie et lui allaient souvent cher­­cher de grosses sommes d’argent – elles venaient toutes de ce mysté­­rieux John. Ils se voyaient sur le parking d’un Walmart, d’une entre­­prise ou d’un Gran­­dy’s. Char­­lie se souvient qu’un jour, assis sur le sol de sa chambre, il avait palpé 83 000 dollars. Il obser­­vait Billie échan­­ger des sacs de fric contre des sacs d’am­­phets. Il raconte aussi que Billie lui avait bien confié qu’il était tueur à gage, mais qu’il avait pour mission de descendre un membre d’un gang pour avoir violé la fille d’un type. « Quand j’ai percuté qu’il s’agis­­sait en réalité d’une femme, je lui ai dit qu’il n’y avait pas moyen que je le fasse », explique Char­­lie. Quand Billie présenta enfin Char­­lie à John par télé­­phone, Char­­lie accusa son bien­­fai­­teur – Billie l’ap­­pe­­lait son « client » – d’être un agent sous couver­­ture, puis il l’ac­­cusa d’être un dealer, et enfin d’être un péto­­chard. Il avait aussi entendu les conseils de John pour tuer Nancy. Lui et Billie se rappe­­laient que John voulait que le meurtre ait l’air d’un cambrio­­lage. Il leur dit qu’il y en aurait pour 40 000 dollars de bijoux et qu’ils pour­­raient mettre le feu à la maison pour effa­­cer leurs traces. Mais John avait peur que l’in­­cen­­die ne touche les maisons voisines. John leur révéla aussi où Nancy avait pour habi­­tude de déjeu­­ner avec ses amies. Il suggéra l’uti­­li­­sa­­tion d’une arme auto­­ma­­tique sur l’en­­semble du groupe. Les premières balles seraient pour Nancy, mais il faudrait « tirer dans tous les sens » pour brouiller les pistes. Sinon, ils pour­­raient aussi la tuer pendant qu’elle était à son club de lecture ou de scrap­­boo­­king. À chaque fois qu’ils écha­­fau­­daient un plan, il y avait toujours un truc qui n’al­­lait pas. Stacey les ralen­­tis­­sait, ils étaient trop défon­­cés pour sortir de la chambre d’hô­­tel, ou bien ils étaient en prison. Et à chaque fois, Billie servait une nouvelle excuse à John, qui semblait de plus en plus contra­­rié. Stacey se souvient qu’à un moment, l’un des deux lui a demandé pourquoi il voulait tuer sa femme : « C’est en rapport avec la justice ou c’est un truc person­­nel ? » « Un peu des deux », avait-il répondu.

La vache à lait

Fin 2010, John n’uti­­li­­sait plus qu’un télé­­phone prépayé et faisait des vire­­ments à Billie. Lui et Stacey n’avaient pas de compte bancaire, aussi Billie fit appel à ses enfants et à la mère de Stacey – ils pouvaient garder 10 à 20 % des sommes qui tran­­si­­taient sur leur compte. L’un des fils de Billie reçut 75 000 dollars, la mère de Stacey 20 000 dollars, et les choses durèrent ainsi pendant deux ans. Au total, ils reçurent plus de 750 000 dollars. En plus de cela, Billie estima qu’il avait reçu envi­­ron 1 million de dollars en cash et que John avait payé pour 1 million de dollars de caution. Billie s’était acheté un pick-up Chevro­­let Avalanche, et pour sa fille, il avait craqué sur une Pontiac Fire­­bird. Chacun de ses trois enfants avait reçu une moto, et ses petits-enfants avaient eu droit à des karts. Il disait qu’il voulait mettre de côté pour ouvrir un maga­­sin. Il s’of­­frit un bateau et une multi­­tude de chambres d’hô­­tel où ils faisaient la fête avec ses potes. Char­­lie avait reçu une tondeuse auto­­por­­tée et « plusieurs armes de guerre ».

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Ben Whee­­ler, Texas

Billie pouvait être aussi bien être un destruc­­teur qu’un bien­­fai­­teur. Un jour, alors que Stacey et lui se dispu­­taient, complè­­te­­ment défon­­cés à la coke et aux amphets, Billie s’était filmé en train de tirer sur une moto avec un AK-47 jusqu’à ce qu’elle prenne feu. Il avait ensuite envoyé la vidéo au fils de Stacey, Dustin. Puis il avait explosé le pare-brise de la voiture de sa fille et avait traîné sa propre bécane à 80 000 dollars derrière son pick-up. Stacey m’a confié qu’il l’avait aussi battue plusieurs fois. Quand il se faisait arrê­­ter – ce qui arri­­vait souvent –, il appe­­lait direc­­te­­ment John pour qu’il paye sa caution. À un moment donné, Billie et Stacey se firent arrê­­ter au Best Western du comté de Wood avec plus de 10 000 dollars en liquide sur eux et assez d’am­­phets pour être incul­­pés pour trafic de drogue. Pendant qu’elle était en prison, Stacey se confia à un agent du FBI : elle lui révéla le plan mis en place pour assas­­si­­ner Nancy. « C’était une histoire si loufoque, dit-elle, que personne n’y croyait vrai­­ment. » Char­­lie Louder­­man parla lui aussi du plan aux auto­­ri­­tés. Pendant un séjour dans la prison du comté de Wood, il décri­­vit comment Billie se servait de John, plein aux as, comme d’une vache à lait débor­­dant d’en­­thou­­siasme à l’idée que quelqu’un puisse tuer sa femme. Là encore, personne ne crut à son histoire. Fin 2011, Billie était à nouveau libre et proposa de payer les funé­­railles de son grand-frère en liquide. Quand sa sœur et son neveu débarquèrent en Cali­­for­­nie, ils étaient surpris de voir tout l’argent qu’a­­vait Billie, bien qu’il fût au chômage. Dès le début de l’an­­née 2012, son neveu Michael Speck avait démé­­nagé au Texas pour faire partie de la bande. Après plus de deux ans de contre­­temps et de retards en tout genre, John deve­­nait de plus en plus diffi­­cile à gérer. Quant à Billie, il avait plus d’une dizaine de petites frappes à ses ordres – ils étaient liés soit par le sang, soit par alliance. « Au début, c’était juste Stacey et moi, raconte Billie, mais ensuite il y a eu tout un tas de gens. » Fin mai 2012, Billie arran­­gea une rencontre avec John au Bass Pro Shops de Grape­­vine. Au grand dam de Billie, Stacey invita Michael et son fils Dustin. John avait concocté un plan dans lequel Michael devait suivre Nancy pendant son voyage à San Marcos. Il leur dit qu’il leur paye­­rait une assu­­rance vie à 100 000 dollars et qu’il leur donne­­rait 5 000 dollars par semaine pendant le reste de leur vie. Billie ne décro­­cha pas un mot durant toute la durée du rendez-vous, dégoûté que d’autres aient accès à sa vache à lait. Mais avant que qui que ce soit n’aille à San Marcos, Billie et Stacey se firent une nouvelle fois arrê­­ter. Cette fois pour­­tant, quand Stacey passa son coup de fil à John, il ne put rassem­­bler l’argent néces­­saire à leur caution. « Je sais que je ne vais pas faire long feu ici, lui dit-elle en pleurs. Si je sors demain, on mettra le plan à exécu­­tion. Ça peut le faire. »

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Les prota­­go­­nistes du drame
Crédits : D Maga­­zine

Après que Billie et Stacey furent arrê­­tés, son fils Dustin emmé­­na­­gea chez Billie avec Michael – celui qui avait démé­­nagé de Cali­­for­­nie pour faire partie de la bande. C’est à ce moment-là que Dustin, 18 ans, essaya les amphets pour la première fois. C’est un grand dadais à la voix traî­­nante qui n’a jamais dépassé la troi­­sième. Billie disait de lui qu’il était « si stupide qu’il ne savait pas où mettre l’an­­ti­­gel dans un pick-up ». Avec sa mère et le petit-ami de celle-ci en prison, Dustin s’était mis à contac­­ter direc­­te­­ment John. Au début, c’était juste pour lui pomper du fric, mais John lui demanda rapi­­de­­ment de prendre les rênes de l’opé­­ra­­tion. Le 4 juillet, Dustin rencon­­tra John, qui lui donna 24 000 dollars. John lui dit que Nancy reste­­rait au Gaylord Texan Hotel dans le cadre d’une conven­­tion rassem­­blant des jeunes mamans. John suggéra à Dustin d’uti­­li­­ser une batte de base­­ball. Dustin repar­­tit à l’est du Texas et flamba rapi­­de­­ment l’argent, à la Billie. Il s’était acheté un énorme sac d’am­­phets et passa la nuit à le parta­­ger avec des gens qu’il ne connais­­sait pas. Il souhaita à tous ceux qu’il rencon­­tra un bon 4 juillet et distri­­bua des billets verts à tours de bras. Il posta aussi sur Face­­book des photos de lui tenant d’énormes liasses de billets. Aujourd’­­hui, il raconte qu’à un moment de la soirée, des milliers de dollars se sont envo­­lés du coffre de sa voiture sur le parking d’une église. En deux semaines, tout l’argent y était passé, et Dustin demanda une rallonge à John. Il lui dit qu’il lais­­se­­rait un peu de cash près du comp­­teur d’eau, à l’ar­­rière d’une maison qu’il possé­­dait. Dustin partit à Carroll­­ton avec l’un de ses amis, Jason Rendine. Mais, étant complè­­te­­ment raides, ils se perdirent. Ils passèrent des heures à tour­­ner en rond dans le quar­­tier de Nancy et s’ar­­rê­­tèrent devant plusieurs maisons. Un offi­­cier de police ne tarda par à les repé­­rer et leur demanda de se ranger sur le côté et de sortir du véhi­­cule.ulyces-nancyhoward-11-1Dustin était nerveux et bafouilla qu’il cher­­chait la maison de son oncle. Puis il dit qu’en fait, c’était celle de son beau-père qu’il cher­­chait. Puis il dit qu’il cher­­chait un ami de la famille que tout le monde appe­­lait John. Fina­­le­­ment, il lâcha qu’il était tueur à gage et qu’il avait été engagé pour tuer la femme d’un type. Dustin et Jason furent conduits à la prison de Carroll­­ton. Les flics firent un rapport, mais ils pensèrent que l’his­­toire du tueur à gage n’était qu’une histoire inven­­tée par un camé. Le lende­­main, ils relâ­­chèrent Dustin. Son ami Jason, lui, croyait à son histoire. Quand il sortit de prison et retourna auprès de sa femme Stepha­­nie – visi­­ble­­ment très en colère –, il lui raconta ce qu’il avait entendu et lui montra un numéro de télé­­phone qu’il avait écrit sur un bout de papier. « Tu ne devi­­ne­­ras jamais où Dustin trouve son argent », dit-il. Stepha­­nie songea vite à un plan. Ils se créèrent de fausses iden­­ti­­tés – Wes et Tiffany – et appe­­lèrent le numéro. Ils expliquèrent à John qu’ils savaient ce qu’il prépa­­rait et que s’il ne les payait pas, ils iraient trou­­ver les flics. John accepta de les rencon­­trer au Whata­­bur­­ger de Garland. Il se pointa dans une Lexus couleur foncée et donna à Jason (ou plutôt Wes) une enve­­loppe de 30 000 dollars, en petites coupures. Deux jours après, nouvelle rencontre et cette fois, John leur donna 12 000 dollars. Quelques jours plus tard, ils reçurent un vire­­ment de 20 000 dollars. Mais il y avait une chose à laquelle Jason et sa femme n’avaient pas pensé. John commença à les appe­­ler, et il insis­­tait drôle­­ment. Il voulait parler à Wes (enfin à Jason). Il voulait savoir s’il connais­­sait quelqu’un qui serait capable de faire le boulot. Stepha­­nie raconte que John leur offrit 50 000 dollars pour trou­­ver quelqu’un et 100 000 à celui ou celle qui aurait accom­­pli la mission. Elle se teignit donc les cheveux en noir et dit à John qu’elle était Stepha­­nie, la sœur de Tiffany. Elle reçut 10 000 dollars en liquide. Plus tard, un avocat ques­­tion­­nera Stepha­­nie sur ces faits, visi­­ble­­ment scep­­tique. « Vous pensez vrai­­ment qu’il est stupide à ce point-là ? » demanda-t-il. « Mais il l’est ! » insista-t-elle.

La nuit du meurtre (ou presque)

Misti Ford a 32 ans et vit à Hemet, en Cali­­for­­nie. Ses cheveux sont teints en rouge foncé et elle a des pier­­cings au nez et à la lèvre. En 2012, elle était fian­­cée à un homme nommé Michael Lorence. Ils s’étaient rencon­­trés quelques années aupa­­ra­­vant, avant qu’il n’aille en prison. À sa sortie, ils s’étaient instal­­lés ensemble. Il lui avait parlé de son co-détenu, un type qui s’ap­­pe­­lait Michael Speck – il y avait deux Michael dans la même prison, dont l’un était le neveu de Billie. Les écoutes télé­­pho­­niques indiquent que John était en contact avec Dustin, Jason, Stepha­­nie et Michael Speck. Fin juillet, quand Billie appela John depuis sa cellule pour qu’il paye sa caution, John lui dit qu’il avait donné ses derniers dollars à Michael.

Une fois seuls dans leur chambre, il lui confia qu’il avait tué quelqu’un.

Sur l’en­­re­­gis­­tre­­ment, Billie n’y va pas par quatre chemins : « — J’ai besoin de thunes. — C’est bien ça mon problème, répond John. Je suis toujours écarté des déci­­sions. Qu’est-ce qui est arrivé à Michael ? Je lui ai donné un sacré paquet de fric. » On entend Billie s’éner­­ver sur les enre­­gis­­tre­­ments. « — Tu lui as donné combien ? — Je ne sais même plus. C’était il y a un moment. — J’ai pas entendu parler de lui et il m’a rien dit ! — Je lui ai dit… J’ai dit : “C’est la dernière fois”, et il a dit qu’il allait s’oc­­cu­­per de tout. » Le 14 août, Michael Speck envoya 1 000 dollars à son ex co-détenu, Michael Lorence, et il lui dit que Misti et lui allaient venir à East Texas. Misti pensait que le but du voyage était que son fiancé demande à Michael de bien vouloir être son témoin à leur mariage. Ils roulèrent dans la Honda de Misti et arri­­vèrent à bon port en vingt-quatre heures. Comme la Honda avait un pneu pourri, ils avaient loué une voiture une fois sur place – une Nissan grise. Misti déclare que Lorence et elle avaient passé la majo­­rité de leur séjour chez Michael, qu’ils étaient restés avec lui et sa famille. Le 18 août, Michel et Lorence quit­­tèrent la maison de bonne heure. Ils avaient dit qu’ils partaient à Dallas pour voir « quelques monu­­ments et cher­­cher du taf ». Les deux Michael partirent en ville ensemble. Elle avait passé la jour­­née sur Face­­book et avait tué le temps à parler aux incon­­nus avec lesquels elle était coin­­cée. Elle se souvient qu’il était presque minuit quand les garçons rentrèrent. Ils avaient de l’al­­cool avec eux et avaient commencé à boire. Elle dit avoir remarqué quelque chose de diffé­rent chez son fiancé. Lorence n’était pas un gros buveur, mais cette nuit-là, il avait bu une sacrée quan­­tité d’al­­cool. Et il était étran­­ge­­ment silen­­cieux. « D’ha­­bi­­tude, il ne la boucle jamais. »

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Les secours inter­­­viennent
Crédits : John Phelan

Une fois seuls dans leur chambre, il lui confia qu’il avait tué quelqu’un. Il dit qu’il avait tiré sur une femme, en pleine tête. Misti sortit marcher seule. Quant à lui, il resta à l’in­­té­­rieur et conti­­nua à boire. Deux mois s’écou­­lèrent avant qu’elle ne choi­­sisse de rompre leurs fiançailles. Elle ne parla à la police qu’en janvier 2013. Une amie à qui elle en avait parlé les avait rencar­­dés. Misti raconte qu’elle était terri­­fié. « J’avais peur qu’il m’ar­­rive la même chose. » John voulait que sa femme meurt, alors il avait appelé Billie. Billie avait un neveu prénommé Michael qui avait fait de la taule avec un autre Michael – Michael Lorence. Il s’avéra que c’était le second Michael qui avait fini par exécu­­ter le contrat de Billie.

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Nancy ne sait pas vrai­­ment combien de temps elle est restée incons­­ciente dans son garage. Elle dit avoir entendu la voix de Dieu. « Lève-toi ! a-t-Il dit. Lève-toi ! » Elle se redressa en s’ap­­puyant contre une table en métal, mais elle retomba au sol. Elle décida alors de ramper. « Comme les soldats à l’ar­­mée », dit-elle. Son télé­­phone était dans son sac à main qui avait disparu. Elle rampa jusqu’à la voiture, espé­­rant pouvoir acti­­ver le télé­­phone par Blue­­tooth. Elle ouvrit la porte et se hissa à l’in­­té­­rieur, lais­­sant des empreintes sanglantes partout sur son passage. Elle parvint au bouton pour acti­­ver le Blue­­tooth, mais sans la clé – qui se trou­­vait aussi dans son sac –, ça ne marchait pas. Elle glissa dans son propre sang mais parvint à rega­­gner la maison. Dans la buan­­de­­rie, elle s’ar­­rêta devant un miroir et y vit un reflet terri­­fiant. Son visage était couvert de sang et de morceaux de chair. Ses yeux violets, autre­­fois si pétillants, commençaient à virer au brun. Et à la place de son œil gauche, il n’y avait plus qu’une bles­­sure profonde et suin­­tante. Elle réus­­sit à compo­­ser le 911 et cria dans le combiné : « Seigneur, aidez-moi ! Oh mon dieu, aidez-moi ! » Elle expliqua qu’on lui avait tiré dessus. Elle donna son adresse et pria son inter­­­lo­­cu­­trice de rester en ligne. Elle était toujours consciente, près de la porte, lorsque la police et l’am­­bu­­lance arri­­vèrent. Un offi­­cier de police qui connais­­sait la famille par le biais de l’église appela les enfants de Nancy. Ashley télé­­phona à son père, qui était dans un casino de Reno avec Suzanne. Elle était en train de jouer et lui était au bar, il regar­­dait un match des Cowboys de Dallas. Quand Ashley lui dit qu’on avait tiré sur Nancy, Frank se mit à pleu­­rer. Il s’ef­­fon­­dra près de la porte du casino et Suzanne dut l’ai­­der à marcher. Elle le condui­­sit à l’aé­­ro­­port, mais ce soir-là, il n’y avait plus de vols pour Dallas. Il appela Richard Raley, expliqua la situa­­tion et lui demanda s’il pouvait emprun­­ter le jet privé. Mais les pilotes de Raley étaient déjà repar­­tis au Texas. Fina­­le­­ment, Suzanne roula pendant quatre heures pour l’em­­me­­ner à l’aé­­ro­­port de San Jose, où Frank prit le premier avion. Dès son arri­­vée, il courut au chevet de sa femme. Il ne parla pas de sa maîtresse à la police, mais dès qu’ils jetèrent un œil à son télé­­phone, ils comprirent. Les semaines suivantes, Frank eut toute une série de discus­­sions pour le moins désa­­gréables avec ses enfants et Nancy, qui était toujours à l’hô­­pi­­tal. Il leur avoua qu’il avait eu une liai­­son et que cela durait depuis plus de trois ans. Mais il main­­te­­nait qu’il n’avait rien avoir avec cette histoire. Nancy, le cœur brisé depuis l’an­­nonce de sa trahi­­son, le crut. Quand la police arriva chez elle et arrêta son mari, elle n’ar­­rê­­tait pas de dire que c’était une erreur. Aucun des voisins de Nancy n’avait vu ou entendu quoi que ce soit cette nuit là, et il fallut du temps pour démê­­ler cette histoire d’avi­­dité et d’in­­com­­pé­­tence – un vrai scéna­­rio des frères Coen. Grâce aux camé­­ras de surveillance de l’église, la police put voir la Nissan grise qui avait suivi Nancy. ulyces-nancyhoward-16-2Les enquê­­teurs de Carroll­­ton reçurent fina­­le­­ment les rapports de police sur la nuit où Dustin s’était garé dans le voisi­­nage et préten­­dait être un tueur à gage. Ils le condui­­sirent au commis­­sa­­riat, et après trois jours d’in­­ter­­ro­­ga­­toire, Dustin déballa tout ce qu’il savait sur cette affaire de meurtre sur commande. La prison les contacta pour les infor­­mer qu’un détenu du nom de Billie Earl John­­son préten­­dait déte­­nir des infor­­ma­­tions. Les enquê­­teurs virent les photos de « l’homme aux biftons », plus connu sous le nom de John, ainsi que la photo que Stacey avait envoyée à sa mère. Bien sûr, tout le monde avait reconnu l’homme dans la Lexus grise – c’était Frank, enfin John Frank­­lin Howard. Il s’avéra que l’en­­tre­­prise d’ad­­di­­tifs alimen­­taires Van Tone était l’un des plus anciens clients de Frank. Il s’y rendait toutes les semaines pour trafiquer les rele­­vés de compte et travaillait souvent avec la femme que Billie avait harce­­lée. Cette année-là, Frank avait demandé le numéro de Billie à plusieurs personnes, promet­­tant qu’il mettrait fin à ce harcè­­le­­ment. Quand Misti Ford dit enfin aux enquê­­teurs tout ce qu’elle savait, la police put relier la Nissan grise à Michael Speck et Michael Lorence, tous deux enfer­­més à la prison du comté de Denton. Le duo fut d’abord condamné pour vol aggravé et homi­­cide prémé­­dité, mais Lorence ne plon­­gea fina­­le­­ment que pour violences aggra­­vées. Les accu­­sa­­tions choquèrent tous ceux qui connais­­saient Frank. Il avait toujours eu l’air d’être si digne de confiance. « Pour nous, il incar­­nait l’ar­­ché­­type du bon Chré­­tien », raconte la tante de Nancy. Pendant son audience, la salle était pleine de gens acquis à sa cause. Durant la liberté provi­­soire de Frank, sa fille Brianna se maria. Nancy voulait que sa fille ait le mariage de ses rêves. Pour ce faire, elle écri­­vit au juge pour lui deman­­der de bien vouloir assou­­plir les condi­­tions de liberté de Frank le temps d’un week-end afin qu’il assiste à l’évé­­ne­­ment. « C’était dur, mais c’était un intense moment de bonheur », raconte-t-elle aujourd’­­hui.

Le coupe­­ret

Le procès de Frank débuta en août 2014. C’était une affaire fami­­liale. Les membres de la sienne se tassèrent d’un côté de la salle d’au­­dience, la famille de Nancy s’ag­­glu­­ti­­nant de l’autre côté. Il y avait au moins dix avocats et des dizaines de témoins : des enquê­­teurs, des experts en commu­­ni­­ca­­tion, des gérants d’hô­­tel, et même l’opé­­ra­­trice du 911 qui avait parlé avec Nancy la nuit du drame. Nancy fut appe­­lée à la barre et expliqua combien son mariage s’était dégradé. Suzanne Leon­­tieff confirma ses trois ans de liai­­son avec Frank. C’était la première fois qu’ils se trou­­vaient dans la même pièce depuis qu’elle l’avait emmené à l’aé­­ro­­port deux ans aupa­­ra­­vant. Perchée à la barre des témoins, elle glous­­sait nerveu­­se­­ment, ce qui eut le don d’aga­­cer la famille de Nancy.

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Frank Howard lors de son arres­­ta­­tion

Billie John­­son et Stacey Serenko – tous deux sortis de prison pour l’oc­­ca­­sion – parlèrent de ce premier coup de fil et décri­­virent comment ils avaient saigné cet homme pendant plus de deux ans en lui souti­­rant des millions de dollars. Char­­lie Louder­­man, le type que Billie avait engagé pour être son garde du corps, dit au jury qu’il avait plusieurs fois entendu cet homme parler du meurtre de sa femme. Dustin, Stepha­­nie et Jason parlèrent tous des liens étranges qu’ils entre­­te­­naient avant le drame, de leurs débats à rallonge et de la misère dans laquelle l’argent les avait lais­­sés. Misti Ford raconta son périple depuis la Cali­­for­­nie jusqu’au Texas ainsi que la fameuse confes­­sion de son fiancé – celle qui chan­­gea sa vie. Les avocats de la défense clamèrent que Frank avait été victime de chan­­tage et que la crédi­­bi­­lité des témoins lais­­sait forte­­ment à dési­­rer. Ashley, Jay et Brianna témoi­­gnèrent tous les trois en faveur de leur père – ils expliquèrent notam­­ment que c’était un homme bon et plein de compas­­sion. Ils n’étaient pas présents lors de la présen­­ta­­tion des preuves. Mais lorsqu’ils étaient là, ils étaient assis juste derrière leur père. Le procès dura presque trois semaines, mais le jury n’eut besoin que de deux heures pour pronon­­cer son verdict. Pendant l’au­­dience de Frank, Richard Raley fut appelé à la barre. Vêtu d’une combi­­nai­­son orange et menottes aux poignets – il est en prison pour une affaire de pilules –, Raley dit au jury qu’en trois ans, Frank avait métho­­dique­­ment détourné plus de 30 millions de dollars de sa fortune. Un repré­­sen­­tant de Van Tone était égale­­ment présent et il expliqua comment Frank lui avait égale­­ment volé de l’argent. Le procu­­reur conclut qu’en plus d’avoir méprisé la femme avec laquelle il était marié depuis plus de trente ans, il aurait dû savoir qu’un divorce mettrait au jour ses opéra­­tions frau­­du­­leuses. Le jury condamna Frank à la prison à perpé­­tuité. Ses trois enfants, révol­­tés, quit­­tèrent la salle d’au­­dience sans même dire au revoir à leur mère.

~

Nancy porte à présent un œil de verre pour accom­­pa­­gner son magni­­fique œil violet. Il s’as­­sèche, devient collant et lui fait mal. Elle doit le nettoyer chaque matin pour calmer la douleur. La prothèse tombe de temps à autre, car sa paupière n’a plus de muscle pour la main­­te­­nir en place. Très tactile avant l’ac­­ci­dent, il s’avère que les dommages causés à ses nerfs rendent chaque étreinte doulou­­reuse. La balle ayant traversé ses sinus, elle a perdu l’odo­­rat et presque toute sensa­­tion gusta­­tive. Elle est restée à l’hô­­pi­­tal pendant plus de deux semaines et subi plusieurs opéra­­tions de chirur­­gie répa­­ra­­trice. Malgré cela, son appa­­rence physique a conti­­nué de la préoc­­cu­­per. Sa famille avait peur qu’elle ne perde sa voix – elle avait une atélec­­ta­­sie et crachait des morceaux de chair lorsque la police était arri­­vée chez elle. Malgré cela, elle a tout de même pu chan­­ter à nouveau dans la chorale de l’église. À 53 ans, elle vit seule pour la première fois. Elle garde des enfants à mi-temps, mais cherche un travail à temps complet. Elle n’au­­rait jamais imaginé en être là à cette période de sa vie. Nancy pour­­rait être morose et dépri­­mée, mais ce n’est pas le cas. Elle sait faire la diffé­­rence entre Frank, l’homme qu’elle connais­­sait et qu’elle a aimé pendant toutes ces années – l’homme qui l’a aimée aussi, elle le sait – et John, cet alter ego qui ne pensait qu’à lui. Certains jours, elle a l’im­­pres­­sion de vivre un cauche­­mar dont elle se réveillera bien­­tôt. Sa foi est grande, ce qui l’a aidée à pardon­­ner, mais aussi à être patiente.

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Nancy Howard lors du procès
Août 2014 , Dallas
Crédits : Barron Ludlum

« J’es­­saie de trou­­ver ma voie, dit-elle. J’ai été femme au foyer pendant plus de vingt ans. C’est ce que je fais, c’est ce que je suis. Mes enfants sont aux quatre coins du pays, c’est une lutte inces­­sante. » Sa rela­­tion avec ses enfants s’est étio­­lée. Ils sont restés en contact avec leur père pendant toute la procé­­dure et croient ferme­­ment en son inno­­cence. Elle comprend leur réac­­tion, Frank reste leur père. Nancy espère qu’ils vien­­dront pour Noël. La chaleur d’une famille unie lui manque. Être entou­­rée de sourires lui manque. Elle ne sait pas si cela se repro­­duira un jour. Le procès leur a pris beau­­coup de temps. « C’est très compliqué, conclue t-elle. Je les ai élevés pour qu’ils aiment, honorent, et respectent leur père. Et c’est ce qu’ils font. »


Traduit de l’an­­glais par Maureen Cala­­ber d’après l’ar­­ticle « How Not to Get Away With Murder », paru dans D Maga­­zine. Couver­­ture : Une robe de mariée. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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