par Ulyces | 0 min | 30 juin 2015

Les signes étaient partout. Un monde entouré de grillages dans le port de Thes­­sa­­lo­­nique, une œuvre publique rongée par la rouille, la carcasse appa­­rem­­ment nettoyée par les corbeaux. Des graf­­fi­­tis, des maga­­sins aux rideaux de fer bais­­sés, des poubelles renver­­sées par des chats sauvages affa­­més. Sans oublier le retour des feux de bois dont la fumée s’élève des poêles, et la verrue disgra­­cieuse des boutiques de paris spor­­tifs OPAP dans tous les quar­­tiers – une déman­­geai­­son qu’il faut grat­­ter. En Grèce, ils appellent tout simple­­ment cela la krisis – plus profonde que pure­­ment finan­­cière. Si chaque nation est un conte, une histoire que les peuplent se racontent, en Grèce, ils ont cessé de croire à celui qui a rendu possible la corrup­­tion et l’abus de pouvoir. C’est alors que sont venues les banques, les obli­­ga­­tions et les renfloue­­ments, préci­­pi­­tant le pays dans la crise. Krisis est un mot grec qui évoque un tour­­nant déci­­sif dans une mala­­die, un juge­­ment, un choix crucial. C’est un moment de doute – duquel j’ai voulu avoir une vision plus nette et ne plus me conten­­ter des gros titres des jour­­naux. De la misère intense des centres urbains au mont Athos, en passant par les îles isolées, la crise n’épargne personne. Chacun y fait face à sa manière – certains se tournent vers Dieu, d’autres vers l’art ou la nature.

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Sur les flancs du mont Athos
Crédits : World Public Forum Dialogue of Civi­­li­­za­­tions

Le soldat et la Vierge

Andrew était affamé et las lorsque j’ai fait sa rencontre. Après seule­­ment quelques jours passés ici, il rêvait déjà de muffins à la banane et de tartes aux pommes, et du corps de sa femme. Il avait attendu toute la mati­­née d’être reçu au skite d’Agia Anna, avachi sur un banc en bois, tour­­nant le dos à la mer calme du golfe d’Agion Oros. Le mont Athos était loin de sa maison d’Athènes, loin du XXIe siècle. Aucune femme n’y a été admise depuis mille ans. C’est une distrac­­tion que craignent les moines ortho­­doxes, qui ont main­­tenu la reli­­gion en vie jusque là par le labeur et la prière. Andrew avait tout du frin­­gant quaran­­te­­naire, solide comme un roc. Né en Russie pendant la guerre froide d’un père soldat de l’Ar­­mée rouge et d’une mère grecque, il a servi dans les bérets verts avant de partir tenter sa chance en Grèce, il y a dix-huit ans. Il a d’abord travaillé pour une compa­­gnie de navi­­ga­­tion dans les îles, avant de déci­­der de mettre à profit ses compé­­tences mili­­taires innées pour faire fortune à Athènes.

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Dans un monas­­tère de Karyès
Crédits : World Public Forum Dialogue of Civi­­li­­za­­tions

Je rencon­­trais souvent Andrew lors de mes randon­­nées à travers les monas­­tères. À Pante­­lei­­mo­­nos, lors d’un petit-déjeu­­ner fait de pain et de confi­­ture, il m’a confié qu’il avait été un soldat de la mafia grecque – un modeste travail consis­­tant à récol­­ter l’argent des clubs contre une protec­­tion. Mais la crise a coupé court à toute acti­­vité, et il est sorti de son déni, ne pouvant plus échap­­per à la réalité. « Des femmes légères, de belles voitures et de grandes lignes de coke… je rentrais chez moi sans pouvoir nour­­rir mes enfants », m’a-t-il raconté. Il n’avait jamais été un homme reli­­gieux, et pour­­tant la vie de pèle­­rin, austère et incon­­for­­table, s’est présen­­tée à lui. Et un chan­­ge­­ment s’est produit. « C’est la première fois que je me sentais proche de Dieu en quarante ans. » Quelques jours plus tard, à Docheia­­riou, je l’ai regardé embras­­ser la joue dorée de la Vierge, faire le signe de croix et s’in­­cli­­ner devant elle. Alors que j’at­­ten­­dais le ferry à Daphne le dernier jour, nous nous sommes de nouveau rencon­­trés. Il était à Athos depuis treize jours et déjà presque à cours d’argent, mais il prévoyait de rester plus long­­temps. La Montagne Sacrée était chari­­table envers lui. Les moines lui offraient l’hos­­pi­­ta­­lité, des trajets en voiture quand il pleu­­vait, et de l’argent pour s’ache­­ter de nouvelles chaus­­sures. Il m’a donné une poignée de bonbons russes. « Ça aide quand on a le mal du pays. »

Le Grec alle­­mand

Il n’y a pas d’aé­­ro­­port à Amor­­gos, pas de voyages orga­­ni­­sés, mais ce n’en est pas moins un véri­­table para­­dis, avec ses villages suspen­­dus et ses sentiers de pierre isolés d’où l’on peut contem­­pler les olive­­raies et les plages de l’île bleue.

À présent, il ne voit plus que le doute, les impôts à l’ho­­ri­­zon, et trop peu de touristes.

La famille de Miha­­lis est partie pour l’Al­­le­­magne quand il était enfant et, après la mort de son père, il est revenu ici dans l’es­­poir de démar­­rer une nouvelle vie. Il a bâti des loca­­tions sur les terres de sa famille, travaillant l’été et voya­­geant l’hi­­ver. C’était le para­­dis, pensait-il. « Ou peut-être que c’était seule­­ment dans ma tête », m’a-t-il confié alors que nous discu­­tions. Quand je visi­­tais la ville en novembre, l’île donnait l’im­­pres­­sion d’être à la dérive, prise dans un brouillard épais. Dans le petit village, on voyait partout les mêmes visages sévères. « Ici, les Grecs sont durs, surtout depuis qu’on est en crise. Lorsque je sers la main à quelqu’un, je véri­­fie si j’ai encore tous mes doigts. » Miha­­lis semblait heureux de trou­­ver quelqu’un à qui parler, et il m’a expliqué qu’il serait habi­­tuel­­le­­ment déjà de retour chez lui, mais qu’il était resté plus long­­temps cette année pour finir les nouveaux bâti­­ments. Un inves­­tis­­se­­ment qui avait désor­­mais l’air d’une erreur. À l’époque où il a acheté ces terres, Miha­­lis pouvait voir le port d’Ae­­giali en contre­­bas, en forme de fer à cheval. À présent, il ne voit plus que le doute, les impôts à l’ho­­ri­­zon, et trop peu de touristes. Un jour, il m’a emmené à un poste d’ob­­ser­­va­­tion, d’où il a pu me montrer sa maison de bord de mer. « Je la voulais pour moi, mais depuis la crise je suis obligé de la louer. » Assis sur le pick-up, il contem­­plait le vide et son avenir incer­­tain. Il m’a parlé de ses plans de voyage : rendre visite à son ex-femme et à son fils avant d’al­­ler consul­­ter un spécia­­liste à Berlin pour la bipo­­la­­rité de ce dernier. Il se livrait à moi en condui­­sant, d’étran­­ger à étran­­ger. Sa mélan­­co­­lie avait des raisons d’être, ce qui valait mieux d’après lui qu’un simple vague à l’âme. « La crise empire les choses, je ne me concentre que sur les aspects néga­­tifs. Parfois je me sens grec, parfois alle­­mand – ou aucun des deux… je ne sais pas. »

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Le village d’Amor­­gos
Crédits : Emma­­nuel Eragne

Travailler sur le mur de pierre sisy­­phéen qu’il a taillé et cimenté face aux appar­­te­­ments l’a aidé. Quand je lui ai posé des ques­­tions sur la randon­­née à Stavros, je pouvais sentir la passion dans sa voix. Plus tard, quand j’ai atteint l’église blanche perchée sur un cap en forme de lune, j’ai compris pourquoi. Des falaises brous­­sailleuses étaient incli­­nées vers la mer, avec pour seul et unique bruit celui du vent. À la pointe du cap, j’ai vu la voûte verte de la dernière forêt origi­­nelle décrite par Miha­­lis. Un endroit où l’on s’ou­­blie, avec la mer, le ciel, et l’ho­­ri­­zon brumeux pour seules pres­­sions.

Les clowns de Psiri

Quand je suis arrivé à Athènes, mon amie Nadia animait un atelier. Je me suis rendu au théâtre du quar­­tier de Psiri et j’ai regardé les clowns au nez rouge rire aux éclats. À la fin de la séance, les élèves ont payé Nadia un par un, selon leurs moyens. Elle ne refuse aucun élève. Ils ont certes tous besoin de cet argent, mais ils ont surtout besoin de rire. Nadia est une artiste de théâtre. Sa vie, déjà compliquée avant la crise, s’est faite de plus en plus diffi­­cile. Elle n’était pas rétri­­buée pour ensei­­gner, ni pour ses tour­­nées, car personne n’avait d’argent pour la payer. Et malgré tout l’art pros­­père dans la ville, plus de mille spec­­tacles ont eu lieu l’an­­née dernière à Athènes. « Les artistes ont besoin de s’ex­­pri­­mer en ces temps de crise. Il y a toujours une grande tris­­tesse qui plane sur Athènes, mais avec le théâtre et ce caba­­ret poli­­tique dont je fais partie, nous essayons de nous tour­­ner vers la lumière – une manière de permettre aux gens de faire face. »

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Temps mort place Syntagma
Crédits : Tile­­ma­­hos Efthi­­mia­­dis

Le jour suivant, il y avait une grève géné­­rale à laquelle je voulais assis­­ter. Nadia m’a conseillé d’être prudent. « Ce ne sont pas des êtres humains que la police voit en face d’elle, mais une menace. » J’ai retrouvé le cortège place Syntagma, lieu symbo­­lique de la révolte à Athènes. Mais comme une piñata de fin de soirée, le bruit et la violence avaient disparu, les corps étaient brisés. Les poli­­ciers se tenaient là, dos au mur, fumant et discu­­tant, épui­­sés. Ils regar­­daient les mani­­fes­­tants, tenaces, qui conti­­nuent à venir ici, année après année. Même s’il s’agis­­sait d’une grève géné­­rale dans le pays, il n’y avait dans les rues que quelques milliers de personnes. Un signe que les Grecs ont été décou­­ra­­gés par l’idée de chan­­ger les choses. Mais que faire d’autre ? Quelques personnes scan­­daient des slogans de protes­­ta­­tion dans un porte-voix, et la foule marchait en avant, le pas lourd. Sur le chemin du retour, j’ai pris place au sommet de la colline de Philo­­pap­­pos, afin de jouir de la plus belle vue sur l’Acro­­pole. Au loin, sur une colonne en béton isolée, un visage est dessiné. Ce n’est pas un visage indi­­gné ou défiant, c’est un visage affaissé en signe d’in­­di­­gna­­tion. Et ce visage couvre Athènes de son regard.

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Graf­­fi­­tis indi­­gnés
Crédits : Tile­­ma­­hos Efthi­­mia­­dis

Traduit de l’an­­glais par Claire Ferrant d’après l’ar­­ticle « Krisis », paru dans Nowhere Maga­­zine. Couver­­ture : Le mont Athos.
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