par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 9 octobre 2015

NOUSPR

Irene Homveld s’in­­ter­­rompt tandis que la four­­gon­­nette atteint l’ex­­tré­­mité de la route acci­­den­­tée. Le véhi­­cule entre­­prend la lente descente d’une colline escar­­pée, comme il y en a beau­­coup au Rwanda. Après un moment, elle recom­­mence à parler. « Ils ont vu et entendu énor­­mé­­ment de choses, ils ont traversé des moments de stress incroyable », dit-elle. « J’ai­­me­­rais voir comment ils vivent avec ça. » Homveld parle des survi­­vants du géno­­cide de 1994, un drame huma­­ni­­taire consi­­déré comme l’une des plus terribles tragé­­dies du XXe siècle. L’or­­tho­­pho­­niste néer­­lan­­daise de 55 ans a passé de longues vacances au Rwanda ces deux derniers mois, et elle retour­­nera aux Pays-Bas dans quelques jours. Mais avant cela, elle veut vivre une dernière expé­­rience mémo­­rable.

ulyces-rwandanouspr-01
Dans la région de Kigali
Crédits : NOUSPR

Pour un peu plus de 30 euros, Homveld est accueillie dans un village situé à l’ex­­té­­rieur de Kigali, la capi­­tale du Rwanda, pour passer la jour­­née avec ses habi­­tants qui luttent contre la mala­­die mentale. Le petit flyer au couleurs criardes indique que ces « séjours cultu­­rels » promettent de « goûter à la vie authen­­tique du village », et recom­­mandent aux visi­­teurs de porter « des vête­­ments confor­­tables et de solides chaus­­sures ». Homveld ne le sait pas encore, mais la jour­­née qu’elle s’ap­­prête à passer la jour­­née servira à combattre l’ex­­clu­­sion sociale qui entoure fréquem­­ment ici les mala­­dies mentales. La prédo­­mi­­nance de certains problèmes de santé mentale au Rwanda est bien au-dessus de la moyenne inter­­­na­­tio­­nale. Près d’un million de gens ont été tués durant le géno­­cide, et le massacre a eu un impact profond sur la santé psychique des Rwan­­dais. Une étude natio­­nale de 2009 a révélé que près de 80 % de la popu­­la­­tion adulte du pays avait été « expo­­sée à des événe­­ments trau­­ma­­tiques », selon la défi­­ni­­tion du DSM-IV, le Manuel diagnos­­tique et statis­­tique des troubles mentaux aux États-Unis. Il a égale­­ment été décou­­vert que 28,5 % de la même popu­­la­­tion adulte souf­­frait de symp­­tômes post-trau­­ma­­tiques. Les taux de schi­­zo­­phré­­nie sont par ailleurs extrê­­me­­ment élevés. Le pays a fait d’énormes progrès écono­­miques et sociaux durant les deux dernières décen­­nies, mais les problèmes de santé mentale restent un enjeu majeur. Le système de santé fait de son mieux pour admi­­nis­­trer des soins, mais il rencontre des obstacles, l’un des prin­­ci­­paux étant ses ressources limi­­tées. La stig­­ma­­ti­­sa­­tion qui accom­­pagne les troubles psychiques ne fait qu’ag­­gra­­ver la situa­­tion. Les gens souf­­frant de mala­­dies mentales sont souvent mis au ban de la commu­­nauté et sont la cible de discri­­mi­­na­­tions ; par ailleurs, la plupart des trai­­te­­ments à dispo­­si­­tion sont sous-utili­­sés.

ulyces-rwandanouspr-02
Des membres de l’as­­so­­cia­­tion
Crédits : NOUSPR

Durant les vingt dernières années, diffé­­rentes orga­­ni­­sa­­tions ont été créées pour faire face à ces problèmes, parmi lesquelles NOUSPR (l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion natio­­nale des usagers et des survi­­vants de la psychia­­trie au Rwanda), l’or­­ga­­nisme non-gouver­­ne­­men­­tal qui encadre le séjour cultu­­rel auquel parti­­cipe Homveld. Depuis 2007, NOUSPR a recouru a des stra­­té­­gies très variées pour combattre la stig­­ma­­ti­­sa­­tion et appor­­ter une aide théra­­peu­­tique, dont certaines sont surpre­­nantes.

Le message

Nous sommes en milieu de mati­­née quand Homveld et son inter­­­prète font halte devant une rangée de maisons, dans un village appelé Kinyi­­nya. Deux femmes sont là pour les accueillir : Mure­­ka­­tete Shemus et Umoto­­ni­­wase Divine, ou « Mutoni ». Elle travaillent pour Twize­­rane, une antenne locale de NOUSPR comp­­tant 80 membres. Shemus noue une jupe tradi­­tion­­nelle kitenge autour des jeans de Homveld. Puis Mutoni l’ac­­com­­pagne à l’in­­té­­rieur de sa maison, pour prendre le thé et faire les présen­­ta­­tions. Homveld passera la jour­­née avec les deux femmes. Shemus, qui est membre du conseil admi­­nis­­tra­­tif de NOUSPR, raconte son histoire par le biais de l’in­­ter­­prète. Elle a perdu toute sa famille durant le géno­­cide et a été enle­­vée par une femme qui la maltrai­­tait. Les drogues et l’al­­cool n’ont fait qu’em­­pi­­rer la situa­­tion, jusqu’à ce qu’un jour elle fasse un coma. Elle a été placée sous trai­­te­­ment durant sept ans suite à cela. Elle a entendu parler de NOUSPR à la radio, et elle s’est déci­­dée à rejoindre l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Elle ne prend plus de médi­­ca­­ments depuis. Une fois par semaine, elle rencontre d’autres membres de Twize­­rane pour parti­­ci­­per à une théra­­pie de groupe et s’adon­­ner à des acti­­vi­­tés arti­­sa­­nales.

Lorsqu’elle a vu sa fille aller si bien, la mère de la jeune femme a pleuré de joie.

Les 1 200 membres de NOUSPR sont répar­­tis entre 14 groupes diffé­­rents, à travers tout le pays. Ils se réunissent régu­­liè­­re­­ment pour parta­­ger leurs histoires et se soute­­nir mutuel­­le­­ment. Ils se rassemblent le plus souvent dans des espaces publics ou dans des maisons, mais certains gouver­­neurs locaux leur ont récem­­ment alloué des salles au sein de bâti­­ments offi­­ciels pour se réunir. La plupart des groupes qui composent l’as­­so­­cia­­tion ont égale­­ment une visée écono­­mique : l’un fabrique du savon, un autre répare des machines à coudre ; les membres de Twize­­rane, pour leur part, tressent des paniers et fabriquent des colliers à partir de maté­­riaux recy­­clés. NOUSPR prend la défense des personnes souf­­frant de n’im­­porte quel trouble psychique. Son direc­­teur exécu­­tif, Sam Badege, explique que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est moins foca­­li­­sée sur le trai­­te­­ment médi­­cal que sur l’in­­té­­gra­­tion sociale et le bien-être des Rwan­­dais victimes de « handi­­caps psycho­­so­­ciaux ». Ils préfèrent employer ce terme plutôt que celui de « mala­­die mentale », pour souli­­gner le fait que le contexte social affecte profon­­dé­­ment la santé psychique. « Nous pensons que c’est l’en­­vi­­ron­­ne­­ment qui handi­­cape les gens », dit Badege. « Vous rencon­­trez des personnes vêtues de haillons, qui mangent dans les poubelles, qui dorment dans des véran­­das. » Ce ne sont pas les symp­­tômes d’une mala­­die, dit-il, et c’est bien davan­­tage l’état d’es­­prit qui changent ces êtres humains « en épaves » qui est à incri­­mi­­ner selon lui. Au Rwanda, familles et villages excluent souvent les personnes souf­­frant de mala­­dies mentales. On leur refuse des emplois et ils sont tenus à l’écart des événe­­ments sociaux. NOUSPR a recueilli il y a peu une jeune femme autiste qui vivait dans les rues depuis trois mois. Pendant des années, sa famille a abusé d’elle – physique­­ment et émotion­­nel­­le­­ment –, jusqu’à ce que le stress qu’elle endu­­rait chaque jour soit devenu insup­­por­­table. NOUSPR l’a recueillie, l’a aidée à se remettre sur pied et, avec son consen­­te­­ment, l’a rame­­née chez elle. Sa famille se montrait scep­­tique à l’idée de son retour, mais NOUSPR les a convain­­cus de la lais­­ser reve­­nir vivre parmi eux. Lorsqu’elle a vu sa fille aller si bien, la mère de la jeune femme a pleuré de joie.

ulyces-rwandanouspr-03
Sam Badege entouré du staff de NOUSPR
Crédits : NOUSPR

Après son retour au foyer, des éduca­­teurs de NOUSPR ont commencé à lui rendre visite chaque semaine. Sous les yeux de sa famille, ils ont ensei­­gné à la jeune femme les bases de la vie auto­­nome, comment se laver et chan­­ger de vête­­ments. Beau­­coup d’édu­­ca­­teurs ont rencon­­tré des cas simi­­laires de mauvais trai­­te­­ment et d’ex­­clu­­sion dans le passé. Une cinquan­­taine de familles ont essayé cette méthode et Badege estime que les deux tiers ont « bien reçu le message ».

~

D’après le Dr Yvonne Kayi­­te­­shonga, respon­­sable du dépar­­te­­ment de Santé mentale du centre biomé­­di­­cal rwan­­dais, l’un des grands défis du système de santé du pays est d’ame­­ner les famille à conduire leurs proches victimes de mala­­dies mentales auprès des cliniques pour y rece­­voir des trai­­te­­ments. Les problèmes de santé mentale sont entou­­rés de super­­s­ti­­tion et « portent malheur », explique Kayi­­te­­shonga. Lorsqu’un membre d’une famille est victime d’une telle mala­­die, il n’est pas rare que ses proches en concluent qu’il est possédé par des démons, ou que ses problèmes sont la cause d’actes malveillants commis par leurs ancêtres. Les gens atteints de troubles psychiques ont accès à l’as­­su­­rance mala­­die univer­­selle au Rwanda, mais certaines familles les excluent de leur couver­­ture par honte. Malgré cela, le gouver­­ne­­ment a fait de nets progrès ces dernières années en matière de sensi­­bi­­li­­sa­­tion du public aux ques­­tions de santé mentale, et les trai­­te­­ments sont de plus en plus solli­­ci­­tés. Tous les 10 octobre, pour la Jour­­née mondiale de la santé mentale, le Dr Kaye­­ti­­shonga, accom­­pa­­gnée d’un cadre supé­­rieur de la Santé publique, voyage à travers le pays pour prendre part à des événe­­ments au cours desquels des personnes témoignent de leurs combats et de leurs victoires contre les mala­­dies mentales. Ce jour-là, Kaye­­ti­­shonga dit que les visites dans les centres de soins connaissent géné­­ra­­le­­ment un pic.

ulyces-rwandanouspr-04
Le groupe Twize­­rane
Crédits : NOUSPR

L’autre grand défi à rele­­ver pour le Rwanda est de combler son manque de spécia­­listes de la santé mentale. Le pays ne compte actuel­­le­­ment que six psychiatres, même si ce nombre augmen­­tera bien­­tôt, après que l’école de méde­­cine aura fini de former sa première promo­­tion dans le domaine. Pour compen­­ser le manque de psychiatres, le dépar­­te­­ment de la Santé mentale forme envi­­ron 60 000 travailleurs de la santé aux bases des soins post-trau­­ma­­tiques et psychia­­triques. Il y a égale­­ment plusieurs psycho­­logues cliniques au sein du person­­nel de l’hô­­pi­­tal univer­­si­­taire. Malgré tout, Kayi­­te­­shonga affirme que « nous n’en sommes pas encore là où nous voudrions être. Il y a du chemin à faire. »

La situa­­tion s’amé­­liore

Homveld accom­­pagne ses hôtes jusqu’à un petit terrain adja­cent à la maison de Mutoni. Là, elle récolte des hari­­cots plan­­tés quelques mois plus tôt par un autre groupe de visi­­teurs en séjour cultu­­rel. Après avoir fini de s’oc­­cu­­per des hari­­cots, Homveld et d’autres membres du groupe portent des jerry­­cans jaunes jusqu’à une source non loin pour les remplir d’eau. Les gens des maisons voisines se montrent aux fenêtres ou sur leur palier pour les regar­­der passer. Des enfants se joignent au groupe et jettent à Homveld des regards curieux. Shemus fait une pause pour prendre des photos avec un petit appa­­reil numé­­rique. Après quoi elles retournent à la maison de Mutoni pour peler des pommes de terre et cuisi­­ner les hari­­cots.

ulyces-rwandanouspr-05
Hommes, femmes et enfants : tous parti­­cipent
Crédits : NOUSPR

Après le repas, Mutoni explique à Homveld l’éten­­due de sa contri­­bu­­tion à l’ac­­tion de NOUSPR. Elle est en partie finan­­cière : son règle­­ment de 30 euros permet à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de complé­­ter son maigre budget. 83 personnes – Rwan­­dais et étran­­gers confon­­dus – ont parti­­cipé aux 25 séjours cultu­­rels orga­­ni­­sés par NOUSPR depuis que l’as­­so­­cia­­tion a démarré le programme, en juin 2014. Il a rapporté près de 1 700 euros en tout. Mutoni explique ensuite la signi­­fi­­ca­­tion spéciale qu’ont les visi­­teurs étran­­gers dans le village. Quand son handi­­cap psycho­­so­­cial s’est déclaré, Mutoni a passé deux semaines à Ndera, l’hô­­pi­­tal psychia­­trique, où elle a commencé à prendre des médi­­ca­­ments. Une fois dehors, sa famille l’a accueillie chez elle, mais les gens du voisi­­nage parlaient entre eux et faisaient circu­­ler des rumeurs à son sujet. Même après qu’elle a cessé de prendre des médi­­ca­­ments, qu’elle s’est mariée, qu’elle a eu des enfants et qu’elle a emmé­­nagé dans la maison où elle vit aujourd’­­hui, elle a constam­­ment dû faire face à des humi­­lia­­tions. Les gens passaient près de chez elle en parlant de la « femme folle » qui vivait là. Mais les choses ont commencé à chan­­ger quand les abazungu, les étran­­gers comme Homveld, ont commencé à venir. Les étran­­gers jouissent d’un statut privi­­lé­­gié au Rwanda, explique Sam Badege ; statut que les séjours cultu­­rels mettent à profit. Quand les villa­­geois voient des groupes d’étran­­gers passer du temps avec ceux qu’ils ont rejeté, ils réflé­­chissent à leur atti­­tude, dit Badege. Hilde­­garde Muka­­sa­­kindi est la gérante du programme pour la santé mentale de Part­­ners in Health au Rwanda. Nombre d’as­­so­­cia­­tions à but non lucra­­tif luttent contre le VIH, la tuber­­cu­­lose et le palu­­disme, mais peu se penchent sur les problèmes de santé mentale en raison du faible taux de demande. Part­­ners in Health colla­­bore avec Kayi­­te­­shonga et le dépar­­te­­ment de la Santé mentale du pays pour former les travailleurs de la santé et pour faci­­li­­ter l’ac­­cès aux soins dans le pays. Muka­­sa­­kindi n’avait jamais entendu parler de NOUSPR, mais lorsque je lui explique ce que sont les séjours cultu­­rels, elle se montre enthou­­siaste. « Travailler ensemble est une bonne chose », dit-elle. « Quand les Rwan­­dais travaillent étroi­­te­­ment avec les abugun­­zus, il n’en sort que du bon. »

Badege a bon espoir que le trai­­te­­ment des problèmes de santé mentale s’amé­­liore au Rwanda.

Mes autres conver­­sa­­tions avec des Rwan­­dais travaillant dans ce petit milieu ont toutes abouti au même point : le soutien unanime des initia­­tives de NOUSPR et des séjours cultu­­rels. Sur le trajet du retour vers Kigali, un panier confec­­tionné par Twize­­rane dans les mains, Homveld songe à la jour­­née passée, qu’elle a globa­­le­­ment beau­­coup appré­­ciée. Elle n’est pas très à l’aise avec le fait d’avoir été instru­­men­­ta­­li­­sée en tant qu’é­­tran­­gère, même si les fins de l’as­­so­­cia­­tion sont louables. Pour l’heure, les séjours cultu­­rels n’ont lieu que dans des loca­­li­­tés proches de Kigali. Mais l’or­­ga­­ni­­sa­­tion gran­­dit rapi­­de­­ment et Badege pense à mettre en place des séjours de plusieurs jours à l’ave­­nir. Il est fier du programme : « De notre point de vue », dit-il, « c’est un outil incroyable. » Pour des raisons diverses – dont le succès des séjours fait partie –, Badege a bon espoir que le trai­­te­­ment des problèmes de santé mentale ainsi que leur accep­­ta­­tion cultu­­relle connaissent une véri­­table amélio­­ra­­tion au Rwanda dans les années à venir. Il est convaincu que l’époque où les gens atteints de ces mala­­dies vivaient dans l’iso­­le­­ment le plus total sera bien­­tôt révo­­lue. Il souligne que les programmes de NOUSPR ne remplacent pas pour autant les trai­­te­­ments. Il s’agit d’une « approche douce », dit Badege de la métho­­do­­lo­­gie de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Mais, ajoute-t-il, « elle est très sérieuse ».

ulyces-rwandanouspr-06
L’or­­ga­­ni­­sa­­tion gran­­dit rapi­­de­­ment
Crédits : NOUSPR

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Rwan­­dan group tackles mental illness through tourism », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : Pano­­rama rwan­­dais, par NOUSPR.
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
Down­load Best WordP­ress Themes Free Down­load
down­load udemy paid course for free
Download Premium WordPress Themes Free
Free Download WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
free online course

PLUS DE SCIENCE