par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 24 juin 2015

Ma mère avait 27 ans lorsqu’elle décida qu’il était temps pour elle de faire ses preuves en tant que jour­­na­­liste. Elle demanda l’ap­­pro­­ba­­tion de sa famille, implo­­rant son père de signer les papiers pour la lais­­ser couvrir la guerre du Viêt Nam. Elle lui expliqua que c’était la chance de sa vie, une occa­­sion unique de voir l’His­­toire se dérou­­ler sous ses yeux.

Un dange­­reux périple

Elle choi­­sit de partir pour le Viêt Nam central, qui avait la répu­­ta­­tion d’être la zone de combat la plus violente du conflit. Pleine d’éner­­gie et de déter­­mi­­na­­tion, elle quitta Hanoï et emprunta la Piste Hô Chi Minh — un ensemble de routes et de sentiers sinuant à travers jungle et montagne, utilisé par le Viêt Nam du Nord pour envoyer des troupes et des vivres au Sud.

Quy était la première femme reporter de guerre du Viêt Nam du NordCrédits : Ly Huong
Quy était la première femme repor­­ter de guerre du Viêt Nam du Nord
Crédits : Ly Huong

Elle était la seule femme parmi la centaine d’écri­­vains, d’ar­­tistes, de musi­­ciens et de photo­­graphes qui parcou­­raient la Piste à ce moment-là. Quy trans­­por­­tait dans un sac aussi lourd qu’elle sa nour­­ri­­ture, un hamac pour la nuit et le reste de ses affaires. Il lui fallut deux mois pour atteindre un campe­­ment d’écri­­vains installé dans un retran­­che­­ment du FNL, au cœur des montagnes à l’ouest de Da Nang. Elle y retrouva mon père, égale­­ment jour­­na­­liste, qui était parti couvrir la guerre un an plus tôt. Ils ne furent pas réunis bien long­­temps. Ils appar­­te­­naient à deux services diffé­­rents et n’étaient pas impliqués dans les mêmes opéra­­tions. Puis, une nuit du prin­­temps 1969, Quy dispa­­rut. Le groupe de soldats du FNL qu’elle accom­­pa­­gnait fut attaqué par des Marines sud-coréens, alliés des troupes améri­­caines. Les Marines ouvrirent le feu et Quy s’ef­­fon­­dra aux pieds d’un combat­­tant viêt-cong, qui repoussa les assaillants avec une grenade. Ils réus­­sirent à s’échap­­per mais aban­­don­­nèrent Quy, suppo­­sant qu’elle était morte. On ne la revit plus jamais.

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La guerre est termi­­née depuis quarante ans main­­te­­nant, mais sa dépouille n’a toujours pas été retrou­­vée. L’his­­toire de ma mère, et la recherche de la vérité sur ce qui lui est arrivé, à elle et à son corps, reste une grande souf­­france pour ma famille. Au fil des ans, nous nous sommes souvent rendus sur les lieux du drame. Nous pour­­sui­­vons les recherches. Cette année, je suis retour­­née au Viêt Nam où j’ai contacté les asso­­cia­­tions de vété­­rans améri­­cains et coréens dans l’es­­poir d’ob­­te­­nir des infor­­ma­­tions. Ils ont promis d’es­­sayer de nous aider. Nous avons même employé des médiums dans l’es­­poir qu’ils puissent nous apprendre quelque chose.

Quy était la seule femme de la pisteCrédits : Ly Huong
Quy était la seule femme de la Piste
Crédits : Ly Huong

Nous avons creusé toute la zone avec nos pelles et nos pioches, aidés par des fermiers locaux. Tout ce que nous avons retrouvé, c’est un simple bouton et une pince à cheveux. Peut-être que ces deux objets lui appar­­te­­naient, peut-être pas… Avec l’aide des villa­­geois, nous avons érigé une stèle commé­­mo­­ra­­tive là où Quy a été vue pour la dernière fois. Nous sommes allés la cher­­cher dans les montagnes de marbre de Da Nang, qui servaient autre­­fois de retran­­che­­ment pour les combat­­tants commu­­nistes, et sont aujourd’­­hui une desti­­na­­tion touris­­tique. Cela nous récon­­forte de savoir que son âme a désor­­mais un endroit où repo­­ser. Mais nous nous posons toujours de nombreuses ques­­tions. Lorsque j’ap­­pelle à la maison, nous parlons pratique­­ment toujours d’elle.

Les stig­­mates de la guerre

Peu de familles dans ce pays n’ont pas été touchées par la « guerre améri­­caine », et qui ne conti­­nuent pas de pleu­­rer des proches victimes du conflit.

La stèle commémorative a été placé sur le lieu de sa disparition
La stèle a été placée sur les lieux de sa dispa­­ri­­tion

Au Viêt Nam, nous véné­­rons nos ancêtres. Dans la plupart des maisons de ce pays de 90 millions d’ha­­bi­­tants, on trouve un autel funé­­raire où l’on prie pour les parents, les grands-parents et les autres défunts. Le passé n’est jamais très loin. Plusieurs années après sa mort, ma famille m’a donné une copie du jour­­nal intime de ma mère, qu’elle confia à mon père avant d’ac­­com­­pa­­gner les soldats sur le champ de bataille. J’ai été stupé­­faite de consta­­ter qu’elle m’écri­­vait tous les jours. Sur une des pages, alors qu’elle décrit comment elle a échappé à un bombar­­de­­ment améri­­cain qui a décimé des unités de soldats nord-viet­­na­­miens tout autour d’elle le long de la Piste Hô Chi Minh, elle ajoute que me quit­­ter pour aller couvrir la guerre est la déci­­sion la plus dure qu’elle ait jamais eu à prendre. Elle parle de sa peur de mourir et de ne pas pouvoir être là pour moi. Cette pensée l’ob­­sé­­dait telle­­ment qu’elle fait la promesse de rentrer à la maison après l’opé­­ra­­tion qu’elle était en train de couvrir. Celle-là même qui lui coûta la vie. Plus tard, elle détaille comment elle a fêté mon deuxième anni­­ver­­saire dans la jungle. Elle écrit : « À ma fille chérie, petite Ly. Ma toute petite, aujourd’­­hui il fait un temps magni­­fique là où je me trouve. La lumière du soleil irra­­die, si claire, si écla­­tante après des jours de pluie. Ton anni­­ver­­saire se doit d’être sublime. Mais ma pauvre petite, tu n’as pas reçu de cadeau, de bonbons et de nouveaux vête­­ments de ma part en ce jour spécial. Mon cœur se brise quand je pense à toi. » Six ans après l’écri­­ture de ces mots, le 30 avril 1975, jour où le Viêt Nam du Sud se rendit enfin aux forces commu­­nistes du Nord, ma famille ressen­­tit à la fois de l’al­­lé­­gresse et du chagrin. Au Nord, en tant que membre de la Child Pioneer Brigade [Mouve­­ment des Jeunes Pion­­niers], je défi­­lai dans les rues de Hanoï avec fierté, en agitant un drapeau commu­­niste fait-maison et en chan­­tant des chants révo­­lu­­tion­­naires. Quelques jours plus tôt, après des années passées loin de chez nous, mon père était rentré de la guerre, confir­­mant enfin la nouvelle de la mort de ma mère. Bien que nous nous doutions de la réalité, ma grand-mère fut prise de violents trem­­ble­­ments et s’agrippa à l’ar­­moire pour tenir debout. Elle resta ainsi un long moment, en silence. J’étais à ses côtés. Je me cram­­pon­­nais aux mains de ma grand-mère, perdue. C’était la première fois que je voyais mon père depuis que j’étais née.

Beau­­coup d’autres membres de notre famille qui habi­­taient au Sud ont pris la mer ou l’avion par peur de repré­­sailles du Nord.

Nous ne savions pas ce nous devions ressen­­tir. Devait-on se réjouir ou s’ef­­fon­­drer ? La nuit, nous pleu­­rions la mort de ma mère. À la lumière nous riions, dans l’obs­­cu­­rité nous pleu­­rions. C’était ainsi. Les jours suivants, nous avons mis notre peine de côté pour célé­­brer le retour de mon père et la fin de la guerre. Nous parlions avec fierté d’un membre de la famille qui avait fait partie de la délé­­ga­­tion nord-viet­­na­­mienne, celle qui avait négo­­cié les Accords de Paix de Paris de 1973 pour mettre fin au conflit. Nous étions égale­­ment enthou­­siastes à l’idée de retrou­­ver notre famille qui vivait au Sud. Mais à 1 500 km de Saïgon, désor­­mais Hô-Chi-Minh-Ville, un membre de notre famille, lieu­­te­­nant-colo­­nel de l’ar­­mée sud-viet­­na­­mienne, avait été capturé par les forces du Nord. Il passa les treize années suivantes dans un camp de réédu­­ca­­tion. Un autre membre de la famille, qui travaillait comme docteur dans un hôpi­­tal mili­­taire, passa aussi quatre ans dans un camp pour avoir soigné des soldats enne­­mis.

D’an­­ciennes bles­­sures

Un autre parent réus­­sit à traver­­ser une marée de civils agités, pour monter à bord d’un navire améri­­cain et quit­­ter le Viêt Nam.

La famille de Quy a fait ériger cette stèle à sa mémoireCrédits : Ly Huong
La famille de Quy a fait ériger cette stèle à sa mémoire
Crédits : Ly Huong

Beau­­coup d’autres membres de notre famille qui habi­­taient au Sud ont pris la mer ou l’avion par peur de repré­­sailles du Nord. Ils se sont ensuite instal­­lés aux États-Unis, au Canada, en France et en Belgique. Quarante ans plus tard, certains refusent encore de reve­­nir au Viêt Nam. « Nous ne voulons pas rouvrir d’an­­ciennes bles­­sures », disent-ils. Ma famille évite de faire mention de la guerre lors des réunions fami­­liales. Nous sommes conscients que les bons souve­­nirs de certains sont les cauche­­mars de beau­­coup d’autres. Nous conti­­nuons à nous appe­­ler entre nous « ceux du Sud » et « ceux du Nord ». La moitié de la famille parle de la guerre du Viêt Nam et l’autre de la résis­­tance contre les États-Unis. Mais nous y avons tous survécu. Et le souve­­nir de ma mère est vivace. Il y a peu, j’ai trouvé une rue bapti­­sée en son honneur dans la ville de Da Nang, près des routes auxquelles mon grand-père et trois autres membres de la famille ont donné leur nom. La famille de Quy était bien connue. Pendant la domi­­na­­tion française, à la fin des années 1930, son père était membre du Parle­­ment. Il était aussi le fonda­­teur et l’édi­­teur de plusieurs jour­­naux et maga­­zines, dont certains ont été inter­­­dits par les Français car ils affir­­maient leur oppo­­si­­tion au pouvoir colo­­nial. Sa sœur aînée avait fait partie du mouve­­ment natio­­nal d’in­­dé­­pen­­dance contre les Français. En 1945, quand Hô Chi Minh proclama publique­­ment l’in­­dé­­pen­­dance du Viêt Nam sur une place du centre de Hanoï, c’est un membre de notre famille qui hissa le drapeau. Une autre fut la première anima­­trice radio sur la Voix du Viet­­nam, la radio publique. Nous pensons à ma mère presque tous les jours. Je n’ai pas aban­­donné l’es­­poir de retrou­­ver sa dernière demeure, sa dépouille, et de décou­­vrir ce qui lui est arrivé. Ma mère est la raison pour laquelle je suis deve­­nue jour­­na­­liste. Je travaille aujourd’­­hui pour la BBC et je me suis rendue dans des zones de conflit en Afgha­­nis­­tan, en Irak, au Yémen, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En suivant ses traces, je me sens plus proche d’elle. Je vis pour la vie qu’elle a perdue trop tôt.

Ly Huong était un bébé quand sa mère est partie Crédits : Ly Huong
Ly Huong était bébé quand sa mère est partie
Crédits : Ly Huong

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Dates clés de la guerre du Viêt Nam 1954 – Signa­­ture des Accords de Genève, qui divisent le Viêt Nam en deux – le Nord commu­­niste aide les guérille­­ros à se battre contre les troupes du Sud soute­­nues par les Améri­­cains. 1964 – Les États-Unis bombardent le Viêt Nam du Nord. 1965 – Les premières forces de combat améri­­caines arrivent au Viêt Nam. 1973 – Signa­­ture des Accords de Paix de Paris ayant pour but de « mettre un terme à la guerre et de restau­­rer la paix au Viêt Nam », mettant offi­­ciel­­le­­ment fin à l’im­­pli­­ca­­tion améri­­caine directe – mais les combats entre le Nord et le Sud se pour­­suivent. 30 avril 1975 – Les troupes nord-viet­­na­­miennes entrent dans Saïgon – le Viêt Nam du Sud est contrôlé par les forces commu­­nistes et le pays est réuni­­fié, mettant ainsi fin à la guerre. On estime que plus de trois millions de personnes ont été tuées dans le conflit.


Traduit par Marine Péri­­net d’après l’ar­­ticle « Sear­­ching for the truth about my mother », paru sur BBC News. Couver­­ture : La Piste de Hô Chi Minh.
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