par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 4 novembre 2014

Les façades en pierre des maisons basses du quar­­tier de Boedo, dans la zone sud de Buenos Aires, se teignent d’orange. À leurs pieds, sur le trot­­toir, un vendeur de jour­­naux tranche conscien­­cieu­­se­­ment les corde­­lettes qui relient les paquets de quoti­­diens et les accom­­mode dans sa petite cabane en tôle qui fait office de kiosque. Un homme s’ap­­proche, dépose une poignée de pesos dans la main du commerçant et repart avec La Nación. En une, la mort tragique du chan­­teur de tango Carlos Gardel. Nous sommes le 25 juin 1935, à l’angle des avenues Inde­­pen­­den­­cia y Boedo, au cœur de l’un des quar­­tiers les plus férus de tango de la capi­­tale argen­­tine. « J’ha­­bi­­tais sur Inde­­pen­­den­­cia avec mes parents. Au 3531, dans l’ap­­par­­te­­ment numéro 12. J’étais assis sur le trot­­toir avec un ami d’en­­fance, Ricardo Paz, qui vivait au numéro 4. Son père est arrivé en bran­­dis­­sant le jour­­nal et nous a dit que Gardel venait de périr dans un acci­dent d’avion à Medellín. » Huit décen­­nies plus tard, cette scène est le souve­­nir le plus ancien gravé dans la mémoire d’Os­­valdo Peredo, l’homme aux mille vies.

Foot sur les pavés

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Osvaldo Peredo
Portrait
Crédits : Elsa Broclain

Dans les entrailles du damier porteño (genti­­lice attri­­bué aux habi­­tants de Buenos Aires, dont l’ac­­ti­­vité commer­­ciale est régie en grande partie par son port), une bande de gamins zigzaguent balle au pied sur les pavés. Ils stoppent leur course et bloquent le ballon sous leur bras chaque fois qu’un tram­­way pointe le bout de son nez. Le frêle Osvaldo est le crack du quar­­tier. C’est le plus jeune de la bande, mais il brille par sa clair­­voyance. Dès qu’ils en ont l’oc­­ca­­sion, ses cama­­rades lui glissent le ballon, lui qui maîtrise comme personne cette sphère qui rebon­­dit sur le sol comme un lapin affolé. « On passait notre vie dehors, nous n’étions pas des gamins de la rue, mais c’était notre terri­­toire, là où on se sentait bien, résume Osvaldo, 84 ans aujourd’­­hui. À l’époque, Buenos Aires regor­­geait de terrains vagues où l’on impro­­vi­­sait des matches le week-end, à Soldati ou Pompeya (les quar­­tiers sud de la capi­­tale, nda). C’est ici que tout a commencé. » À la tombée de la nuit, Cristó­­bal et Rosa prient le jeune garçon de rega­­gner le domi­­cile fami­­lial, une propie­­dad hori­­zon­­tal (maison de plain-pied) typique­­ment porteña. Osvaldo s’en­­dort en rêvant de marcher sur les traces de Zubieta, Pontoni et Martino, les idoles de San Lorenzo. C’est décidé : un jour il évoluera lui aussi sous la tunique des Corbeaux, le surnom du club aux rayures rouges et bleues.

« Je ne jouais plus que de temps en temps, pour m’amu­­ser. C’est à ce moment-là que j’ai attrapé le virus du chant. » — Osvaldo Peredo

« À 16 ans, je suis allé faire un essai dans l’en­­ceinte du Gasó­­me­­tro, à quelques cuadras (pâtés de maison) de chez moi. J’étais socio du club depuis l’âge de huit ans. Plusieurs jeunes joueurs sont venus tenter leur chance ce jour-là et les diri­­geants ont orga­­nisé une rencontre face à la seconde divi­­sion du club. » Sous une pluie battante, l’ado­­les­cent repro­­duit ses habi­­tuelles prouesses sur le rectangle de terre lisse qui accueille cette même année le Cham­­pion­­nat sud-améri­­cain des sélec­­tions (ancêtre de la Copa América) et ses stars. « Aujourd’­­hui, tous les clubs possèdent je ne sais combien de terrains auxi­­liaires en plus de leur stade », s’amuse Osvaldo, qui intègre le Cyclone (l’autre surnom de San Lorenzo) à l’is­­sue de cette jour­­née. Devant la défense, Osvaldo a l’élé­­gance d’un seigneur. Il est la rampe de lance­­ment de sa forma­­tion. Celui qui est chargé de donner nais­­sance aux offen­­sives, de trans­­for­­mer les ballons trans­­mis par ses arrières en incur­­sions tran­­chantes, d’un dribble chaloupé ou d’une passe milli­­mé­­trée. « J’étais un joueur sobre : je récu­­pé­­rais le ballon et je cher­­chais immé­­dia­­te­­ment à le glis­­ser vers l’avant. » Il dispute une série de matches avec les juniors de San Lorenzo et parvient même à jouer une rencontre avec la troi­­sième équipe du club. Le milieu récu­­pé­­ra­­teur côtoie régu­­liè­­re­­ment des « phéno­­mènes », cham­­pions d’Ar­­gen­­tine en titre. En cette fin d’an­­née 1946, l’équipe première réalise une tour­­née triom­­phale en pénin­­sule ibérique, ne faisant qu’une bouchée de l’Es­­pagne (7–5 et 6–1) et du Portu­­gal (9–4 et 10–4). Au milieu de cette pléiade de talents, Osvaldo reste à quai. « Je ne jouais plus que de temps en temps, pour m’amu­­ser. C’est à ce moment-là que j’ai attrapé le virus du chant. » Impos­­sible d’ou­­blier le silence de cathé­­drale qui s’est emparé du Boliche de Roberto, la première fois où je l’ai vu enton­­ner son réper­­toire, il y a trois ou quatre ans. Dans ce vieux bar du quar­­tier d’Al­­ma­­gro, l’un des berceaux du tango, une tren­­taine de personnes, dont une bonne partie de touristes, sont assises autour de petites tables en bois, tandis que les retar­­da­­taires se calent devant le zinc.La moyenne d’âge ne dépasse pas les 30 ans. Devant cet inter­­­prète hors-norme, l’as­­sis­­tance se retrouve instan­­ta­­né­­ment plon­­gée un demi-siècle en arrière, à l’âge d’or du tango. Une impres­­sion renfor­­cée par le cadre authen­­tique de l’en­­droit, avec ses murs en pierres appa­­rentes, ornés de bouteilles et de siphons recou­­verts de pous­­sière. Diffi­­cile de ne pas céder au doux son de sa voix empreinte de nostal­­gie. De ne pas avoir envie de percer le mystère qui se cache derrière ce vieil homme dont la flamme inté­­rieure hypno­­tise les noctam­­bules.

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Un bulle­­tin à la main, un jeune homme fuse entre les bureaux du Service Météo­­ro­­lo­­gique Natio­­nal, à deux pas de la Casa Rosada (le siège du gouver­­ne­­ment). Si l’al­­lure est la même, ici, point de balle en cuir. Osvaldo a troqué le short et le maillot azul­­grana pour la grisaille admi­­nis­­tra­­tive. « Nous dépen­­dions direc­­te­­ment du minis­­tère de l’Agri­­cul­­ture. Toutes les heures, nous diffu­­sions des bulle­­tins desti­­nés aux agri­­cul­­teurs, indiquant s’il allait pleu­­voir ou non. Cela leur permet­­tait de savoir quand arro­­ser leurs champs ou s’ils devaient rentrer leur bétail, indique l’an­­cien fonc­­tion­­naire. Ensuite, nous avons rejoint le minis­­tère de l’In­­té­­rieur, avant d’être affec­­tés à l’Aé­­ro­­nau­­tique, les vols longs cour­­riers étant alors en plein boom. »

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Sur scène
Peredo et l’Orquesta de José Zaca­­nino (1950)
Crédits : Osvaldo Peredo

Le soir, le cour­­sier joue l’ap­­prenti tanguero (chan­­teur de tango). Il fait ses classes au sein de l’or­­chestre de José Zaca­­nino, dans les quar­­tiers sud de Buenos Aires. « Quatre bando­­néons, trois violons, un alto, une contre­­basse, un piano et moi, au chant. Nous animions des bals, en première partie du célèbre jazz­­man Oscar Alemán. À l’époque, il y avait des clubs dissé­­mi­­nés partout dans la ville. » Cheveux gomi­­nés, chemise blanche impec­­cable et cravate zébrée, ces messieurs séduisent les demoi­­selles présentes dans le public avec leurs couvre-chefs stylés, leurs colliers de perles et leurs robes de soirée. « À l’époque, on s’ha­­billait bien. Aujourd’­­hui, plus c’est déchiré, mieux c’est, ironise Osvaldo. L’Ar­­gen­­tine pros­­pé­­rait et nous étions nous-mêmes, avec notre propre person­­na­­lité. Les Anglais et les Améri­­cains nous ont embo­­bi­­nés. Nous étions alors bien loin de la globa­­li­­sa­­tion actuelle. Aujourd’­­hui, si un chat meurt à Hong Kong, il y a fort à parier qu’on soit au courant ici avant. » « L’ar­­ri­­vée d’El­­vis Pres­­ley et toute la bande a boule­­versé la donne. Les impré­­sa­­rios de rock allaient voir les respon­­sables des clubs et disaient : “Combien tu gagnes avec Aníbal Troilo (figure mythique du tango porteño, nda) ? 60 000 pesos ? Tiens, prends-en 70 000 et je te ramène le Club del Clan (un groupe de pop latino des années 1960, nda).” Ils ont essayé de tuer le tango. Mais ils n’ont pas réussi. » Néan­­moins, son crépus­­cule pousse à nouveau Osvaldo vers d’autres hori­­zons. « Miguel Oscar Luna, l’ami qui m’avait mis le pied à l’étrier à mes débuts dans le foot­­ball et m’avait présenté des gens issus de l’uni­­vers du tango, m’a annoncé le décès de son grand-père. À l’en­­ter­­re­­ment, le père de Walter Perazzo, un grand joueur de San Lorenzo, aujourd’­­hui entraî­­neur de l’Olimpo de Bahía Blanca, vient me voir et me demande si j’ai envie de rejouer au foot­­ball. Je lui ai répondu que cela faisait plusieurs années que je n’avais pas touché un ballon et qu’a­­vec ma condi­­tion physique, il devait bien me falloir une semaine pour termi­­ner un cent mètres, mais que, oui, ça m’in­­té­­res­­sait. Il m’a dit : “OK, tu pars en Colom­­bie.” »

L’el­­do­­rado colom­­bien

Le ther­­mo­­mètre affiche une tempé­­ra­­ture proche de zéro degré en ce mois de juin 1953. Un majes­­tueux Pana­­gra quitte le tarmac d’Ezeiza, l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Buenos Aires. Ses hélices vrom­­bissent dans le ciel argen­­tin, tandis que son fuse­­lage argenté bordé de lise­­rés jaunes trans­­perce les nuages, direc­­tion Santiago du Chili. À son bord, un jeune homme de 23 ans qui laisse derrière lui une première vie bien remplie, à jongler entre le foot­­ball et le tango. Après un saut de puce dans les capi­­tales chilienne et péru­­vienne, l’en­­gin se pose à Panama City. « Nous avons dû chan­­ger d’ap­­pa­­reil, car il avait plu à Barranquilla et le Pana­­gra ne pouvait pas atter­­rir sur la piste de l’aé­­ro­­port. On est donc monté à bord d’un plus petit avion pour termi­­ner le voyage. » Le périple s’achève ainsi dans la four­­naise de Barranquilla, où pas un brin de vent ne vient rafraî­­chir une atmo­­sphère humide et pesante, avec un mercure avoi­­si­­nant régu­­liè­­re­­ment les 40 °C à l’ombre. « Quand j’ai posé le pied là-bas, on m’a dit : “Ici, tu ne chantes pas, l’Ar­­gen­­tin : tu viens jouer au foot­­ball. Oublie le tango !” »

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Nouvelles de Colom­­bie
La recrue du Spor­­ting Barranquilla
Crédit : Florent Torchut

La grève lancée par les joueurs argen­­tins – qui récla­­maient de meilleurs salaires – en 1948 a trans­­formé la Colom­­bie, non-affi­­liée à la Fifa, en eldo­­rado pour une ribam­­belle de foot­­bal­­leurs gauchos. La fabu­­leuse « Loco­­mo­­tive » de River Plate se retrouve déman­­te­­lée lorsque José Maria Moreno, Adolfo Peder­­nera et l’im­­mense Alfredo Di Stefano rejoignent le cham­­pion­­nat colom­­bien, entraî­­nant dans leur sillage une cinquan­­taine de profes­­sion­­nels argen­­tins. Une vague dont profite Osvaldo, malgré une condi­­tion physique défaillante. « Dix jours après mon arri­­vée, je faisais mes débuts sous les couleurs du Spor­­ting de Barranquilla face aux Millo­­na­­rios de Bogota, où évoluait l’Ar­­gen­­tin Nestor “Pipo” Rossi et Adolfo Peder­­nera. Di Stefano était parti quelques mois aupa­­ra­­vant au Real Madrid. Du jour au lende­­main, je me suis retrouvé à jouer contre des stars telles que Mario Fernan­­dez, un ancien joueur de San Lorenzo que j’ob­­ser­­vais jusqu’a­­lors dans les tribunes du Gasó­­me­­tro. Ce fut un désastre, car je n’étais pas préparé. Je voyais rouge sur le terrain, telle­­ment la chaleur était acca­­blante. À la fin du cham­­pion­­nat, ils m’ont laissé libre. Carlos Gambina, de l’At­­lé­­tico Nacio­­nal, un autre ancien de San Lorenzo, contre qui j’avais aussi joué, m’a conseillé d’al­­ler à Medellín, où le tango faisait fureur à l’époque. » Avoir affaire à une légende. Voilà le senti­­ment qui enva­­hit l’au­­di­­teur entre deux tirades du loquace person­­nage. Maté (infu­­sion latino-améri­­caine) toujours à portée de main, Osvaldo déballe ses histoires comme un collec­­tion­­neur le ferait avec son précieux magot. Son regard s’illu­­mine quand il parle foot­­ball ou tango. Depuis la maison colo­­niale où il vit, dans le quar­­tier de Villa Crespo, son récit invite l’in­­ter­­lo­­cu­­teur au voyage. On imagine aisé­­ment le bonhomme drib­­blant au milieu de ces légendes du ballon rond, avant de reprendre la route à la pour­­suite d’une carrière de chan­­teur.

« À l’époque, les Colom­­biens étaient complè­­te­­ment mordus de tango, plus que les Argen­­tins. » — Osvaldo Peredo

Pour rallier le centre de la Colom­­bie depuis la côte Caraïbe, rien de tel alors que le Rio Magda­­lena, une artère aux allures d’au­­to­­route fluviale qui suit la Cordillère Orien­­tale, du nord au sud. « Je suis parti à bord d’un grand bateau à aubes, comme ceux que l’on voit sur le Missis­­sipi. L’ami qui voya­­geait avec moi avait caché dans sa cabine des tapis, qu’il vendait en contre­­bande. Il y avait toutes sortes de trafics sur le bateau. Comme je n’avais pas un rond pour me payer une cabine, le soir, je me faufi­­lais par le hublot de sa cabine et je dormais sur ses tapis. Un jour, le capi­­taine a orga­­nisé une petite fête, car il venait de rece­­voir un télé­­gramme lui annonçant la nais­­sance de son fils. On m’a demandé de chan­­ter et le capi­­taine m’a ensuite offert une cabine. Il m’in­­vi­­tait à dîner tous les jours. Il était enchanté par ma pres­­ta­­tion et me deman­­dait de chan­­ter chaque soir pour les passa­­gers. Il voulait m’em­­me­­ner à Bogota pour que je chante dans des clubs là-bas, mais je lui ai dit que je m’étais déjà engagé auprès d’un ami qui m’at­­ten­­dait à Medellín. » Gambina a réservé une place pour son ami dans la bâtisse qui héberge une poignée de joueurs et le masseur de l’At­­lé­­tico Nacio­­nal, près de la cathé­­drale de Medellín. « Je vivais avec les céli­­ba­­taires du club. Quand les joueurs de Millo­­na­­rios venaient jouer ici, nous les rece­­vions à dîner et nous faisions la fête tous ensemble la veille du match. J’ai connu mon heure de gloire un soir où l’on m’a demandé de chan­­ter devant Peder­­nera, Pater­­nos­­ter (alors entraî­­neur de l’At­­lé­­tico Nacio­­nal, il fut capi­­taine de l’équipe d’Ar­­gen­­tine vice-cham­­pionne du monde en 1930, nda), Pipo Rossi, Mario Fernan­­dez, More­­no… Ça pouvait commen­­cer à 8 h du soir et termi­­ner à 10 h du matin le lende­­main dans une salle de billard, alors qu’ils avaient un match de cham­­pion­­nat à dispu­­ter l’après-midi ! » « Les Colom­­biennes appré­­ciaient beau­­coup l’ac­cent argen­­tin. Quand j’al­­lais dans un maga­­sin, les demoi­­selles me deman­­daient de leur faire la conver­­sa­­tion : ça les rendait folles ! J’avais une ving­­taine d’an­­nées, alors vous imagi­­nez… » La mort de Gardel n’a pas étan­­ché la soif de tango au pays du café. « On a commencé à m’in­­vi­­ter à chan­­ter régu­­liè­­re­­ment sur les ondes de la radio RCN, parfois avec Don Américo y sus Caribes. À l’époque, les Colom­­biens étaient complè­­te­­ment mordus de tango, plus que les Argen­­tins. Ils adoraient ses paroles séduc­­trices et ses histoires d’amours perdus. J’ai enre­­gis­­tré des disques avec les labels Zeida, Ondina et Sono­­lux, et j’ai commencé à me produire dans des bars à Cali, Bogotá, à droite à gauche, en compa­­gnie d’un guita­­riste péru­­vien. Nous avons eu l’op­­por­­tu­­nité de jouer en compa­­gnie de Carlos Argen­­tino, un chan­­teur de musique tropi­­cale d’ori­­gine argen­­tine, qui est ensuite parti à Cuba cher­­cher l’aven­­ture avec le groupe Sonora Matan­­cera de Celia Cruz. Je me suis installé à Bogotá, où je faisais d’autres petits boulots. J’ai fait le mannequin pour une marque de vête­­ments de sport, ce qui m’a permis de me retrou­­ver en pleine page dans le quoti­­dien El Tiempo. »

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Osvaldo dans la fleur de l’âge
Passage à la radio à Cali (1955)
Crédit : Florent Torchut

« J’en­­traî­­nais par ailleurs l’équipe de foot­­ball de la Poste et quand il manquait un joueur à l’en­­traî­­ne­­ment de Millo­­na­­rios, à l’At­­lé­­tico Nacio­­nal ou au Depor­­tivo Cali, et que je me trou­­vais dans le secteur, je venais faire le nombre. Mais la période de l’El Dorado s’est termi­­née quand la fédé­­ra­­tion colom­­bienne a signé le Pacte de Lima en 1951, qui lui permet­­tait de se mettre en règle avec la Fifa. Les clubs ont été contraints de lais­­ser repar­­tir la plupart de leurs joueurs étran­­gers dans un délai de trois ans. C’est à cette période que j’ai rencon­­tré un impré­­sa­­rio espa­­gnol qui m’a embarqué avec sa troupe de musi­­ciens au Vene­­zuela. » « Le pays traver­­sait une époque faste sous la coupe du dicta­­teur Marcos Pérez Jimé­­nez. Tant que vous ne vous oppo­­siez pas au gouver­­ne­­ment, il ne pouvait rien vous arri­­ver… J’ai commencé à jouer dans le fameux caba­­ret de Pasa­­poga, à Cara­­cas, où la haute société véné­­zué­­lienne venait écou­­ter des célé­­bri­­tés telles que Daniel Santos (inter­­­prète porto-ricain de boléro et de salsa, nda) ou Andy Russell (chan­­teur de pop améri­­cain, nda). » « En juin 1955, au lende­­main d’un atten­­tat à la bombe visant Juan Domingo Perón (alors président de l’Ar­­gen­­tine, nda) à Buenos Aires, j’ai été arrêté dans la rue par la police en compa­­gnie d’Alejan­­dro Maurín, l’époux d’Am­­bar La Fox, deux acro­­bates argen­­tins qui vivaient à Cara­­cas. Ils m’ont relâ­­ché peu de temps après, mais comme les auto­­ri­­tés avaient trouvé dans sa chambre d’hô­­tel des indices qui démon­­traient que c’était un oppo­­sant au régime de Perón, Alejan­­dro est resté un ou deux jours de plus, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’il n’avait rien à voir avec cet atten­­tat. L’en­­goue­­ment pour la musique s’est tassé petit à petit et après avoir travaillé comme serveur dans le restau­­rant d’un Argen­­tin à Mara­­caibo, j’ai décidé de reve­­nir en Argen­­tine, en 1960. »

Le tango dans la peau

Du haut de ses 30 prin­­temps, Osvaldo retrouve une vie normale, loin de l’eu­­pho­­rie de la scène cari­­béenne et de son climat tropi­­cal. « Le tango n’était plus à la mode à Buenos Aires, il avait disparu du jour au lende­­main. Seuls les anciens en écou­­taient. Je faisais du porte à porte avec un ami pour vendre des livres, mais j’étais catas­­tro­­phique, je n’ar­­ri­­vais pas à convaincre les clients. Puis, j’ai rencon­­tré une jeune fille avec qui je me suis fiancé. Son père m’a sauvé en m’em­­bau­­chant afin de l’ai­­der à faire des travaux de pein­­ture et de maçon­­ne­­rie. J’étais un peu plus doué, mais ce n’était pas non plus mon truc. Quand je me suis séparé de cette jeune fille, j’ai alors trouvé un emploi comme gardien d’im­­meuble dans le quar­­tier de Villa Crespo. Je me suis marié en 1969 et j’ai eux deux fils : Martial, en 1972, et Nahuel, en 1973. Nous nous sommes sépa­­rés en 1981. » Son amour du tango ne tarde pas à le chatouiller à nouveau. « De temps à autre, j’ac­­com­­pa­­gnais l’or­­chestre de Ricardo Martí­­nez, tout en conti­­nuant à travailler la jour­­née en tant que gardien d’im­­meuble. Mais c’était quelque chose de ponc­­tuel, il m’était alors impos­­sible de vivre du tango. Puis, j’ai travaillé comme surveillant de parking et l’an­­née de la Coupe du monde (1978, nda), un type qui me lais­­sait souvent sa voiture et avec lequel je discu­­tais parfois m’a proposé d’al­­ler chan­­ter au Rincón de los Artis­­tas. Dans ce bar de tango situé à l’angle de Boyacá y Álva­­rez Jonte, dans le quar­­tier de la Pater­­nal, se produi­­saient de grands artistes tels que Roberto Goye­­neche, Alberto Moran et Chocho Florio (poin­­tures du tango des années 1940–50, nda). À l’is­­sue de ma première soirée, on m’a demandé de reve­­nir le lende­­main et ainsi de suite. J’ou­­vrais le show, personne ne me connais­­sait. J’ap­­pre­­nais au quoti­­dien aux côtés de ces monstres. Il suffi­­sait qu’ils me disent : “Très bien, mon petit” et j’étais satis­­fait. »

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Orquesta Tipica Alma­­gro
L’or­­chestre qui l’ac­­com­­pagne sur scène (2013)
Crédit : Elsa Broclain

« On jouait du lundi au mercredi et le week-end on enchaî­­nait trois repré­­sen­­ta­­tions. L’en­­droit était plein en perma­­nence, il fallait réser­­ver au moins une semaine à l’avance pour s’as­­su­­rer une table. Petit à petit, on a commencé à ne plus jouer les lundis, puis les mardis, les mercre­­dis, etc. Jusqu’à ce qu’ils finissent par mettre la clé sous la porte. La junte mili­­taire (1976–1983, nda) commençait à “couper des têtes”, si je puis dire. De nombreux artistes étaient alors persé­­cu­­tés par la dicta­­ture : Hora­­cio Guarany, Mercedes Sosa ou Osvaldo Pugliese ont été censu­­rés ou contraints de s’exi­­ler. Aujourd’­­hui, le local qui abri­­tait le Rincón de los Artis­­tas est devenu une phar­­ma­­cie… » Osvaldo ne renonce pas à la scène pour autant. Il est invité certains soirs à La Cachilla, derrière le Congrès de la Nation, ou au Kafe­­tin, dans le quar­­tier central de Mont­­ser­­rat, sous l’œil bien­­veillant de Nelly Omar, illustre chan­­teuse de tango et marraine du café. Mais le souffle du tango retombe, une fois encore. Qu’à cela ne tienne, le quinqua­­gé­­naire se réin­­vente. En sala­­rié d’une usine de sacs plas­­tiques, d’abord. En employé de la COMFER, équi­­valent de notre Conseil Supé­­rieur de l’Au­­dio­­vi­­suel, ensuite. « À la fabrique, j’ai fait la connais­­sance de Roberto Medina, le fils du compo­­si­­teur du morceau de tango “Puche­­rito de gallina”. Quelques années plus tard, il m’a proposé de venir jouer au Boliche de Roberto, à Alma­­gro, où Gardel venait inter­­­pré­­ter ses premières compo­­si­­tions dans sa jeunesse, alors qu’il travaillait dans une impri­­me­­rie du coin. » Après un dernier tour de piste assis au volant d’un taxi, qui lui vaudra un léger acci­dent avec l’un de ses fils, Osvaldo se range des voitures. Il retrouve l’es­­trade dans un rela­­tif anony­­mat, au milieu de ces tables d’hommes venus causer foot­­ball à la nuit tombée, un verre de Fernet dans une main et un éven­­tail de cartes de truco (jeu de cartes typique­­ment argen­­tin) dans l’autre. La rumeur évoquant ce retraité qui reprend les clas­­siques de Gardel avec justesse ne tarde pas à se propa­­ger dans le quar­­tier. De jeunes amateurs de tango affluent pour assis­­ter à ses repré­­sen­­ta­­tions, à contre-courant de la libé­­ra­­li­­sa­­tion menée par Carlos Menem, au cours des années 1990. Le Boliche de Roberto se mue en lieu de pèle­­ri­­nage et Osvaldo en réfé­­rence de la jeune géné­­ra­­tion, puis en mythe vivant, à mesure que le tango retrouve ses lettres de noblesses dans la capi­­tale argen­­tine.

« J’ai eu deux amours dans ma vie : le foot­­ball et le tango. Aujourd’­­hui, j’ob­­serve le River Plate dirigé par Marcelo Gallardo et j’ai l’im­­pres­­sion de voir le Bayern Munich. » — Osvaldo Peredo

Au tour­­nant du nouveau millé­­naire, la carrière du tanguero aux cheveux grison­­nants s’em­­balle. « On m’a invité à parti­­ci­­per à un festi­­val de tango itiné­­rant, à Puerto Iguazú (au nord de l’Ar­­gen­­tine), Bari­­loche (station de ski argen­­tine) et Reco­­leta (quar­­tier chic de Buenos Aires), puis à réali­­ser une tour­­née en Espagne, en Astu­­ries, dans la région de Gijón. » « Nous allions régu­­liè­­re­­ment à la plage de San Lorenzo, située en plein centre-ville. Quelle heureuse coïn­­ci­­dence pour moi, suppor­­ter de San Lorenzo ! On présen­­tait des spec­­tacles de tango là-bas, ça marchait bien, mieux qu’à Madrid. Le drama­­turge argen­­tin Roberto Cossa, auteur de la pièce La Nona, nous accom­­pa­­gnait. On voya­­geait tous en bus. Nous sommes ensuite allés en Galice, où nous avons joué dans un cadre fabu­­leux, au milieu des ruines du château de Riba­­da­­via. Je me souviens que le vent souf­­flait terri­­ble­­ment là-bas. Il n’y avait que des femmes dans le public ce soir-là, car les hommes étaient partis au stade voir leur équipe jouer. Le lende­­main, les habi­­tants sont venus nous dire au revoir sur la place du village et nous sommes repar­­tis pour l’Ar­­gen­­tine. Je pensais que jamais je ne revien­­drais en Europe. »

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Le chan­­teur retrouve le quoti­­dien d’Al­­ma­­gro et ses soirées qui s’éter­­nisent jusqu’au petit matin. Son phrasé se répand comme un soupir s’échap­­pant du bout de ses lèvres, un murmure grave qui frappe en plein cœur celui qui écoute reli­­gieu­­se­­ment sa séré­­nade empreinte de nostal­­gie. « Un soir, j’ai repéré une jeune fille qui me fixait dans le public. J’étais un peu trou­­blé par sa beauté. À la fin de la chan­­son, je suis allé la voir et je lui ai demandé si le concert lui avait plu. Elle avait les yeux grands ouverts et semblait très émue. Son amie m’a répondu : “Elle est arri­­vée aujourd’­­hui de Turquie. Elle ne comprend pas un mot d’es­­pa­­gnol.” » En 2007, il sort son premier disque en Argen­­tine, inti­­tulé sobre­­ment Tango, symbole de la renais­­sance du genre, après des années de déca­­dence. Deux ans plus tard, il rejoint le quin­­tet Amores Tangos, avec qui il enre­­gistre en studio la chan­­son « Los cosos de al lao », sous les applau­­dis­­se­­ments de ses cama­­rades, qui saluent sa pres­­ta­­tion par une salve de « Marado, Marado ! », en réfé­­rence à l’idole argen­­tine. « Gardel chan­­tait avant tout pour lui, comme s’il était en train de se raser devant son miroir. Il ne faut pas cher­­cher à trop en faire et savoir rester soi-même », insiste « el Viejo » (le vieux), comme le surnomme tendre­­ment Elsa, une jeune française passion­­née de tango instal­­lée à Buenos Aires depuis plusieurs années, deve­­nue son amie et son ange gardien. « Quand je suis rentrée à Paris en 2012, je lui ai lancé : “La prochaine fois, on y va ensemble” », se remé­­more Elsa. Voilà trois bonnes heures que nous parcou­­rons sa vie de long en large, mais son débit s’ac­­cé­­lère au moment d’évoquer cet instant de grâce, cet ultime chapitre qu’il vient de para­­pher en lettres majus­­cules. Son rythme cardiaque s’em­­balle et ses yeux pétillent, tel un adoles­cent en proie à son premier amour. Nommé citoyen illustre de la ville de Buenos Aires en septembre dernier, Osvaldo est un homme comblé et avenant. Un grand-père tout droit sorti d’un roman, qui conti­­nue d’écrire son destin au sein des bars d’Al­­ma­­gro, à la nuit tombée.

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Le tanguero à Paris
Mont­­martre (2013)
Crédit : Elsa Broclain

Demi-dieu adulé par la nouvelle géné­­ra­­tion de tangue­­ros de Buenos Aires, le désor­­mais octo­­gé­­naire accom­­plit son rêve de gosse l’an dernier, dans le sillage de l’Orquesta Típica Alma­­gro : il est invité à chan­­ter à Paris – la ville qui a consa­­cré son idole Carlos Gardel – pour la première fois. « J’ai été surpris de voir des affiches d’Édith Piaf partout. On m’a ensuite appris qu’on commé­­mo­­rait les cinquante ans de sa dispa­­ri­­tion. Quelle merveille, cette femme ! J’ai ramené une de ces affiches chez moi. Rien que d’y penser, ça me donne la chair de poule… » Après un concert magique à la Belle­­vil­­loise, il découvre Maisons-Laffitte et son château au cours d’une esca­­pade. « On m’a raconté que Louis XIV l’avait fait construire pour aller chas­­ser et qu’il n’y est venu qu’une fois. La rési­­dence est plus grande qu’un super­­­mar­­ché ! » s’ex­­clame ce vété­­ran à la curio­­sité bien aigui­­sée. « Qui sait, si j’étais resté employé du Service météo­­ro­­lo­­gique… Mais je suis parti en Colom­­bie et je me suis recon­­verti en hiron­­delle. » Le drôle d’oi­­seau garde toujours un œil sur son autre amour, le ballon rond. « J’ai eu deux amours dans ma vie : le foot­­ball et le tango. Aujourd’­­hui, j’ob­­serve le River Plate dirigé par Marcelo Gallardo et j’ai l’im­­pres­­sion de voir le Bayern Munich. Ça joue, et dès que ceux de devant tentent leur chance, ça finit en lucarne. Mais j’ai­­me­­rais bien les voir jouer sur les pavés. Je peux vous dire que là, ce serait une autre histoi­­re… Les foot­­bal­­leurs de rue et les tangue­­ros de quar­­tier ont bel et bien disparu. »


Couver­­ture : Osvaldo Peredo, par Elsa Broclain.
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