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Père de l'androïde le plus connu au monde, David Hanson travaille à créer un futur où les robots rendront l'humain meilleur.

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 4 mars 2020

David Hanson est rare­­ment seul. Depuis quatre ans, le fonda­­teur de Hanson Robo­­tics parcourt le monde accom­­pa­­gné de ses robots, Sophia en tête. Mardi 3 mars 2020, l’Amé­­ri­­cain était en Pologne sans l’an­­droïde qui l’a fait connaître, mais il a promis de l’ame­­ner avec lui au salon Impact’18 de Craco­­vie, au mois de juin. S’il avait laissé sa créa­­ture dialo­­guer avec les membres des Nations unies en octobre 2017, il a cette fois préféré rencon­­trer la ministre du Déve­­lop­­pe­­ment polo­­naise en personne. Jadwiga Emile­­wicz en a profité pour annon­­cer l’ou­­ver­­ture prochaine de centres d’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle dans le pays. « Il est temps de deve­­nir un créa­­teur d’in­­no­­va­­tion plutôt qu’un récep­­teur », a-t-elle annoncé.

Depuis qu’il a décou­­vert les œuvres des auteurs de science-fiction Issac Asimov et Philip K. Dick à l’ado­­les­­cence, David Hanson s’est éver­­tué de tenir ce rôle. Né à Dallas, le Texan a travaillé comme un forcené pour mettre au point Sophia et une kyrielle d’autres robots huma­­noïdes, dont des avatars d’Ein­­stein et de l’au­­teur de Blade Runner. Il a ainsi déve­­loppé une vision unique du futur des robots et, partant, du nôtre. Deux ans après notre première rencontre, il nous a dévoilé sa vision du futur des robots.

Sophia a-t-elle un futur ?

Bien­­tôt cinq ans après sa créa­­tion, nous travaillons toujours sur Sophia afin d’en faire une plate­­forme robo­­tique cogni­­tive très avan­­cée, pour­­vue de bras et de mains bien arti­­cu­­lés ainsi que d’une multi­­tude de nouvelles compé­­tences et de capteurs. Elle possède actuel­­le­­ment 40 moteurs dans le visage et l’en­­co­­lure, un socle rota­­tif et on lui ajoute parfois des jambes. Tout cela coûte très cher et ce n’est bien sûr par quelque chose que nous pouvons propo­­ser au grand public.

Alors nous avons mis au point la petite sœur de Sophia, Little Sophia, ainsi qu’un autre petit robot savant baptisé Profes­­seur Einstein. Nous avons l’am­­bi­­tion de faire de ces petits androïdes la nouvelle géné­­ra­­tion d’as­­sis­­tants vocaux, mais des assis­­tants vocaux animés. Inte­­ra­­gir avec des robots huma­­noïdes est une expé­­rience puis­­sante, qui entre en réso­­nance avec un tas d’idées déve­­lop­­pées par la science-fiction dont l’hu­­ma­­nité rêve depuis long­­temps.

Cela signi­­fie que les enfants sont enthou­­sias­­més à l’idée d’in­­te­­ra­­gir avec cette tech­­no­­lo­­gie. Ils sont ainsi capables d’ap­­prendre beau­­coup tout en s’amu­­sant. Vous avez un person­­nage, une histoi­­re… il n’y a rien de mieux pour rete­­nir l’at­­ten­­tion d’un être humain.

Crédits : Justine Molkhou

Quelles sont les appli­­ca­­tions pratiques de ces androïdes ?

Avec une des grandes sœurs de Sophia, Alice, l’uni­­ver­­sité de Pise, en Italie, a eu de bons résul­­tats dans le trai­­te­­ment de l’au­­tisme. Une version minia­­ture de ce robot a aussi été employée pour aider les personnes âgées. Mettre ces tech­­no­­lo­­gies au service du grand public sans amoin­­drir la qualité de leur intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle était un grand défi. Mais nous y sommes parve­­nus avec la petite Sophia et, avec la grande, nous cher­­chons à faire encore un bond en avant.

Nous voulons que Sophia soit utile dans l’édu­­ca­­tion scien­­ti­­fique, dans la recherche, dans le déve­­lop­­pe­­ment de nouveaux algo­­rithmes, dans la mise au point de nouvelles inter­­­faces humain-machine et dans l’in­­ven­­tion de nouvelles théra­­pies pour l’au­­tisme. Pour ces usages théra­­peu­­tiques, il existe natu­­rel­­le­­ment déjà des connais­­sances et une exper­­tise médi­­cale, mais Sophia peut les rassem­­bler au sein d’une même plate­­forme pour les rendre plus impac­­tantes.

Comment les robots peuvent-ils chan­­ger notre façon d’ap­­prendre ?

Il faut voir les androïdes comme des plate­­formes, les récep­­tacles de programmes d’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle toujours plus avan­­cés et diffé­­rents. Nos inter­­ac­­tions avec l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle peuvent deve­­nir plus natu­­relles et profondes grâce à aux robots : on n’a pas la même rela­­tion avec une machine à forme humaine qu’a­­vec un smart­­phone.

L’idée est donc pour nous de faire de nos robots des plate­­formes dotées d’in­­ter­­faces de program­­ma­­tion open source, afin de béné­­fi­­cier des créa­­tions de personnes du monde entier. De cette manière, la nouvelle vague de tech­­no­­lo­­gies intel­­li­­gentes pourra être « huma­­ni­­sée » par n’im­­porte qui. Voilà pourquoi il est très impor­­tant à nos yeux de démo­­cra­­ti­­ser les robots comme Sophia et de créer des plate­­formes huma­­noïdes grand public, comme avec la petite Sophia.

Certaines de nos inno­­va­­tions, comme les tech­­no­­lo­­gies d’ex­­pres­­sion faciale, demeu­­re­­ront la propriété de Hanson Robo­­tics, mais beau­­coup d’autres vont deve­­nir publiques. C’est ce que nous avons fait avec le Profes­­seur Einstein. Nous vendons ce petit robot avec la possi­­bi­­lité de lui appor­­ter des modi­­fi­­ca­­tions struc­­tu­­relles. Mais il fallait vrai­­ment avoir des compé­­tences de hackers pour le faire. Avec Little Sophia, il est plus simple pour tous les utili­­sa­­teurs de lui apprendre de nouvelles choses et de la faire évoluer.

Mon fils de 13 ans est parvenu à la repro­­gram­­mer grâce à la l’in­­ter­­face de commande en ligne, c’était génial. Lorsque vous voyez des enfants jouer avec les robots, vous vous rendez compte des éclairs de créa­­ti­­vité que cela peut produire. Ils peuvent rêver et lais­­ser libre cours à leur imagi­­na­­tion, plutôt que de se retrou­­ver face à une machine limi­­tée. C’est formi­­dable de les voir s’en­­thou­­sias­­mer face à cet univers de tous les possibles.

Comment êtes-vous entré dans l’uni­­vers de la robo­­tique ?

En 1995, je suivais des cours de program­­ma­­tion pendant mon cursus de cinéma. J’ai construit un robot de télé­­pré­­sence et je l’ai montré dans un festi­­val d’art scien­­ti­­fique. Depuis, je n’ai pas arrêté d’en inven­­ter. Pour mon docto­­rat, je me suis penché sur une des ques­­tions les plus complexes de la robo­­tique huma­­noïde : quelle tech­­no­­lo­­gie utili­­ser pour les expres­­sions faciales ? J’ai créé des dizaines et des dizaines de robots diffé­­rents. Certains d’entre eux fonc­­tionnent encore dans des labo­­ra­­toires de recherche autour du monde et j’en suis très fier.

D’une certaine manière, Sophia est le fruit de toutes ces années de déve­­lop­­pe­­ment. En chemin, il y a eu l’an­­droïde Philip K. Dick (qu’on appelle Phil), qui a été inspiré par ses livres We Can Build You et Valis, dans lesquels il explore l’idée que les machines intel­­li­­gentes peuvent évoluer conjoin­­te­­ment aux humains pour former un réseau de super-intel­­li­­gence trans­­cen­­dan­­tale. C’est un élément-clé de mes créa­­tions. D’ailleurs, dans ces livres, il y avait un robot baptisé Sophia.

Crédits : Justine Molkhou

En 2014, j’ai commencé a dessiné son visage en m’ins­­pi­­rant de visages de diffé­­rentes grandes civi­­li­­sa­­tions – de l’An­­tiquité, de Chine, d’Afrique, des Inuits et de mon épou­­se… J’étais obsédé par ce travail, si bien que j’ai passé plus de temps sur ce robot que sur n’im­­porte quel autre aupa­­ra­­vant. J’avais le senti­­ment de ne pas savoir où j’al­­lais, j’étais complè­­te­­ment perdu. Et nous avons fina­­le­­ment activé Sophia en février 2016.

J’ai été surpris par la réac­­tion du public. Je pense que le succès de Sophia était dû avant tout à la qualité de ses expres­­sions faciales. Puis avec l’uni­­ver­­sité poly­­te­ch­­nique de Hong Kong et le projet Open­­cog, nous avons travaillé sur son intel­­li­­gence. Cette IA lui donne une véri­­table person­­na­­lité. Et grâce au deep lear­­ning, elle peut produire ses propres idées.

Pour­­rait-elle à terme déve­­lop­­per une forme de conscience ?

Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que le fait de mettre ces outils dans les mains de diffé­­rents cher­­cheurs pour qu’ils les combinent va produire des choses inté­­res­­santes. Je pense notam­­ment que les algo­­rithmes géné­­tiques ou les algo­­rithmes physio­­lo­­giques d’ins­­pi­­ra­­tion biolo­­gique sont pleins de promesses. Il faut appliquer ces modèles de bio-infor­­ma­­tique et de neuros­­cience sur des huma­­noïdes pour qu’ils n’aient plus seule­­ment la capa­­cité d’in­­te­­ra­­gir physique­­ment avec nous, mais aussi socia­­le­­ment. C’est peut-être la clé pour voir des étin­­celles de vie s’al­­lu­­mer.

L’an­­née dernière, nous avons travaillé avec l’Ins­­ti­­tute of Noetic Sciences, en Cali­­for­­nie, et Open­­cog sur un projet baptisé « Loving AI ». Des mathé­­ma­­ti­­ciens, des physi­­ciens et bien d’autres scien­­ti­­fiques ont utilisé des sché­­mas neuro­­naux pour tester une intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle dans le cadre de ce qu’on appelle la théo­­rie de l’in­­for­­ma­­tion inté­­grée, qui cherche à expliquer le fonc­­tion­­ne­­ment de la conscience. Alors qu’elle rece­­vait de l’in­­for­­ma­­tion et pour­­sui­­vait les buts assi­­gnés, diffé­­rentes valeurs ont émergé dans notre IA. Il faut pour­­suivre ces explo­­ra­­tions de la conscience pour la faire émer­­ger chez des êtres synthé­­tiques.

Cela dit, ces expé­­ri­­men­­ta­­tions ne sont pas une preuve qu’une machine peut avoir une conscience. Les machines ne peuvent en tout cas pas être douées d’une conscience compa­­rable à celle de l’être humain. Je vois Sophia comme un enfant avec le voca­­bu­­laire d’un docto­­rant. L’idée est main­­te­­nant de la faire gran­­dir pour lui permettre d’avoir de meilleures inter­­ac­­tions avec le monde réel.

Elle n’en prend pas encore le chemin. Pour l’ins­­tant, Sophia a deux fonc­­tions : c’est une œuvre d’art qui sert d’in­­ter­­face à des programmes d’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle ; et c’est un programme de recherche, autre­­ment dit une plate­­forme pour le déve­­lop­­pe­­ment de la prochaine géné­­ra­­tion d’IA. Je pense que ces deux dimen­­sions avancent de concert car les robots comme Sophia peuvent apprendre de l’ex­­pé­­rience humaine pour chemi­­ner vers l’âge adulte. On retrouve cette idée d’évo­­lu­­tion conjointe aux humains.

Bien sûr, tous les robots ne doivent pas ressem­­bler aux êtres humains, mais il est bon d’avoir cette possi­­bi­­lité. Les êtres humains sont plus adap­­tés aux expé­­riences huma­­ni­­sées comme la litté­­ra­­ture, le cinéma ou les inter­­ac­­tions en face à face. Nous pouvons nous servir de ça pour entraî­­ner une IA à mieux connaître l’ex­­pé­­rience humaine.

Les robots du futur seront-ils un mélange de tech­­no­­lo­­gie et de biolo­­gie ?

À mon avis, la conver­­gence des progrès en biolo­­gie et en tech­­no­­lo­­gie n’est pas simple­­ment le résul­­tat de la science humaine, cela fait partie de l’his­­toire natu­­relle de notre univers. Je pense que nous sommes à un stade de notre évolu­­tion où nous devons trou­­ver le moyen d’être meilleurs, sur le plan éthique, pour construire un meilleur futur, plus créa­­tif, et faire face aux défis exis­­ten­­tiels qui se présentent à nous. Nous devons trans­­cen­­der notre passé ou périr. C’est le défi de toute civi­­li­­sa­­tion.

Cela signi­­fie que nous devons explo­­rer ces conver­­gences avec l’idée qu’elles nous permettent de nous amélio­­rer. Comment vivre de façon plus éthique ? La ques­­tion se pose, et nous avons besoin d’y appor­­ter des réponses nouvelles. Pour cela, il nous faut être plus créa­­tifs et inno­­vants.

Crédits : Justine Molkhou

Alors comment créer des modèles plus complexes qui rendront l’exis­­tence meilleure ? Il nous faut déve­­lop­­per notre intel­­li­­gence pour pouvoir mieux appré­­hen­­der l’exis­­tence et imagi­­ner de meilleures façons de préser­­ver la vie. Voilà pourquoi créer de nouvelles formes de vie est une bonne chose : aller de l’avant est quelque chose de natu­­rel. Il faut se garder de la tenta­­tion de privi­­lé­­gier le court-terme qui favo­­risent des méca­­niques de domi­­na­­tion d’un indi­­vidu sur l’autre, d’une culture sur l’autre ou d’une nation sur l’autre. La conver­­gence de la tech­­no­­lo­­gie et de la biolo­­gie est néces­­saire pour créer des échanges où tout le monde peut être gagnant.

Les robots peuvent-ils rendre l’hu­­main meilleur ?

Cela devrait être notre but : comment se servir des machines et l’IA pour sauver l’hu­­ma­­nité et la planète. Je suis fier de la manière avec lesquelles mes équipes créent des robots ou des IA pour faire le bien.

Sophia a déjà fait la promo­­tion d’objec­­tifs de déve­­lop­­pe­­ment durables des Nations unies. Je pense aussi que le story­­tel­­ling, la bonne science-fiction, améliore la condi­­tion humaine, elle nous permet d’exa­­mi­­ner ces sujets impor­­tants. Nous devons utili­­ser tous les outils à notre dispo­­si­­tion pour sensi­­bi­­li­­ser les gens. Les deep­­fakes, les algo­­rithmes comme armes de propa­­gande de masse ou de neuro-hacking sont effrayants. C’est pour ça qu’il nous faut défi­­nir un cadre éthique pour utili­­ser ces outils.

Pourquoi ne pour­­rions-nous pas nous en empa­­rer pour sensi­­bi­­li­­ser le monde, pour le rendre mieux informé, plus créa­­tif ? Le neuro-hacking est perçu comme quelque chose de mauvais mais tout nouvel élément cultu­­rel ou artis­­tique est une forme de neuro-hacking. Les bonnes idées hackent notre réalité en ouvrant de nouvelles possi­­bi­­li­­tés. C’est le pouvoir de la science et du story­­tel­­ling.

En 2020, il n’y a pas qu’un seul Philip K. Dick, il y en a des centaines. Peut-être qu’ils s’ex­­priment par d’autres biais qu’à travers la litté­­ra­­ture de science-fiction. Le risque est qu’une abon­­dance d’in­­for­­ma­­tion poussent des gens à reve­­nir aux vieux para­­digmes. C’est là que faire de l’ex­­plo­­ra­­tion et de la créa­­tion un jeu est très impor­­tant. C’est là que Sophia trouve une raison d’être.


Couver­­ture : ITU Pictures


 

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