par Adrian Mogoş | 3 juin 2015
Constanta est une ville portuaire de Roumaine sur les côtes de la mer Noire<Crédits : Google Earth
Cons­­tanta
Ville portuaire de Rouma­­nie sur les côtes de la mer Noire
Crédits : Google Earth

C’est une belle jour­­née de juillet sur la côte de la mer Noire. Je savoure une bière en terrasse du restau­­rant de l’hô­­tel Saturn lorsqu’un homme d’une tren­­taine d’an­­nées aux cheveux grison­­nants s’ap­­proche de moi. Il porte un t-shirt blanc et tient dans sa main un petit sac. L’homme me demande : « Chanel n°5, ça te dit ? » Ma curio­­sité profes­­sion­­nelle me pousse à tenter d’en apprendre plus sur ce que ces marchands ambu­­lants essaient de vendre. Je lui réponds : « Fais voir ce que tu as. » Le vendeur regarde autour de lui. Le boule­­vard est noir de monde et des offi­­ciers de police patrouillent non loin. Le gérant du restau­­rant le dévi­­sage. Il fouille dans sa pochette blanche, l’air inquiet. Au bout de quelques secondes, il m’an­­nonce qu’il n’a pas de Chanel n°5, mais il me propose des parfums Chris­­tian Dior et Paco Rabanne pour 25 euros. « Je ne peux pas choi­­sir les marques là où je me four­­nis », m’ex­­plique-t-il. Il semble un peu déçu. « Je les prends juste sur un tas. » Ce colpor­­teur est le dernier maillon d’une chaîne qui prend sa source en Chine et passe par Dubaï avant d’échouer sur les côtes de l’Union euro­­péenne. Il achète sa marchan­­dise à un inter­­­mé­­diaire qui achète lui-même les parfums à un distri­­bu­­teur. Lequel fait entrer les produits en Rouma­­nie par le port de Cons­­tanta sur la mer Noire. Chaque jour, des milliers de conte­­neurs passent par ce port. La douane et la police des fron­­tières en inspectent rare­­ment plus de quelques dizaines. Et toutes ces marques sont des contre­­façons.

 Fake

Une sirène stri­­dente reten­­tit. Une grue déplace un conte­­neur de vingt tonnes posé sur une plate-forme de stockage pour le dépo­­ser à l’ar­­rière d’un camion. Des agents char­­gés des contrôles aux fron­­tières circulent au milieu des poids lourds et du bruit des engins de chan­­tiers. Certains sont en civils, d’autres sont armés. La brise marine, mêlée au vrom­­bis­­se­­ment du moteur des camions et au gron­­de­­ment des grues, créée une atmo­­sphère d’usine en plein air. Des agents portent des uniformes bleus, sur lesquels une écri­­ture à demi effa­­cée indique « DOUANE ». Ils prennent les conte­­neurs en photo, réclament les papiers et coupent les bandes de sécu­­rité au cutter pour en véri­­fier le contenu.

Le port de Constanta est un important relais commercial vers l'EuropeCrédits : Wikimedia
Le port de Cons­­tanta est un impor­­tant relais commer­­cial vers l’Eu­­rope
Crédits

Je me trouve au port de marchan­­dises de Cons­­tanta Sud Agigea. Ici, les véhi­­cules trans­­portent les conte­­neurs depuis la zone libre jusqu’à une entre­­prise de cour­­tier en douane, qui remplit les docu­­ments néces­­saires à l’im­­por­­ta­­tion de marchan­­dises en Rouma­­nie. Les conte­­neurs sont ensuite inspec­­tés par une équipe de doua­­niers et de poli­­ciers des fron­­tières, assis­­tés par une unité de lutte contre le crime orga­­nisé. Les conte­­neurs sont ainsi scan­­nés par une machine. S’ils ont des doutes, les doua­­niers et les poli­­ciers ouvrent les conte­­neurs et inspectent chaque objet se trou­­vant à l’in­­té­­rieur. Cette opéra­­tion peut prendre toute une jour­­née. S’ils trouvent des objets de contre­­façon pendant leur fouille, ils sont saisis par la douane et des pour­­suites crimi­­nelles sont alors enga­­gées. Le person­­nel de sécu­­rité est d’au­­tant plus vigilent avec les produits impor­­tés depuis des régions à haut risque, comme l’Asie du Sud-Est, la Chine, la Thaï­­lande et le Moyen-Orient. Cepen­­dant, seule une petite partie des conte­­neurs sont soumis à un examen aussi rigou­­reux. La police des fron­­tières roumaine me rapporte que c’est en 2008 qu’ils ont saisi le plus de contre­­façons de cosmé­­tiques, avec un total de 433 000 parfums saisis. Ce chiffre consti­­tue une augmen­­ta­­tion de 1 000 % par rapport à 2007. La plupart des contre­­façons de parfums sont celles de marques comme Versace, Chanel, Prada, Gucci, Bvlgari, Boss, Thierry Mugler, Dior, Nina Ricci et Given­­chy – qui sont vendues rela­­ti­­ve­­ment chers sur le marché. La majo­­rité de ces produits contre­­faits provient de Chine, de Turquie, de Hong Kong, et des Émirats arabes unis. Pour se rendre en Europe, ils ont le choix : ils peuvent soit passer dans les terres, par la Turquie, la Bulga­­rie ou la Rouma­­nie, soit par la mer, de la Chine à la Rouma­­nie. C’est la raison pour laquelle les trafiquants de faux parfums privi­­lé­­gient les pays d’Eu­­rope de l’Est.

Versace, Chanel, Prada, Gucci... sont les contrefaçons les plus courantesCrédits : Wikimedia
Ces contre­­façons inondent le marché euro­­péen
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J’ai enquêté sur une affaire récente pour comprendre le fonc­­tion­­ne­­ment de ce système. Le 31 août 2012, une équipe conjointe d’ins­­pec­­teurs des douanes et de gardes côtiers a décou­­vert un conte­­neur renfer­­mant près de deux mille flacons d’eau de toilette. Tous les produits étaient étique­­tés d’après une célèbre marque de parfum. L’im­­por­­ta­­teur était Good Price Divers­­com SRL, une entre­­prise roumaine créée 28 jours plus tôt. Offi­­ciel­­le­­ment, elle vendait au détail des biens ména­­gers. Le siège de l’en­­tre­­prise se trou­­vait dans un petit village aux abords de Buca­­rest. La proprié­­taire – égale­­ment direc­­trice de l’en­­tre­­prise – s’ap­­pelle Galina Zubco. Née en 1957 en Molda­­vie, elle est titu­­laire d’une double natio­­na­­lité moldave et roumaine. Zubco m’a confirmé que l’eau de toilette avait été comman­­dée en ligne à une entre­­prise située en Chine. Elle affirme que la marchan­­dise n’était pas encore « de marque » lorsqu’elle a passé commande. « Nous avons montré les cata­­logues chinois des parfums à nos clients et ils ont fait leur choix », m’ex­­plique-t-elle. « Les parfums propo­­sés dans le cata­­logue n’avaient pas de marque. » Elle soutient que la marchan­­dise a été confisquée parce qu’un « infor­­ma­­teur anonyme » l’a dénon­­cée à la Brigade finan­­cière. Elle ajoute tout de même que les procu­­reurs n’ont pas engagé d’enquête crimi­­nelle car cela n’im­­pliquait pas de perte finan­­cière pour le proprié­­taire de la marque. Zubco affirme que le déten­­teur des produits contre­­faits ne l’a jamais infor­­mée qu’ils étaient faux. Si les repré­­sen­­tants de la marque ne formulent aucune plainte, les auto­­ri­­tés natio­­nales n’ont pas le droit de s’op­­po­­ser à l’en­­trée sur le marché de ce qui pour­­rait être des cosmé­­tiques contre­­faits et poten­­tiel­­le­­ment dange­­reux, présen­­tés comme des articles de luxe. C’est de cette façon que les contre­­façons de parfums sont fina­­le­­ment vendues dans la rue.

Ces étiquettes de contrefaçons ont l'air authentiquesCrédits : React
Ces étiquettes de contre­­façons ont l’air authen­­tiques
Crédits : React

Lorsque les auto­­ri­­tés saisissent des cosmé­­tiques suspects, les services de douane et la police des fron­­tières en informent le proprié­­taire de la marque dépo­­sée pour qu’il puisse prendre des mesures. Le proprié­­taire en ques­­tion ou ses repré­­sen­­tants décident alors si les produits sont faux et s’ils choi­­sissent d’en­­ga­­ger d’autres pour­­suites. Les produits sont géné­­ra­­le­­ment détruits par la police aux frais de la marque. Il arrive néan­­moins que le proprié­­taire décide qu’une infrac­­tion de ce genre ne va pas vrai­­ment à l’en­­contre de ses droits de propriété. Dans ce cas, les parfums sont rendus à l’im­­por­­ta­­teur. « Soit les repré­­sen­­tants de la marque ne nous répondent pas, soit la quan­­tité saisie n’est pas assez impor­­tante. Et à cause de la crise finan­­cière, ils n’ana­­lysent pas les produits. La démarche est coûteuse », déplore Gabriel Cali­­mente, commis­­saire en chef et offi­­cier spécia­­lisé dans les droits de propriété intel­­lec­­tuelle (DPI) pour la Garde côtière roumaine. Les parfums et cosmé­­tiques confisqués au port Cons­­tanta Sud Agigea sont stockés dans un hangar de la taille d’un bâti­­ment de quatre étages. Dans le hangar cade­­nassé se trouvent de larges caisses de produits contre­­faits répar­­tis sur quatre énormes supports métal­­liques. Sur l’une des caisses, on peut lire « Certier » au lieu de Cartier, ou encore « Chonel » pour Chanel sur une autre. Les lunettes de soleil d’Eduard Gheor­­ghe reposent sur son front tandis qu’il marche entre les caisses. Si on ne voit pas le petit logo sur la manche de son bras gauche, rien ne laisse devi­­ner qu’il fait partie des 70 agents de douane du Cons­­tanta Sud Agigea. Il m’ex­­plique : « Il y a deux types de contre­­façons de parfums. Il y a ceux dont l’ap­­pa­­rence est iden­­tique à celle des parfums de marques connues, et il y a ceux où une lettre a été modi­­fiée dans le nom et dans le logo. » Quand de « vrais » parfums sont impor­­tés dans le pays, le proprié­­taire de la marque informe la douane au préa­­lable. Il donne aussi des détails sur la cargai­­son du conte­­neur. S’ils reçoivent un lot de produits de la marque Chanel ou Paco Rabanne non prévu, les douanes et la police des fron­­tières agissent immé­­dia­­te­­ment. Les agents de douane du Cons­­tanta Sud Agigea me confient que la quan­­tité de faux parfums saisie augmente d’an­­née en année. La plus grosse saisie pour un seul véhi­­cule a été effec­­tuée en décembre 2012, avec un lot d’une valeur de 1,4 million d’eu­­ros.

Les contrefaçons traverse le continent pour arriver jusqu'à l'Europe de l'ouest
Les contre­­façons traversent le conti­nent pour arri­­ver jusqu’en Europe de l’Ouest

L’État dans l’État

On a coutume de dire que le Cons­­tanta South Contai­­ner Termi­­nal (CSCT, Termi­­nal de conte­­neur de Cons­­tanta Sud) est « un État dans l’État », et ses employés sont osten­­si­­ble­­ment armés. Les agents des douanes et de la police des fron­­tières n’ont pas le droit de péné­­trer dans la zone où les conte­­neurs sont déchar­­gés des navires. S’ils ont besoin de s’y rendre, ils doivent annon­­cer leur arri­­vée dans la zone. la CSCT est une entre­­prise créée en 2003 avec DP World Gold Port Limi­­ted, une société mère off-shore basée dans les Îles Vierges Britan­­niques. Le termi­­nal du port mari­­time de Cons­­tanta Sud Agigea, en acti­­vité depuis avril 2004, appar­­tient à l’en­­tre­­prise. Fin 2003, le gouver­­ne­­ment roumain a fait une offre publique pour louer le termi­­nal pour une durée de vingt ans.

REACT lance des raids en entre­­prise et entame des forma­­li­­tés juri­­diques dans presque tous les pays de l’Union Euro­­péenne.

C’est CSCT, entre­­prise créée quelques jours seule­­ment avant l’offre, qui l’a rempor­­tée. À cette époque, la société appar­­te­­nait à la Dubai Port Autho­­rity, l’une des trois plus grandes entre­­prises publiques de Dubaï. Aujourd’­­hui, le termi­­nal a une capa­­cité de 1,3 million d’EVP (soit un conte­­neur stan­­dard) et projette d’at­­teindre les 3,5 millions. Une capa­­cité que ne peuvent assu­­mer seuls les 70 agents de douane qui travaillent à Cons­­tanta Sud Agigea. Lorsqu’on sait qu’il n’y a pas suffi­­sam­­ment de person­­nel et que le maté­­riel est de mauvaise qualité, il n’est pas surpre­­nant que des centaines de conte­­neurs emplis de faux parfums se déversent en Europe en tran­­si­­tant par ce termi­­nal. En moyenne, la valeur d’un seul conte­­neur – qui fait la taille d’un camion – rempli de faux parfums varie entre un et trois millions d’eu­­ros. Les orga­­ni­­sa­­tions offi­­cielles payées pour suivre la trace des biens de contre­­façon refusent de parler de ce boom des faux cosmé­­tiques qui menace leur base et trompe les consom­­ma­­teurs. L’as­­so­­cia­­tion pour la lutte contre la contre­­façon, « REACT », est une orga­­ni­­sa­­tion à but non lucra­­tif dont le siège se trouve aux Pays-Bas. Elle a plus de vingt ans d’ex­­pé­­rience dans le domaine de la contre­­façon et compte 190 membres spécia­­li­­sés dans des secteurs comme les cosmé­­tiques, le tabac ou la phar­­ma­­co­­lo­­gie. REACT lance des raids en entre­­prise et entame des forma­­li­­tés juri­­diques dans presque tous les pays de l’Union Euro­­péenne. Quand je l’in­­ter­­roge sur les parfums de contre­­façon, un membre de siège de l’as­­so­­cia­­tion se refuse à faire tout commen­­taire et me dit de m’adres­­ser à un avocat en Rouma­­nie. Cet avocat, c’est Gabriel Turcu. Il repré­­sente la majo­­rité des produc­­teurs de parfum en Rouma­­nie. C’est aussi lui que les auto­­ri­­tés contactent en cas de viola­­tion des droits de propriété dans l’in­­dus­­trie des parfums. Il avait d’abord accepté de me parler de la vente de faux parfums sur le marché noir, avant de fina­­le­­ment se rétrac­­ter. Les membres de REACT en Chine et en Turquie ont égale­­ment refusé de répondre à mes ques­­tions.

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Eduard Gheor­­ghe
Doua­­nier du port d’Agi­­gea
Crédits : Adrian Mogos

Lorsque je les ai ques­­tion­­nées à propos du marché noir et de leur lutte contre les faux parfums, les entre­­prises origi­­nelles ont eu des réac­­tions diverses. Chanel et Proc­­ter & Gamble Pres­­tige – qui produit les parfums Dolce & Gabbana et Escada – ont accepté de s’ex­­pri­­mer sur le sujet. Versace s’est excusé et a refusé de parler. Prada, Hugo Boss, Gucci et Bvlgari ont égale­­ment refusé de répondre. Un respon­­sable de Chanel m’a confié que la contre­­façon en Europe engrange près de deux milliards d’eu­­ros chaque année, ce qui revient à une perte de 100 000 emplois et un manque à gagner sur les taxes. Il a aussi insisté sur le fait que le système juri­­dique français a été renforcé au cours des dernières années suite à une impor­­tante campagne de sensi­­bi­­li­­sa­­tion du public, initiée par l’in­­dus­­trie du luxe. En France, la fabri­­ca­­tion, l’im­­por­­ta­­tion ou la distri­­bu­­tion de produits contre­­faits est passible de deux à trois années d’em­­pri­­son­­ne­­ment et d’une amende pouvant varier entre 150 000 et 30 000 euros. Chanel était parmi les premières entre­­prises à créer une struc­­ture interne pour lutter contre ce problème, mais égale­­ment contre la revente sur des marchés paral­­lèles, y compris celle de biens volés. Proc­­ter & Gamble Pres­­tige a affirmé que l’en­­tre­­prise s’at­­ta­­chait à obser­­ver une « disci­­pline rigou­­reuse » pour s’as­­su­­rer que leurs produits soient unique­­ment commer­­cia­­li­­sés par les reven­­deurs agréés. « Nous coopé­­rons désor­­mais avec la police aux fron­­tières et avec la douane roumaine, qui font un travail remarquable », affirme une décla­­ra­­tion offi­­cielle. « C’est un problème de l’in­­dus­­trie que nous prenons très au sérieux. » Les enfants sont deve­­nus les victimes des contre­­façons de mauvaise qualité. En 2011, à Baia Mare, dans le nord de la Rouma­­nie, trois fillettes âgées de 12 à 13 ans ont atterri en soins inten­­sifs après s’être vapo­­ri­­sées un parfum senteur lilas, qui aurait appa­­rem­­ment été produit en Chine. Elles ont ressenti des nausées et des vertiges. Ce n’est là qu’un parmi des centaines de cas de dommages causés chaque année par des cosmé­­tiques de mauvaise qualité.

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Des doua­­niers examinent des contai­­ners
Crédits : Adrian Mogos

« Les produits de contre­­façon sont très toxiques », confirme le commis­­saire adjoint Aurel Dobre, un agent de la police roumaine spécia­­lisé dans les droits de propriété. « Ces produits sont extrê­­me­­ment dange­­reux pour la santé. La personne qui fabrique ces faux parfums tient à les produire à un coût mini­­mal. Si le prix pour un vrai parfum est de 250 lei (57 euros), celui d’une marque simi­­laire factice coûte 50 lei (11 euros). Cette contre­­façon est ache­­tée dans un entre­­pôt clan­­des­­tin. Il est ensuite revendu trois fois plus cher dans la rue. » L’au­­to­­rité natio­­nale de protec­­tion des consom­­ma­­teurs (ANPC) roumaine recon­­naît le phéno­­mène des cosmé­­tiques de contre­­façon. On a constaté des irré­­gu­­la­­ri­­tés chez plus de 65 % des produc­­teurs, impor­­ta­­teurs, distri­­bu­­teurs et vendeurs de cosmé­­tiques inspec­­tés. Entre 2007 et 2012, les inspec­­teurs de l’ANCP ont distri­­bué près de 3 500 amendes dans l’in­­dus­­trie des cosmé­­tiques, soit un total de 1,9 million d’eu­­ros. L’ANPC reçoit chaque année 260 plaintes à propos des cosmé­­tiques, soit près d’une par jour. La Commis­­sion Euro­­péenne a mis l’ac­cent sur le domaine de la pira­­te­­rie et de la contre­­façon. Et le Bureau du Procu­­reur Géné­­ral roumain à la Cour suprême de justice a dû créer en février 2006 un groupe pour lutter contre ce type de trafic. « La vente en ligne de faux parfums a explosé », ajoute Aurel Dobre. Mais l’aug­­men­­ta­­tion du nombre de ventes de faux parfums sur Inter­­net en gros et au détail a égale­­ment attiré l’at­­ten­­tion d’Eu­­ro­­pol. Ces derniers, ainsi qu’In­­ter­­pol, nous mettent en garde : la vente de produits de contre­­façon est une impor­­tante source de reve­­nus pour les réseaux de crime orga­­nisé, mais elle est aussi une source de finan­­ce­­ment pour le terro­­risme.

Le terminal de Costanta Sud Agigea appartient à DP WorldCrédits : DP World
Le termi­­nal de Cons­­tanta Sud Agigea appar­­tient à DP World
Crédits : DP World

Monica Pop est le procu­­reur qui dirige le dépar­­te­­ment au Bureau du Procu­­reur Géné­­ral. Elle affirme que la légis­­la­­tion roumaine est l’une des plus sévères dans le domaine parmi les États membres de l’Union euro­­péenne. Cepen­­dant, elle constate que les enquêtes du procu­­reur sont deve­­nues plus complexes main­­te­­nant que le crime s’est étendu sur Inter­­net. Cela s’ex­­plique car les crimes portant atteinte aux droits de la propriété sont souvent consi­­dé­­rés comme moins dange­­reux que le trafic d’armes ou de drogues, une percep­­tion aujourd’­­hui exploi­­tée par les gang­s­ters. L’Éva­­lua­­tion de la menace que repré­­sente la crimi­­na­­lité orga­­ni­­sée (EMCO) a publié des rapports publics révé­­lant que la Chine est le premier pays produc­­teur de faux parfums, jouets et textile. Les groupes de crime orga­­nisé chinois sont impliqués. Un rapport indique que la marchan­­dise passe souvent par des zones de libre-échange aux Émirats arabes unis. La pistes des faux produits est ensuite perdue, et c’est là que le nouveau logo, presque simi­­laire à l’ori­­gi­­nal, est imprimé. C’est pourquoi Euro­­pol affirme que les plus impor­­tantes saisies réali­­sées à la fron­­tière de l’Union euro­­péenne viennent en réalité des Émirats. La Camorra, la mafia napo­­li­­taine, et la ‘Ndran­­gheta, la mafia de Calabre, sont en lien avec la mafia chinoise pour impor­­ter de tels produits en Europe. La majo­­rité des faux parfums est vendue dans les rues par des groupes très orga­­ni­­sés. Beau­­coup d’entre eux ont aban­­donné le trafic de drogues pour se concen­­trer sur la vente de faux parfums, ce crime étant consi­­déré comme moins grave par le public. Les profits sont en outre consi­­dé­­rables et la sanc­­tion rela­­ti­­ve­­ment faible.

Le crime orga­­nisé

En 2010, au terme d’une surveillance d’un an, l’un des plus grands réseaux crimi­­nels dans le trafic de faux parfums a été déman­­telé par la DIICOT, l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion roumaine de lutte contre le crime orga­­nisé. Le réseau en ques­­tion était dirigé par trois citoyens turques rési­­dant en Belgique et aux Pays-Bas. Certains des 24 membres du réseau ont déjà été recon­­nus coupables, les autres attendent une déci­­sion de la cour. Selon l’ac­­cu­­sa­­tion, leurs chefs avaient le soutien de poli­­ciers et de doua­­niers roumains et bulgares. Ils ont fait entrer dans l’Union euro­­péenne huit conte­­neurs trans­­por­­tant de faux parfums en prove­­nance de Chine et de Turquie. La valeur totale de la marchan­­dise s’éle­­vait à près de 35 millions d’eu­­ros. Les auto­­ri­­tés roumaine et hongroise ont saisi cinq des huit conte­­neurs. Les trois autres sont sous surveillance, entre la Rouma­­nie et la Belgique, pour pouvoir remon­­ter jusqu’au réel béné­­fi­­ciaire de cette marchan­­dise de contre­­façon.

Les avocats des déten­­teurs des droits de propriété n’aident pas à traquer les convois illé­­gaux.

Certains des membres du réseau ont été condam­­nés à une peine de quinze ans de prison. Ils ont été incul­­pés pour corrup­­tion, créa­­tion d’un groupe de crime orga­­nisé, contre­­bande, contre­­façon de marques, contre­­façon et blan­­chi­­ment d’argent. D’autres attendent encore une déci­­sion de la cour. À l’époque de l’in­­ves­­ti­­ga­­tion des procu­­reurs roumains, Mustafa Avci – le chef du réseau –, était mis en examen en Alle­­magne pour avoir créé un groupe qui impor­­tait des ciga­­rettes de Chine jusqu’en Europe par Anvers. En 2009, Mustafa Avci, citoyen hollan­­dais rési­­dant en Belgique, Vahdet Alibeyo­­gul­­lari, qui vivait aux Pays-Bas, et Vedat Vurgun, qui habi­­tait en Rouma­­nie, ont monté une entre­­prise qui impor­­tait des faux parfums produits en Chine et en Turquie pour les vendre en Europe occi­­den­­tale. Les trois hommes sont d’ori­­gine turque. La commande de faux parfums a été passée en Chine à une entre­­prise située dans la banlieue de la ville de Zhong­­shan, près de la mer de Chine méri­­dio­­nale. Ils ont ensuite été char­­gés sur des navires dans un port situé près de Hong Kong. Leur desti­­na­­tion : Cons­­tanta Sud Agigea. Selon les docu­­ments d’ex­­pé­­di­­tion, les conte­­neurs trans­­por­­taient des mannequins en plas­­tique. Le siège de l’en­­tre­­prise était situé à Sibiu, une ville en Tran­­syl­­va­­nie, élue capi­­tale euro­­péenne de la culture en 2007. Parmi les membres du réseau se trou­­vait un agent de douane roumain qui touchait 3 500 euros pour chaque cargai­­son qu’il lais­­sait passer sans être inspec­­tée. Un poli­­cier à la fron­­tière entre la Rouma­­nie et la Hongrie rece­­vait lui 3 000 euros. Offi­­ciel­­le­­ment, les camions impor­­taient des cuvettes de toilettes en céra­­mique en Rouma­­nie. Le réseau se servait aussi d’en­­tre­­prises fictives comme desti­­na­­tion, ou de compa­­gnies de trans­­port dont le nom était utilisé à leur insu.

La police des frontières, Interpol et Europol s'entraidentCrédits : Europol
La police des fron­­tières, Inter­­pol et Euro­­pol s’en­­traident
Crédits : Euro­­pol

Le réseau d’Avci trans­­por­­tait des camions de faux parfums depuis la Turquie afin de finan­­cer les commandes chinoises. Chaque semaine, un véhi­­cule partait d’Is­­tan­­bul. Il passait par Bour­­gas, où un agent de la douane bulgare travaillait avec le réseau. Les parfums entraient alors en Rouma­­nie depuis un poste de douane situé à la fron­­tière de Giur­­giu. Il s’agit d’une ville située sur le Danube, créée au XIVe siècle par les marchands génois et qui a été contrô­­lée par l’em­­pire Otto­­man pendant des siècles. La marchan­­dise arri­­vait enfin à Sibiu. Daniela Stan­­ciu est agent de la police des fron­­tières à Giur­­giu. Elle travaille pour l’unité de la lutte contre le crime orga­­nisé trans­­fron­­ta­­lier. La police aux fron­­tières de Giur­­giu surveille une zone de 400 km le long du Danube, la fron­­tière natu­­relle entre la Rouma­­nie et la Bulga­­rie. « Un convoi illé­­gal ne trans­­porte pas seule­­ment des faux parfums », précise-t-elle. « Il contient en géné­­ral d’autres produits de contre­­façon comme des jouets ou du textile. » Cepen­­dant, elle affirme que les avocats des déten­­teurs des droits de propriété n’aident pas à traquer les convois illé­­gaux. Bien que ces faux parfums pour­­raient leur causer d’im­­por­­tantes pertes finan­­cières, elle main­­tient que la police aux fron­­tières « travaille » effec­­ti­­ve­­ment pour ces avocats.

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Comment recon­­naître un faux parfum :

Difficile de distinguer la contrefaçon de l'original. Une faille qu'exploite internetCrédits : Youtube
Plus grand, liquide plus foncé, bouchon moins ouvra­­gé…
De petits détails mettent la puce à l’oreille
Crédits : Youtube

• On peut déter­­mi­­ner au toucher si le code barre d’un embal­­lage est authen­­tique. • Les bouteilles des parfums contre­­faits ne sont pas lisses : elle présentent des irré­­gu­­la­­ri­­tés. • Le vapo­­ri­­sa­­teur est en mauvais état. Après quelques utili­­sa­­tions seule­­ment, il ne marche plus et le liquide se dessèche. • L’odeur ne tient pas long­­temps. • Les étiquettes sont mal collées sur les flacons. • Des dépôts sont visibles sur le fond de la bouteille. • Le parfum laisse des traces sur la peau. • Il y a un code à dix chiffres sur l’em­­bal­­lage des parfums origi­­naux. Comme l’em­­preinte digi­­tale d’un produit, ce code est unique et n’ap­­pa­­raît pas sur les faux parfums. S’il est dupliqué ou multi­­plié, le produit sur lequel il est imprimé est une contre­­façon.


Traduit de l’an­­glais par Marine Bonni­­chon, d’après l’ar­­ticle «Fake perfume boom puts health and secu­­rity of Euro­­pean Union at risk » paru dans The Black Sea. Couver­­ture : Des faux parfums, par Adrian Mogos. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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