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par Adryel Talamantes | 25 novembre 2015

Vien­tiane Rescue

À regar­der le soleil descendre lente­ment sur le Mékong depuis la rive de Vien­tiane, il est aisé de se lais­ser bercer par le senti­ment de calme qui émane de la capi­tale du Laos endor­mie. Restée au point mort durant la guerre civile des années 1970 et la terrible campagne de bombar­de­ments améri­cains, l’éco­no­mie du pays s’est rele­vée au cours des décen­nies suivantes, notam­ment grâce à l’ac­crois­se­ment des inves­tis­se­ments étran­gers dans le pays et au tourisme, qui ont permis à de nombreux laotiens d’at­teindre un rêve jusqu’a­lors inac­ces­sible. ulyces-vientiane-01 C’est une excel­lente nouvelle pour l’en­semble du pays, mais il y a un revers à cette médaille : le phéno­mène a accé­léré le déve­lop­pe­ment de problèmes dans les grands centres urbains, tandis qu’un nombre crois­sant de véhi­cules inves­tissent les routes, que l’es­pé­rance de vie augmente ainsi que la densité de popu­la­tion. Vien­tiane n’est pas dotée d’un service de premiers secours offi­ciel et ne compte que trois hôpi­taux publics, qui manquent eux-même de la majeure partie de l’équi­pe­ment qu’on trouve norma­le­ment dans les complexes modernes. De nombreuses personnes se retrouvent alors dans un état précaire lorsqu’elle font face à une urgence médi­cale ou lorsqu’elles sont bles­sées sur les routes de Vien­tiane. La conduite en état d’ivresse et les excès de vitesse sont courants dans la capi­tale, sans comp­ter le fait que seuls 20 % des conduc­teurs ont un permis en règle – ce qui accroît encore les risques  d’ac­ci­dents. Le peu d’am­bu­lances qui opèrent dans Vien­tiane sont réser­vées aux plus fortu­nés, lais­sant la majo­rité de la popu­la­tion se rendre à l’hô­pi­tal par ses propres moyens et causant de nombreuses morts qui auraient pu être évitées. Sébas­tien Perret, agent para­mé­di­cal et sapeur pompier français, était en voyage au Laos en 2010 lorsqu’il a été témoin d’un acci­dent de voiture qui a causé la mort d’un homme et griè­ve­ment blessé un second – ce genre d’ac­ci­dents surviennent presque tous les jours à Vien­tiane. Il s’at­ten­dait à ce que le perso­nel médi­cal de l’hô­pi­tal le plus proche vienne en aide au blessé, mais il a été consterné de ne voir venir aucune réponse de leur part, lais­sant le sort de la victime aux mains du destin. C’est cette scène terrible qui l’a décidé à utili­ser ses compé­tences pour empê­cher que d’autres vies ne soient perdues. Seul, Perret a fondé Vien­tiane Rescue, le premier service ambu­lan­cier gratuit du Laos, pour porter secours aux citoyens de la capi­tale.

En 2010, l’as­so­cia­tion se réunis­sait dans la maison d’un des volon­taires, et Perret et la première équipe de Vien­tiane Rescue ont dormi sur le sol pendant quatre ans avant de pouvoir louer un petit bureau situé non loin du temple Pha That Luang, le monu­ment le plus célèbre du pays. Ils se sont depuis éten­dus à deux stations rudi­men­taires de plus, et depuis août 2015, l’as­so­cia­tion compte 163 membres actifs. Les volon­taires qui ont rejoint l’as­so­cia­tion pour venir en aide à leurs compa­triotes forment une équipe soudée, dont certains des membres n’ont que 12 ans et la plupart n’ont pas encore la tren­taine. Initia­le­ment formés aux tech­niques de premiers secours par Perret, ils ont récem­ment reçu le soutien d’or­ga­nismes de secours d’ur­gence venus de la Thaï­lande voisine, où ils sont allés en visite pour rece­voir d’autres forma­tions aux pratiques médi­cales, à la lutte contre les incen­dies et à la plon­gée. Forts de cet entraî­ne­ment supplé­men­taire, ils combattent désor­mais le feu et parti­cipent à des opéra­tions de récu­pé­ra­tion sous-marines en équi­pe­ment de plon­gée complet. Faisant tout leur possible face à toutes les situa­tions, ils ont aussi entre­pris de secou­rir les animaux maltrai­tés ou aban­don­nés, de captu­rer les serpents veni­meux et d’of­frir un envi­ron­ne­ment sain et sécu­ri­sant à des jeunes à risque, qui passent du temps au sein de l’équipe – tout cela gratui­te­ment

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Les secours de Pha That Luang

Lorsque j’ai visité la station de Pha That Luang en août dernier, l’équipe s’oc­cu­pait d’une petite ména­ge­rie comp­tant deux singes, trois chiens et un cheval qui avait été retrouvé errant dans les rues de Vien­tiane. Malgré tous les services qu’ils rendent au public, ils doivent se battre pour conti­nuer à opérer car ils ne reçoivent aucun soutien régu­lier d’au­cun gouver­ne­ment ou d’au­cune insti­tu­tion gouver­ne­men­tale, et leur survie ne dépend que de dona­tions excep­tion­nelles faites par des compa­gnies laotiennes et des bien­fai­teurs privés. Au cours du premier des cinq jours que j’ai passés aux côtés de Vien­tiane Rescue, j’ai vécu avec les membres de l’équipe dans leur QG. On se croi­rait aux heures de perm’ ou dans un centre cultu­rel, alors que les volon­taires s’oc­cupent en faisant leurs devoirs, en allant sur Face­book ou en s’en­voyant des vannes. Le télé­phone sonne constam­ment, dont beau­coup de faux numé­ros et quelques plai­san­tins à l’oc­ca­sion. Lorsque la sonne­rie d’alarme reten­tit, signa­lant une véri­table urgence, c’est comme si la foudre avait soudain frappé la salle : tout le monde se met en action et court jusqu’aux ambu­lances défraî­chies ou au pickup, enfi­lant des gants stériles. Malgré les sirènes et les gyro­phares qui rendent notre présence évidente, certaines voitures ne se se poussent même pas pour nous lais­ser passer. Cela a pour effet de rendre Perret furieux : il tambou­rine contre la porte de l’am­bu­lance en hurlant sur les conduc­teurs dans un laotien parfait. Son tempé­ra­ment stoïque d’usage est soudain balayé par la rage devant l’apa­thie dont beau­coup d’ha­bi­tants de Vien­tiane font preuve malgré l’ur­gence de la situa­tion.

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À l’hô­pi­tal
Crédits : Adryel Tala­mantes

Nous nous arrê­tons près d’un petit groupe de gens qui forment un cercle autour d’une moto en piètre état. Alors qu’un homme d’âge moyen est assis sur le pavé, l’air profon­dé­ment débous­solé, la troupe de curieux darde sur lui des regards moqueurs ou éton­nés, mais bien peu d’aide. Les lumières bleues de l’am­bu­lance dansent sur les visages plon­gés dans l’ombre pendant que l’équipe est au travail, regar­dant minu­tieu­se­ment si la victime n’a pas de bles­sure au cou ou au dos, désin­fec­tant et bandant la moindre bles­sure, lui deman­dant s’il ressent la moindre douleur parti­cu­lière. Pendant que plusieurs volon­taires immo­bi­lisent son cou et le déplacent sur une civière, la jeune fille de l’homme assiste à la scène dans un muet déses­poir. Une fois le patient en sécu­rité à bord de l’am­bu­lance, nous nous éloi­gnons rapi­de­ment… et rece­vons un autre appel alors que nous faisons route vers l’hô­pi­tal. Il y a eu un double acci­dent de moto sur la même route. Perret et moi sortons de l’am­bu­lance qui s’éloigne avec le blessé. Un autre groupe de volon­taires est déjà présent sur les lieux, ils sont arri­vés en moto. Perret évalue rapi­de­ment les bles­sures des deux victimes. Un homme capable de se tenir debout fait les cent pas, un air de remord sur le visage. Il ne parvient pas à déta­cher son regard d’une femme éten­due au sol, maculé de l’es­sence des motos acci­den­tées.

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L’am­bu­lance est arri­vée à temps
Crédits : Adryel Tala­mantes

L’odeur du carbu­rant remplit l’air alors que sa tête et son cou sont stabi­li­sés et qu’on la trans­porte à bord d’une autre ambu­lance arri­vée de Pha That Luang. À l’ar­rière du véhi­cule, la femme commence à perdre conscience – elle souffre d’un trau­ma­tisme crânien. Perret suspecte égale­ment qu’elle ait une hémor­ra­gie interne. Il lui hurle dessus pour la tenir éveillée, et ainsi éviter les consé­quences fatales qui advien­draient si elle sombrait dans l’in­cons­cience. Elle parvien­dra à rester avec nous durant tout le trajet. Nous nous arrê­tons sur le parvis de l’hô­pi­tal, où nous sommes accueillis par la statue d’une infir­mière. La victime, éten­due sur le bran­card, est rapi­de­ment conduite à travers les couloirs blancs éclai­rés au néon de l’hô­pi­tal. « Les patients reçoivent-ils des soins gratuits, ici ? » Je pose la ques­tion après que l’ur­gence soit passée. « Aucun trai­te­ment si vous ne pouvez pas vous le payer », répond Perret. « Les soins ne sont pas gratuits. »

Un sens à sa vie

À notre retour à la station du pont de l’Ami­tié, je vois au milieu des membres de l’équipe un jeune garçon âgé d’une douzaine d’an­nées. Je demande à Perret de me racon­ter son histoire. « Sa mère nous a dit qu’elle ne savait pas quoi faire de lui, il n’ar­rête pas de se four­rer dans les ennuis et il ne l’écoute pas. Il y a beau­coup de tarés dans les envi­rons, donc elle nous l’a confié. » Vers minuit, une pluie dilu­vienne commence à tomber et trans­forme une bonne partie de Vien­tiane en un dange­reux bour­bier. Perret et moi faisons route vers le centre-ville sur sa moto, alors que les volon­taires s’ins­tallent pour passer la nuit.

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Perret prend soin de la victime
Crédits : Adryel Tala­mantes

Les jours d’après se déroulent selon le même schéma que le premier : des acci­dents de moto, des appels à domi­cile et quelques fausses alertes dues à des ivrognes. L’équipe se prépare à dîner lorsqu’on les appellent pour faire face à un incen­die violent qui a déjà détruit la majeure partie d’une usine de rotin. Le trajet vers les lieux est chao­tique. Deux voitures pleines à craquer de volon­taires se préci­pitent pour appor­ter leur aide, ainsi que d’autres sur des motos. Les quelques membres de l’équipe formés au feu enfilent des combi­nai­sons résis­tantes aux flammes et marchent vers le brasier, des tuyaux dans les mains. La rue est pleine de centaines de gens, qui admirent le spec­tacle et prennent des photos avec leurs smart­phones. D’autres s’af­fairent dans les immeubles adja­cents pour en sauver les biens. Un camion à eau arrive et plusieurs volon­taires se ruent vers lui pour y ratta­cher les tuyaux à haute pres­sion, tandis que les trois hommes de l’équipe de lutte contre les incen­dies de Vien­tiane Rescue agrippent ferme­ment l’autre extré­mité. La chaleur est intense même depuis la rue, et nous avons peur que les cartouches de gaz des fours de cuis­son ne viennent à explo­ser. D’autres volon­taires distri­buent de l’eau en bouteille et aident à faire recu­ler la foule pour lais­ser passer les véhi­cules. La rude mission des secou­ristes se pour­suit pendant trois heures jusqu’à ce que les flammes soient presque entiè­re­ment éteintes.

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Les volon­taires luttent contre l’in­cen­die
Crédits : Adryel Tala­mantes

Il fut un temps, Perret voulait deve­nir moine en France, mais après avoir voyagé en Asie, il a changé d’avis : « Je ne crois plus en rien après être venu ici et avoir vu à quel point les choses vont mal », dit-il. Malgré ce réveil diffi­cile, Perret est encore quelqu’un de remarqua­ble­ment passionné. Lorsque je lui demande s’il a prévu de rester vivre au Laos pour le restant de ses jours, il hésite. « J’adore mes volon­taires, je les respecte énor­mé­ment », dit-il. « Nous formons une famille, nous faisons atten­tion les uns aux autres et nous nous appré­cions beau­coup. Ce serait très dur pour moi de partir. J’ai vécu une belle vie en France, mais ici je sais que ce que je fais peut chan­ger des choses. Nos vies, ma vie a du sens. »


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « Ride Laos’ Blood-Soaked Streets With These Bad-Ass Rescuers », paru dans War Is Boring. Couver­ture : L’in­cen­die de l’usine, par Adryel Tala­mantes.

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