par Alex Halperin | 15 août 2016

La molaire du léopard

C’est un jeudi, dans une salle d’opé­­ra­­tion du Wild Animal Sanc­­tuary de Keenes­­burg, dans le Colo­­rado. Un puma nommé Montana est étendu sur le flanc, incons­­cient. Deux dentistes vété­­ri­­naires sont penchés sur sa tête et raclent la pulpe infec­­tée de ses quatre canines, qui néces­­sitent un trai­­te­­ment du canal radi­­cu­­laire. De temps à autre, un des dentistes place un géné­­ra­­teur de rayons X sur la gueule du puma pour véri­­fier leur avan­­ce­­ment.

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Montana en salle d’opé­­ra­­tion
Crédits : PEIVDF

Pendant qu’ils s’af­­fairent autour de Montana, une autre vété­­ri­­naire lui ôte ses testi­­cules – une procé­­dure sanglante. Cela fait, elle les emballe pour qu’elles soient trans­­por­­tées jusqu’au labo­­ra­­toire, où elle les utili­­sera pour culti­­ver des cellules souches. Dans la pièce d’à côté, un léopard noir nommé Backara, dont on peut voir les taches si l’on s’ap­­proche suffi­­sam­­ment, attend son tour dans sa cage. Il s’ap­­prête à subir les mêmes opéra­­tions. Un tech­­ni­­cien endort l’ani­­mal de 65 kg avec une piqûre, puis quatre personnes le déposent sur une civière en tissu avant de le conduire en salle opéra­­toire. Ils le placent presque perpen­­di­­cu­­lai­­re­­ment à Montana, sur une grille ratta­­chée à un système de poulies prévue pour les grands animaux, avant de se mettre au travail. (Quand les grizz­­lis du refuge, qui peuvent peser plus de 680 kg, ont besoin de soins, ils sont anes­­thé­­siés dans leur habi­­tat natu­­rel puis trans­­por­­tés jusqu’à la salle opéra­­toire sur un chariot éléva­­teur.) Pendant que les procé­­dures ont lieu, Peter Emily se déplace éner­­gique­­ment aux quatre coins du bloc en blouse chirur­­gi­­cale. Cet homme vigou­­reux de 80 ans est un pion­­nier dans le domaine des soins dentaires pour animaux sauvages. Emily, qui n’est qu’à moitié à la retraite, converse avec les autres dentistes, inspecte la gueule des animaux anes­­thé­­siés et parle avec ses convives d’une voix rauque et rapide. Arrivé devant Backara, à qui on doit enle­­ver une molaire, il se remonte les manches et s’at­­telle à la tâche.


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Peter Emily opère Backara
Crédits : PEIVDF

Le dres­­seur de Dober­­mann

Origi­­naire de Denver, Emily a été diplômé de l’école dentaire – pour humains – de l’uni­­ver­­sité Creigh­­ton, dans le Nebraska, après avoir servi dans l’Air Force comme méca­­ni­­cien durant la guerre de Corée. Il dres­­sait des Dober­­mann pour des concours et s’est mis à passer les chiots aux rayons X pour déter­­mi­­ner si leur denti­­tion les disqua­­li­­fie­­rait d’of­­fice. À l’époque, la dentis­­te­­rie vété­­ri­­naire se limi­­tait la plupart du temps au nettoyage des dents et aux extrac­­tions, mais Emily s’est rapi­­de­­ment forgé une répu­­ta­­tion en trai­­tant les canaux radi­­cu­­laires des chiens. Il raconte que dans les années 1970, le zoo de Denver l’a contacté pour lui deman­­der d’ex­­traire la dent frac­­tu­­rée d’une hyène. Emily leur a proposé de sauver la dent en pratiquant un trai­­te­­ment endo­­don­­tique sur l’ani­­mal. « Il n’exis­­tait pas d’ins­­tru­­ments adap­­tés, alors je les ai fabriqués », explique-t-il. « J’ai pris du fil ortho­­don­­tique que j’ai tressé selon diffé­­rents diamètres. » Depuis, la carrière d’Emily pour­­rait faire l’objet d’un beau livre pour enfants. Comme il dit, il a depuis travaillé sur « tout ce qui a une bouche » : des ours polaires, les tigres des magi­­ciens Sieg­­fried et Roy, des kangou­­rous, et même un putois à pieds noirs qu’il a doté d’une dent en or. Il a égale­­ment donné des cours, écrit des manuels et parti­­cipé au déve­­lop­­pe­­ment d’une gamme de brosses à dents pour chiens et chats. « Ses doigts et son cerveau travaillent ensemble d’une manière incroyable. Quand on a eu la chance de le voir opérer sur un tigre ou sur un chien, on ne peut qu’ad­­mi­­rer », témoigne Colin Harvey, le direc­­teur adjoint de l’Ameri­­can Vete­­ri­­nary Dental College.

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Le dentiste des lions
Crédits : Joe Mendoza/CSU

En tant que chirur­­gien, Emily a notam­­ment mis au point une méthode de redres­­se­­ment de becs d’oi­­seaux. « Il y a des années de ça, on a eu un Grand-duc d’Amé­­rique dont la mandi­­bule infé­­rieure était comme ça », dit-il en croi­­sant les mains. « Pour la redres­­ser, il fallait déter­­mi­­ner où se situait le centre de crois­­sance du bec, et où on pouvait forcer. Il a fallu instal­­ler une sorte de bras de levier pour la corri­­ger, un genre de liga­­ture. »

Le certi­­fi­­cat

En 2005, il a fondé la Peter Emily Inter­­na­­tio­­nal Vete­­ri­­nary Dental Foun­­da­­tion, un orga­­nisme à but non lucra­­tif qui orga­­nise des missions afin que vété­­ri­­naires et dentistes opèrent sur des animaux exotiques aux États-Unis et à l’étran­­ger. Il dirige la fonda­­tion avec l’aide d’un employé à temps partiel, le plus souvent loin de chez lui. Il vit dans un ranch sans préten­­tion installé en péri­­phé­­rie de Denver, rempli de sculp­­tures et de curio­­si­­tés qui repré­­sentent le plus souvent des animaux. Il a créé certains objets lui-même, dont un pêcheur japo­­nais sculpté sur du plâtre dentaire. Emily a fait de son garage un labo­­ra­­toire, avec au centre un fauteuil dentaire qui fait face aux murs sur lesquels sont alignés des crânes d’ani­­maux, parmi lesquels on trouve ceux d’un orque et d’un croco­­dile. Les missions de la fonda­­tion incluent de fréquentes visites au refuge de Keenes­­burg, non loin d’ici. Ce dernier s’étend sur une surface d’en­­vi­­ron 3 km² et sert de village-retraite pour animaux exotiques maltrai­­tés ou aban­­don­­nés par leurs maîtres. En 2011, le refuge a accueilli 25 lions d’Afrique venus de Boli­­vie, après que le pays a inter­­­dit l’uti­­li­­sa­­tion des animaux dans les cirques. (Les défen­­seurs des droits des animaux affirment qu’il s’agit du premier pays à le faire.) Un des mâles, Pancho, souf­­frait de fissures des molaires, proba­­ble­­ment après qu’on lui eût jeté à la figure un objet conton­­dant. Du côté gauche, sa canine du haut s’était enfon­­cée dans sa tête, créant une « commu­­ni­­ca­­tion » entre sa bouche et son nez appe­­lée « fistule oro-nasale ». En juin dernier, le refuge a accueilli 33 autres lions de cirque venus de Colom­­bie et du Pérou. Animal Defen­­ders Inter­­na­­tio­­nal, l’or­­ga­­nisme qui orga­­nise le trans­­fert, précise qu’il s’agit d’une opéra­­tion à l’en­­ver­­gure sans précé­dent. Emily s’at­­tend à voir de nombreux animaux présen­­tant des signes de maltrai­­tance simi­­laires.

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Montana et Backara sur la grille
Crédits : PEIVDF

D’après le refuge, il y aurait envi­­ron 30 000 grands carni­­vores vivant en capti­­vité aux États-Unis, en dehors des zoos. Montana et Backara ont été donnés il y a plusieurs mois par un complexe de l’Ohio. Les grands félins ont tendance à ronger les barreaux de leur cage, ce qui peut leur casser les dents. Les proprié­­taires qui les gardent comme animaux de compa­­gnie essayent souvent de réduire le danger qu’ils repré­­sentent en les faisant dégrif­­fer ou en endom­­ma­­geant leur denti­­tion – des procé­­dures extrê­­me­­ment doulou­­reuses pouvant entraî­­ner d’autres compli­­ca­­tions. Montana avait juste­­ment besoin qu’on soigne ses pattes afin de répa­­rer les dégâts d’un dégrif­­fage bâclé. (Une griffe a conti­­nué de gran­­dir après la procé­­dure initiale, perçant ses cous­­si­­nets.) Une fois l’opé­­ra­­tion termi­­née, une équipe le ramène dans sa cage et place sa tête sur une serviette pliée. Lorsqu’il se réveille, il reste allongé calme­­ment sur le sol de sa cage, majes­­tueux malgré tout ce qu’il vient d’en­­du­­rer. L’équipe s’oc­­cupe égale­­ment d’un serval nommé Diva, dont les dents ont été limées par son ancien proprié­­taire. Elle n’a besoin que de trois inter­­­ven­­tions sur sa pulpe dentaire, ayant déjà perdu une de ses canines.

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Pour nombre de prati­­ciens, ces soins dentaires repré­­sentent davan­­tage un hobby qu’une carrière. Les missions spon­­so­­ri­­sées par la fonda­­tion d’Emily permettent à la fois de trai­­ter les animaux et de former la nouvelle géné­­ra­­tion de spécia­­listes de la chirur­­gie orale des carni­­vores. Plusieurs dizaines de dentistes – qui opèrent habi­­tuel­­le­­ment sur des animaux de compa­­gnie, des chevaux et des êtres humains – parti­­cipent aux missions de la fonda­­tion en tant qu’en­­sei­­gnants ou étudiants. Ils travaillent béné­­vo­­le­­ment sur leur temps libre et à leurs frais.

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Les opéra­­tions exigent la plus grande méti­­cu­­lo­­sité
Crédits : PEIVDF

Colin Harvey, de l’Ameri­­can Vete­­ri­­nary Dental College, espère que le groupe réus­­sira à faire certi­­fier les compé­­tences dans le domaine de la dentis­­te­­rie vété­­ri­­naire des animaux exotiques. Cela pour­­rait offrir une alter­­na­­tive aux dentistes sous-quali­­fiés, spécia­­li­­sés dans la dentis­­te­­rie humaine, qui blessent parfois les animaux lorsqu’ils sont amenés à les trai­­ter. Peter Emily se souvient que l’an dernier, Harvey lui a dit qu’il prévoyait la créa­­tion d’un certi­­fi­­cat dans les cinq ans à venir. « Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu : “On veut faire ça avant que tu meures, parce qu’on veut profi­­ter de toutes les connais­­sances que tu as dans la tête” », raconte Emily. L’idée lui a plu, mais il se demande si cinq ans suffi­­ront. « Je fais ça depuis plus de quarante ans, comment comptent-ils noter tout ça ? »


Traduit de l’an­­glais par Anas­­ta­­siya Reznik d’après l’ar­­ticle « The Lion Dentist », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Peter Emily en salle d’opé­­ra­­tion. (Alex Halpe­­rin)


LES SECRETS DE L’HOMME QUI MURMURE À L’OREILLE DES LIONS

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Le zoolo­­giste sud-afri­­cain Kevin Richard­­son est doté d’un étrange pouvoir : les lions l’ac­­ceptent comme l’un d’entre eux. Portrait d’un homme hors du commun.

Un beau matin, Kevin Richard­­son prend un lion dans ses bras avant de se détour­­ner pour regar­­der quelque chose sur son télé­­phone. Le lion, un mâle de 180 kilos avec des pattes de la taille d’une assiette, se laisse tomber contre son épaule et regarde avec inten­­sité autour de lui. À quelques centi­­mètres de là, une lionne se prélasse. Elle bâille et étire son long corps fauve, se pres­­sant pares­­seu­­se­­ment contre la cuisse de Richard­­son. Sans déta­­cher les yeux de son télé­­phone, celui-ci la repousse. Le lion, revenu de son instant de contem­­pla­­tion, entre­­prend de se faire les dents contre la tête de Richard­­son. Si vous aviez assisté à la scène, qui se déroule dans une plaine verdoyante du nord-est de l’Afrique du Sud, c’est à ce moment précis que vous auriez appré­­cié la soli­­dité de la clôture dres­­sée entre vous et cette paire de lions. Et malgré elles, vous n’au­­riez pas pu répri­­mer un pas en arrière lorsque l’un des grands félins aurait détourné son atten­­tion de Richard­­son pour la fixer sur vous. Puis, ayant conscience du côté de la clôture duquel se trou­­vait Richard­­son, vous auriez fina­­le­­ment compris pourquoi tant de gens parient sur le jour où il se fera dévo­­rer.

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On parie ?
Crédits : Kevin Richard­­son

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