par Alex Kemman | 19 octobre 2015

Hakkari, Turquie

Alors que nous appro­­chons de la province de Hakkari, à l’ex­­trême sud-est de la Turquie où s’étend la fron­­tière avec l’Irak et l’Iran, nous commençons à voir des héli­­co­­ptères planer haut dans le ciel. Les montagnes sont héris­­sées de bases mili­­taires qui ressemblent à des chateaux forts. Nous passons des postes de contrôle, auxquels on exige de voir nos passe­­ports ou nos cartes d’iden­­tité. Mon ami, qui est turc, ironise : « Tu vois, même le gouver­­ne­­ment pense qu’on n’est plus en Turquie ici ! »

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La province est truf­­fée d’avant-postes mili­­taires
Crédits : Alex Kemman

Hakkari se trouve à plus de 1 770 km d’Is­­tan­­bul, dans une région monta­­gneuse majo­­ri­­tai­­re­­ment peuplée de Kurdes. La province est répu­­tée pour sa beauté vierge et natu­­relle, ses plaines fertiles, ses pics ennei­­gés et son eau claire. Elle est aussi le théâtre d’un conflit perma­nent, et de nombreux Turcs voient la province comme un foyer du terro­­risme. Les combats y sévissent toujours entre le gouver­­ne­­ment et l’ar­­mée de guérilla du Parti des travailleurs du Kurdis­­tan (PKK), une orga­­ni­­sa­­tion mili­­tante qui se bat pour l’in­­dé­­pen­­dance kurde depuis les années 1980. Les hautes montagnes et la proxi­­mité des fron­­tières en fait une zone idéale pour les tactiques de guérilla, et la popu­­la­­tion kurde locale soutient majo­­ri­­tai­­re­­ment l’ac­­tion du PKK. Comme l’a déclaré un jour Abdul­­lah Öcalan, le leader du parti empri­­sonné : « Hakkari est la terre où nous sommes les plus forts. » Peu de visi­­teurs s’y aven­­turent, et l’om­­ni­­pré­­sence de l’ar­­mée turque donne à l’en­­droit un carac­­tère inhos­­pi­­ta­­lier. Je m’y suis rendu en 2013 et 2015, pour enquê­­ter sur une série de projets de barrages finan­­cés par l’État, dont les habi­­tants de la région disent qu’ils servent à des fins mili­­taires. Certains cher­­cheurs ont indiqué que les « barrages de sécu­­rité », comme on les appelle, faisaient partie d’une stra­­té­­gie guer­­rière plus vaste du gouver­­ne­­ment turc pour contre­­car­­rer le PKK. Alors que nous voya­­geons vers Hakkari en longeant la fron­­tière irakienne, nous aper­­ce­­vons plusieurs de ces struc­­tures à demi termi­­nées. Le gouver­­ne­­ment a déclaré que les barrages permet­­traient d’ap­­por­­ter de l’élec­­tri­­cité et d’ai­­der au déve­­lop­­pe­­ment d’une zone marquée par la pauvreté et majo­­ri­­tai­­re­­ment rurale, et qu’ils font partie d’un plan natio­­nal visant à utili­­ser toutes les ressources en eaux de la Turquie d’ici 2023. Comme l’a dit le président Recep Tayyip Erdo­­gan en 2011 alors qu’il était Premier ministre du pays : « Aucune rivière ne doit couler en vain. »

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Un rassem­­ble­­ment du PKK à Hakkari
Crédits : Alex Kemman

La construc­­tion de plus d’une douzaine de barrages est prévue dans les provinces de Hakkari et Sirnak. À Hakkari, le Grand Zab est un enjeu majeur, car le fleuve est un impor­­tant affluent du Tigre. Compa­­rés aux gigan­­tesques barrages d’Ilisu et de Mossoul, les réser­­voirs de barrage sont ici petits et profonds, en raison de l’es­­car­­pe­­ment de la vallée. Quatre autres barrages plus grands seront placés sur le Grand Zab et géné­­re­­ront la plus grande part des 1 100 MW d’éner­­gie esti­­més. Au total, le coût de ces diffé­­rents projets revien­­draient à plus d’un milliard de dollars.

Les barrages de sécu­­rité

L’im­­pact envi­­ron­­ne­­men­­tal exact du projet reste vague, bien qu’on sache que certains barrages édifiés dans des Zones de biodi­­ver­­sité majeures (KBA) inon­­de­­ront celles-ci. Les KBA dési­gnent des zones impor­­tantes au niveau mondial grâce à des indi­­ca­­teurs stan­­dar­­di­­sés, en vue de proté­­ger la diver­­sité globale. Mais les habi­­tants de la région sont égale­­ment persua­­dés que les barrages inon­­de­­ront les refuges et les routes du PKK. Le terrain monta­­gneux acci­­denté sera moins aisé­­ment acces­­sible pour l’ac­­ti­­vité de guérilla. Sans comp­­ter que les villa­­geois vivant dans ces zones seront contraints de se dépla­­cer vers la ville, où ils seront plus faci­­le­­ment contrô­­lables. D’autres se plaignent que leurs acti­­vi­­tés de contre­­bandes seront mises à mal – les villes sont en effet pleines de biens issus de la contre­­bande, de l’es­­sence au thé.

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L’es­­sence de contre­­bande venue d’Iran et d’Irak est partout
Crédits : Alex Kemman

En 2008, au moment de l’an­­nonce des projets de barrage le long de la fron­­tière entre l’Irak et la Turquie, à Hakkari et dans la province voisine de Sirnak, le Dépar­­te­­ment d’État pour les infra­s­truc­­tures hydrau­­liques (DSI) a reconnu que les barrages étaient bel et bien des « barrages de sécu­­rité élevés contre le PKK ». Pour beau­­coup de Kurdes, c’est une raison de plus pour s’op­­po­­ser à ces projets. Aujourd’­­hui, pour­­tant, le gouver­­ne­­ment turque dément cette décla­­ra­­tion. À Hakkari, j’ai bu des litres de thé avec les habi­­tants et fumé des ciga­­rettes de contre­­bande dans des hameaux pous­­sié­­reux. Où que j’aille, j’en­­ten­­dais le slogan : « Longue vie au Kurdis­­tan ! Longue vie au PKK ! » J’ai visité le site de construc­­tion d’un barrage à Semdinli, un district aux sublimes paysages verdoyants, connu pour abri­­ter une forte acti­­vité du PKK. Dans un petit village à flanc de montagne, un ouvrier du bâti­­ment m’a expliqué qu’au­­cune des pièces néces­­saires à la produc­­tion d’éner­­gie hydro­é­lec­­trique n’étaient instal­­lées pour le moment. D’après un poli­­ti­­cien local au visage barré d’une épaisse mous­­tache, membre du Parti de la paix et de la démo­­cra­­tie turc (BDP), les barrages sont pareils à des bases mili­­taires : c’est un autre moyen de répri­­mer la popu­­la­­tion de cette province rebelle.

« Les lois de l’ouest de la Turquie n’ont pas cours ici. »

Le PKK voit aussi les barrages comme une agres­­sion directe, et objecte pour plusieurs raisons. Un membre du PKK en Irak, qui fait partie de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion depuis 23 ans main­­te­­nant, m’a raconté : « Ils veulent s’ap­­pro­­prier les racines de toute une civi­­li­­sa­­tion. Les barrages ne sont qu’une des nombreuses méthodes employées pour détruire l’his­­toire et la culture kurdes. Ils les utilisent pour noyer des sites archéo­­lo­­giques, pour divi­­ser les commu­­nau­­tés, et pour nous pous­­ser à quit­­ter nos montagnes. On force les gens à vivre une vie moderne et à oublier leurs racines. Ils nous ont divi­­sés entre plusieurs pays en traçant leurs fron­­tières, et c’est ce qu’ils s’ap­­prêtent à faire à nouveau avec ces barrages. » Le PKK a menacé plusieurs fois d’at­­taquer les barrages. En 2012, 22 camions ont été incen­­diés (suppo­­sé­­ment par l’or­­ga­­ni­­sa­­tion) et des ouvriers des construc­­tions ont été kidnap­­pés à de nombreuses reprises par l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Les barrages sont des projets soute­­nus par l’État, dans une région où la méfiance et la défiance à l’égard du gouver­­ne­­ment sont profon­­dé­­ment ancrées. « Nous sommes dans l’Est anar­­chique », m’a confié un avocat local. « Les lois de l’ouest de la Turquie n’ont pas cours ici. » La maison d’une famille a été sévè­­re­­ment endom­­ma­­gée par des explo­­sions liées à la construc­­tion d’un barrage, mais aucune compen­­sa­­tion ne leur a été offerte. Pas plus que les villa­­geois n’ont été invi­­tés à prendre part au proces­­sus de déci­­sion.

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Les vestiges d’un atten­­tat du PKK
Crédits : Alex Kemman

Les glaciers millé­­naires

À Hakkari, j’ai tenté de parler à plusieurs repré­­sen­­tants locaux du gouver­­ne­­ment. La plupart de mes tenta­­tives se sont soldées par un échec. L’un des gouver­­neurs a consenti à me parler, mais dès que j’ai commencé à l’in­­ter­­ro­­ger au sujet des barrages, il a mis fin à la conver­­sa­­tion. En 2009, deux étudiants français ont été expul­­sés parce qu’ils faisaient des recherches sur l’uti­­li­­sa­­tion des barrages en construc­­tion. J’ai éplu­­ché les archives publiques pour déni­­cher des infor­­ma­­tions sur les barrages, mais ce fut un autre échec. Même si la Turquie possède une loi qui assure l’ac­­cès du public à l’in­­for­­ma­­tion, de simples faits tels que les lieux où les barrages sont construits, quand et combien ne sont pas à dispo­­si­­tion du public. Au final, après avoir bu beau­­coup de thé et échangé des conver­­sa­­tions amicales au Dépar­­te­­ment de la poli­­tique envi­­ron­­ne­­men­­tale d’Hak­­kari, on m’a permis de jeter un œil à l’Éva­­lua­­tion de l’im­­pact envi­­ron­­ne­­men­­tal – à la seule condi­­tion que je n’en parle à personne.

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Les paysages vierges de Hakkari
Crédits : Alex Kemman

Je suis parvenu à obte­­nir un entre­­tien avec un fonc­­tion­­naire local tendu, qui a accepté de parler sous couvert d’ano­­ny­­mat. Alors que nous prenions le thé, il a insisté sur le fait que les barrages ne seraient pas utili­­sés contre le PKK, mais bien pour géné­­rer de l’élec­­tri­­cité et des emplois dont la région a cruel­­le­­ment besoin. Malgré cela, il est reste persuadé que la construc­­tion de ces barrages est une erreur. Étant lui-même origi­­naire d’Hak­­kari, il déplore l’im­­pact envi­­ron­­ne­­men­­tal qu’ils auront. « La prochaine géné­­ra­­tion va nous maudire », dit-il. « Nos glaciers vieux de plusieurs milliers d’an­­nées vont fondre, et la nature origi­­nelle d’Hak­­kari va dispa­­raître. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Floo­­ding out the PKK », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Un barrage en construc­­tion, par Alex Kemman.

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