par Alex Mayyasi | 15 avril 2016

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Tahrir

Le 25 janvier a dépassé mes attentes les plus folles. Quand je me suis levé après une brève nuit de sommeil, un rassem­­ble­­ment était déjà à l’œuvre dans mon quar­­tier de Chou­­bra. Tandis que je me prépa­­rais en hâte pour le rejoindre, je rece­­vais des appels de mili­­tants venus de tout le pays, qui me disaient se rassem­­bler dans la rue et avoir affaire aux poli­­ciers. Lorsque je suis tombé sur le rassem­­ble­­ment le plus proche, la rue était pleine de milliers de protes­­ta­­taires. Je regar­­dais autour de moi avec émer­­veille­­ment. Je mili­­tais depuis huit ans, et pour­­tant les rues étaient pleines d’hommes et de femmes que je n’avais jamais vu, et ils menaient les chants ! Alors que je libé­­rais ma voix pour me joindre à eux, j’ai pensé pour moi-même : Mon Dieu ! Mais où étiez-vous ? Nous vous atten­­dons depuis si long­­temps !

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La place Tahrir, le 25 janvier 2012
Crédits : DR

Comme nous l’avions prévu, nous avons marché dans les quar­­tiers du Caire pendant des heures, encou­­ra­­geant les spec­­ta­­teurs surpris à nous rejoindre. Lorsque nous sommes arri­­vés dans les rues prin­­ci­­pales, nous les avons remplies sans mal. Et tandis que nous appro­­chions de la place Tahrir, nous étions bien assez nombreux pour faire face à la police. Des gens se joignant à notre rassem­­ble­­ment nous ont dit que la police avait bloqué le pont du 6 octobre, non loin de là, qui enjam­­bait le Nil. Nous les avons enten­­dus batailler pour empê­­cher le passage des mani­­fes­­tants dont les rassem­­ble­­ments avaient débuté dans les quar­­tiers situés de l’autre côté du fleuve. Lorsque nous sommes arri­­vés sur la place Tahrir, c’était un véri­­table champ de bataille. Un nuage de gaz lacry­­mo­­gènes s’était abattu sur la place, et je pouvais distin­­guer les silhouettes embru­­mées des mili­­tants qui affron­­taient la marée noire de poli­­ciers qui leur faisait face. Autour de moi, peu de gens avaient déjà parti­­cipé à une mani­­fes­­ta­­tion avant ça, sans même parler d’af­­fron­­te­­ments avec la police. Et malgré tout, ils char­­geaient en criant. En se déver­­sant sur la place, ils couraient sur 50 mètres jusqu’à la ligne de front en évitant les pierres et les bombes lacry­­mo­­gènes qui pleu­­vaient sur nous. Je suis parti­­san d’un acti­­visme non-violent, et je suis opposé aux tactiques de destruc­­tion des bâti­­ments publics ou au meurtre des forces de l’ordre. Pour autant, je refuse de rece­­voir sage­­ment les coups des bras armés du gouver­­ne­­ment. Nous savions que nous devions nous défendre.

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Le grand jour
Crédits : Alex Mayyasi

Pendant deux heures, nous avons jeté des pierres à la police et riposté contre leurs tonfas, leurs bombes lacry­­mo­­gènes et leurs canons à eau. Davan­­tage de rassem­­ble­­ments nous ont rejoints et nous avons repoussé la police jusqu’à ce qu’ils sonnent la retraite et quittent la place. Nous avons laissé écla­­ter notre joie et nous nous sommes regar­­dés avec émer­­veille­­ment. Avions-nous réel­­le­­ment vaincu l’État poli­­cier que nous crai­­gnions tant ?

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Les lecteurs qui s’in­­té­­ressent à la poli­­tique du Moyen-Orient sont proba­­ble­­ment surpris de me voir affir­­mer que la clé de notre succès a été l’exé­­cu­­tion de ce plan de rallie­­ment, et non l’In­­ter­­net. Et c’est compré­­hen­­sible : nous avons tenu ces plans secrets tandis que les jour­­na­­listes ont eu faci­­le­­ment accès aux groupes Face­­book. Mais les signes que je dis vrai sont là si vous savez où regar­­der. Le 25 janvier, les mani­­fes­­tants ne se sont pas rendus direc­­te­­ment à la place Tahrir. À la place, ils ont formé des dizaines de rassem­­ble­­ments dans diffé­­rents quar­­tiers — des rassem­­ble­­ments auxquels Wael Ghonim a recom­­mandé de se joindre via son groupe Face­­book après qu’il a parlé avec des acti­­vistes de rue.

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Affron­­te­­ments violents
Crédits : DR

Notre plan a fini par fuiter, et le 27 janvier, The Atlan­­tic a publié un guide réalisé par l’un des nôtres. Le guide aver­­tis­­sait les Egyp­­tiens qu’il fallait « faire circu­­ler le plan en impri­­mant des emails et en ne faisant que des photo­­co­­pies ! » car « Twit­­ter et Face­­book étaient surveillés. » En suivant ce plan, nous avons résolu le para­­doxe de ces gens qui ne voulaient se joindre aux protes­­ta­­tions que si elles semblaient impor­­tantes, à la manière de l’œuf et de la poule. Chaque rassem­­ble­­ment a attiré des milliers d’Egyp­­tiens qui tous ensemble ont défait les forces de police et occupé les places centrales du Caire, d’Alexan­­drie, de Mahalla et d’autres villes. Nous avions l’at­­ten­­tion du monde, et le mot révo­­lu­­tion ne semblait plus absurde. Mais le succès n’était pas assuré pour autant. La nuit du 25 janvier, la police anti-émeute a attaqué, nous chas­­sant de la place et m’ar­­rê­­tant aux côtés de milliers de mili­­tants. J’ai été relâ­­ché trois jours plus tard, et durant les premières heures que j’ai passé à nouveau sur la place, je n’ai échappé à la mort que parce qu’un inconnu héroïque m’a mis à l’abri d’un tir de sniper. Le 2 février, nous avons combattu des milliers de crimi­­nels payés par des membres du gouver­­ne­­ment pour nous faire quit­­ter Tahrir. L’at­­taque était irréelle : des dizaines d’as­­saillants nous ont attaqués montés sur les chameaux que les touristes enfourchent géné­­ra­­le­­ment pour visi­­ter les pyra­­mides de Gizeh. Durant les deux jours où nous avons défendu la place, nous avons déve­­loppé un système ingé­­nieux : lorsque nous lancions des pierres sur les lampa­­daires, cela voulait dire que nous avions besoin de renforts. Chacun avait égale­­ment un rôle spéci­­fique à jouer. J’ai une santé fragile, aussi je m’oc­­cu­­pais de casser les gravats pour en faire des muni­­tions que les mani­­fes­­tants plus forts physique­­ment pouvaient jeter. Nous avons passé deux semaines dange­­reuses sur la place, et j’en ai aimé chaque seconde. Tahrir avait des airs d’uto­­pie. Hommes d’af­­faires et mendiants conver­­saient ensemble. Des femmes en vête­­ments de créa­­teur ramas­­saient les déchets. Les gens parta­­geaient leurs sand­­wichs avec des étran­­gers et lais­­saient leurs portables à rechar­­ger sans surveillance. Lorsque les musul­­mans se rassem­­blaient pour prier, les chré­­tiens coptes les entou­­raient pour les proté­­ger. Et  lorsque la place était attaquée, on courait vers le danger pour appor­­ter notre aide. Nous étions tous égaux, géné­­reux et coura­­geux. C’était magni­­fique. C’est une chose diffi­­cile à décrire, mais l’éner­­gie de Tahrir était l’op­­posé du règne de la loi du plus fort. À Tahrir, tout le monde savait que les tanks pouvaient surgir sans crier gare et tous nous tuer. Mais nous étions prêts à mourir pour une cause, alors à quoi bon se déchi­­rer, mal agir ou ne pas nous compor­­ter de la meilleure manière possible ? Je souhaite à tout le monde d’avoir l’oc­­ca­­sion de ressen­­tir une fois ce que nous avons ressenti le 11 février 2011, lorsque le président Hosni Mouba­­rak a quitté ses fonc­­tions et que nous avons tiré des feux d’ar­­ti­­fice, chanté des chan­­sons et peint tous les murs près de Tahrir aux couleurs du drapeau égyp­­tien.

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Ahmed Salah après les événe­­ments

Le Caire → Washing­­ton

Dix ans après que je sois devenu un acti­­viste, nous avions enfin une révo­­lu­­tion. Mais ce n’était pas fini. Renver­­ser le président Mouba­­rak n’était que la partie émer­­gée de l’ice­­berg. Quand il s’est rési­­gné à partir, il a cédé son auto­­rité au Conseil suprême des forces armées (SCAF), un groupe d’en­­vi­­ron une ving­­taine de géné­­raux qui n’était convoqué qu’en temps de guerre ou d’ur­­gence natio­­nale. Ils ont immé­­dia­­te­­ment mis la Cons­­ti­­tu­­tion en suspens et dissous le parle­­ment, ce qui voulait dire qu’un groupe secret de géné­­raux assu­­re­­raient la « tran­­si­­tion démo­­cra­­tique » par décret. Ces géné­­raux n’étaient pas inté­­res­­sés par le chan­­ge­­ment : ils étaient l’in­­car­­na­­tion du système corrompu. Tous les prési­­dents d’Egypte venaient de l’ar­­mée et avaient donné aux offi­­ciers de l’ar­­mée d’énormes privi­­lèges. Une fois les géné­­raux du SCAF au pouvoir, les mêmes forces de police qui nous avaient molesté pendant la révo­­lu­­tion ont recom­­mencé lorsque nous avons protesté contre les mili­­taires. Les dissi­­dents étaient empri­­son­­nés sous le même régime de lois restric­­tif. Et les mêmes hommes d’af­­faires ont acheté les élec­­tions.

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Une voiture calci­­née
Crédits : Ahmed Salah

Nous avons conti­­nué à protes­­ter pour que les géné­­raux rendent le pouvoir au peuple, mais nous avons fait face à une répres­­sion plus intense que jamais. Les médias appar­­te­­nant à l’État nous taxaient d’émeu­­tiers et de fauteurs de troubles, alors même que la police anti-émeute avait tué des centaines de mili­­tants. Etant donné mon rôle de leader — parti­­cu­­lier celui que j’avais tenu dans les discu­­tions avec des diplo­­mates et des hauts fonc­­tion­­naires améri­­cains, ce que Wiki­­leaks a révélé publique­­ment en 2011 —, j’étais une cible de choix à la fois pour la sécu­­rité de l’Etat et pour les médias. Des articles publiés dans de grands jour­­naux faisaient de moi un traître payé par la CIA pour désta­­bi­­li­­ser l’Egypte. Certains présen­­ta­­teurs télé disaient même que je devrais être accusé de trahi­­son. Par une nuit calme sur la place Tahrir, j’ai échappé de justesse à une tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat. Un groupe d’hommes en civil m’ont étran­­glé et traîné jusqu’à une allée sombre en dehors de la place, où ils ont dégainé leurs couteaux. J’ai survécu unique­­ment parce que ma fian­­cée Mahi­­tab a rassem­­blé un groupe de mili­­tants pour venir faire du bruit et m’ar­­ra­­cher aux mains de mes agres­­seurs. Tous les mili­­tants n’ont pas eu autant de chance. Un ami à moi, Moha­­med al Masry, a reçu des coups de télé­­phone d’un offi­­cier de police qui l’a mis en garde contre le fait de me fréquen­­ter. C’était un homme ouvert d’es­­prit qui parlait plusieurs langues, et nous avons retrouvé son corps un jour dans le centre du Caire. Il avait reçu des coups de couteau, les mêmes auxquels j’avais échappé. Dans l’an­­née qui a suivi la desti­­tu­­tion de Mouba­­rak, j’ai lente­­ment accepté le fait que je devais quit­­ter l’Egypte. J’avais un visa améri­­cain depuis que j’étais allé à Washing­­ton, D.C. pour rencon­­trer des poli­­ti­­ciens, et j’ai décidé de prendre l’avion pour la capi­­tale améri­­caine. J’es­­pé­­rais seule­­ment que les parti­­sans de la démo­­cra­­tie parvien­­draient à réfor­­mer l’Egypte, et que je pour­­rais bien­­tôt rentrer chez moi.

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Les adieux
Crédits : Ahmed Salah

J’ai passé mon dernier jour en Egypte le 25 janvier 2012. Je l’ai passé sur la place Tahrir avec Mahi­­tab, à célé­­brer l’an­­ni­­ver­­saire de la révo­­lu­­tion. Nous avons presque manqué notre avion car j’ai passé un temps fou à prendre des photos de pancartes de protes­­ta­­tion bien tour­­nées, d’en­­fants au visage couvert de pein­­ture, et de grands drapeaux égyp­­tiens avec les mots « Révo­­lu­­tion du 25 janvier » brodés dessus. Quand Mahi­­tab et moi sommes arri­­vés à Washing­­ton, nous avons été accueillis en héros, ou comme des digni­­taires étran­­gers. Mes amis égyp­­tiens qui travaillaient sur la poli­­tique du Moyen-Orient nous ont accueilli chez eux et m’ont aidé à navi­­guer entre les rendez-vous avec des jour­­na­­listes, les hauts respon­­sables du dépar­­te­­ment d’Etat, et les membres du Congrès. À ce moment-là j’étais un habi­­tué de la café­­té­­ria du Congrès. Je prenais chaque fois la même chose : un café et la part de pizza la moins chère. Mahi­­tab et moi avons donné des confé­­rences à propos de la révo­­lu­­tion dans une douzaine d’uni­­ver­­si­­tés et sur des campe­­ments d’Oc­­cupy Wall Street. Le soutien de tous ces gens nous faisait chaud au cœur — ils nous encen­­saient et nous féli­­ci­­taient telle­­ment que nous en étions embar­­ras­­sés. Nous avons tenté d’être clairs à propos du fait que l’Egypte n’était pas encore libre. Chaque nuit, je restais debout jusqu’à 5 h du matin pour parler sur Skype avec des mili­­tants. Nous discu­­tions de poli­­tique et orga­­ni­­sions des mani­­fes­­ta­­tions, des campagnes média­­tiques et des événe­­ments concer­­nant les réformes poli­­tiques que nous voulions voir adve­­nir. Même si j’avais fui mon pays, je me sentais toujours égyp­­tien et fier de me battre pour sa libé­­ra­­tion.

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Monu­­ment aux morts
Crédits : Alex Mayyasi

Mais tandis que les semaines deve­­naient des mois, le poids des milliers d’heures passées loin de chez moi et de la cause a commencé à me peser. J’at­­ten­­dais que les condi­­tions s’amé­­liorent en Egypte, mais ça n’a pas été le cas. Au cours de la première véri­­table élec­­tion prési­­den­­tielle égyp­­tienne, trois candi­­dats se sont partagé les votes des démo­­crates égyp­­tiens. Ils ont perdu, et le candi­­dat des Frères musul­­mans a battu de peu un membre de l’ar­­mée. Mahi­­tab est retour­­née au Caire sans moi. C’était un au revoir diffi­­cile, plein d’in­­cer­­ti­­tude. Les élec­­tions étaient à l’image de la poli­­tique égyp­­tienne depuis la révo­­lu­­tion : une lutte farouche entre dicta­­teurs mili­­taires et fana­­tiques reli­­gieux. Et les Frères musul­­mans — dont les atours reli­­gieux, d’après moi, sont un cheval de Troie pour de la pure ambi­­tion poli­­tique — ont traité les mili­­tants aussi dure­­ment que les mili­­taires. Le gouver­­ne­­ment et les médias ont conti­­nué de dire que j’étais un traître. Les arres­­ta­­tions, les inter­­­dic­­tions de quit­­ter le terri­­toire et les morts reve­­naient de plus en plus fréquem­­ment dans mes conver­­sa­­tions Skype. Trois mois après les élec­­tions, en septembre 2012, j’ai appelé Mahi­­tab pour lui souhai­­ter un joyeux anni­­ver­­saire. Elle m’a timi­­de­­ment fait part du fait qu’elle avait reçu des soins médi­­caux après une mani­­fes­­ta­­tion. Quand j’ai insisté pour qu’elle me dise ce qu’il s’était passé, elle m’a expliqué que la police anti-émeute avait attaqué les mani­­fes­­tants, pour­­suivi Mahi­­tab jusque sur les bords du Nil, et qu’ils l’avaient ensuite frappé à coups de poings et à coups de pieds tandis qu’elle était à terre. Elle avait perdu la vue de son œil droit. Je restais sans voix. C’était abomi­­nable. Je me sentais impuis­­sant, et j’avais envie de voir Mahi­­tab. Mais je savais que je ne pouvais pas. En réali­­sant que mon exil d’Egypte serait proba­­ble­­ment perma­nent, j’ai demandé l’asile poli­­tique.

Après des mois de purga­­toire, j’ai acheté un billet d’avion pour San Fran­­cisco.

Cela signi­­fiait que je devais affron­­ter une autre réalité : je serais bien­­tôt à court d’argent, et je ne pouvais pas travailler léga­­le­­ment avant de rece­­voir l’asile. À l’oc­­ca­­sion, je me faisais un peu d’argent en donnant des cours d’arabe à des gens que je trou­­vais sur Craig­s­list. Mais même si je mangeais peu et que j’avais emmé­­nagé dans une petite chambre peu coûteuse dans le sous-sol d’une maison de Virgi­­nie (j’avais abusé trop long­­temps de l’hos­­pi­­ta­­lité de mes amis), j’ai commencé à m’inquié­­ter pour mes finances. L’at­­tente de mon statut légal était plus doulou­­reuse encore, car j’avais perdu ma déter­­mi­­na­­tion. Depuis que j’avais quitté l’Egypte des mois plus tôt, les jour­­na­­listes solli­­ci­­taient rare­­ment mon point de vue, et les poli­­ti­­ciens refu­­saient poli­­ment mes demandes de rencontre. Les membres du Congrès m’avaient dit que ma demande d’asile serait accep­­tée dans les 40 jours car j’avais risqué ma vie en parlant au Congrès en 2009. Au lieu de quoi ça a pris un an. Je n’étais plus d’ac­­tua­­lité.

Les oubliés

J’étais en colère et débous­­solé. Je ne vivais que pour mes appels ponc­­tuels sur Skype avec des acti­­vistes. Le reste du temps, je restais dans ma chambre — le bus depuis la Virgi­­nie jusqu’à D.C. coûtait autant que ce que je dépen­­sais en nour­­ri­­ture chaque jour. Dans ce sous-sol encom­­bré, je passais des heures à lire et parta­­ger des actua­­li­­tés poli­­tiques sur Face­­book. Je jouais souvent à des jeux sur ordi­­na­­teur, juste pour m’oc­­cu­­per l’es­­prit. Les infor­­ma­­tions que je lisais étaient sombres. Le gouver­­ne­­ment des Frères musul­­mans recher­­chait le pouvoir de telle manière que nous crai­­gnions de voir notre pays deve­­nir une théo­­cra­­tie à l’Ira­­nienne. Le président a fini par adop­­ter un décret qui plaçait ses actions hors de portée de n’im­­porte quel tribu­­nal égyp­­tien, ce qui lui donnait presque un pouvoir absolu. Les mani­­fes­­ta­­tions orga­­ni­­sées par Mahi­­tab et les autres rencon­­traient une violente oppo­­si­­tion.

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Lors d’une première visite à San Fran­­cisco
Crédits : Ahmed Salah

Après des mois de purga­­toire, j’ai acheté un billet d’avion pour San Fran­­cisco. Les jour­­naux égyp­­tiens me taxaient toujours d’ « agent de la CIA » et je ne voulais pas leur donner plus de grain à moudre en vivant à Washing­­ton. J’ai choisi San Fran­­cisco car je savais que c’était un terreau fertile pour l’ac­­ti­­visme — et j’ai pensé que j’au­­rais à faire face à moins de commen­­taires racistes à propos des Arabes et des musul­­mans en Cali­­for­­nie. Lorsque j’es­­sayais de justi­­fier cette dépense, j’ima­­gi­­nais qu’à San Fran­­cisco je pour­­rais me construire une nouvelle vie en deve­­nant ami avec des mili­­tants améri­­cains et en donnant des cours d’arabe aux gens. Mes amis d’Oc­­cupy Wall Street m’avaient même présenté à un membre du mouve­­ment de San Fran­­cisco qui m’avait proposé de m’hé­­ber­­ger chez lui. Mais lorsque je suis arrivé, j’ai dû me battre pour trou­­ver l’éner­­gie de faire des recherches sur Craig­s­list et de deman­­der à des amis s’ils avaient entendu parler de la moindre oppor­­tu­­nité. Je me sentais acca­­blé par quelque chose de noir et de profond. La moti­­va­­tion n’était plus qu’un loin­­tain souve­­nir, et lorsque je donnais un cours d’arabe ou que je rencon­­trais un ami ou un jour­­na­­liste, quit­­ter la maison me donnait l’im­­pres­­sion de gravir une montagne. J’ai fini par aller consul­­ter un méde­­cin qui m’a diagnos­­tiqué un trouble de stress post-trau­­ma­­tique. Il compa­­rait mon état à celui d’un soldat reve­­nant de la guerre. Pendant la bataille, mon esprit fonc­­tion­­nait sans mal malgré la prison, les batailles de rues durant les mani­­fes­­ta­­tions et la tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat. Mais à présent que j’avais quitté l’Egypte, il était écrasé sous le poids de la bruta­­lité des événe­­ments.

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L’am­­bas­­sade d’Égypte à Washing­­ton
Crédits : Ahmed Salah

Pendant que je tentais de me soigner, les Égyp­­tiens souf­­fraient encore davan­­tage. En juin 2013, dix millions d’Égyp­­tiens sont descen­­dus dans les rues pour deman­­der la démis­­sion de Moha­­med Morsi, le membre des Frères musul­­mans qui avait été élu président. Il y avait encore plus de mani­­fes­­tants que lors des protes­­ta­­tions contre Mouba­­rak, et tandis que la possi­­bi­­lité d’une guerre civile a commencé à se dessi­­ner, l’ar­­mée a arrêté Morsi et pris le contrôle du gouver­­ne­­ment. Les Égyp­­tiens ont célé­­bré la desti­­tu­­tion d’un autre diri­­geant auto­­crate, et je me suis joint prudem­­ment à la liesse, féli­­ci­­tant Mahi­­tab et les autres sur Skype. Mais la fête a été de courte durée. Quand les Frères musul­­mans ont occupé de grandes places en signe de protes­­ta­­tion, l’ar­­mée les a massa­­crés. Les soldats se ruaient dans les campe­­ments et tiraient à balles réelles depuis des héli­­co­­ptères. Les jour­­na­­listes décri­­vaient les gens qui couraient en portant des corps dans leurs bras, et Human Rights Watch a estimé que 1 000 hommes, femmes et enfants désar­­més avaient trouvé la mort. Après le massacre, j’ai cessé de rester éveillé tard avec les acti­­vistes sur Skype. Il était presque impos­­sible de mani­­fes­­ter, et le gouver­­ne­­ment abat­­tait ou faisait « dispa­­raître » quiconque le dénonçait. J’ai aban­­donné tout espoir de rentrer chez moi et j’ai regardé s’ef­­fon­­drer notre belle révo­­lu­­tion. Le géné­­ral en chef égyp­­tien, Abdel Fattah el-Sisi, s’est présenté à l’élec­­tion prési­­den­­tielle et a remporté 96 % des suffrages. Tous les jour­­naux le soute­­naient et le trai­­taient en héros. Des entre­­prises ache­­taient des espaces publi­­ci­­taires pour soute­­nir sa candi­­da­­ture. La victoire de Sisi était telle­­ment assu­­rée que lui et le gouver­­ne­­ment se sont deman­­dés comment gonfler le taux de parti­­ci­­pa­­tion. Mais peu d’Egyp­­tiens sont allés voter. Notre nouveau gouver­­ne­­ment mili­­taire a balayé d’autres accom­­plis­­se­­ments de la révo­­lu­­tion. En 2011, j’avais sauté de joie devant mon poste de télé­­vi­­sion en voyant Mouba­­rak, ses fils et les membres corrom­­pus de son gouver­­ne­­ment passer devant le tribu­­nal. En 2014 et 2015, je restais para­­lysé dans mon fauteuil en lisant que les juges avaient annulé les charges qui pesaient contre eux, ceux qui leur permet­­tait de reve­­nir à la poli­­tique. L’Egypte était deve­­nue une paro­­die de dicta­­ture. Les soldats inter­­­ve­­naient sur les campus univer­­si­­taires pour s’en prendre aux étudiants qui critiquaient le gouver­­ne­­ment. L’Etat a exécuté un mili­­tant que je connais­­sais : il était accusé d’avoir commis un crime qui s’était produit après son arres­­ta­­tion. Les poli­­ti­­ciens libé­­raux ont quitté le pays, tout comme Bassem Yous­­sef, le brillant sati­­riste. Tout ce que nous avions accom­­pli pendant la révo­­lu­­tion semblait glis­­ser comme du sable entre mes doigts.

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Mes amis me demandent souvent ce que je vais faire main­­te­­nant que je ne peux plus retour­­ner en Egypte. La vérité est que je n’en sais rien. Je suis perdu, et la seule raison pour laquelle je ne suis pas sans-abri est que des amis géné­­reux m’ont offert d’ha­­bi­­ter chez eux.

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La fleur du Mouve­­ment du 6 avril
Crédits : Ahmed Salah

Cela me fait me sentir misé­­rable et petit de devoir l’ad­­mettre après les années que j’ai passé à faire part de mes plans avec assu­­rance à des acti­­vistes, des jour­­na­­listes, des poli­­ti­­ciens et des ambas­­sa­­deurs. Mais ma pauvreté et mes problèmes de santé rendent toute plani­­fi­­ca­­tion à long-terme impos­­sible. Mes ambi­­tions sont plus modestes main­­te­­nant qu’elles ne l’étaient quand j’ai promis aux Egyp­­tiens que nous pour­­rions libé­­rer notre pays : je veux pouvoir rembour­­ser mon décou­­vert et louer ma propre chambre. Ça n’a pas été facile. Ma demande d’asile a fini par être accep­­tée, et il y a un an, j’ai trouvé un boulot. Un boulot diffi­­cile. Je travaillais à la récep­­tion d’un complexe de loge­­ments pour personnes seules dans le Tender­­loin. Le job était payé au salaire mini­­mum. Durant mes gardes, la police débarquait fréquem­­ment pour consul­­ter nos camé­­ras de sécu­­rité, qui ont filmé de nombreuses agres­­sions et cambrio­­lages. Un jour, un homme est entré dans l’im­­meuble, m’a pointé du doigt à travers la vitre et m’a fait signe que j’étais mort en lais­­sant glis­­ser son doigt sur son cou. Cela me rappe­­lait l’Egypte de la pire des manières. Je repen­­sais aux cadavres qui jonchaient la place Tahrir et aux hommes sortant leurs couteaux la nuit où Mahi­­tab m’avait sauvé d’une mort certaine. Jusqu’à ma démis­­sion, ce boulot accen­­tuait mon anxiété et la dépres­­sion liées à mon SSPT. Je n’ai pas retrouvé d’em­­ploi depuis. Ma santé fragile rend diffi­­cile le simple fait de m’ex­­tir­­per du lit le matin. Je vis à San Fran­­cisco depuis plus de trois ans, et je ne peux pas me plaindre. J’ai un endroit où vivre, et même si je suis endetté, j’ai réussi à gagner assez d’argent en ensei­­gnant l’arabe pour conti­­nuer. J’aime cette ville et le fait de pouvoir aller au bord de l’océan, même si cela me remplit de culpa­­bi­­lité. Je ne vois pas pourquoi je devrais vivre libre tandis que tant d’Egyp­­tiens coura­­geux souffrent. C’est du moins ce que je me dis quand je suis d’hu­­meur magna­­nime. Mais je ne peux pas m’em­­pê­­cher d’être amer car j’ai tout perdu. J’ai travaillé dur et souf­­fert pour l’Egypte, et j’ai été contraint de fuir et de regar­­der impuis­­sant le gouver­­ne­­ment détruire ma répu­­ta­­tion. Je suis fier d’avoir joué un rôle impor­­tant dans l’his­­toire, mais je sais que les gens qui ont un jour tenu des propos élogieux à mon égard m’ont depuis long­­temps oublié, tout comme les jour­­na­­listes et les histo­­riens qui ont chro­­niqué la révo­­lu­­tion. Je sais qu’il n’y a rien de person­­nel là-dedans. Les forces qui m’ont contraint à l’exil et à l’ou­­bli sont les mêmes que celles contre lesquelles mon père m’avait mis en garde : la cruelle machi­­ne­­rie de la poli­­tique, l’ava­­rice et les inté­­rêts. ulyces-tahrirsanfrancisco-15 De temps à autre, je repense à mon père, et à tous les hommes et les femmes comme moi. Les gens qui se sont chère­­ment battus pour la liberté et qui ont presque changé le cours de l’his­­toire comme Gandhi ou Nelson Mandela, mais dont les efforts se sont avérés vains. Il doit y avoir beau­­coup de gens qui ont joué un rôle dans l’his­­toire mais qu’elle a oublié. J’ai­­me­­rais que les livres d’his­­toire les retiennent un peu plus long­­temps, et qu’ils leur accordent un peu plus d’at­­ten­­tion. J’ai­­me­­rais savoir comment leurs histoires ont fini. J’ai­­me­­rais savoir s’ils ont été heureux.


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret, Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « How I Went From Leading the Egyp­­tian Revo­­lu­­tion to Making Mini­­mum Wage in San Fran­­cisco », paru dans Priceo­­no­­mics. Couver­­ture : Un mur du Caire pendant la révo­­lu­­tion. (Alex Mayyasi)


CE CHANTEUR ÉGYPTIEN DOIT RESTER CÉLÈBRE POUR NE PAS SE FAIRE TUER

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Ramy Essam est devenu l’icône musi­­cale de la Révo­­lu­­tion égyp­­tienne. Aujourd’­­hui exilé en Suède pour sa sécu­­rité, il n’a qu’une idée en tête : reve­­nir.

Nous sommes à Malmö en Suède et la nuit de mars est fraîche, mais Ramy Essam entrouvre la porte du balcon de son appar­­te­­ment au troi­­sième pour lais­­ser filtrer un peu de l’ex­­té­­rieur à l’in­­té­­rieur. « J’aime entendre la rue. » À dire vrai, il n’y a pas grand chose à entendre en ce mercredi soir : le bruit des voitures passant sur la route glis­­sante, le clic-clac des talons sur le trot­­toir, le croas­­se­­ment étrange de l’un des pigeons impo­­sants qui vivent perchés en équi­­libre précaire sur les branches nues des arbres adja­­cents. « C’est telle­­ment calme ici, pas comme en Égypte », dit-il en s’en­­fonçant dans son petit canapé brunâtre. « Quand je suis arrivé, j’ai habité pendant un temps dans un appar­­te­­ment situé dans un beau quar­­tier, mais chaque fois que je jouais de la guitare, le voisin cognait contre le mur pour que j’ar­­rête. Je n’ai pas l’ha­­bi­­tude du calme. »

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Ramy chante place Tahrir
Crédits : Ramy Essam/Face­­book

Il y a cinq ans, Essam, aujourd’­­hui âgé de 28 ans, était au centre de l’un des moments histo­­riques les plus sonores qu’ait connu sa géné­­ra­­tion. Alors que des millions de personnes se rassem­­blaient au Caire sur la place Tahrir au début de l’an­­née 2011 pour une occu­­pa­­tion de 18 jours qui a mis fin aux trente années au pouvoir de Hosni Mouba­­rak, Essam galva­­ni­­sait les mani­­fes­­tants avec des hymnes révo­­lu­­tion­­naires illus­­trant leur lutte commune et appe­­lant à des chan­­ge­­ments qui, encore un mois aupa­­ra­­vant, auraient été quasi­­ment incon­­ce­­vables. Accusé d’avoir trou­­blé l’ordre public, il a été arrêté, inter­­­rogé et bruta­­le­­ment torturé. Mais il est aussi devenu célèbre, un symbole vivant de la révo­­lu­­tion, en tenant un rôle de premier plan dans The Square, docu­­men­­taire nommé aux Oscars en 2014, ainsi que dans un repor­­tage du maga­­zine d’in­­for­­ma­­tion améri­­cain 60 Minutes, et en ralliant des milliers de fans à ses concerts. Quand l’ar­­mée, avec à sa tête le géné­­ral et futur président Abdel Fattah al-Sisi, a repris le pouvoir en 2013 avec la volonté de réduire au silence la dissi­­dence, Essam est devenu une cible évidente.

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