par Alex Perry | 13 mars 2016

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Par un matin enso­­leillé d’avril, sur la côte est de la Sicile, le mont Etna a des allures de carte postale : au-delà d’une mer bleu-vert, des olive­­raies, des oran­­gers et des villes nichées au creux de collines escar­­pées, il dresse son immense cône enneigé entouré de nuages coton­­neux. Mais au centre de ce tableau para­­di­­siaque, au bout d’un long quai du port d’Au­­gusta, une présence détone : celle d’un mons­­trueux canon­­nier italien gris terne, sur le pont arrière duquel 447 personnes s’en­­tassent sous de grosses couver­­tures marron. À la rambarde se tient un homme à la barbe sauvage, la tren­­taine, portant un bébé près de sa hanche. Derrière lui, une femme vêtue d’une abaya tient la main d’une petite fille avec les cheveux tres­­sés en nattes, qui porte un sac à dos rose tout sale.

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Le mont Etna avec à ses pieds, Augusta
Crédits : Allie Caul­­field

Les visages de ces familles sont recou­­verts de pous­­sière et leurs cheveux sont ébou­­rif­­fés. Leurs habits aussi, dont les couleurs ont fané au soleil, sont macu­­lés de pous­­sière blanche et de crasse noire. Dans ce décor écla­­tant et baigné de soleil, les réfu­­giés attendent le débarque­­ment. La brise marine rejette sur la terre ferme la puan­­teur aigre qui émane de leurs corps épui­­sés, et les travailleurs de la Croix-Rouge sur le quai portent des masques et des combi­­nai­­sons à capuche. C’est un tableau de vie et de mort. La semaine dernière, la marine italienne a secouru ces hommes, ces femmes et ces enfants venus d’Afrique alors qu’ils essayaient de traver­­ser la Médi­­ter­­ra­­née pour rejoindre l’Eu­­rope. Quatre jours plus tôt, 800 autres migrants ont trouvé la mort au fond des flots, leur navire ayant coulé au large de la Libye. Ceux-là ont eu de la chance. La Croix-Rouge semble hési­­tante dans sa façon de leur appor­­ter des soins, s’en occu­­pant à distance respec­­table et avec des gants en caou­t­chouc. Ils éloignent came­­ra­­mans et photo­­graphes en agitant les mains comme on chas­­se­­rait des mouches. Cepen­­dant, le groupe auto­­rise Gemma Parkin, une publi­­ci­­taire travaillant pour l’ONG britan­­nique Save the Chil­­dren, à parler avec les réfu­­giés, afin qu’elle délivre ensuite les infor­­ma­­tions aux jour­­na­­listes. Parkin agit de la sorte car elle veut que les diri­­geants euro­­péens, qui débattent de la façon dont arrê­­ter l’af­­flux de migrants, entendent leurs histoires, les mois et les années qu’ils ont passés à tenter d’at­­teindre l’Eu­­rope, et ce qui leur en a coûté : la plupart du temps, les écono­­mies de toute une vie ; et, pour près de 2 000 d’entre eux en quatre mois, leurs vies. « Des milliers de migrants trouvent la mort », explique Parkin. « Peu importe ce que vous pensez de l’im­­mi­­gra­­tion, vous devez au moins recon­­naître qu’on ne devrait pas lais­­ser des enfants se noyer. » Parkin consulte ses notes. « Certains sont des réfu­­giés syriens ayant passé des années dans des camps de réfu­­giés, et qui ne font plus confiance aux programmes de relo­­ca­­li­­sa­­tion », dit-elle. « Beau­­coup d’Érythréens. Beau­­coup de Soma­­liens. »

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Des migrants attendent de débarquer sur la côte italienne
Crédits : UNHCR

Elle tourne une page. Beau­­coup d’en­­fants, surtout les Afri­­cains, sont seuls. Pour beau­­coup, leur famille n’a pu ache­­ter qu’une seule traver­­sée vers l’Eu­­rope, aussi ont-ils envoyé leur fils aîné, « mettant en quelque sorte tous leurs œufs dans le même panier », dit Parkin. « Ces enfants sont fréquem­­ment exploi­­tés pendant le périple. Les enfants racontent aussi que beau­­coup d’entre eux meurent de déshy­­dra­­ta­­tion dans le Sahara, juste avant d’ar­­ri­­ver en Médi­­ter­­ra­­née. D’autres tombent de l’ar­­rière du camion, et on les laisse mourir là, dans le désert. » « Une fois qu’ils atteignent la côte, il y a un racisme impor­­tant parmi les passeurs », conti­­nue Parkin. Les Syriens paient un supplé­­ment et montent sur le pont supé­­rieur. Les Afri­­cains, qui ont géné­­ra­­le­­ment moins d’argent, voyagent à fond de cale, sans eau et sans nour­­ri­­ture. Ceux qui n’ont pas les moyens de payer sont placés sous la surveillance de gardes armés dans des camps dissé­­mi­­nés sur la côte libyenne, jusqu’à ce qu’ils puissent payer. « Comme ces quatre enfants que j’ai rencon­­trés », raconte Parkin. « Ils ont été gardés neuf mois. Ils buvaient leur propre urine et mangeaient leurs propres excré­­ments. J’ai rencon­­tré un garçon qui ne savait même pas combien de ses amis étaient morts. » Parkin tourne les pages du carnet jusqu’à la dernière page. « La plupart des femmes ont été violées », dit-elle. Les violeurs incluent les passeurs et certains des clients. « Comme cette femme enceinte de sept mois, qui a essayé de se suici­­der », achève Parkin.

Les réfu­­giés commencent à débarquer. La Croix-Rouge les place en file indienne, les menant un par un dans une petite tente ouverte sur les côtés. Ses employés notent les noms, les âges, et procède à un bref examen médi­­cal. Après quoi on laisse les nouveaux arri­­vants sortir au soleil, leur lais­­sant le temps de décou­­vrir cet envi­­ron­­ne­­ment nouveau. Mais ils ne se montrent pas curieux et s’as­­soient en groupes, formant des cercles sur le béton crevassé : une vieille femme aux mains trem­­blantes aidée par une jeune femme – qui pour­­rait être sa petite-fille ; un homme et son jeune fils ; deux couples d’étu­­diants et leur petit bébé ; un tout-petit en doudoune grise, qui ne semble appar­­te­­nir à personne. Un homme en manteau rouge, qui travaille pour l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale pour les migra­­tions, s’adresse à la foule. Il essaye d’ex­­po­­ser leurs droits et les choix qui s’offrent à eux : ils peuvent se rendre dans un centre gouver­­ne­­men­­tal pour migrants, ou trou­­ver leur propre loge­­ment s’ils peuvent se le permettre. Cepen­­dant, tant qu’ils n’au­­ront ni visa ni droit d’asile, ils ne peuvent béné­­fi­­cier d’un statut légal et ne peuvent ainsi travailler. Ils rece­­vront la réponse à leurs demandes dans 35 jours.

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Pano­­rama d’Au­­gusta
Crédits : Salvo Martu­­rana

Ces infor­­ma­­tions semblent impor­­tantes, mais peu d’entre eux écoutent. Au lieu de cela, comme d’un commun accord, au sein de chaque groupe une personne attrape un télé­­phone portable du fond d’un sac, l’al­­lume et se met à envoyer des textos préci­­pi­­tam­­ment. En obser­­vant cela, je me demande : mais à qui ?

Le juge et l’as­­sas­­sin

Dans son bureau au deuxième étage du palais de justice de Palerme, le procu­­reur anti-mafia Calo­­gero Ferrara allume un ciga­­rillo et me trans­­met une accu­­sa­­tion de 526 pages contre 24 trafiquants de personnes afri­­cains. Nous sommes le lende­­main de la noyade de 800 migrants dans des eaux situées à 500 km, et de la diffu­­sion d’une vidéo de l’État isla­­mique montrant ce que beau­­coup d’entre eux fuyaient proba­­ble­­ment : l’exé­­cu­­tion de 30 chré­­tiens éthio­­piens en Libye. Ferrara est un homme sociable et vêtu avec goût, qui porte des lunettes à arma­­ture bleu clair qu’on croise plus volon­­tiers dans les agences de pub. Il vient de donner une confé­­rence de presse pour annon­­cer un triomphe inha­­bi­­tuel dans la bataille de l’Ita­­lie contre l’émi­­gra­­tion illé­­gale. Dans la nuit, ses hommes ont déman­­telé un réseau de trafic de migrants et arrêté 14 hommes – prin­­ci­­pa­­le­­ment   des Érythréens – en Sicile, à Milan et à Rome. Ferrara explique qu’il s’at­­tend à ce que huit autres personnes soient arrê­­tées dans les jours prochains. ulyces-mastermind-04-1Pour­­tant, le procu­­reur ne se fait pas d’illu­­sions quant à l’im­­pact poten­­tiel de la descente de police. « Il y a deux ans, quand on m’a confié l’unité anti-mafia, j’étais si heureux », dit-il. « Norma­­le­­ment, enquê­­ter sur une affaire prend des années. Comme ce meurtre qui a eu lieu la semaine dernière : un gars a été tué en ville, de neuf balles dans le visage. La routine, quoi. » Chaque jour en arri­­vant au travail, Ferrara passe devant une plaque sur laquelle sont inscrits les noms de onze procu­­reurs de Palerme assas­­si­­nés par des mafiosi. Les menaces de la mafia forcent Ferrara et sa famille à vivre derrière un paravent de gardes armés. Cette réalité – voir des collègues procu­­reurs se faire tuer, une vie coupée du reste du monde par des gardes du corps et des vitres pare-balles, procé­­der à l’exa­­men des balles reti­­rées du visage des gang­s­ters – est ce qui, selon Ferrara, consti­­tue « la routine ». « Mais ça ? » dit-il en parlant de l’ac­­cu­­sa­­tion, en souf­­flant de la fumée sur une casquette du FBI posée sur son étagère. « C’est un putain de cauche­­mar. » Les inquié­­tudes de Ferrara ont leur origine en Sicile : au centre de la Médi­­ter­­ra­­née, à mi-chemin entre l’Eu­­rope, l’Afrique et le Moyen-Orient, la Sicile fut un des plus grands carre­­fours de l’hu­­ma­­nité pendant des milliers d’an­­nées. Palerme fut fondée par les Phéni­­ciens au VIIIe siècle avant J.-C., avant d’être conquise par les Grecs, les Romains, les Vandales et les Byzan­­tins ; puis par les Arabes (pour qui elle fut une ville char­­nière de la culture isla­­mique durant 200 ans) et les Normands (qui la repla­­cèrent au rang de capi­­tale du Saint-Empire romain) ; puis par les Espa­­gnols, les Français et les Italiens, et enfin, lors d’une inva­­sion assis­­tée par la mafia, par les forces alliées de la Seconde Guerre mondiale. L’an­­tique cosmo­­po­­li­­tisme sici­­lien, qui peut être observé dans les églises à travers l’in­­té­­gra­­tion des dômes arabes et sur les panneaux de rues écrits en italien et en arabe, semble avoir préservé l’île des tensions poli­­tiques et ethniques qui accueillent les migrants dans les endroits moins contras­­tés de l’Eu­­rope plus au nord. L’opi­­nion des Sici­­liens sur l’émi­­gra­­tion – immuable, impa­­rable et souvent posi­­tive – explique en partie pourquoi, alors que le nombre de migrants montait en flèche, les auto­­ri­­tés locales ont mis du temps à réagir. Mais cela n’ex­­plique pas pourquoi leur inac­­tion s’est pour­­sui­­vie après que les migrants ont commencé à mourir.

Depuis l’an 2000, envi­­ron 22 000 immi­­grants venus du Moyen-Orient, d’Asie et d’Afrique subsa­­ha­­rienne se sont noyés dans la Médi­­ter­­ra­­née. Nombreux sont ceux qui ont péri en mer, durant la traver­­sée entre l’Afrique et Lampe­­dusa, cette petite île située au sud de la Sicile qui, se dres­­sant à seule­­ment 300 km de Tripoli, repré­­sente le terri­­toire euro­­péen le plus proche de la Libye. Depuis deux ans, le nombre de ceux qui ont essayé d’at­­teindre l’Eu­­rope – et qui ont trouvé la mort en le faisant – a forte­­ment augmenté. En 2014, plus de 250 000 migrants ont essayé de traver­­ser la Médi­­ter­­ra­­née, et 3 702 d’entre eux sont morts. En 2015, ils étaient plus d’un million selon l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale pour les migra­­tions. Pour le seul mois de janvier 2016, plus de 55 000 personnes ont traversé la Médi­­ter­­ra­­née et l’OIM a recensé 244 victimes. Les raisons de l’aug­­men­­ta­­tion des migra­­tions sont nombreuses : la désin­­té­­gra­­tion de la Libye et du Yémen ; la répres­­sion en Érythrée ; la guerre civile au Soudan et au Soudan du Sud ; et la conclu­­sion évidente à laquelle arrivent des millions de Syriens, après quatre années passées dans des camps de réfu­­giés étran­­gers, qu’ils ne rentre­­ront jamais chez eux. ulyces-mastermind-05Aujourd’­­hui, l’es­­poir d’une réso­­lu­­tion heureuse de la crise repose en partie sur l’élite des procu­­reurs anti-mafia italiens, qui affirment que puisque le trafic de personnes est une forme de crise orga­­ni­­sée, et qu’il touche l’Ita­­lie, ce désastre huma­­ni­­taire tombe sous sa juri­­dic­­tion. Fabio Licata, un avocat de Palerme qui travaille en étroite colla­­bo­­ra­­tion avec Ferrara, m’a confié que dans cette affaire, la longue expé­­rience de l’Ita­­lie avec la mafia était à son avan­­tage : « Nous avons les meilleurs enquê­­teurs du crime orga­­nisé de toute l’Eu­­rope, et même des États-Unis », dit-il. « Les autres pays euro­­péens s’oc­­cupent des passeurs comme d’un problème d’ordre poli­­cier ou d’ordre public. Mais nous connais­­sons inti­­me­­ment ces phéno­­mènes et nous savons comment en venir à bout. Nous obte­­nons des résul­­tats. »

~

C’est au matin du naufrage d’oc­­tobre 2013 à Lampe­­dusa que Ferrara a commencé à enquê­­ter sur les passeurs. Il a donné l’ordre à ses offi­­ciers de deman­­der aux survi­­vants les numé­­ros de télé­­phone de ceux grâce à qui ils avaient pu venir. En mettant ces lignes sur écoute et en traçant les appels prove­­nant d’autres numé­­ros, Ferrara a construit une chaîne télé­­pho­­nique compo­­sée de milliers de numé­­ros en prove­­nance d’Afrique, d’Eu­­rope, du Moyen-Orient, d’Asie et des États-Unis. En l’es­­pace de 18 mois, son équipe et lui ont enre­­gis­­tré plus de 30 000 appels. Ces trans­­crip­­tions, dont certaines m’ont été commu­­niquées par Ferrara, révèlent l’exis­­tence de plusieurs syndi­­cats inter­­­na­­tio­­naux du crime orga­­nisé entiè­­re­­ment nouveaux, dont on évalue les gains à 6 milliards d’eu­­ros par an. Ils ont égale­­ment iden­­ti­­fié un homme éthio­­pien qui compte parmi les trafiquants de personnes les plus affai­­rés et les plus sophis­­tiqués. « C’est un crimi­­nel impi­­toyable qui, pour de l’argent, a créé un busi­­ness fondé sur des “biens humains” », explique Ferrara. Le réseau éthio­­pien offre « un service complet aux migrants, qui partent du centre de l’Afrique en passant par la Libye et l’Ita­­lie, pour aller dans un autre pays. Tout est inclus : loge­­ment, trans­­port et nour­­ri­­ture. » Selon Ferrara, c’est une opéra­­tion crimi­­nelle à nulle autre pareille. Pas de nom, pas de base fixe, un réseau de membre constam­­ment renou­­velé, et, plus remarquable encore : « tota­­le­­ment sans risque ». « Dans le trafic de drogue, si vous perdez la marchan­­dise, vous perdez votre argent », explique Ferrara. « Mais dans ce cas-là, vous êtes payé d’avance ; si les migrants ne voient pas le bout de leur périple, Ermias aura été payé malgré tout. »

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Le portrait-robot d’Er­­mias Gher­­may

Les clients d’Er­­mias Gher­­may le décrivent comme un petit homme trapu d’en­­vi­­ron 40 ans. Au vu des conver­­sa­­tions, il semble peu éduqué mais dégourdi : dyna­­mique, convain­­cant et parlant couram­­ment plusieurs langues, dont l’arabe et le tigri­­gna, la langue ances­­trale d’Éthio­­pie du Nord et de l’Éry­­thrée. « C’est un type très malin », selon un offi­­cier de police de Palerme. « Il a la capa­­cité d’or­­ga­­ni­­ser une entre­­prise crimi­­nelle d’en­­ver­­gure inter­­­na­­tio­­nale, ce qui est très compliqué car cela implique beau­­coup de monde, beau­­coup de contacts, épar­­pillés partout. Et il parvient à faire circu­­ler de l’argent et des personnes entre eux. C’est un profes­­sion­­nel. » Au fil des mois d’écoute des appels de Gher­­may, l’Éthio­­pien a laissé devi­­ner l’en­­ver­­gure de son opéra­­tion, lors d’apar­­tés désin­­voltes. Appa­­rem­­ment, Gher­­may travaille­­rait comme passeur depuis une décen­­nie. Comme beau­­coup d’autres, son acti­­vité est basée sur la côte libyenne, la plupart du temps dans la capi­­tale, Tripoli, ou dans le port de Zouara plus à l’ouest. Fait impor­­tant pour les respon­­sables de l’Union euro­­péenne qui dési­rent s’en prendre aux bateaux des trafiquants : Gher­­may voit les bateaux de pêche en bois ou les radeaux gonflables qu’il achète comme de la marchan­­dise jetable. Géné­­ra­­le­­ment, ou bien ils coulent, ou bien ils sont confisqués par les auto­­ri­­tés en débarquant en Sicile. Cela l’a encou­­ragé à se procu­­rer les navires en état de navi­­guer les moins chers possibles – et natu­­rel­­le­­ment, ils flottent à peine.

Afin d’évi­­ter que ses clients ne perdent leur sang-froid ou ne cherchent un autre bateau, Gher­­may a eu l’idée de louer des entre­­pôts à Zouara, dans lesquels il enferme des milliers de personnes pendant des mois, après leur avoir confisqué leur télé­­phones portables. La plupart des passeurs se contentent d’être un maillon de la chaîne. Mais les appels télé­­pho­­niques de Gher­­may révèlent des ambi­­tions plus grandes, ainsi que l’exis­­tence d’un réseau si vaste et tenta­­cu­­laire qu’il refroi­­dit les attentes d’une solu­­tion miracle. Pour assu­­rer son appro­­vi­­sion­­ne­­ment constant en migrants, il travaille avec les passeurs du Soudan, de la Soma­­lie, du Nige­­ria et de l’Éry­­thrée qui conduisent des camions à travers le Sahara. Dans le même temps, il établit constam­­ment de nouvelles rela­­tions avec les trafiquants de personnes, d’un bout à l’autre de la chaîne : ceux de Sicile, qui opèrent dans les centres d’ac­­cueil de migrants, de Rome, de Milan, ou même de plus loin comme à Berlin, Paris, Stock­­holm et Londres. Ces contacts – que Gher­­may appelle ses « colo­­nels » pour les flat­­ter – accom­­plissent deux tâches prin­­ci­­pales : ils expé­­dient et reçoivent des gens et de l’argent. Gher­­may fait passer ce dernier par des agents de trans­­ferts de fonds inter­­­na­­tio­­naux en Éthio­­pie, en Israël, en Suisse et aux États-Unis. Dans le cadre de leur fonc­­tion, les colo­­nels donnent aussi aux migrants le numéro du colo­­nel qui les attend à l’étape suivante de leur voyage. Les migrants, qui commu­­niquent essen­­tiel­­le­­ment par textos, appellent ensuite le colo­­nel suivant pour obte­­nir son aide. Les colo­­nels commu­­niquent à leurs clients les dernières infor­­ma­­tions sur les routes migra­­toires : ils doivent refu­­ser de rester dans les centres d’ac­­cueil car ce sont des endroits sales et que les demandes d’asile prennent une éter­­nité ; ils ne doivent pas prendre le train pour Milan car il y a systé­­ma­­tique­­ment des descentes de police ; il ne faut pas qu’ils essaient de traver­­ser la Manche à Calais car les doua­­niers sévissent. Certains colo­­nels de Gher­­may font preuve d’es­­prit d’en­­tre­­prise, annonçant leurs services sur Face­­book et sur d’autres réseaux sociaux.

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Des migrants secou­­rus en mer Médi­­ter­­ra­­née
Crédits : U.S. Navy

Ces derniers temps, Gher­­may s’est diver­­si­­fié. Pour ceux qui peuvent se l’of­­frir, il a établi des rela­­tions avec d’autres contacts à même de four­­nir de faux passe­­ports, de faux docu­­ments de mariage et même – avec le concours d’au moins un offi­­cier euro­­péen corrompu à Addis-Abeba, que les passeurs nomment « l’am­­bas­­sa­­deur » – de véri­­tables passe­­ports et de véri­­tables visas. Pour ces pres­­ta­­tions haut de gamme, Gher­­may orga­­ni­­sera des voyages en avion pour ses clients. De cette façon, l’Éthio­­pien a construit un réseau mondial de trafic d’être humains parfai­­te­­ment fluide. Ses repré­­sen­­tants à travers le monde proposent de faire passer n’im­­porte qui, où que ce soit, par tous les moyens, à un tarif unique et offrant un service tout compris. C’est un empire sans terri­­toire, dirigé par un person­­nel chan­­geant constam­­ment, réglé pour s’adap­­ter aux nouvelles oppor­­tu­­ni­­tés et surmon­­ter les nouvelles adver­­si­­tés. Le juge Licata le quali­­fie de « pieuvre ».

LISEZ LA SUITE DE L’HISTOIRE ICI


Traduit de l’an­­glais par Claire Ferrant et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Master­­mind: The evil genius behind the migrant crisis », paru dans News­­week. Couver­­ture : Des migrants en Médi­­ter­­ra­­née (MOAS) et le portrait robot d’Er­­mias Gher­­may. Créa­­tion graphique par Ulyces.


COMMENT LA MAFIA SICILIENNE S’ENRICHIT AVEC LA CRISE DES MIGRANTS

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