par Alexandre Heitzmann | 0 min | 3 juin 2016

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Le Mincome

L’argent gratuit : l’idée a été propa­­gée par certains des esprits les plus brillants que le monde ait connu (de H.G. Wells à Martin Luther King en passant par George Bernard Shaw). Thomas More en rêvait dans Utopia, en 1516. Un nombre incal­­cu­­lable d’éco­­no­­mistes et de philo­­sophes, parmi lesquels de nombreux lauréats du prix Nobel, ont suivi. Ses parti­­sans ne peuvent pas être poin­­tés du doigt sur l’échiquier poli­­tique : l’idée plaît indif­­fé­­rem­­ment à des penseurs de gauche comme de droite. Même les fonda­­teurs du néoli­­bé­­ra­­lisme, Frie­­drich Hayek et Milton Fried­­man, l’ont soutenu. L’ar­­ticle 25 de la Décla­­ra­­tion univer­­selle des droits de l’homme y fait direc­­te­­ment réfé­­rence.

Toute personne a droit à un niveau de vie suffi­­sant pour assu­­rer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notam­­ment pour l’ali­­men­­ta­­tion, l’ha­­bille­­ment, le loge­­ment, les soins médi­­caux ainsi que pour les services sociaux néces­­saires ; elle a droit à la sécu­­rité en cas de chômage, de mala­­die, d’in­­va­­li­­dité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsis­­tance par suite de circons­­tances indé­­pen­­dantes de sa volonté.

Le revenu de base.

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Une expé­­rience brillante et oubliée
Crédits : Dr. Evelyn Forget

Et pas pour quelques années, ou seule­­ment dans les pays en déve­­lop­­pe­­ment, ou unique­­ment pour les personnes défa­­vo­­ri­­sées : il s’agit d’argent distri­­bué sans condi­­tion comme un droit essen­­tiel pour chacun. Le philo­­sophe Philippe van Parijs appelle cela « la tran­­si­­tion directe du capi­­ta­­lisme au commu­­nisme ». Une allo­­ca­­tion mensuelle, suffi­­sam­­ment élevée pour vivre décem­­ment, sans aucun contrôle exté­­rieur sur la façon dont vous le dépen­­sez. Pas de forêt de frais supplé­­men­­taires, d’avan­­tages ou de rembour­­se­­ments – qui coûtent énor­­mé­­ment à être mis en place. Tout au plus, des montants plus élevés pour les personnes âgées, au chômage ou handi­­ca­­pées. Le revenu de base est une idée prête à se concré­­ti­­ser.

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Dans le grenier d’un entre­­pôt de Winni­­peg, au Canada, 1 800 boîtes prennent la pous­­sière. Elles sont remplies de données – des tableaux, des graphiques, des rapports et des retrans­­crip­­tions d’en­­tre­­tiens – prove­­nant d’une des expé­­ri­­men­­ta­­tions sociales les plus fasci­­nantes de l’his­­toire d’après-guerre : le programme Mincome. Evelyn Forget, profes­­seure à l’uni­­ver­­sité de Mani­­toba, a entendu parler de l’ex­­pé­­rience en 2004. Pendant cinq ans, elle a insisté auprès des Archives natio­­nales cana­­diennes pour pouvoir accé­­der aux données. Quand on lui a fina­­le­­ment accordé l’en­­trée au grenier, en 2009, elle n’en a pas cru ses yeux : ces archives renfer­­maient une mine d’in­­for­­ma­­tion sur la mise en appli­­ca­­tion de la vieille idée de Thomas More.

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Une vue aérienne de la ville de Dauphin
Crédits : Dauphin Econo­­mic Deve­­lop­­ment

Parmi le millier d’en­­tre­­tiens entas­­sés dans les boîtes, il y avait celui de Hugh et Doreen Hender­­son. 35 ans plus tôt, tandis que débu­­tait l’ex­­pé­­rience, il travaillait comme concierge dans une école pendant qu’elle s’oc­­cu­­pait de leurs deux enfants à la maison. La vie n’avait pas été tendre avec eux. Doreen culti­­vait des légumes et ils élevaient leurs propres poulets pour être sûrs de pouvoir manger à leur faim quoti­­dien­­ne­­ment. Un jour, on a sonné à la porte. Deux hommes en costume leur ont fait une offre que les Hender­­son ne pouvaient pas refu­­ser : « Nous avons rempli des formu­­laires et ils voulaient savoir combien nous gagnions », se rappelle Doreen. À partir de cet instant, l’argent n’a plus été un problème pour la famille Hender­­son. Hugh et Doreen sont entrés dans le programme Mincome : la première expé­­rience sociale cana­­dienne à grande échelle, et la plus vaste expé­­rience sur le revenu de base jamais réali­­sée. En mars 1973, le gouver­­neur de la province a décidé d’al­­louer 17 millions de dollars au projet. L’ex­­pé­­rience devait avoir lieu à Dauphin, une petite ville de 13 000 habi­­tants au nord de Winni­­peg. Au prin­­temps suivant, des cher­­cheurs ont commencé à s’ins­­tal­­ler en ville pour pouvoir suivre le déve­­lop­­pe­­ment du projet pilote. Les écono­­mistes prenaient note des habi­­tudes de travail des gens, les socio­­logues obser­­vaient les effets de l’ex­­pé­­rience sur la vie de famille, et les anthro­­po­­logues s’at­­ta­­chaient à obser­­ver la façon dont les indi­­vi­­dus réagis­­saient à l’ex­­pé­­rience. Le revenu de base devait garan­­tir que personne à Dauphin ne vivrait en-dessous du niveau de pauvreté. En pratique, cela signi­­fiait qu’en­­vi­­ron mille familles, soit 30 % de la popu­­la­­tion de la ville, rece­­vrait un chèque tous les mois. Pour une famille de cinq personnes, le montant annuel de l’opé­­ra­­tion corres­­pon­­drait aujourd’­­hui à 16 000 euros. Sans condi­­tions. Quatre ans ont passé, puis de nouvelles élec­­tions sont venues mettre des bâtons dans les roues du programme. Le gouver­­ne­­ment conser­­va­­teur nouvel­­le­­ment élu n’ai­­mait pas l’idée que cette expé­­rience coûteuse soit finan­­cée à 75 % par les contri­­buables. Quand ils ont réalisé qu’ils n’au­­raient pas assez d’argent pour analy­­ser ses résul­­tats, les insti­­ga­­teurs de l’ex­­pé­­rience l’ont rembal­­lée. Dans 1 800 cartons.

« Les poli­­ti­­ciens avaient peur que les gens s’ar­­rêtent de travailler et qu’ils fassent des tonnes d’en­­fants pour augmen­­ter leurs reve­­nus. »

La popu­­la­­tion de Dauphin en est restée amère. À ses débuts en 1974, Mincome était vu comme un projet pilote qui aurait pu donner lieu à une expé­­rience d’en­­ver­­gure natio­­nale. Mais à présent, il semblait qu’elle allait retom­­ber dans l’ou­­bli. « Les respon­­sables du gouver­­ne­­ment opposé au Mincome ne voulaient pas dépen­­ser plus d’argent pour analy­­ser des données qui montre­­raient ce qu’ils pensaient déjà savoir : que ça ne marchait pas », se souvient l’un des cher­­cheurs. « Quant aux parti­­sans du Mincome, ils étaient inquiets car si les analyses montraient que les données n’étaient pas favo­­rables, ils auraient dépensé un million de dollars de plus pour rien. Les choses auraient été encore pires. » Quand le profes­­seur Forget a entendu parler du Mincome pour la première fois, personne ne savait si l’ex­­pé­­rience avait fonc­­tionné ou non. 1970 avait égale­­ment été l’an­­née où Medi­­care, le système d’as­­su­­rance-mala­­die cana­­dien, avait été mis en place. Les archives de Medi­­care ont fourni une autre mine d’in­­for­­ma­­tions à Forget, qu’elle a analy­­sées en compa­­rant Dauphin aux villes alen­­tours, ainsi que d’autres groupes témoins. Pendant trois ans, elle a analysé les données à n’en plus finir, abou­­tis­­sant toujours à la même conclu­­sion : Mincome avait été une immense réus­­site.

Le rêve améri­­cain

« Les poli­­ti­­ciens avaient peur que les gens s’ar­­rêtent de travailler et qu’ils fassent des tonnes d’en­­fants pour augmen­­ter leurs reve­­nus », explique le profes­­seur Forget. C’est pour­­tant tout le contraire qui s’est produit : la moyenne d’âge du premier mariage s’est élevée tandis que le taux de nata­­lité a baissé. Les béné­­fi­­ciaires du Mincome avaient de meilleurs taux de réus­­site scolaire. La somme totale des heures de travail n’a baissé que de 13 %. Les soutiens de famille n’ont quasi­­ment pas réduit leurs heures, les femmes utili­­saient le revenu de base pour pouvoir rester deux mois en congé de mater­­nité, et les jeunes l’uti­­li­­saient pour faire davan­­tage d’études. Mais la décou­­verte la plus remarquable qu’a faite Forget est que les visites à l’hô­­pi­­tal ont dimi­­nué de 8,5 %. Cela repré­­sen­­tait d’im­­menses écono­­mies (aux États-Unis, il s’agi­­rait de plus de 200 milliards de dollars par an aujourd’­­hui). Deux ans après le début du programme, les taux de violence domes­­tique et d’af­­fec­­tions psychiques se sont égale­­ment mieux portés. Le Mincome a amélioré le quoti­­dien de la ville toute entière. Le revenu de base a conti­­nué d’im­­pac­­ter les géné­­ra­­tions suivantes, à la fois en termes de reve­­nus et de santé.

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Lyndon John­­son en guerre contre la pauvreté
Avril 1964

Dauphin, une ville sans pauvreté, a été l’une des cinq expé­­riences de revenu de base nord-améri­­caines. Quatre projets étasu­­niens l’ont précé­­dée. Aujourd’­­hui, peu de gens se souviennent à quel point les États-Unis étaient près de mettre en place un système d’as­­sis­­tance publique  révo­­lu­­tion­­naire dans les années 1960, qui aurait pu se compa­­rer sans rougir à ceux des pays d’Eu­­rope occi­­den­­tale modernes. En 1964, le président Lyndon B. John­­son a déclaré la « guerre à la pauvreté ». Démo­­crates et Répu­­bli­­cains nour­­ris­­saient l’am­­bi­­tion commune d’une réforme en profon­­deur de la sécu­­rité sociale. Mais il fallait tout d’abord effec­­tuer davan­­tage de tests. Plusieurs dizaines de millions de dollars ont été mis à dispo­­si­­tion pour tester les effets du revenu de base parmi 10 000 familles de Penn­­syl­­va­­nie, de l’In­­diana, de Caro­­line du Nord, de Seat­tle et de Denver. Les cher­­cheurs tentaient de trou­­ver les réponses à trois ques­­tions : 1. Est-ce que le revenu de base conduit les gens à travailler signi­­fi­­ca­­ti­­ve­­ment moins ? 2. Si oui, est-ce que le coût d’un tel programme sera inabor­­dable ? 3. Sera-t-il par consé­quent irréa­­li­­sable poli­­tique­­ment ? Les réponses : non, non et oui. La dimi­­nu­­tion des heures de travail s’est avérée modé­­rée. « Nos décou­­vertes ne nous permettent pas de soute­­nir d’as­­ser­­tion de “paresse”  », a déclaré l’ana­­lyste prin­­ci­­pal de l’ex­­pé­­rience de Denver. « Il n’y a pas trace à l’ho­­ri­­zon de la déser­­tion massive que prédi­­sait les prophètes de l’apo­­ca­­lypse. » En moyenne, on consta­­tait une réduc­­tion des heures de travail de 9 % par foyer. Comme à Dauphin, la majo­­rité de cette baisse était causée par de jeunes mères et des étudiants dans la ving­­taine.

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La Marche pour la survie des enfants de 1972, aux États-Unis
Crédits : DC Public Library Washing­­ton Star Collec­­tion

« Ces réduc­­tions des heures de travail sala­­rié ont été indu­­bi­­ta­­ble­­ment compen­­sées en partie par d’autres acti­­vi­­tés utiles, comme la recherche d’un meilleur emploi ou du travail ména­­ger », concluait un rapport d’éva­­lua­­tion du projet de Seat­tle. Une mère qui n’avait jamais fini le lycée a décro­­ché un diplôme univer­­si­­taire en psycho­­lo­­gie et a débuté une carrière dans la recherche. Une autre femme a commencé des cours de comé­­die, tandis que son époux s’est lancé dans la compo­­si­­tion. « Nous sommes auto­­nomes à présent, nous vivons de notre art », ont-ils dit aux cher­­cheurs. Les résul­­tats scolaires se sont amélio­­rés dans toutes les expé­­riences : les notes ont connu une hausse globale et les taux de décro­­chage scolaire ont chuté. Les données concer­­nant la nutri­­tion et la santé ont égale­­ment montré des signes posi­­tifs – par exemple, le poids des nouveaux-nés avait augmenté. Pendant un temps, il semblait que le revenu de base tire­­rait son épingle du jeu à Washing­­ton. « La réforme de l’as­­sis­­tance publique est votée à la Chambre », disait un titre du New York Times le 17 avril 1970. Une majo­­rité écra­­sante de repré­­sen­­tants avaient approuvé la propo­­si­­tion du président Nixon concer­­nant un revenu de base modeste. Mais une fois que la propo­­si­­tion a atterri au Sénat, les doutes ont fait leur retour. « Cette loi repré­­sente la réforme de l’as­­sis­­tance publique la plus chère, la plus éten­­due, la plus profonde et la plus chère jamais trai­­tée par le Comité des finances du Sénat », a déclaré l’un des séna­­teurs. Et puis, la décou­­verte fatale est arri­­vée : le nombre de divorces à Seat­tle avait augmenté de plus de 50 %. Ce pour­­cen­­tage a tout d’un coup rendu les autres résul­­tats, posi­­tifs pour leur part, parfai­­te­­ment inin­­té­­res­­sants. Cela a alimenté la crainte chez les hommes qu’un revenu de base rendrait les femmes trop indé­­pen­­dantes. Pendant des mois, la propo­­si­­tion de loi a fait des allers-retours entre le Sénat et la Maison-Blanche, jusqu’à atter­­rir dans les poubelles de l’his­­toire. Des analyses ulté­­rieures ont démon­­tré que les cher­­cheurs s’étaient trom­­pés : en réalité, le nombre de divorces n’avait pas bougé.

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Des affiches en faveur du revenu de base aux USA
Crédits : DR

La méfiance et la honte

« Nous pouvons le faire ! Éradiquer la pauvreté aux États-Unis d’ici 1976 », a écrit James Tobin, qui rece­­vrait plus tard un prix Nobel, en 1967. À cette époque, près de 80 % de la popu­­la­­tion améri­­caine était en faveur de l’adop­­tion d’un petit revenu de base. Cela n’a pas empê­­ché Ronald Reagan de railler John­­son des années plus tard : « Dans les années 1960, nous avons déclaré la guerre à la pauvreté, et la pauvreté a gagné. » Les tour­­nants de la civi­­li­­sa­­tion sont souvent consi­­dé­­rés de prime abord comme d’im­­pos­­sibles utopies. Albert Hirsch­­man, l’un des grands socio­­logues du siècle dernier, a écrit que les rêves utopiques étaient géné­­ra­­le­­ment réfu­­tés sur trois terrains : la futi­­lité (c’est impos­­sible), le danger (les risques sont trop grands) et la perver­­sité (sa réali­­sa­­tion donnera lieu à son contraire : une dysto­­pie). Pour­­tant, Hirsch­­man décri­­vait égale­­ment comment, une fois mises en œuvre, les idées précé­­dem­­ment consi­­dé­­rées comme utopiques sont rapi­­de­­ment tenues pour normales. Il n’y a pas si long­­temps, la démo­­cra­­tie était le grand idéal utopique. Du philo­­sophe radi­­cal Platon à l’aris­­to­­crate conser­­va­­teur Joseph de Maistre, la plupart des intel­­lec­­tuels consi­­dé­­raient les masses comme étant trop stupides pour la démo­­cra­­tie. Ils étaient d’avis que la volonté géné­­rale du peuple dégé­­né­­re­­rait rapi­­de­­ment en une sorte de « volonté du géné­­ral ». Ce genre de raison­­ne­­ment, appliqué au revenu de base, donne­­rait à peu près ça : ce serait futile car nous ne pouvons pas nous l’of­­frir, dange­­reux car les gens arrê­­te­­raient de travailler, et pervers car il nous faudrait travailler deux fois plus dur pour répa­­rer les dégâts qu’ils auraient causés. Mais atten­­dez une seconde. ulyces-freemoneyeveryone-10Futile ? Pour la première fois de l’his­­toire, nous sommes assez riches pour finan­­cer un solide revenu de base. Cela nous permet­­trait de mettre un terme à la plupart des pres­­ta­­tions et des programmes de surveillance que le système d’as­­sis­­tance publique néces­­site aujourd’­­hui. De nombreux abat­­te­­ments fiscaux appa­­raî­­traient super­­­flus. Des finan­­ce­­ments supplé­­men­­taires pour­­raient venir d’une taxa­­tion (supé­­rieure) du capi­­tal, de la pollu­­tion et de la consom­­ma­­tion. Un rapide calcul. Le pays dans lequel je vis, les Pays-Bas, compte 16,8 millions d’ha­­bi­­tants. Son niveau de pauvreté est fixé à 1 165 euros par mois. Ce qui repré­­sen­­te­­rait un revenu de base raison­­nable. Des calculs simples portent son coût à 193,5 milliards d’eu­­ros par an, envi­­ron 30 % de notre PIB natio­­nal. Un chiffre astro­­no­­mique. Mais gardons à l’es­­prit que le gouver­­ne­­ment occupe déjà plus de la moitié de notre PIB. Et cela n’em­­pêche pas les Pays-Bas d’être un des pays les plus riches, les plus compé­­ti­­tifs et les plus heureux du monde. Le revenu de base expé­­ri­­menté par le Canada – de l’argent distri­­bué incon­­di­­tion­­nel­­le­­ment aux personnes défa­­vo­­ri­­sées – serait beau­­coup moins cher à mettre en œuvre. Éradiquer la pauvreté aux États-Unis coûte­­rait 175 milliards de dollars, a récem­­ment calculé l’éco­­no­­miste Matt Brue­­nig – un quart du budget mili­­taire du pays, qui est de 700 milliards de dollars. Malgré tout, un système qui n’aide que les pauvres ne ferait que confir­­mer la divi­­sion d’avec les citoyens pros­­pères. « Une poli­­tique pour les pauvres est poli­­tique­­ment pauvre », a un jour écrit Richard Titmuss, le cerveau de l’État-provi­­dence britan­­nique. Un revenu mini­­mum univer­­sel, d’un autre côté, pour­­rait comp­­ter sur un large soutien puisque tout le monde en béné­­fi­­cie­­rait. Dange­­reux ? C’est vrai, nous travaille­­rions un peu moins. Mais c’est une bonne chose, cela pour­­rait poten­­tiel­­le­­ment faire des miracles dans nos vies person­­nelles et nos vies de familles. Un petit groupe d’ar­­tistes et d’écri­­vains (« tous ceux que la société méprise de leur vivant et honore après leur mort » – Bertrand Russell) cesse­­raient effec­­ti­­ve­­ment d’ac­­com­­plir des travaux sala­­riés. Mais néan­­moins, il existe de nombreuses preuves du fait que la grande majo­­rité des gens, peu importe ce qu’ils gagnent pour ça, ont envie de travailler. Le chômage nous rend profon­­dé­­ment malheu­­reux. Un des avan­­tages du revenu de base est qu’il encou­­ra­­ge­­rait les « travailleurs pauvres » – qui sont, au sein du système actuel, plus en sécu­­rité lorsqu’ils se reposent sur l’aide sociale – à cher­­cher des emplois. Le revenu de base ne peut qu’a­­mé­­lio­­rer leur situa­­tion ; l’aide serait incon­­di­­tion­­nelle. Le salaire mini­­mal pour­­rait être aboli, multi­­pliant les oppor­­tu­­ni­­tés jusque dans les strates les plus basses du marché de l’em­­ploi. L’âge ne serait plus un obstacle pour trou­­ver et conser­­ver un travail (étant donné que les employés les plus vieux ne seraient pas néces­­sai­­re­­ment mieux payés), et cela aurait pour effet de boos­­ter la parti­­ci­­pa­­tion des indi­­vi­­dus à l’ef­­fort global.

C’est ainsi que tout progrès commence.

Pervers ? Bien au contraire, au cours des dernières décen­­nies, ce sont nos systèmes de sécu­­rité sociale qui ont dégé­­néré en systèmes pervers de contrôle social. Les fonc­­tion­­naires espionnent les gens qui reçoivent des aides sociales pour être sûrs qu’ils ne gaspillent pas leur argent. Les inspec­­teurs passent leurs jour­­nées à apprendre aux citoyens comment se dépê­­trer dans toute la pape­­rasse néces­­saire. Des milliers de fonc­­tion­­naires sont occu­­pés à garder à l’œil cette bureau­­cra­­tie parti­­cu­­liè­­re­­ment sensible à la fraude. L’État-provi­­dence a été conçu pour appor­­ter la sécu­­rité, mais il a dégé­­néré en un système où règne la méfiance et la honte.

Le commen­­ce­­ment

Cela a déjà été dit. Notre État-provi­­dence est périmé, basé sur une époque à laquelle les hommes étaient les seuls à exer­­cer une profes­­sion et où les employés travaillaient au sein de la même entre­­prise pendant toute leur carrière. Notre système de retraites et nos programmes de protec­­tion sociale sont encore centrés sur ceux qui ont assez de chance pour avoir un emploi régu­­lier. La sécu­­rité sociale est basée sur le postu­­lat erroné que l’éco­­no­­mie crée de nouveaux emplois. Les programmes d’aide sociale sont deve­­nus des pièges à éviter plutôt que des tram­­po­­lines. Jamais aupa­­ra­­vant le temps n’avait été plus propice à la mise en place d’un revenu mini­­mum univer­­sel et incon­­di­­tion­­nel. Nos socié­­tés vieillis­­santes nous mettent au défi de main­­te­­nir les plus âgés écono­­mique­­ment actifs aussi long­­temps que possible. Un marché du travail de plus en plus souple crée le besoin de davan­­tage de sécu­­rité. La globa­­li­­sa­­tion est en train d’éro­­der les salaires des classes moyennes du monde entier. L’éman­­ci­­pa­­tion des femmes ne sera complète que lorsqu’une plus grande indé­­pen­­dance écono­­mique sera possible pour tous. L’es­­sor des robots et de l’au­­to­­ma­­tion de plus en plus impor­­tante de notre écono­­mie pour­­rait égale­­ment coûter cher à ceux qui se trouvent en haut de l’échelle.

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Martin Luther King et Walter Reuther

La légende raconte que Henry Ford II visi­­tait une nouvelle usine entiè­­re­­ment auto­­ma­­ti­­sée en compa­­gnie du leader syndi­­ca­­liste Walter Reuther, dans les années 1960, quand Ford plai­­santa : « Walter, comment allez-vous amener ces robots à payer vos coti­­sa­­tions syndi­­cales ? » Ce à quoi Reuther aurait répondu : « Henry, comment allez-vous les amener à ache­­ter vos voitures ? » Un monde où les salaires n’aug­­mentent plus a toujours besoin de consom­­ma­­teurs. Au cours des dernières décen­­nies, le pouvoir d’achat de la classe moyenne a été main­­tenu sous perfu­­sion grâce à des crédits, des crédits, et toujours plus de crédits. Personne ne demande aux socié­­tés du monde entier de mettre en place un système de revenu de base coûteux en une seule fois. Chaque utopie néces­­site de commen­­cer petit, avec des expé­­ri­­men­­ta­­tions qui trans­­forment peu à peu notre monde – comme celle de 2009 à Londres. L’un des travailleurs sociaux s’est souvenu par la suite : « Il est assez diffi­­cile de chan­­ger d’un jour à l’autre la façon dont vous appré­­hen­­dez le problème. Ces projets pilotes nous donnent l’op­­por­­tu­­nité de décrire, de penser et de parler diffé­­rem­­ment du problème. » C’est ainsi que tout progrès commence.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après un essai adapté du livre Utopia for Realists: The Case for a Univer­­sal Basic Income, Open Borders, and a 15-Hour Work­­week, de Rutger Breg­­man. Utopia for Realists est né sur De Corres­­pondent et le livre est dispo­­nible sur Amazon.

Couver­­ture : Illus­­tra­­tion par De Corres­­pondent.


UNE UNIVERSITÉ PAS COMME LES AUTRES AU RWANDA

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Ouverte à Kigali depuis septembre 2013, l’uni­­ver­­sité Kepler a l’objec­­tif ambi­­tieux de four­­nir aux plus dému­­nis un diplôme reconnu par les États-Unis.

Sur le parking de l’uni­­ver­­sité Kepler, à Kigali, la capi­­tale rwan­­daise, un large groupe de futurs étudiants attend sous le soleil écla­­tant de midi. Les résul­­tats des examens d’ad­­mis­­sion du matin seront bien­­tôt affi­­chés dans une grande vitrine près de l’en­­trée du bâti­­ment. Pour bon nombre de ceux qui attendent, entrer à Kepler pour­­rait mettre fin à leur pauvreté. Un jeune homme qui fait la plonge dans un hôtel pour subve­­nir aux besoins de sa famille assure qu’ob­­te­­nir une place dans cette univer­­sité serait le premier événe­­ment heureux de sa vie. Pleins d’es­­poir, les étudiants se lèvent et se rassoient en petits groupes, et parlent douce­­ment entre eux. Leurs conver­­sa­­tions sont quasi­­ment noyées par le bruit émanant des sites de construc­­tion alen­­tours. Tout le monde semble calme, même si seule­­ment un tiers de ceux qui ont passé l’exa­­men de ce matin accé­­dera à l’étape de l’en­­tre­­tien cet après-midi. Une fois les résul­­tats affi­­chés, le jeune homme apprend qu’il n’en fera pas partie.

L'université Kepler se situe à Kigali, la capitale du paysCrédits : Juan Herrero
L’uni­­ver­­sité Kepler se situe à Kigali, la capi­­tale du pays
Crédits : Juan Herrero

I. Une nouvelle insti­­tu­­tion

Cela fait un mois que Kepler fait passer des examens à des groupes de candi­­dats comme celui-là dans tout le pays. Cette année, ils ont reçu autour de 6 700 candi­­da­­tures pour 150 places, ce qui équi­­vaut à un taux d’ac­­cep­­ta­­tion d’en­­vi­­ron 2 %. En compa­­rai­­son, l’an­­née dernière, le taux d’ac­­cep­­ta­­tion d’étu­­diants au premier cycle de Harvard était de 6 %, trois fois plus donc. L’uni­­ver­­sité, ouverte depuis 2013, porte le nom de Johannes Kepler, un impor­­tant astro­­nome du XVIIe siècle qui a surmonté une grave mala­­die infan­­tile pour décou­­vrir ensuite les lois du mouve­­ment des planètes. L’objec­­tif ambi­­tieux de l’uni­­ver­­sité Kepler est de four­­nir « un diplôme reconnu par les États-Unis, une éduca­­tion d’ex­­cel­­lence inter­­­na­­tio­­nale et une voie vers des emplois de qualité » aux Rwan­­dais les plus dému­­nis, pour 1 000 dollars l’an­­née (envi­­ron 920 euros), quasi­­ment le prix des univer­­si­­tés locales.

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