par Ambroise Garel | 18 mars 2014

Ralen­­tir l’ac­­tua­­lité

Quand vous décri­­vez Au Fait sur votre site, vous répon­­dez à la ques­­tion « Pourquoi Au Fait ? » par un lapi­­daire « Parce que. », avant de déve­­lop­­per votre posi­­tion­­ne­­ment. Pensez-vous que la presse lente ait besoin de se justi­­fier aujourd’­­hui ?

Quand nous avons lancé Au Fait, nous avons postulé que l’ave­­nir n’au­­rait de place que pour le très court ou le très long. Tout ce qui se trouve entre la brève et l’ar­­ticle long format va s’ef­­fa­­cer par manque de perti­­nence, et donc de lecteurs. À côté de cela, la tradi­­tion française des hebdos est en train de dispa­­raître, notam­­ment avec l’émer­­gence de niches et de propo­­si­­tions très spéci­­fiques et anglées, soit sur la nature du sujet, soit sur le temps. Je crois que le rapport au temps est un élément déter­­mi­­nant. La tech­­no­­lo­­gie amène une lecture d’une extrême rapi­­dité et para­­doxa­­le­­ment, amène aussi à se poser. Alors soit l’on fait du décryp­­tage, et du vrai décryp­­tage, et là nous avons besoin de temps ; soit on fait de l’im­­mé­­dia­­teté, mais de la vraie immé­­dia­­teté, celle qui dépend du service de l’in­­for­­ma­­tion : tel match va avoir lieu, telle mani­­fes­­ta­­tion cultu­­relle est annu­­lée, etc.

Chaque numéro d’Au Fait contient une enquête de 60 pages et un long entre­­tien. Comment orga­­ni­­sez-vous votre programme édito­­rial pour les sortir à temps ?

Je vais peut-être vous parler du modèle écono­­mique : quelque part, cela répond à cette ques­­tion. Quand nous avons constaté que seule la presse très lente et la presse très rapide pour­­rait subsis­­ter, nous nous sommes aussi rendus compte que le modèle de la presse devait évoluer. Beau­­coup de rédac­­tions sont aujourd’­­hui trop impor­­tantes quant au nombre d’em­­ployés : ce sont des héri­­tages du passé. Mais plus que cela, il faut inven­­ter des modèles écono­­miques origi­­naux : ne pas avoir le premier du mois tant de fiches de paie, mais davan­­tage faire appel à des compé­­tences spéci­­fiques et soit des jour­­na­­listes occa­­sion­­nels qui connaissent très bien un sujet mais qui n’ont pas la place dans leur média pour le déve­­lop­­per, soit des jour­­na­­listes dont on connais­­sait la qualité et à qui l’on passe commande d’un article. L’idée est de se dire : nous n’avons personne en pied et personne à nour­­rir. Le jour­­na­­liste devra nous propo­­ser un sujet, puis le mois prochain un autre : nous avons une totale liberté de choi­­sir les thèmes qui nous inté­­ressent, envi­­ron six mois à l’avance.


« Je crois que dans les démo­­cra­­ties, le poli­­tique est tota­­le­­ment impo­tent. Il a l’illu­­sion de son pouvoir mais en réalité, il n’en a aucun. Ce qui tire le système, c’est l’éco­­no­­mique. »

Ce n’est pas pour jouer l’es­­thé­­tique de la lenteur mais parce qu’il faut du temps pour faire une enquête solide. Dès lors, nous propo­­sons du temps aux jour­­na­­listes qui n’en ont plus. Après, pour choi­­sir les sujets, il faut se deman­­der lesquels font sens et lesquels disent l’époque. C’est notre maître mot : il ne s’agit pas de faire du bashing sur tel banquier ou tel système, mais montrer ce que telle ou telle enquête peut dire de la France d’aujourd’­­hui ou de notre monde. Cela peut être une fois finan­­cier et une autre fois sur un événe­­ment spor­­tif, même si ces vingt dernières années, mon parcours me fait dire que les grands enjeux se jouent autour de phéno­­mènes écono­­miques et socié­­taux qui sont des sujets peu enquê­­tés, voire pas du tout. C’est donc là-dessus qu’il faut se concen­­trer. Les Échos ne font pas vrai­­ment leur travail : ils ont les moyens de savoir énor­­mé­­ment de choses mais ils retiennent leur plume parce que les annon­­ceurs sont ce qu’ils sont. Aujourd’­­hui, une grande enquête sur un person­­nage ou une grande entité, cela n’existe pas. Quand le jour­­na­­liste va vouloir la faire, il va faire un livre. Un livre long parce qu’il faut faire les deux-cents pages — alors que cela peut n’en méri­­ter qu’une soixan­­taine. Cepen­­dant, il faut du temps et un comité édito­­rial qui essaie de trou­­ver quels sujets disent l’époque en ayant des éléments d’ori­­gi­­na­­lité. Tout cela en évitant de tomber dans l’écueil du super­­­hebdo : à une époque, les hebdos faisaient des unes sur un certain nombre de sujets, main­­te­­nant ils ont plus tendance à coller à l’ac­­tua­­lité pour rattra­­per inter­­­net. À nous de prendre plus de distance et de comprendre quel est le sujet le plus appro­­prié à la problé­­ma­­tique que nous avons déter­­mi­­née. Cet angle socio-écono­­mique nous parait plus impor­­tant que d’écrire l’énième article sur le PS, le PC, l’UMP, etc. Le point sur lequel on butte le plus, c’est quand il s’agit de trou­­ver des jour­­na­­listes capables de trai­­ter ces sujets-là, parce que la culture française n’a pas amené les jour­­na­­listes à faire de telles enquêtes. Les rédac­­tions sont dans une logique de court terme.

Comme très peu de sujet sont trai­­tés à chaque fois dans le maga­­zine, comment trou­­vez-vous le sujet à trai­­ter qui va corres­­pondre à l’ac­­tua­­lité qui aura lieu dans six mois ?

En se disant juste­­ment que l’on est décalé de l’ac­­tua­­lité. Mon rêve, c’est qu’à moyen terme, la marque soit suffi­­sam­­ment connue et quali­­fiée pour que quelqu’un qui ne connaî­­trait rien au sujet et qui ne connaî­­trait pas le person­­nage inter­­­viewé se dise : « Ces gens-là traitent de façon suffi­­sam­­ment intel­­li­­gente et enri­­chis­­sante les sujets pour que j’aille ache­­ter le numéro de Au Fait alors qu’a priori je ne suis pas inté­­ressé par le sujet traité. » La vision initiale du maga­­zine, c’est d’avoir une poli­­tique exclu­­sive de l’offre. Cela dit, il faut être réaliste : les premiers mois, nous ne pouvons pas faire les malins et s’ex­­traire complè­­te­­ment de l’ac­­tua­­lité. Quand on parle de Leclerc lors des fêtes de Noël, on sait que la consom­­ma­­tion va être un sujet impor­­tant à cette période.

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Au Fait, numéro 004
Octobre 2013

On ne traite donc pas de Noël, mais de la grande distri­­bu­­tion : cela dit l’époque et en même temps, on est raccord avec ce qui peut être inté­­res­­sant, en regar­­dant un simple calen­­drier de 2013. Cela peut-être des rendez-vous spor­­tifs, des rendez-vous élec­­to­­raux. Par exemple, on va avoir les élec­­tions muni­­ci­­pales, les élec­­tions euro­­péennes, la Coupe du Monde, etc. Il y a des sujets intem­­po­­rels que l’on passera quand on veut, mais on ne s’in­­ter­­dit pas de profi­­ter d’un contexte d’ac­­tua­­lité. En revanche, en aucun cas il ne s’agit pour nous de tomber pile poil sur un événe­­ment comme le cente­­naire de la décla­­ra­­tion de guerre de la France à l’Au­­triche-Hongrie, par exemple. Pour autant, comme je vous l’ai dit, le rêve est d’être hors actu et d’an­­gler les articles pour qu’ils donnent envie d’être lus. Quand on titre sur « l’in­­dé­cent système Leclerc », on le pense vrai­­ment, mais on sait que c’est aussi une accroche possible pour un lecteur.

Vous insis­­tez sur le recul, en jouant avec la fable bien connue du Lièvre et de la Tortue. Pensez-vous que la presse lente effa­­cera l’in­­fo­­bé­­sité ?

Je pense que les deux coexis­­te­­ront. Il y a une écume des choses sur le rapide et je pense que ce mouve­­ment est porté par la tech­­no­­lo­­gie. Elle a cette formi­­dable force qui nous permet de faire des choses incroyables. C’est vrai­­ment sympa­­thique et par défi­­ni­­tion, on fait du gras avec l’ac­­tua­­lité, mais ce gras va se concen­­trer sur l’im­­mé­­dia­­teté et l’ur­­gence. Le maigre, si j’ose dire, va plutôt être sur le lent. Nous avons voca­­tion à conti­­nuer d’exis­­ter par les décryp­­tages que l’on apporte, sur inter­­­net ou sur le papier.

« Du côté de la presse, on est sur de l’évo­­lu­­tion alors que l’on devrait être en révo­­lu­­tion. »

Imagi­­nez un saucis­­son : vous appuyez au centre et d’un côté, le saucis­­son va rester fin — c’est la presse lente. Le milieu va dispa­­raître. L’in­­fo­­bé­­sité, en revanche, va gran­­dir et s’en­­tas­­ser de l’autre côté. Je pense que cette partie restera le gros de la presse. Quant à la partie médiane, type Nouvel Obs, ce sont des astres morts dont on perçoit encore la lumière. Des phéno­­mènes de niche qui ne sont pas inté­­grés sur le marché de masse vont monter, mais dans le même temps, les gros qui vont occu­­per la place de l’in­­fo­­bé­­sité vont être confron­­tés à la recherche d’un modèle écono­­mique viable.

Vous pensez qu’une déshu­­ma­­ni­­sa­­tion complète du métier de jour­­na­­liste d’ac­­tua­­lité pour­­rait arri­­ver ? Que les jour­­na­­listes pour­­raient être à terme rempla­­cés par des programmes de mise en forme auto­­ma­­tique de texte perfec­­tion­­nés ?

Je ne suis pas d’un opti­­misme béat. J’ai­­me­­rais me trom­­per. Encore une fois, il y a le modèle écono­­mique qui va derrière. Aujourd’­­hui, qui est prêt à dépen­­ser de l’argent pour avoir de l’in­­for­­ma­­tion ? La jeune géné­­ra­­tion consi­­dère que l’in­­for­­ma­­tion est gratuite : c’est la réalité qui s’im­­pose à elle. Vous allu­­mez la radio ou la télé­­vi­­sion, vous avez de l’info, vous ouvrez un navi­­ga­­teur, vous avez de l’info. Bref, tous les appa­­reils permettent d’ac­­cé­­der gratui­­te­­ment à l’in­­for­­ma­­tion. Or, à part philo­­so­­pher sur le « L’in­­for­­ma­­tion n’a pas de prix mais elle a un coût. », il n’y a pas beau­­coup de pistes. Quand vous entrez dans cette logique, vous arri­­vez à des choses complexes qui abou­­tissent souvent à un même constat : personne ne paie pour ce modèle écono­­mique-là. Alors quoi ? Ce sont Google, Amazon ou Face­­book qui réus­­si­­ront parce qu’ils sont des zones de trafic ? Parce que des gens viennent les voir ? Dans ce cas, demain, Google a sa propre rédac­­tion. Le patron d’Ama­­zon, Jeff Bezos, a déjà racheté le Washing­­ton Post : c’est l’his­­toire du Tita­­nic qui rachète l’ice­­berg. Cette évolu­­tion est assez étrange. En revanche, je suis plutôt opti­­miste quant à l’idée de trou­­ver un nouveau système. Quelque chose va se mettre en place : la nature a horreur du vide et nous sommes dans une vraie période de tran­­si­­tion. Encore une fois, certains dispa­­raissent, d’autres appa­­raissent. Un modèle va se mettre en place. De l’in­­for­­ma­­tion de qualité se paie quoi qu’il arrive et le modèle qui va répondre à cette exigence n’est peut-être pas encore tota­­le­­ment né.

Publi­­cité

À ce sujet, vous refu­­sez toute forme de publi­­cité dans votre maga­­zine. Pensez-vous que cette rela­­tion entre presse et annon­­ceurs soit à l’ori­­gine du dérè­­gle­­ment actuel du travail de jour­­na­­liste ?

« J’ai créé le maga­­zine que j’avais envie de lire, j’ai envie qu’il soit beau parce que je pense qu’il y a un vrai rapport entre le fond et la forme. Avoir une belle maquette et un beau papier, c’est du respect pour le lecteur. »

Oui, je le pense. La publi­­cité était quelque chose d’as­­sez formi­­dable qui permet­­tait aux rédac­­tions d’avoir les moyens de se déve­­lop­­per. Aujourd’­­hui, les médias sont sous une forme de dépen­­dance totale. Je crois que dans les démo­­cra­­ties, le poli­­tique est tota­­le­­ment impo­tent. Il a l’illu­­sion de son pouvoir mais en réalité, il n’en a aucun. Ce qui tire le système, c’est l’éco­­no­­mique. À partir du moment où c’est lui qui est au centre, il n’a pas envie de se faire mordre les mollets. Et donc le jour­­na­­liste, s’il est un vrai bon jour­­na­­liste, va s’in­­té­­res­­ser à ce qui ne va pas, il va poser des ques­­tions. Si vous regar­­dez les États-Unis, c’est édifiant : le nombre de gens qui travaillent dans la commu­­ni­­ca­­tion monte tandis que le nombre de jour­­na­­listes baisse. Si vous voulez avoir des infor­­ma­­tions sur une grande entre­­prise, vous êtes complè­­te­­ment verrouillé. Et si vous ne l’êtes pas, soit vous êtes en auto­­cen­­sure et vous vous dites que cela ne passera jamais à cause de la publi­­cité, soit un chef va le faire pour vous. Je force un peu le trait, on peut conti­­nuer à dire pas mal de chose dans la presse, mais c’est vrai aussi que la publi­­cité est un élément assez réduc­­teur de la capa­­cité des jour­­na­­listes à aller cher­­cher des infor­­ma­­tions. Sur l’his­­toire de Leclerc, par exemple, vous n’ima­­gi­­nez pas le nombre de gens qui refusent de parler et qui refusent de nous reprendre en se disant que s’ils parlent de ça, il peut y avoir des consé­quences pour leurs publi­­ca­­tions. Entre auto­­cen­­sure et capa­­cité à ouvrir des robi­­nets qui délivrent de tous petits filets de reve­­nus qui main­­tiennent en vie des supports qui ne vont pas bien… Vous imagi­­nez la suite, d’où l’idée de ne pas avoir de publi­­cité du tout sur Au Fait. Il y a l’idée objec­­tive selon laquelle la publi­­cité peut être un vecteur de censure et l’idée subjec­­tive, vis-à-vis de nos lecteurs, d’une posture qui rajoute de la crédi­­bi­­lité au maga­­zine. Je ne veux pas que le lecteur ait une once de soupçon à ce sujet ni qu’il puisse croire qu’un dossier sur Leclerc n’au­­rait pas pu être un dossier sur Carre­­four parce que ce dernier aurait été l’un de nos annon­­ceurs. Il y a un problème de vraie crédi­­bi­­lité. Le dernier point qui me vient à l’es­­prit, c’est que la pub, c’est moche. Très souvent. Comme on essaie d’avoir un beau produit et une belle maquette, on ne peut pas se faire couper par une publi­­cité.

Vous travaillez d’ailleurs avec un direc­­teur artis­­tique pour la réali­­sa­­tion de vos numé­­ros. Pensez-vous que le maga­­zine en tant qu’objet doit être quelque chose de beau ?

Je pense que oui. Je n’ima­­gine pas offrir à des gens un cadeau que je n’au­­rais pas plai­­sir à avoir pour moi-même. J’ai créé le maga­­zine que j’avais envie de lire, j’ai envie qu’il soit beau parce que je pense qu’il y a un vrai rapport entre le fond et la forme. Avoir une belle maquette et un beau papier, c’est du respect pour le lecteur.

Est-ce trans­­po­­sable à la presse numé­­rique ?

Oui, même s’il y a des sites qui laissent à dési­­rer. Sur inter­­­net, il y a plusieurs choses à consi­­dé­­rer : à la fois l’er­­go­­no­­mie, la visi­­bi­­lité, la navi­­ga­­tion. Ce n’est pas la même chose que simple­­ment tour­­ner des pages. Il faut avoir l’in­­tel­­li­­gence de se deman­­der comment le lecteur va fonc­­tion­­ner sur un site inter­­­net ou sur une tablette. Et partant de cela, on peut faire des choses formi­­dables. Notre version tablette n’est pas la numé­­ri­­sa­­tion d’un fichier PDF : C’est un enri­­chis­­se­­ment. Tous les jeunes illus­­tra­­teurs qui habillent nos articles voient leurs créa­­tions animées, par exemple. Quand les gens voient l’ap­­pli­­ca­­tion, ils sont impres­­sion­­nés.

Au Fait, numéro 8. Février 2014.
Au Fait, numéro 008
Février 2014

Et vous consi­­dé­­rez la tablette comme le futur du kiosque à jour­­naux ou comme un média à part entière ?

Je n’ai pas de reli­­gion sur le sujet. Quand j’ai lu le mani­­feste de Saint-Exupéry dans XXI, j’ai trouvé cela inadapté : ce n’est pas le média numé­­rique contre le média papier. On fait un bel objet papier, mais le numé­­rique a une vraie voca­­tion qui va sans doute monter en puis­­sance. On pour­­rait imagi­­ner que nos entre­­tiens soient filmés, édités et diffu­­sés. L’enquête peut être amen­­dée de manière récur­­rente, comme je l’ai déjà évoqué. Le numé­­rique est formi­­dable pour cela. Peut-être que dans dix ans, il n’y aura plus de papier et que l’on gardera l’im­­pres­­sion pour une collec­­tion de dix entre­­tiens que l’on vendra au moment de Noël ou que l’on fera un livre des enquêtes qui ont le plus marqué.

Dans sa Diva­­ga­­tion sur la musique, Mallarmé répond au XIXe siècle à qui lui dirait qu’il est trop abscons que « ses contem­­po­­rains ne savent pas lire, sinon dans le jour­­nal ». La décon­­si­­dé­­ra­­tion de la presse n’est donc pas nouvelle. Pour­­tant, pensez-vous qu’elle s’est accen­­tuée ?

Quand on voit les sondages qui sont faits régu­­liè­­re­­ment, les jour­­na­­listes sortent comme étant les gens les plus mal consi­­dé­­rés, à peu près au niveau des hommes poli­­tiques. Les gens se disent donc, à l’aune de ce qu’ils connaissent : « S’il écrit de telles conne­­ries sur des sujets que je connais bien, je n’ima­­gine pas ce que ce doit être sur des sujets que je ne connais pas ! » Je crois qu’il y a un manque de profes­­sion­­na­­lisme dans la presse, dicté par l’ur­­gence. L’ur­­gence conduit à faire des bêtises, à aller vite et à annon­­cer des choses qui ne sont pas vraies. Je crois aussi qu’on a un vrai souci, plus grave, qui relève de l’édu­­ca­­tion. Il faudrait être certain que lors de l’ap­­pren­­tis­­sage des fonda­­men­­taux, on donne des bases qui permettent de comprendre le monde et de le critiquer. Je ne suis pas certain que ce soit le cas.

« Après, la stig­­ma­­ti­­sa­­tion du monde jour­­na­­lis­­tique est assez récur­­rente, mais aujourd’­­hui, la critique porte aussi sur la vitesse : les jour­­na­­listes trans­­mettent des infor­­ma­­tions sans faire atten­­tion, parce qu’il faut passer à autre chose. »

Il y a pour­­tant un vrai travail de fond à faire du côté des jour­­na­­listes, qui devraient vrai­­ment balayer devant leur porte et se deman­­der comment ils peuvent exis­­ter dans une logique de l’offre et non de la demande. D’un autre côté, il y a la néces­­sité dans l’édu­­ca­­tion d’ap­­prendre à avoir une vraie sensi­­bi­­lité cultu­­relle, une appré­­hen­­sion des médias, de ce que c’est qu’une démo­­cra­­tie et de la critique des diffé­­rentes posi­­tions pour que les choses évoluent. Après, la stig­­ma­­ti­­sa­­tion du monde jour­­na­­lis­­tique est assez récur­­rente, mais aujourd’­­hui, la critique porte aussi sur la vitesse : les jour­­na­­listes trans­­mettent des infor­­ma­­tions sans faire atten­­tion, parce qu’il faut passer à autre chose. En contre­­par­­tie, comme le flot va vite, les infor­­ma­­tions erro­­nées ont moins d’im­­por­­tance. Avant, quand un jour­­na­­liste écri­­vait quelque chose qui était une erreur, cela restait plus long­­temps qu’à l’ère du numé­­rique.

Imagi­­nez-vous possible, aujourd’­­hui, la consti­­tu­­tion d’un groupe de presse aussi impo­­sant que Le Monde ou Le Figaro, s’ins­­tal­­lant dans un buil­­ding pari­­sien ou la tendance est-elle aux petites struc­­tures spécia­­li­­sées ?

Aux États-Unis existe ProPu­­blica, un pure-player numé­­rique qui fait des enquêtes au long cours. Ils sont finan­­cés par des fonda­­tions, que ce soit Ford ou des philan­­thropes. C’est quelque chose qui n’existe pas en France. Ils produisent soit pour eux, soit en tant que pres­­ta­­taire de service pour des médias comme le New York Times ou autre. Sauf erreur de ma part, il y a dix ans, cette agence de presse n’exis­­tait virtuel­­le­­ment pas. Aujourd’­­hui, ils emploient une bonne centaine de personnes. Les marques tradi­­tion­­nelles ont une force, Libé­­ra­­tion, Le Monde, Nouvel Obs : la meilleure chose qu’ils peuvent faire est d’en profi­­ter rapi­­de­­ment pour capi­­ta­­li­­ser sur la marque et réin­­ven­­ter un modèle écono­­mique. Autre­­ment, ils sont morts. Des choses en train de s’in­­ven­­ter monte­­ront, et peut-être qu’en France, elles n’ont pas encore été imagi­­nées. Mais je ne suis pas pessi­­miste sur notre capa­­cité à inven­­ter de nouveaux modèles avec des rédac­­tions qui pour­­raient se regrou­­per, qui devien­­draient des corres­­pon­­dantes d’une entité globale dans laquelle elles se retrouvent philo­­so­­phique­­ment et pour­­raient travailler dans un même lieu quelques mois, puis partir pour un temps. Un mélange de noma­­disme et de présence physique. Ce n’est pas en amélio­­rant la chan­­delle que l’on a inventé l’élec­­tri­­cité. Je crois vrai­­ment qu’il faudra inven­­ter des choses radi­­cales.

Futur des médias

Que pensez-vous du futur média de Glenn Green­­wald, financé à hauteur de 220 millions de dollars ? Est-on dans un type de rédac­­tion à l’an­­cienne ?

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Au Fait, numéro 007
Janvier 2013

J’au­­rais tendance à croire que c’est de la queue de comète plus que de l’avant-garde. Je n’ai pas l’im­­pres­­sion que demain soit encore sorti. Le demain inquié­­tant, c’est peut-être plus Google qui pour­­rait être tenté de faire de la presse. Ou Face­­book. Le côté big data leur donne accès à énor­­mé­­ment d’in­­for­­ma­­tions sur leur lecto­­rat poten­­tiel. Demain, ils pour­­raient éditer quelque chose à partir de cette base de données. D’un point de vue démo­­cra­­tique, cela m’in­­ter­­pelle. Et Google n’exis­­tait presque pas il y a dix ans : la rupture numé­­rique s’ex­­prime aussi comme cela. Du côté de la presse, on est sur de l’évo­­lu­­tion alors que l’on devrait sûre­­ment être en révo­­lu­­tion.

Au Fait, publi­­ca­­tion papier et iPad, ne semble pas portée sur le web parti­­ci­­pa­­tif qui s’est exprimé ces dix dernières années par les commen­­taires, les blogs, les blogs collec­­tifs… Pensez-vous que cette forme de rapport direct entre le jour­­na­­liste et le lecteur a fait son temps ?

Je vais peut-être paraître extrê­­me­­ment arro­­gant, mais oui. On a des commen­­taires très construits sur ce que l’on fait, mais ça ne me vien­­drait pas à l’idée de mettre « Super votre maga­­zine ! » dans des commen­­taires éven­­tuels sur le web. Encore une fois, il y a des métiers. Il y a des jour­­na­­listes qui font des enquêtes. Le public peut réagir, appré­­cier ou ne pas appré­­cier l’ar­­ticle, appor­­ter une infor­­ma­­tion dont on jugera de la perti­­nence, mais le côté web parti­­ci­­pa­­tif où chacun agrège son petit commen­­tai­­re… Ce n’est pas nous. Je trouve qu’on tombe dans des travers en faisant cela. Je crois assez à la démo­­cra­­tie repré­­sen­­ta­­tive : que j’ai ou non voté pour l’ac­­tuel pouvoir, il a cinq ans pour faire ce qu’il a à faire et si je ne suis pas content, je le vire. On fait un maga­­zine, si on est mauvais, la sanc­­tion du lecteur va tomber : il ne va plus ache­­ter.

On peut voir sur votre biogra­­phie que vous vous défi­­nis­­sez comme étho­­logue. Aujourd’­­hui, une science comme la bionique s’ins­­pire du règne animal pour perfec­­tion­­ner la tech­­nique. Pouvez-vous faire un lien entre l’étude des animaux dans leur milieu et la créa­­tion d’un média comme Au Fait ?

Je ferais un lien entre l’ob­­ser­­va­­tion des animaux et l’ob­­ser­­va­­tion, non pas d’une rédac­­tion, mais des gens en train de fonc­­tion­­ner dans des univers précis. Pour moi, cela a été prin­­ci­­pa­­le­­ment dans le monde écono­­mique, en tant que conseil. J’étais dans une posi­­tion plutôt égoïste : être payé pour donner des conseils que j’es­­ti­­mais intel­­li­­gents. Quand vous vous prome­­nez dans les boîtes du CAC40 et qu’on vous offre la possi­­bi­­lité de les obser­­ver, vous vous aper­­ce­­vez que cela relève de l’étho­­lo­­gie : les gens ont des compor­­te­­ments d’ani­­maux ou d’es­­pèces bien parti­­cu­­lières. C’est cela que j’ai voulu faire profi­­ter au jour­­nal : donner une compré­­hen­­sion de la France d’aujourd’­­hui à travers un long entre­­tien et une enquête, propo­­ser un regard d’étho­­logue, d’eth­­no­­logue ou de socio­­logue.

« La vie des gens est complexe dans les compa­­gnies : le discours qui est fait sur l’en­­tre­­prise, sur la place que l’on y occupe, sur les envies que l’on a est telle­­ment faux. »

Le monde quoti­­dien oblige telle­­ment les gens à être aspi­­rés dans une case, dans quelque chose d’ex­­trê­­me­­ment petit et centré sur le boulot, que je veux offrir la chance que j’ai eu de voir cela fonc­­tion­­ner d’un peu plus haut. Si dans le maga­­zine, on peut resti­­tuer ce regard, je suis plutôt content. Le prin­­cipe est de propo­­ser une vue d’hé­­li­­co­­ptère sur le monde. La vie des gens est complexe dans les compa­­gnies : le discours qui est fait sur l’en­­tre­­prise, sur la place que l’on y occupe, sur les envies que l’on a est telle­­ment faux. On est dans un discours convenu, où ce que les gens disent de leur milieu est en déca­­lage absolu avec la réalité. On se demande à quel moment on doit intro­­duire un peu de vérité.

Vous êtes aussi diplômé de l’INSEAD et de la London School of Econo­­mics. Pensez-vous qu’aujourd’­­hui, un patron de presse est avant tout un bon admi­­nis­­tra­­teur ?

Honnê­­te­­ment, les basiques sont basiques, donc j’hé­­site entre le oui et le non. On ne peut pas être un pur esprit en disant « Je vais faire un canard. » sans savoir lire un compte d’ex­­ploi­­ta­­tion. Mais honnê­­te­­ment, ce n’est pas très compliqué. Prenez notre jour­­nal, vous avez une colonne des coûts, une colonne des dépenses, et voilà. Après vous faites un peu de pros­­pec­­tive en essayant d’an­­ti­­ci­­per les ventes des numé­­ros. À la limite, on a davan­­tage besoin de notions d’éco­­no­­mie au sens déjà évoqué : il faut comprendre que le poli­­tique n’est plus un argu­­ment de déter­­mi­­na­­tion et d’avan­­cée du busi­­ness, à part en Chine ou en Russie ; que la commu­­ni­­ca­­tion a pris le pas sur l’in­­for­­ma­­tion, et c’est pour cela que nos diri­­geants média­­tisent tant leur poli­­tique, n’ayant pas d’in­­ten­­tion sur le fond, ils doivent se faire élire sur la forme. La compré­­hen­­sion du monde écono­­mique permet de comprendre cela, plus que la lecture des chiffres et du compte d’ex­­ploi­­ta­­tion d’un média.

Avez-vous imaginé faire concur­­rence aux publi­­ca­­tions univer­­si­­taires avec Au Fait ? Tradi­­tion­­nel­­le­­ment, ce sont les cher­­cheurs qui publient des conden­­sés de leurs recherches, d’une soixan­­taine de pages, dans des publi­­ca­­tions dédiés aux experts.

Vous mettez le doigt sur un vrai sujet, même si nous ne nous sommes jamais posi­­tion­­nés sur une logique de concur­­rence. Il y a une richesse incroyable dans le monde de l’uni­­ver­­sité, chez les thésards. Simple­­ment, ils écrivent souvent un langage de spécia­­liste et ne savent pas se mettre en valeur. Ils ont le contenu mais ont un problème de mise en forme. Certains ont aussi des juge­­ments sévères vis-à-vis de la presse qui vulga­­rise parfois mal. Tout le monde doit faire un peu de chemin : les univer­­si­­taires doivent sûre­­ment accep­­ter de rendre les choses plus acces­­sibles, mais ceux avec qui l’on s’est entre­­te­­nus étaient ravis de le faire, vu qu’ils sont habi­­tués à publier dans des logiques univer­­si­­taires assez arides.

Pensez-vous que le jour­­na­­lisme français devrait emprun­­ter quelque-chose au jour­­na­­lisme améri­­cain ?

Sans doute davan­­tage de rigueur et peut-être la volonté d’ap­­puyer où cela fait mal. Du temps, de la durée et du travail. Pas sur un coup, mais sur un vrai travail de fond sur lequel la culture jour­­na­­lis­­tique fran­­co­­phone n’est pas posi­­tion­­née. La durée et le travail de long terme sont issus de la vraie culture anglo-saxonne. On répond souvent que les supports ne laissent pas la place pour ces travaux. C’est un peu vrai. Mais des rédac­­tions comme Le Monde ou le Nouvel Obs sont plétho­­riques. Il y a beau­­coup de jour­­na­­listes. Autant certains travaillent beau­­coup et bien, autant certains travaillent peu, pour employer un euphé­­misme. Si le patron disait : « Au cours des six derniers mois, tu as publié cinq feuillets alors main­­te­­nant on va se mettre au boulot et tu vas partir enquê­­ter », je pense que les choses pour­­raient mieux se passer.


Couver­­ture : Au Fait.
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