par Ambroise Garel | 0 min | 16 juin 2014

La trans­­mis­­sion ne serait pas bonne, a-t-il prévenu et peut-être serions-nous coupés. Impos­­sible de repor­­ter l’échange : entre le terrain, la veille et la rédac­­tion, McDer­­mott est un jour­­na­­liste bien occupé. Depuis qu’il a fondé ce média d’in­­ves­­ti­­ga­­tion avec Steven Dudley, le site est devenu la réfé­­rence sur la géopo­­li­­tique des cartels en Amérique latine.

La Paz, Boli­­vie

Vous vous trou­­vez aujourd’­­hui à La Paz, en Boli­­vie. Si ce n’est pas une enquête confi­­den­­tielle, pouvez-vous nous dire sur quoi vous travaillez ?

Oh, bien sûr. Vous savez, il y a un chan­­ge­­ment de dyna­­mique dans le marché de la cocaïne en Amérique latine. L’une des forces les plus impor­­tantes derrière ces chan­­ge­­ments de dyna­­mique est le fait que l’Amé­­rique latine est en train de déve­­lop­­per son propre marché de la cocaïne. Prin­­ci­­pa­­le­­ment, au Brésil, qui consomme 100 tonnes de cocaïne par an et ensuite l’Ar­­gen­­tine, même si nous ne savons pas quels sont les chiffres pour ce marché-là.

Gauchito Gil et la San la Muerte, deux figures popu­­laires en Amérique Latine
Crédits : Sergio Serrano

Nous suppo­­sons qu’il s’agit de 30 tonnes. Tradi­­tion­­nel­­le­­ment, les flux de la cocaïne se dirigent d’abord vers les États-Unis, et ensuite vers l’Eu­­rope. Ce n’est plus vrai. Nous avons cet embryon de marché en Amérique latine, avec le Mexique à la Colom­­bie qui deviennent égale­­ment des consom­­ma­­teurs. Tout cela change les dyna­­miques du crime orga­­nisé dans la région.

Pourquoi la Boli­­vie est-elle un lieu central pour enquê­­ter sur le crime orga­­nisé en Amérique latine ?

La Boli­­vie est pile au milieu de l’Amé­­rique du sud ! Elle partage ses fron­­tières avec l’Ar­­gen­­tine et le Brésil, mais aussi avec le Péru qui est main­­te­­nant le premier produc­­teur de cocaïne au monde, ayant dépassé la Colom­­bie. La Boli­­vie est aussi un pays voisin du Chili, qui est un hub plutôt impor­­tant et qui déve­­loppe aussi son marché interne. Dernier facteur et pas des moindres : le pays borde le Para­­guay, qui est le premier produc­­teur de marijuana en Amérique du sud. De fait, la Boli­­vie est véri­­ta­­ble­­ment le centre de tout. Depuis la ferme­­ture de la Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion en 2009, la Boli­­vie a perdu la majeure partie de son service de rensei­­gne­­ment. Je pense que c’est un pays qui est désor­­mais vulné­­rable, une proie pour le crime orga­­nisé à l’échelle trans­­na­­tio­­nale.

Est-ce que la drogue est toujours à la source des orga­­ni­­sa­­tions de crime orga­­nisé ?

La drogue a presque toujours été la première acti­­vité crimi­­nelle, et peut-être la plus rentable, en Amérique Latine. La Colom­­bie, le Péru et la Boli­­vie sont des produc­­teurs de cocaïne et cela ne pousse pas vrai­­ment bien ailleurs dans le monde… alors ils ont une sorte de mono­­pole, si on peut le dire ainsi, sur la coca. Cela dit, l’ex­­pan­­sion du crime orga­­nisé lié à la drogue a donné nais­­sance a d’autres acti­­vi­­tés crimi­­nelles. La meilleure illus­­tra­­tion de cette dyna­­mique est peut-être la Colom­­bie. La première géné­­ra­­tion de cartels de la drogue colom­­biens, ceux qui se sont consti­­tués autour de Cali, étaient exclu­­si­­ve­­ment des expor­­ta­­teurs de cocaïne.

« Aujourd’­­hui, la troi­­sième géné­­ra­­tion de cartels et de syndi­­cats de la drogue, ceux que le gouver­­ne­­ment appelle les BACRIM pour Bandes crimi­­nales. »

La deuxième géné­­ra­­tion, le cartel Norte del Valle et le groupe para­­mi­­li­­taire United Self-Defense Forces of Colom­­bia, a engen­­dré 70 à 80 % de ses reve­­nus grâce à la cocaïne, mais a entamé une diver­­si­­fi­­ca­­tion de ses acti­­vi­­tés, comme l’ex­­tor­­sion. Aujourd’­­hui, la troi­­sième géné­­ra­­tion de cartels et de syndi­­cats de la drogue, ceux que le gouver­­ne­­ment appelle les BACRIM pour Bandes crimi­­nales, groupes crimi­­nels, ne gagnent que la moitié de leur argent grâce à l’ex­­por­­ta­­tion de la cocaïne. Ils sont impliqués dans des tas d’ac­­ti­­vi­­tés crimi­­nelles, très diver­­si­­fiées. Forage d’or illé­­gal, pros­­ti­­tu­­tion, extor­­sion, paris, trafic humain… ils se sont mis en fait à ressem­­bler de plus en plus aux mafias tradi­­tion­­nelles, qui pratiquaient toutes sortes d’ac­­ti­­vi­­tés crimi­­nelles, dès qu’elles pouvaient être lucra­­tives, dans l’ère géogra­­phique qu’elles domi­­naient.

Pensez-vous que les leaders de ces nouveaux groupes s’ap­­puient sur des anti­­hé­­ros, idéa­­li­­sés par la culture popu­­laire ?

Cela n’a pas été très média­­tisé en-dehors de la Colom­­bie, donc je doute que cela ait fait son chemin jusqu’à la France, mais il y a eu en Colom­­bie une suite de séries télé­­vi­­sées, Pablo Esco­­bar : El Patron del Mal, El Cartel de Los Sapos. On a alors accusé ces programmes télé­­vi­­sés sur la mafia d’avoir donné au crime un côté glamour et d’avoir incité des jeunes à s’en­­ga­­ger auprès des nouvelles géné­­ra­­tions de mafiosi. À vrai dire, je ne saurais quoi penser de tout cela. Cela a sûre­­ment mis l’his­­toire des mafias sous les projec­­teurs, mais toutes les trames narra­­tives de ces séries avaient un dénoue­­ment néga­­tif. Cela se termi­­nait mal. Une fusillade sur un toit, le person­­nage meurt, tous les autres finissent en prison… Je ne peux pas croire que de telles séries puissent engen­­drer des files d’at­­tentes de jeunes qui voudraient se lancer dans le crime orga­­nisé. Ce que cela a créé en revanche, sans aucun doute, c’est une forme de narco-culture. Cela se voit très bien au Mexique, avec ce que l’on appelle les narcor­­ri­­dos, les ballades de la drogue, des chan­­sons dans lesquelles sont chan­­tées les louanges des parrains. Il y a aussi le culte gran­­dis­­sant de Santa Muerte, la Sainte Mort, qui est asso­­ciée au trafic de drogue. Donc oui, il y a une culture de la drogue, et oui, le crime a peut-être été rendu atti­­rant par le cinéma, la télé­­vi­­sion et la musique – mais c’est peut-être aussi une consé­quence de la présence massive du crime orga­­nisé en Amérique latine.

Quelle est la jour­­née typique, s’il y en a une, d’un repor­­ter sur le terrain en Amérique du sud ?

La Santa Muerte
Crédits : Itze­­loka

En fait, nous avons deux jour­­nées types. La première, c’est quand nous sommes au bureau. Nous pouvons prévoir ce que nous allons faire et nous avons une réunion édito­­riale 7 h 30 tous les matins. Mon collègue Steven Dudley et moi-même faisons tout notre possible pour parti­­ci­­per à cette réunion : c’est une occa­­sion de parler à l’équipe, c’est là aussi où nous choi­­sis­­sons les histoires que nous voulons publier tel ou tel jour, nous faisons un point sur les inves­­ti­­ga­­tions en cours et nous essayons d’iden­­ti­­fier de nouvelles dyna­­miques et des chan­­ge­­ments signi­­fi­­ca­­tifs du côté des orga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles de la région. Après cela, l’un de nous essaie de surveiller ce qui se passe sur le site tout en discu­­tant avec notre équipe à Medellín, en Colom­­bie. Voilà pour les jour­­nées calmes… les jour­­nées moins calmes, ce sont celles où nous sommes sur le terrain. Nous avons des routines de voyages très lourdes. Ces deux derniers mois, j’ai été au Panama, à Rio de Janeiro, à Cuba pour parler aux chefs des guérillas, je suis main­­te­­nant La Paz et je viens de quit­­ter Santa Cruz, l’autre ville majeure de Boli­­vie. Et puis dans notre métier, tout est très rapide : on ne peut pas s’or­­ga­­ni­­ser pour prépa­­rer une inter­­­view ou même pour la faire. Nous devons tout écrire immé­­dia­­te­­ment pour ne rien oublier, pour garder toute la couleur et tout le carac­­tère de l’in­­ves­­ti­­ga­­tion. C’est très grati­­fiant mais très diffi­­cile. Steve et moi-même travaillons à peu près 70 heures par semaine.

Vous sentez-vous souvent en danger ?

Nous avons des proto­­coles de sécu­­rité très stricts. Par exemple, avant même que nous pensions à aller sur le terrain, nous faisons une analyse qui ressemble à celle que n’im­­porte quel jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion doit faire avant de partir sur une enquête : qui allez- vous rencon­­trer ? À qui allez-vous parler ? Où allez-vous aller ? Quels sont les aspects de l’his­­toire que vous voulez trai­­ter ? Cela dit, pendant ce proces­­sus, nous nous posons égale­­ment une ques­­tion supplé­­men­­taire : quels sont les risques ? Nous mesu­­rons le niveau de risque que nous pour­­rions rencon­­trer dans tel ou tel scéna­­rio. Nous éditons un rapport de sécu­­rité qui doit être remis à l’un des co-direc­­teurs. Si je suis sur le terrain, c’est Steve qui regar­­dera mon rapport de sécu­­rité, et vice-versa. Nous voulons nous assu­­rer que nous ne prenons aucun risque et nous nous creu­­sons les méninges pour savoir à quel point nous pouvons réduire le risque. Nous avons pour cela quatre caté­­go­­ries de risque. La caté­­go­­rie 3 est « Risque élevé » et la caté­­go­­rie 4 est « Risque immi­nent ». Nous ne nous aven­­tu­­rons qu’en de très rares occa­­sions dans des scéna­­rios de caté­­go­­rie 4. Parfois, nous sommes amenés à enquê­­ter en caté­­go­­rie 3, alors nous essayons de diluer le risque en utili­­sant des fixeurs sur le terrain ou en voya­­geant à deux. Nous sommes très vigi­­lants quand il s’agit de la sécu­­rité et nous essayons de prendre toutes les mesures néces­­saires pour réduire les risques.

En tant que jour­­na­­liste, vous n’êtes pas consi­­déré comme un touriste par les membres des cartels… agis­­sez-vous sous couver­­ture pour éviter d’être une cible ?

« Nous savons perti­­nem­­ment que c’est un champ d’ex­­per­­tise dans lequel il est diffi­­cile de travailler et où il est encore plus diffi­­cile de faire parler quelqu’un. »

Nous nous iden­­ti­­fions toujours très clai­­re­­ment. Nous ne faisons pas de travail sous couver­­ture. La première raison est assez simple : malheu­­reu­­se­­ment, même si j’es­­sayais de toutes mes forces, je ne pour­­rai pas ressem­­bler à un latino ! (rires). L’une de nos meilleures défenses est donc de dire clai­­re­­ment qui nous sommes et ce que nous faisons. Cela réduit le risque immé­­dia­­te­­ment, parce que les gens savent qui nous sommes et s’ils ne veulent pas nous parler, il ne nous parlent pas.

Est-ce que vos infor­­ma­­teurs jouent un grand rôle dans vos enquêtes ?

Ce sont nos meilleurs éléments pour écrire une histoire oui, car la plupart de nos sources sont, elles, dans le monde de la crimi­­na­­lité. Par exemple, je reviens à peine de Santa Cruz où j’ai rencon­­tré l’une de mes sources, un trafiquant de drogue boli­­vien : son témoi­­gnage est abso­­lu­­ment extra­­or­­di­­naire. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour proté­­ger son iden­­tité et pas seule­­ment des forces de police, mais aussi de ses collègues. Nous savons perti­­nem­­ment que c’est un champ d’ex­­per­­tise dans lequel il est diffi­­cile de travailler et où il est encore plus diffi­­cile de faire parler quelqu’un. Et quand vous avez déve­­loppé une rela­­tion de confiance avec une source, vous devez faire tout ce que vous pouvez pour proté­­ger cette source.

Inves­­ti­­ga­­tion

Quelles sont vos rela­­tions avec les habi­­tants des villes que vous parcou­­rez ? Vous voient-ils comme un allié ou comme une source poten­­tielle de problèmes ?

Cela dépend. Si je prends ce dernier voyage à Santa Cruz comme exemple, quelques hommes poli­­tiques locaux me voyaient comme un ami, parti­­cu­­liè­­re­­ment dans l’op­­po­­si­­tion, comme on s’en doute. Ils sont vrai­­ment heureux que les problèmes de sécu­­ri­­tés et les arcanes du crime orga­­nisé soient mis en lumière, parce qu’ils pensent que le gouver­­ne­­ment couvre tout cela. Compte tenu de cela, ils ne pouvaient pas être plus heureux à l’idée de me parler. Cela dit, la police, ou les forces de sécu­­rité ne sont pas aussi éloquentes. Elles ne parlent pas de leurs problèmes. J’ai parlé à huit gradés de la police et seule­­ment deux ont accepté d’être enre­­gis­­trés. Ils ne me voient donc peut-être pas comme un ami…

Et avec les ambas­­sades ? On imagine une sorte de rela­­tion amour-haine, vu qu’elles sont peut-être parfois votre dernier recours si la situa­­tion dégé­­nè­­re…

Pas telle­­ment ! Nous avons une rela­­tion complexe avec les ambas­­sades, à vrai dire. D’une part, elles sont une source de finan­­ce­­ment pour nous. Par exemple, l’am­­bas­­sade de Suède au Guate­­mala nous a recruté pour mener une inves­­ti­­ga­­tion sur l’élec­­tion du nouveau procu­­reur géné­­ral, déter­­mi­­ner s’il y avait des forces obscures qui entraient dans l’équa­­tion. L’am­­bas­­sade anglaise a payé pour quelques inves­­ti­­ga­­tions égale­­ment, l’une d’entre elle devait montrer ce qu’il se passe à la suite d’un conflit, l’autre était une étude sur les nouveaux visages de la mafia colom­­bienne.

La Catrina, l’une des figures les plus popu­­laires de la fête des morts au Mexique
Crédits : Tomas Caste­­lazo

Vous savez, nous sommes perçus comme des enquê­­teurs qui peuvent être très utiles aux embas­­sades dans les pays où elles ont des opéra­­tions en cours. Nous avons aussi des rela­­tions plutôt intimes avec les agences de rensei­­gne­­ment inter­­­na­­tio­­nales. Nous inter­­­vie­­wons régu­­liè­­re­­ment des gens du DEA ou du NCS britan­­nique, nous parlons aux repré­­sen­­tants de la police dans des tas de pays. Cela dit, les embas­­sades ne sont pas forcé­­ment inclues dans notre proto­­cole de sécu­­rité. Je veux dire, si tout le reste échoue et que je dispa­­rais dans la nature, Steve entrera en contact avec l’am­­bas­­sade anglaise en Boli­­vie. Mais c’est vrai­­ment un dernier recours.

Peut-on faire confiance aux niveaux de menace que les auto­­ri­­tés donnent à propos de tel ou tel pays ?

Vous savez, la corrup­­tion est l’une des clefs du crime orga­­nisé. Les syndi­­cats du crime cherchent à soudoyer la police, les agents des douanes. Ce sont les gens qui peuvent aider ou cacher leurs opéra­­tions. L’un des pays où il est diffi­­cile d’enquê­­ter et où nous ne sommes pas très à l’aise, c’est l’Hon­­du­­ras, préci­­sé­­ment parce que le niveau de corrup­­tion est très élevé. Vous ne savez pas à qui vous pouvez faire confiance. Des fois, ce n’est pas à la police et peut-être même que les poli­­ciers sont les dernières personnes à aller voir. Crime orga­­nisé et corrup­­tion sont donc deux notions parti­­cu­­liè­­re­­ment intimes : l’une conduit à l’autre et un haut niveau de corrup­­tion rend notre travail encore plus diffi­­cile et risqué.

Vous avez un parcours atypique : avant d’être jour­­na­­liste, vous étiez un offi­­cier dans l’ar­­mée anglaise. Qu’est-ce qui vous a conduit à l’in­­ves­­ti­­ga­­tion ?

Oui, j’étais un offi­­cier dans l’ar­­mée anglaise. L’un de mes derniers déploie­­ments, c’était au cours de la guerre en Bosnie-Herzé­­go­­vine. Ma mission, c’était de déve­­lop­­per des liens avec les commu­­nau­­tés locales de Bosniaques et les Croates dans la zone d’opé­­ra­­tion anglaise. On m’avait aussi demandé de faire des rapports à la presse inter­­­na­­tio­­nale, comme un objec­­tif secon­­daire, parce que j’étais sur le terrain et que je parcou­­rais tous les jours pas mal de kilo­­mètres, on avait décidé que j’étais le mieux placé pour donner des infor­­ma­­tions à la presse sur le conflit. Pendant cette période, j’ai rencon­­tré beau­­coup de jour­­na­­listes. Dans le même temps, c’était une période très frus­­trante, en tant que soldat. Les règles d’en­­ga­­ge­­ment étaient très stric­­tes… je voyais des gens criblés de balles ou abat­­tus par des snipers à longue distance et je n’avais pas le droit de lever le petit doigt pour aider. Nous étions la force de protec­­tion des Nations Unies et nous ne proté­­gions à peu près rien ni person­­ne… Cela a été la raison prin­­ci­­pale pour laquelle j’ai quitté l’ar­­mée anglaise, et je me suis dit que, peut-être, en tant que jour­­na­­liste, je pour­­rais avoir plus d’im­­pact sur le réel que si j’étais un offi­­cier de l’ar­­mée.

Est-ce qu’il y a des choses que vous avez apprises lors de votre passage dans l’ar­­mée qui vous servent encore aujourd’­­hui ?

« J’ai appris là-bas à faire confiance à mon sixième sens, à savoir quand quelque chose ne paraît pas être comme d’ha­­bi­­tude. Ce sont souvent des juge­­ments basés sur la percep­­tion directe. »

Abso­­lu­­ment ! Connaître la diffé­­rence entre un tir de fusil, une explo­­sion et un tir de couver­­ture est parti­­cu­­liè­­re­­ment utile. Savoir quoi faire, quand vous êtes en danger, aussi bien du point de vue du corres­­pon­­dant de guerre que de celui de la défense person­­nelle. J’ai été en Irlande du Nord quand j’étais encore dans l’ar­­mée : c’est une expé­­rience diffé­­rente de la guerre. Cela vous apprend à être atten­­tif à votre envi­­ron­­ne­­ment. J’ai appris là-bas à faire confiance à mon sixième sens, à savoir quand quelque chose ne paraît pas être comme d’ha­­bi­­tude. Ce sont souvent des juge­­ments basés sur la percep­­tion directe. Pourquoi n’y a-t-il aucun enfant qui joue dans cette rue ? Pourquoi les fenêtres sont toutes fermées ? Toutes ces choses étranges que vous ne remarque­­riez peut-être pas si elles ne vous étaient pas parti­­cu­­liè­­re­­ment fami­­lières. La compré­­hen­­sion de la hiérar­­chie mili­­taire est aussi une bonne clef pour comprendre les groupes colom­­biens, les guérillas, les groupes para­­mi­­li­­taires et aussi, dans un sens, les trafiquants de drogue. Beau­­coup d’oga­­ni­­sa­­tions de trafiquants de drogue recrutent d’an­­ciens mili­­taires ou d’an­­ciens poli­­ciers. Leur manière d’opé­­rer déteint sur l’or­­ga­­ni­­sa­­tion des trafiquants ou des groupes para­­mi­­li­­taires. L’exemple le plus extrême de cette tendance, c’est Los Zetas à Mexico. Un groupe qui a été formé par d’an­­ciens mili­­taires des forces spéciales mexi­­caines. Leur struc­­ture, leur forma­­tion et même l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de leurs opéra­­tions ont pour source leur entraî­­ne­­ment mili­­taire.

Cela fait quinze ans que vous travaillez en Amérique latine. Avez-vous un lien parti­­cu­­lier avec cette partie du globe ?

C’était un pur hasard ! J’ai commencé à travailler en tant que jour­­na­­liste dans les Balkans, dès que j’ai eu mon premier contrat. Ensuite, je suis allé à Beyrouth, puis dans le Golfe, préci­­sé­­ment dans les Émirats Arabes Unis. Et puis j’ai été expulsé de la région, on m’a dit de partir, parce que j’avais publié un article dont ils n’étaient pas très heureux. Je suis retourné à Londres et j’ai un peu travaillé au Daily Tele­­graph. Un jour, on m’a dit : « Ton expé­­rience comme jour­­na­­liste de guerre pour­­rait t’être très utile en Amérique latine. Est-ce que tu serais inté­­ressé ? » Je n’y avais pas réflé­­chi avant. J’en ai un peu discuté avec d’an­­ciens collègues de l’ar­­mée et d’autres des forces spéciales britan­­niques qui avaient été en Amérique latine et ils m’ont dit que j’étais fou. Mais j’y suis allé, en 1997… pour ne jamais partir !

Vous avez été aussi corres­­pon­­dant de guer­­re… quelle est la prin­­ci­­pale diffé­­rence entre la couver­­ture d’une guerre et l’enquête sur des cartels du crime orga­­nisé ?

Dans une guerre, la ligne de front est souvent claire. Quand vous êtes dans un contexte de crime orga­­nisé, il n’y a pas de ligne de front. C’est la diffé­­rence la plus claire.

InSight Crime

InSight Crime a été lancé en 2010. N’avez-vous pas eu l’op­­por­­tu­­nité de créer ce média avant ? Qu’est-ce qui vous y a conduit ?

InSight Crime est né sur la terrasse de ma maison, à Medellín. En 2009, Steve était venu en Colom­­bie pour inter­­­vie­­wer des chefs de groupes para­­mi­­li­­taires en prison. Moi, j’étais en train de cher­­cher des infor­­ma­­tions sur les FARC et nous pensions prépa­­rer deux articles très inté­­res­­sants. Cela dit, en 2010, les jour­­naux s’étaient effon­­drés et les bureaux à l’étran­­ger fermaient petit à petit. Il n’y avait plus d’argent pour l’in­­ves­­ti­­ga­­tion et l’ap­­pé­­tit pour l’ac­­tua­­lité étran­­gère était devenu de plus en plus faible. Nous n’avons pas trouvé de média qui auraient pu mettre en valeur ces histoires. C’était assez dépri­­mant pour un corres­­pon­­dant étran­­ger, surtout que le Daily Tele­­graph, avec qui je travaillais, faisait des coupes nettes dans mes textes et payait de moins en moins, tout en me lais­­sant toujours moins de temps pour rendre mes articles. Alors imagi­­nez deux jour­­na­­listes qui se rencontrent à cette époque et qui se demandent ce qu’ils aime­­raient bien faire s’ils en avaient l’oc­­ca­­sion…

Santa Muerte
Crédits : Dierk Schae­­fer

Nous avons alors jugé que le crime orga­­nisé était la plus grande menace en Amérique latine. Il y a encore quelques mouve­­ments d’in­­sur­­rec­­tion, oui, mais le crime orga­­nisé est la clef pour comprendre l’Amé­­rique latine. Steve avait un peu de temps devant lui et a donc commencé à coucher ces idées par écrit, toutes ces choses dont nous parlions. Pendant 8 mois à peu près, nous avons réflé­­chi au site et nous avons écrit un mani­­feste très détaillé, qui a été rejeté à peu près à l’una­­ni­­mité par tous les médias à qui nous l’avions soumis. Puis fina­­le­­ment, nous l’avons montré à l’Open Society Foun­­da­­tions. Ils financent beau­­coup de projets de jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion, parti­­cu­­liè­­re­­ment quand ils ont un lien avec la légis­­la­­tion sur la drogue ou la sécu­­rité des citoyens. Ils ont vu ce que nous avions fait et nous ont dit que c’était préci­­sé­­ment le genre d’ini­­tia­­tive dans lesquelles ils souhai­­taient inves­­tir. lls nous ont donné une première somme, qui était suffi­­sante pour construire le site et ils ont été très impres­­sion­­nés par ce que nous avons fait. Ils nous ont donc octroyé une nouvelle subven­­tion. Depuis, ils nous en donnent une chaque année. De notre côté, nous avons passé des contrats avec le dépar­­te­­ment de la recherche du gouver­­ne­­ment cana­­dien, nous avons eu des prix de fonda­­tions aux États-Unis ou en Europe. Nous avons des commandes de la part d’am­­bas­­sades. Nous sommes pour­­tant très prudents quand il s’agit d’ac­­cep­­ter du travail : nous ne travaille­­rons jamais avec un gouver­­ne­­ment qui n’a pas les mêmes exigences éthiques que nous. De même, quand nous menons une enquête, nos clients n’ont pas le droit d’in­­ter­­fé­­rer dans notre proces­­sus ou de modi­­fier l’ar­­ticle ou le rapport que nous créons. C’est un monde diffi­­cile, d’un point de vue finan­­cier, mais nous sommes toujours là et nous venons de rece­­voir une nouvelle subven­­tion de l’Open Society. Nous avons assez d’argent pour conti­­nuer encore pendant douze mois : nous avons donc douze mois pour trou­­ver de nouveaux contrats ! Ce sont nos seules sources de reve­­nus.

Connais­­sez-vous votre lecto­­rat ?

Oui ! Nous regar­­dons Google Analy­­tics et à peine plus de la moitié de nos visites viennent des recherches Google. Par exemple, si vous tapez FARC ou cartels colom­­biens sur Google, nous avons tendance à appa­­raître dans le top 10 des résul­­tats. L’autre moitié de notre trafic vient de nos clients et de nos visi­­teurs, qui ont diffé­rent profils : des employés du gouver­­ne­­ment, des cher­­cheurs, des étudiants… et puis bien entendu, il y a une grosse masse de lecteurs qui est simple­­ment fasci­­née par ce qui se passe en Amérique latine. Tous les profils sont concer­­nés et même si le site anglais est notre prin­­ci­­pale source de revenu, la version espa­­gnole commence à agré­­ger des visi­­teurs. Nous espé­­rons que cela conti­­nue dans cette voie !

Quelles sont vos rela­­tions avec le Center for Latin Ameri­­can and Latino Studies ?

Steven habite à Washing­­ton et son bureau est à l’uni­­ver­­sité. Eric Hush­­berg, qui est le direc­­teur du centre d’étude sur l’Amé­­rique latine a été l’un de nos plus précieux alliés, depuis le début. Quand nous nous sommes instal­­lés, il est venu nous voir et nous a dit que le projet était fasci­­nant et nous avons fait plusieurs inves­­ti­­ga­­tions en colla­­bo­­ra­­tion avec son univer­­sité. Il nous voit comme des parte­­naires.

InSight Crime a récem­­ment publié un dossier colos­­sal sur les FARC. Comment expliquez-vous la rési­­lience de ce groupe et le fait que les médias conti­­nuent de s’y inté­­res­­ser ?

« La crois­­sance des FARC a été inti­­me­­ment liée au trafic de drogue en Colom­­bie, et c’est comme cela qu’ils ont commencé à gagner de l’argent. »

Comment les FARC ont-ils survécu pendant 50 ans ? C’est une bonne ques­­tion… dans notre dossier, l’un des articles s’in­­ti­­tule « Les FARC et la drogue sont des frères siamois ». Vous ne pouvez pas expliquer la dura­­bi­­lité du mouve­­ment sans expliquer avant cela le commerce de la drogue. Leur crois­­sance la plus fulgu­­rante a eu lieu dans les années 1980 quand le trafic de la cocaïne s’est enra­­ciné en Colom­­bie. Ils ont menacé l’État dans les années 1990 quand la Colom­­bie est devenu le plus grand produc­­teur de cocaïne. La crois­­sance des FARC a été inti­­me­­ment liée au trafic de drogue en Colom­­bie, et c’est comme cela qu’ils ont commencé à gagner de l’argent. C’est cela qui leur a permis d’ache­­ter 10 000 AK-47 et de les faire para­­chu­­ter dans la jungle, de recru­­ter et d’en­­tre­­te­­nir une armée qui a pu comp­­ter 20 000 soldats. L’in­­té­­rêt pour les FARC a depuis beau­­coup baissé : peu de médias en réalité s’in­­té­­ressent aux FARC : cela nous laisse le champ libre.

Pensez-vous qu’il y a des zones dans le monde qui restent très mal couvertes par le jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion ?

Quelque chose que l’on a compris aujourd’­­hui, c’est que le jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion ne paie pas… il a besoin d’être subven­­tionné. Les jour­­naux n’ont plus l’argent pour finan­­cer du jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion à grande échelle. Les insti­­tu­­tions comme InSight Crime, qui s’ap­­puient sur des subven­­tions et des contrats sont peut-être le premier pas vers le futur de la profes­­sion. Je l’es­­père en tout cas. Je pense que si le jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion dispa­­raît, la balance des pouvoirs en démo­­cra­­tie dispa­­raît égale­­ment. Et pour répondre à la deuxième partie de votre ques­­tion… je pense que l’Amé­­rique latine n’est pas bien suivie par les médias. Quand avez-vous lu un article sur la Boli­­vie pour la dernière fois ?


Couver­­ture : Copa­­ca­­bana, par Anthony Letmon.
Down­load WordP­ress Themes Free
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes Free
free down­load udemy course
Download Best WordPress Themes Free Download
Premium WordPress Themes Download
Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
download udemy paid course for free

Plus de monde