par Ambroise Garel | 18 février 2014

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Jérôme Ruskin, fonda­­teur d’Us­­bek & Rica
Crédits : Lydia Métral

Les reve­­nus de la presse

On peut lire dans le mani­­feste d’Usbek & Rica que votre métier est d’édi­­ter le futur. Vous consi­­dé­­rez-vous toujours comme des jour­­na­­listes trai­­tant du présent, ou plus du tout ?

À titre person­­nel, je ne suis pas du tout jour­­na­­liste. Je n’ai jamais fait d’études de jour­­na­­lisme. Par contre, je fais travailler des jour­­na­­listes, car je crois en leurs compé­­tences et en leur exper­­tise. Dans l’équipe fonda­­trice d’Usbek & Rica, il n’y a pas de jour­­na­­listes. Et ça, c’est très impor­­tant, parce que le chan­­ge­­ment vient de l’ex­­té­­rieur. Le fait qu’on ne soit pas jour­­na­­listes et qu’on vienne sur ce secteur qu’est la presse fait qu’on peut insuf­­fler du chan­­ge­­ment. C’est la première chose.

« En fait quand on parle du futur, on passe vite pour un char­­la­­tan si notre compré­­hen­­sion du présent n’est pas bonne. »

Après, pour répondre à votre ques­­tion, on s’in­­té­­resse évidem­­ment au présent. Usbek & Rica est un projet éminem­­ment poli­­tique, donc on s’in­­té­­resse énor­­mé­­ment à ce qui se passe aujourd’­­hui. Par contre, on essaie d’être utile, c’est-à-dire de tirer les fils et regar­­der loin devant. On lève le nez haut et on essaie de faire des propo­­si­­tions, de faire des hypo­­thèses sur ce qui va se passer demain. Si on ne prend pas en consi­­dé­­ra­­tion ce qui se passe aujourd’­­hui à travers des signaux faibles, nos hypo­­thèses seront tota­­le­­ment farfe­­lues. En fait quand on parle du futur, on passe vite pour un char­­la­­tan si notre compré­­hen­­sion du présent n’est pas bonne.

Dans ce même mani­­feste, vous détaillez les acti­­vi­­tés qui vous permettent de vivre. Du conseil en entre­­prise aux sémi­­naires en passant par de la co-gestion d’une collec­­tion chez 10/18… Pensez-vous que c’est un trait du jour­­na­­lisme moderne que de cumu­­ler les métiers, les fonc­­tions ?

D’abord je vais vous parler un peu de notre busi­­ness model et de notre histoire, car les choses se sont enchaî­­nées, ce qui fait qu’on en est là aujourd’­­hui. Histo­­rique­­ment, Usbek & Rica est une revue. Les gens ont quali­­fié ça de « mook », parce que c’est un mot qui permet de créer un segment de marché et d’avoir des reprises en presse. En réalité, c’est juste une revue, il n’y a rien de neuf. Le mot « mook » est moche, mais permet de donner une certaine nouveauté à tout cela… Donc on est sorti à quinze euros en librai­­rie, sur le modèle du Mook des éditions Autre­­ment et de XXI. Au numéro un, on fait dix-sept mille exem­­plaires, on est hyper content. On vient nous taper sur l’épaule en nous disant : « C’est cool les petits jeunes, conti­­nuez. » Et puis au numéro deux, après la prime à la nouveauté, on tombe à dix mille exem­­plaires. Numé­­ros trois et quatre, pareil. Le monde du livre, c’est bien, mais on a deux problèmes.

Usbek & Rica. Numéro fondateur, 2010
Usbek & Rica
Numéro fonda­­teur, 2010

Un, mon métier c’est de démo­­cra­­ti­­ser la culture et d’être utile pour le plus grand nombre, donc lorsque je vends dix mille exem­­plaires à 15 euros en librai­­rie, je ne fais pas du tout ce métier, je suis inac­­ces­­sible. Et deux, écono­­mique­­ment ça ne tient pas. Ce n’est pas suffi­­sant, parce que c’est un produit de presse qui est cher à faire. Éditer deux cents pages de contenu avec de belles images, de beaux textes, une belle maquette sur un beau papier, ça coûte cher. Donc lorsqu’on se retrouve face à ce double-problème, on fait ce qu’on appelle un pivot et on travail sur l’ac­­ces­­si­­bi­­lité de notre projet. L’ac­­ces­­si­­bi­­lité vient du produit presse : donc on passe en kiosques – on gagne six mille points de vente – ; acces­­si­­bi­­lité du prix égale­­ment : on s’est rendu compte qu’on avait un lecto­­rat de 20–35 ans, donc 15 euros c’est cher – et déjà à 6,90 je trouve ça très cher – ; et acces­­si­­bi­­lité sur le produit presse en tant que tel : faire quelque chose de plus pop, de plus chaleu­­reux. Paral­­lè­­le­­ment à cela, il y a une première boîte qui est venue me voir en disant : « C’est vache­­ment bien ce que tu fais, aide-moi à comprendre mon futur. » La première fois, on est très surpris. On se dit qu’ils doivent vouloir une page de pub, on ne sait pas quoi propo­­ser. Et puis il y a une deuxième boîte qui vient, et tu te dis que un : ta tréso­­re­­rie est en baisse, donc ça serait bien de les contac­­ter et de trou­­ver un truc à faire. Et deux : démo­­cra­­ti­­ser et diffu­­ser ses idées de pros­­pec­­tive, tu peux aussi bien le faire auprès du grand public que des entre­­prises et des insti­­tu­­tions. Donc depuis deux ans on a struc­­turé cette offre. Aujourd’­­hui chez Usbek & Rica il y a un côté grand public, avec le maga­­zine dont on vient de sortir le dernier numéro sur Inter­­net et le capi­­ta­­lisme ; on fait de l’édi­­tion avec cette collec­­tion de bouquins chez 10/18, Le monde expliqué aux vieux ; on vient de lancer un nouveau site web ; on fait nos confé­­rences, le Tribu­­nal pour les géné­­ra­­tions futures ; on lance une appli­­ca­­tion, qui s’ap­­pelle Futur, qui est une appli­­ca­­tion d’in­­for­­ma­­tion mais unique­­ment sur le futur, avec trois ou quatre actus par jour et des inter­­­nautes qui vont nous aider à repé­­rer les signaux faibles ; et une émis­­sion de télé qui a démarré le premier février sur Arte : 40 minutes, le samedi, sur l’in­­no­­va­­tion. Donc ça c’est pour le grand public.

« Histo­­rique­­ment, un patron de presse a deux métiers : faire un bon produit de presse et le vendre et faire entrer des pages de pub. »

Et après il y a le côté corpo­­rate, où on tient des médias pour des marques. Exemple : EDF a besoin d’une grande réflexion sur l’in­­no­­va­­tion, on leur fait un média dessus avec d’autres acteurs, des parte­­naires, avec trois ou quatre conte­­nus par jour sur le sujet. Là on a un rythme quoti­­dien. Et en fait ce qui est très inté­­res­­sant, c’est que sur Usbek & Rica fait douze mille ventes, soit disons trente-quatre mille lecteurs ; et quand je fais le site avec EDF, on a un million six cents mille lecteurs. Donc en vérité, mon métier qui est de diffu­­ser de l’in­­tel­­li­­gence et des savoirs sur le monde de demain, je le fais comme ça. Pour reve­­nir plus préci­­sé­­ment sur le fait « d’édi­­ter le futur », moi je produis du contenu sur le futur, de la pros­­pec­­tive, je le mets à dispo­­si­­tion du grand public à travers des supports propres à Usbek & Rica, à travers des sites d’en­­tre­­prises, et histo­­rique­­ment, un patron de presse a deux métiers : faire un bon produit de presse et le vendre, et faire entrer des pages de pub. Aujourd’­­hui le marché publi­­ci­­taire est catas­­tro­­phique, du coup nous au lieu d’al­­ler cher­­cher des pages de pub qui ne sont pas rému­­né­­ra­­trices, au lieu de faire rentrer des marques chez nous, on va chez les marques. Et ça c’est notre modèle écono­­mique, qui nous permet d’avoir un seul métier au final : celui de produire du contenu.

Vous jouez la carte de la trans­­pa­­rence totale. En tant que rédac­­tion, êtes-vous parfois confron­­tés à des dilemmes déon­­to­­lo­­giques ?

Non. En fait on a une ligne édito­­riale qui n’est pas dans le dévoi­­le­­ment, dans la révé­­la­­tion, dans le scoop, on n’est vrai­­ment que dans l’ana­­lyse. On n’est pas un jour­­nal à carac­­tère polé­­mique. Donc étant donné qu’on est dans la réflexion et qu’on essaie de prendre de la hauteur par rapport aux choses… En fait au tout départ, on a fait quatre numé­­ros de deux cents pages, on a édité huit cents pages, et on n’avait pas du tout en tête l’idée qu’on allait travailler avec des marques. Dans ces huit cents pages, on a été inter­­­vie­­wer des patrons de marques, et quand on les relit, je pense qu’il n’y a pas un contenu qui aurait pu créer un malaise. Du coup ce n’est pas en contra­­dic­­tion avec la ligne édito­­riale. Le projet intel­­lec­­tuel d’Usbek & Rica auto­­rise ça. Et effec­­ti­­ve­­ment, on joue la carte de la trans­­pa­­rence parce que c’est géné­­ra­­tion­­nel, je pense qu’il ne faut plus se cacher.

C’est aussi pour cela que vous tenez un blog sur votre site ?

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Le temps du mook
Crédits : Usbek & Rica

Le blog, qu’on vient de lancer, c’est en gros tout ce qu’on ne peut pas racon­­ter dans nos pages – réduites à quatre-vingt quatre. On va avoir davan­­tage d’opi­­nion. On garde le froid et l’ana­­lyse pour le papier, et l’opi­­nion pour le blog.

Diffu­­ser et contrô­­ler les coulisses de ce qu’on fait, cela vous paraît être une exigence aujourd’­­hui ?

En fait, c’est pas telle­­ment théo­­risé, cette démarche. Ça nous semble natu­­rel, cacher les choses qu’on fait n’a aucun sens. On raconte ce qu’on fait, d’une part parce qu’on pense que c’est bien, qu’on adopte la bonne ligne et le bon ton, et d’autre part si on ne le faisait pas, je pense qu’on nous le deman­­de­­rait. Quand on a quatre personnes dans le milieu de la presse qui touchent un salaire correct depuis quatre ans, alors qu’on est juste un trimes­­triel papier, les gens s’in­­ter­­rogent. Donc autant dire la vérité.

Pour faire tout cela, vous êtes donc quatre sur l’or­­ga­­ni­­gramme. Comment s’or­­ga­­nise tout ce travail ?

Les trois personnes avec qui je travaille au quoti­­dien – qui sont donc Thierry, Blaise et Philo­­thée – sont là depuis le départ. Il y a une grande foi collec­­tive en notre projet édito­­rial et intel­­lec­­tuel. Après, nous sommes orga­­ni­­sés avec une news­­room : on se réunit de manière régu­­lière et on commande nos sujets à l’in­­té­­rieur de cette news­­room. On peut comman­­der à certaines personnes des papiers pour notre blog, pour notre jour­­nal, pour des sujets corpo­­rate… Et cette news­­room s’élar­­git au fur et à mesure que notre volume de travaux gran­­dit. Et après pour la partie graphique, j’ai un studio graphique qui s’ap­­pelle Almasty et qui gère un groupe d’illus­­tra­­teurs. Au total, chez Usbek & Rica on a dû travailler avec une centaine d’illus­­tra­­teurs diffé­­rents. Donc on est une petite struc­­ture, et en réalité on fait travailler beau­­coup de pigistes. C’est un modèle qui est impor­­tant. En fait il y a beau­­coup de gens qui nous ont dit : « Chez Usbek & Rica, vous avez un labo­­ra­­toire avec votre maga­­zine papier, et vous avez de l’ali­­men­­taire que vous faites avec vos marques. » Je pense que c’est faux, mais ça ne me dérange pas qu’on le conçoive comme ça. En revanche les jour­­na­­listes qu’on fait travailler, il viennent nous voir et disent : « Nous on va faire un peu d’ali­­men­­taire avec vos marques, et on va faire des choses plus person­­nelles ailleurs. » Le « ailleurs » peut être dans notre maga­­zine ou dans d’autres médias.

« Nos jour­­na­­listes disent : « Nous on va faire un peu d’ali­­men­­taire avec vos marques, et on va faire des choses plus person­­nelles ailleurs. » Le « ailleurs » peut être dans notre maga­­zine ou dans d’autres médias. »

C’est une ambi­­va­­lence inté­­res­­sante, assez rare dans la presse.

C’est parce que je ne viens pas du monde de la presse. Je ne maîtrise pas les codes de la presse. Et puis en plus quand on dit « presse », on pense à des grands quoti­­diens, on pense à des rédac­­tions de télé… notre univers est vrai­­ment diffé­rent. Je suis davan­­tage dans le monde de l’en­­tre­­pre­­neu­­riat et de l’in­­no­­va­­tion que dans le monde des médias. C’est-à-dire que les deux doivent se rencon­­trer si on veut créer des nouvelles choses. En vérité, je ne connais pas le monde de la presse, je ne côtoie pas de grands jour­­na­­listes. Le seul moment où ce fut le cas – et encore –, c’était au moment du lance­­ment de la revue en juin 2010. J’avais une petite agence de rela­­tions presse qui m’a eu quelques reprises média. C’est à peu près tout.

Pensez-vous qu’une rédac­­tion avec des centaines d’em­­ployés et qui pour­­rait être inno­­vante puisse se consti­­tuer aujourd’­­hui dans le paysage français ?

Oui, je pense. Mais il faut d’abord régler un problème de contenu parce que la crise est aussi une crise de contenu. Je trouve ça fou qu’un grand quoti­­dien de gauche ne dépasse pas les 80 000 exem­­plaires vendus. Ensuite, il y a une crise du modèle écono­­mique qui n’est pas prise à bras le corps par les grands patrons de presse. Je ne comprends pas comment on peut avoir autant de cash à inves­­tir et ne pas tenter des choses, déve­­lop­­per des choses. Le seul truc qui semble à peu près inno­­vant, c’est ce que fait Ouest France avec son maga­­zine pour tablettes tactiles. Personne ne tente rien, il y a une iner­­tie totale. Quand on parle de crise de la presse, il faut bien comprendre aussi que l’on parle des quoti­­diens ou des hebdo­­ma­­daires. C’est cette pério­­di­­cité qui est en crise. Si un jour cette presse papier doit mourir, elle mourra, mais cela ne veut pas dire que l’in­­for­­ma­­tion va mourir. Ce qu’il faut préser­­ver, c’est la qualité de l’in­­for­­ma­­tion. Cela ne veut pas dire forcé­­ment qu’elle doit être figée sur du papier. À titre person­­nel, quand je lance l’im­­pres­­sion d’Usbek et Rica à 28 000 exem­­plaires et que je sais que j’en vends entre 12 000 et 15 000, je pense que je vis dans le Moyen-Âge. C’est stupide, à l’heure d’in­­ter­­net, où l’on pour­­rait faire quasi­­ment des tirages à la demande. Aujourd’­­hui, je n’ai pas les moyens finan­­ciers de faire autre­­ment, de propo­­ser de la précom­­mande ou du pré-achat etc. Je rêve­­rais que dans deux ou trois ans, je fasse zéro pilon [pile de papier à recy­­cler, NDLR]. Aujourd’­­hui, je mets mon maga­­zine en kiosque, je fais de la commu­­ni­­ca­­tion « du pauvre », c’est-à-dire que j’en mets un tout petit peu plus pour ne pas être derrière mais devant, et après on a des retours, et ces retours sont détruits. Cela nous coûte plus cher de les récu­­pé­­rer et de les rafraî­­chir que de les détruire. Je rêve d’un jour où l’on arrê­­tera d’avoir des inven­­dus sur la presse.

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Inven­­ter le futur
Crédits : Lydia Métral

Explo­­rer le futur

D’une rédac­­tion qui « explore le futur », nous nous serions atten­­dus à un aban­­don du papier. Consi­­dé­­rez-vous le maga­­zine papier comme l’objet défi­­ni­­tif pour accueillir votre média ?

Je crois beau­­coup à la résis­­tance de la matière. Je pense qu’a­­voir quelque chose dans les mains, cela a du sens. Un des propres de l’être humain, c’est d’avoir un pouce oppo­­sable, pour tenir des choses ! (rires). Je ne dis pas que la beauté est unique­­ment sur le papier, parce que des choses sont belles sur Inter­­net, mais je crois à la diver­­sité des offres. Après, on ne fera pas du papier de la même manière, cela tendra sûre­­ment à deve­­nir des objets plus denses, plus consé­quents, avec de la prise de hauteur. Ce n’est pas pour rien qu’a­­près XXI, le même organe ait fait 6 Mois, qui prend deux fois plus de page et qui se publie deux fois moins dans l’an­­née. Usbek & Rica a voca­­tion a tenter des tas de choses et à être sur tous les supports. Le papier, pour moi, c’est un peu anec­­do­­tique. Au début, je voulais être gratuit, dans un esprit de démo­­cra­­ti­­sa­­tion du savoir. Malheu­­reu­­se­­ment, quand j’ai démarré en 2008, on était en pleine crise et le marché publi­­ci­­taire était encore plus bas qu’aujourd’­­hui. Du coup, j’ai oublié la gratuité. Ensuite, j’ai voulu aller en kiosque, mais si l’on ne connaît personne, c’est très dur. À titre person­­nel, je suis assez atta­­ché au papier. J’ai fait des études de socio­­lo­­gie, j’ai passé ma vie dans les revues, Esprit, Les Deux Mondes etc., j’en ai mangé à fond ! J’ai un atta­­che­­ment person­­nel à cet objet. M’en déta­­cher, ça ne me pose­­rait pas de problème non plus, mais aujourd’­­hui, je suis content de pouvoir le faire. Tant que j’ai les moyens de le faire, je le ferai.

Quand vous regar­­dez la presse inter­­­na­­tio­­nale, trou­­vez-vous que certains titres ou certains pays sont déjà dans le futur de la profes­­sion ?

On a beau­­coup parlé d’un média cana­­dien à un moment, qui était unique­­ment sur tablettes tactiles. En réalité, je pense, il n’a rien de révo­­lu­­tion­­naire. La navi­­ga­­tion est inté­­res­­sante mais c’est à peu près tout. L’in­­no­­va­­tion ne vien­­dra peut-être pas aujourd’­­hui du milieu de la presse. Ceux qui sont très bons, ce sont les mecs qui sont dans le marché du jeu vidéo par exemple. Ils inventent des narra­­tions extrê­­me­­ment inté­­res­­santes. Il y a des gens qui tentent des choses aujourd’­­hui, mais rien n’an­­nonce un modèle écono­­mique plus perti­nent qu’un autre. Dans cet entre-deux de crise, c’est un peu la démerde. Je dirais « à chaque marque-média son busi­­ness modèle ». Le mien, c’est celui dont on a parlé.

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Rêve améri­­cain et société de consom­­ma­­tion
Crédits : Usbek & Rica

Quand on pense gros chiffre dans la presse, on imagine d’un côté le média à portée inter­­­na­­tio­­nale de Glenn Green­­wald, financé par un busi­­ness angel à hauteur de 220 millions de dollars et le média hollan­­dais De Corres­­pondent qui a levé 1,7 millions d’eu­­ros en crowd­­fun­­ding. Les deux se réclament du futur mais sont radi­­ca­­le­­ment diffé­­rents : comment envi­­sa­­gez-vous leur avenir ?

Aujourd’­­hui, ce que je ne sais pas, c’est s’ils ont un busi­­ness model. Je sais qu’ils ont du cash pour faire quelque chose de bien, mais je ne sais pas comment ils vont pouvoir trou­­ver leur péren­­nité. Comment ils vont moné­­ti­­ser leur contenu. J’ai vrai­­ment hâte de voir ce qu’il va en sortir, il faut y être atten­­tif.

Si l’on en vient au contenu main­­te­­nant, comment pensez-vous votre ligne édito­­riale ? Vous consi­­dé­­rez-vous comme des vulga­­ri­­sa­­teurs de la recherche scien­­ti­­fique ?

L’idée de départ vient de mon passage à l’EHESS. C’est clai­­re­­ment de démo­­cra­­ti­­ser et de vulga­­ri­­ser. Et de fédé­­rer autour des ques­­tions d’ave­­nir. Si l’on veut partir du commen­­ce­­ment, il faut savoir que j’ai fait beau­­coup de colo­­nies de vacance et quand tu es anima­­teur, puis direc­­teur, tu fais de l’édu­­ca­­tion infor­­melle. Quand je fais ce même métier d’édi­­teur de presse, je conti­­nue mon travail, ce même travail. J’es­­saie de trou­­ver des infor­­ma­­tions et de les utili­­ser pour la forma­­tion intel­­lec­­tuelle des gens. L’EHESS, je l’ai consi­­dé­­rée comme un grand kibboutz intel­­lec­­tuel : on a de la chance d’être à quatre ou cinq autour des meilleurs profes­­seurs, d’es­­prits vrai­­ment brillants, de les accom­­pa­­gner dans leurs travaux de recherche. Mais in fine, le contenu que l’on produit, il reste entre ces cinq étudiants et le profes­­seur. L’idée, c’était de permettre à des gens d’avoir accès à cela, parce qu’en plus, c’est l’Etat qui finance ces profes­­seurs. Il faudrait que tout le monde ait accès à cela ! C’est un objec­­tif assez banal, au fond, mais la démo­­cra­­ti­­sa­­tion du savoir compte beau­­coup pour moi. C’est dans le même esprit que le festi­­val d’Avi­­gnon par exemple, qui cherche à démo­­cra­­ti­­ser la scène, le théâtre.

Quelle place pensez-vous que le jour­­na­­lisme scien­­ti­­fique peut se faire en France ?

La pros­­pec­­tive a été pendant très long­­temps quelque chose de ringard. Quand tout allait bien, les gens s’en foutaient de savoir ce qui allait nous arri­­ver. Faire des hypo­­thèses, c’était un peu kitsch. Je pense que l’an­­goisse est montée et que les gens ont commencé à se deman­­der ce qu’ils allaient deve­­nir. C’est devenu impor­­tant. Sur la vulga­­ri­­sa­­tion, je pense qu’il y a beau­­coup de personnes qui font ce travail. Des maga­­zines comme Science & Avenir, Science & Vie… ce sont de gros lecto­­rats. Science & Vie Junior, par exemple, c’est très inté­­res­­sant, c’est un super maga­­zine. Le Pari­­sien a une page science qui est très bien. Le cahier éco-futur de Libé est pas mal, ils jouent le jeu.*

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Inter­­net et le capi­­ta­­lisme
Crédits : Lydia Métral

Forma­­tion

Vous semblez aussi vouloir former des jour­­na­­listes à ces ques­­tions avec votre Gazette du Futur. En quoi consiste-t-elle ? Quelles sont ces forma­­tions ?

C’est davan­­tage de la sensi­­bi­­li­­sa­­tion que de la forma­­tion. On prend des gens qui sont inté­­res­­sés par un sujet et ils deviennent en trois heures des appren­­tis jour­­na­­listes. On fait un tirage au sort, parce qu’on croit beau­­coup à cette méthode et chaque personne du groupe de douze appren­­tis va tirer un rôle. Rédac­­teur en chef, icono, prédic­­tion… Suit un brains­­tor­­ming sur le modèle d’une confé­­rence de rédac­­tion, puis tout le monde part en écri­­ture. De notre côté, on prend leur contenu, ils font une pause, on trans­­met ça à nos direc­­teurs artis­­tiques. Quand ils reviennent, le jour­­nal qu’ils ont créé est édité et chaque rédac­­teur en chef vient défendre ses sujets. On avait fait cela à la Gaieté Lyrique par exemple, lors de l’ex­­po­­si­­tion 2062 : des enfants voulaient travailler sur la Maison du Futur. On l’a tenté dans plusieurs contextes, pour le grand public ou pour des boîtes et on s’éclate vrai­­ment à chaque fois.

La collec­­tion que vous co-éditez qui se nomme « Le Monde expliqué aux vieux » tente de récon­­ci­­lier les plus âgés avec leur temps. On en revient toujours à des ruptures géné­­ra­­tion­­nelles : pensez-vous que la société pourra évoluer vers une plus grande accep­­ta­­tion de la nouveauté ?

On n’en­­tend pas « vieux » comme quelqu’un d’âgé, mais comme quelqu’un de décon­­necté de la moder­­nité. Par exemple, moi je suis vieux sur Lady Gaga. Je ne comprends pas du tout. Stéphane Loignon a écrit son bouquin pour moi, en fait. L’idée, c’est de raccro­­cher des gens largués par de grands sujets de socié­­tés et leur faire comprendre ce que cela dit de notre présent. On veut redon­­ner un langage commun à ceux qui ne se sentent pas inclus dans ce monde qui est en train de naître. Comme on le dit sur les bouquins, « on est tous le vieux de quelqu’un » et on est donc partis à chaque fois d’in­­ter­­ro­­ga­­tions qu’on a entendu dans notre entou­­rage ou dans la société.

Et vous avez rencon­­tré plus de curieux ou plus d’ef­­frayés ?

Je pense qu’il y a vrai­­ment les deux types de personnes, d’un côté des tech­­no­­phobes qui craignent vrai­­ment la tech­­no­­lo­­gie, qui ont peur des ondes, qui débranchent tout tout le temps etc. ; de l’autre des enthou­­siastes.

Diriez-vous que c’est un trait français, que de craindre le chan­­ge­­ment ? De ne pas voir ce qu’il peut avoir de posi­­tif ?

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No future
Crédits : Usbek & Rica

Je n’ai pas une expé­­rience et une connais­­sance de la culture de l’in­­no­­va­­tion dans les autres pays pour répondre conve­­na­­ble­­ment à cette ques­­tion. Pour avoir inter­­­viewé des gens sur le sujet en revanche, ils carac­­té­­risent cela comme un prin­­cipe français. Dans beau­­coup de pays, notam­­ment anglo-saxons, on est sur le live and learn, vivre et apprendre. En France, on est plutôt du côté du prin­­cipe de précau­­tion, qui est aussi quelque chose de très bien avec beau­­coup d’avan­­tages.

Et typique­­ment, pensez-vous qu’un média comme De Corres­­pondent pour­­rait naître en France ?

Non, dans entre­­pre­­neu­­riat, ce n’est pas du tout notre logique ! Prenons Twit­­ter, Face­­book ou Insta­­gram. Ce sont des gens qui créent un truc, cela commence à monter et des inves­­tis­­seurs se disent : « Tiens, il y a un truc qui se passe. On ne sait pas ce que ça va donner, mais on va finan­­cer pour voir où cela va aller. » Ils mettent du cash, cela gran­­dit et on voit ce que cela donne. En France, c’est impen­­sable : on veut des chiffres et il faut des preuves immé­­diates de renta­­bi­­lité. Il manque peut-être ce goût de l’ex­­pé­­rience, du risque… le proces­­sus tour­­billon­­naire, comme on dit, est arrêté tout de suite chez nous.

Imagi­­nez-vous possible une radi­­ca­­li­­sa­­tion des courants des écoles de la pensée ration­­nelle, que ce soit en science ou en futu­­ro­­lo­­gie au sens large ?

Ah oui, c’est tout à fait possible ! Quand tu vois aujourd’­­hui que sur des ques­­tions de démo­­gra­­phie, tu trouves des déna­­ta­­listes ou des anti­s­pé­­cistes qui sont pour l’ex­­tinc­­tion de l’es­­pèce humaine pour préser­­ver la Terre et de l’autre côté, des opti­­mistes qui estiment qu’à neuf ou dix milliards d’ha­­bi­­tants, on pourra très bien vivre, cela fait deux clans. Ils s’op­­posent verba­­le­­ment de manière très violente. Elle n’est pas physique, cela reste de la rhéto­­rique, mais la violence reste présente. Au fur et à mesure que l’on va entrer dans des périodes de crise, cette violence rhéto­­rique peut se trans­­for­­mer, oui, en violence physique. Après tu vas avoir ceux complè­­te­­ment à l’aise avec l’ar­­ri­­vée de la tech­­no­­lo­­gie dans le corps et ceux qui vont tota­­le­­ment reje­­ter cela.

On pense alors assez faci­­le­­ment au bascu­­le­­ment vers une discri­­mi­­na­­tion fondée sur la pauvreté, entre quelques riches qui pour­­ront s’aug­­men­­ter et une multi­­tude qui n’aura pas accès à ces appa­­reils…

C’est la même logique qu’aujourd’­­hui. On parle de produits et d’objets diffé­­rents auxquels on peut avoir accès, mais cette ques­­tion est déjà là. La ques­­tion est de savoir à quel point cela va se radi­­ca­­li­­ser. Ce qui m’in­­té­­resse, c’est de savoir ce qui peut faire, qu’à un moment donné, cela risque de vrai­­ment péter. C’est cela qu’on n’ar­­rive pas à comprendre : pourquoi, aujourd’­­hui, dans ce contexte et avec des gens dans une misère extrême, cela ne pète pas ? Cela m’in­­ter­­roge beau­­coup. Si l’on prend l’Es­­pagne, par exemple, c’est une situa­­tion catas­­tro­­phique et cela n’ex­­plose pas. Comment cela va explo­­ser et quelles seront les consé­quences de l’ex­­plo­­sion, voilà ce sur quoi on s’in­­ter­­roge. Chez Usbek & Rica, on réflé­­chit beau­­coup à tout cela, ce qui ne nous empêche pas d’être rattrapé par le présent quand on ouvre le jour­­nal le matin et qu’on voit par exemple l’ex­­trême droite qui progresse. C’est hyper flip­­pant et il suffit de pas grand chose pour que la radi­­ca­­li­­sa­­tion augmente. On vit une période très trouble.

Futu­­ro­­lo­­gie

Futu­­ro­­lo­­gie et science contem­­po­­raines ont tendance à explo­­rer trois grands domaines dont vous trai­­tez dans Usbek et Rica : la méde­­cine, l’es­­pace et la robo­­tique. Pourquoi sommes-nous aujourd’­­hui plutôt loin de certaines prédic­­tions d’un Asimov ou d’un Kubrick ?

Peter Thiel a eu une phrase superbe à ce propos : « On rêvait de voitures volantes, et à la place, on a eu 140 carac­­tères. » On a eu Twit­­ter. C’est vrai que l’on fantas­­mait beau­­coup sur les voitures volantes et on nous a volé ce fantasme. Pourquoi est-ce qu’on est aussi loin des prédic­­tions ? Je pense qu’il y a des freins tech­­no­­lo­­giques. Il faut du temps à l’in­­no­­va­­tion. Il y a peut-être aussi un certain conser­­va­­tisme qui fait que certaines choses ne font pas l’una­­ni­­mité, à l’échelle mondiale.

« Ce qui est inté­­res­­sant, c’est que la première fois dans l’his­­toire de l’hu­­ma­­nité, on a l’im­­pres­­sion que les gens qui pensent le futur sont aussi ceux qui ont l’argent pour le construire. »

Quand on regarde les débats autour d’In­­ter­­net, qui pour­­rait peut-être dessi­­ner les contours d’une société de partage, et qu’on voit d’un autre côté que les élites ont entamé un mouve­­ment de décon­­nexion… on se dit qu’on ne nous aide pas à aller vers cette société plus égali­­taire. Cet outil neutre, qui s’ap­­pelle Inter­­net, va permettre à mon avis, sous une dizaine d’an­­nées, une bonne redis­­tri­­bu­­tion des pouvoirs qui ne seront plus seule­­ment poli­­tiques. Ils sont trop loin, trop en retard, trop largués pour rattra­­per la société, la comprendre et donc pouvoir agir dessus.

La priva­­ti­­sa­­tion de la recherche et du déve­­lop­­pe­­ment est bien déve­­lop­­pée désor­­mais. Pensez-vous qu’une entre­­prise comme SpaceX ou Boston Dyna­­mics pourra réali­­ser ce qu’un état ou une asso­­cia­­tion d’états a pu accom­­plir dans le passé ?

Ce qui est inté­­res­­sant, c’est que la première fois dans l’his­­toire de l’hu­­ma­­nité, on a l’im­­pres­­sion que les gens qui pensent le futur sont aussi ceux qui ont l’argent pour le construire. C’est extra­­or­­di­­naire et très effrayant, parce que ces gens vont déci­­der pour la commu­­nauté, donc il faut être très vigi­­lant. Ca reste pour­­tant très enthou­­sias­­mant : si ces inven­­teurs sont vertueux et de bonne volonté, on peut aller vers quelque chose de super.

Et vous pensez qu’ils pour­­ront être assez solides pour mener à bien des projets colos­­saux ?

Regar­­dez Face­­book, ils ont un milliard de citoyens ! C’est du jamais vu. Face­­book n’a pas encore de projet poli­­tique cela dit, contrai­­re­­ment à une boîte comme Google qui en a un. Quand on les voit rache­­ter des entre­­prises de robo­­tique et faire de la recherche dans les secteurs de la biote­ch­­no­­lo­­gie ou des nano­­te­ch­­no­­lo­­gies, clai­­re­­ment, on voit qu’ils ont envie de dessi­­ner de nouvelles huma­­ni­­tés. C’est un fait, que l’on soit à l’aise ou pas avec. Il y a de grandes avan­­cées possibles, mais il faut des gardes-fou. Pour l’ins­­tant, Google n’a pas de contre-pouvoir… je pense qu’ils font à peu près ce qu’ils veulent.

Pensez-vous qu’on se moquera en 2064 des tenta­­tives actuelles d’ap­­pré­­hen­­der le futur ?

En fait je pense que beau­­coup de choses que l’on raconte vont être vraies. Je ne suis pas cynique, je ne fais pas « pour de faux », j’y crois. Bien sûr, on aura des surprises et des décep­­tions. Des tas de choses auxquelles on n’a pas pensé vont émer­­ger – d’ailleurs, la plupart des choses qui vont émer­­ger sont des choses auxquelles on n’a pas pensé, et c’est cela qui est exci­­tant. Tenez, on avait annoncé que l’on ne ferait que 12 numé­­ros d’Usbek et Rica, parce qu’on s’était dit qu’on allait faire chier les gens, qu’on n’au­­rait plus rien à racon­­ter à un moment. En fait, ce n’est pas du tout le cas, on est toujours surpris ! Typique­­ment, la guéri­­son crowd-sour­­cée, c’est comme si le malade avait réalisé sur lui une méthode proto­­type pour se soigner en open-source et de leurs côtés, des indus­­triels pensent déjà à ce genre de méthode.

Holly­­wood semble aussi commen­­cer à s’in­­té­­res­­ser à la Singu­­la­­rité, concept de Vernor Vinge qui quali­­fie le moment où l’homme peut créer la machine auto­­nome et consciente. Consi­­dère-t-on très sérieu­­se­­ment cette éven­­tua­­lité dans les entre­­prises que vous côtoyez ?

Pour l’ins­­tant, c’est consi­­déré comme du folk­­lore. C’est trop loin de nous pour qu’on la consi­­dère. En réalité, le présen­­tisme dans lequel on est empêche de se proje­­ter, tue nos visions du futur. Quand on s’ancre dans des projets, qu’ils soient profes­­sion­­nels ou person­­nels, on ne prend pas ces choses du futur au sérieux. Quand on lit ça dans un quoti­­dien, on a l’im­­pres­­sion de lire un livre de science-fiction.

De manière plus géné­­rale, avez-vous l’im­­pres­­sion que l’on prend au sérieux les idées de la science-fiction ?

C’est de plus en plus consi­­déré comme des œuvres qui racontent des choses et plus simple­­ment comme des choses farfe­­lues. On avait inter­­­viewé un astro­­phy­­si­­cien, Roland Lehoucq, qui, lui, est un vrai scien­­ti­­fique pur et dur. Il fait un truc super : il regarde scien­­ti­­fique­­ment les diffé­­rentes tech­­niques qui sont dans les films de science-fiction et est capable de faire un papier hyper sérieux sur la possi­­bi­­lité d’un sabre laser. Il démontre aussi la possi­­bi­­lité d’un ascen­­seur pour l’es­­pace, en étudiant les maté­­riaux utili­­sés dans tel ou tel film. Ce qui est décrit dans les films de science-fiction, oui, cela peut se concré­­ti­­ser : la science-fiction, c’est l’ima­­gi­­naire qui va faire que le reste va suivre.


Couver­­ture : Usbek & Rica.
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