par Ambroise Garel | 18 mai 2014

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Long­­form, le maga­­zine univer­­sel
Crédits : Long­­form

Nais­­sance de Long­­form

Comment et à quel moment avez-vous imaginé Long­­form ?

« Personne ne voulait lire un article long format au milieu des années 2000 sur un ordi­­na­­teur puisqu’il n’était pas pensé pour cela, contrai­­re­­ment à l’iPad. »

D’abord, je n’étais pas seul : cela vient vrai­­ment d’Aa­­ron et moi. Nous avons commencé en avril 2010 et l’idée de départ était très simple : nous aimions beau­­coup lire sur nos portables avec des appli­­ca­­tions comme Pocket, Insta­­pa­­per, etc. Et parti­­cu­­liè­­re­­ment à New York, les gens ont l’oc­­ca­­sion de lire dans les trans­­ports sur le chemin du travail et ils ne peuvent pas le faire en ligne. Nous aimions beau­­coup cela avec Aaron et nous n’avions pas de service qui nous permet­­tait d’avoir des histoires longues à dispo­­si­­tion. Du coup, nous avons pensé à quelque chose d’as­­sez unique sur le web, avec une approche diffé­­rente de ce qui se fait déjà et qui permet­­trait de mettre en valeur des textes qui ne passent jamais de mode : l’his­­toire d’un meurtre dans les années 1980, bien racon­­tée, est quelque chose qu’on peut encore lire aujourd’­­hui avec plai­­sir. L’autre partie de l’idée, c’était qu’il fallait qu’on recom­­mande des articles et, au-delà de cela, peut-être, à terme, qu’on devienne une archive des meilleures histoires écrites dans l’his­­toire du jour­­na­­lisme. C’était l’idée : une sorte de plate­­forme très acces­­sible pour que les gens trouvent des choses inté­­res­­santes à lire.

Comment avez-vous rencon­­tré Aaron ?

C’est un ami à moi, nous nous sommes connus au collège. Il y a eu un moment où nous avions des tas d’idées, et l’une d’entre elles, c’était Long­­form. L’autre, c’était une agence immo­­bi­­lière. En fait, nous voulions juste faire quelque chose ensemble.


Vous vous êtes lancés en avril 2010…

Oui, cela fait quatre ans, c’est assez fou quand on y pense.

C’est le mois où Apple a lancé son premier iPad, trois mois après son annonce par Steve Jobs. C’était un déclen­­cheur ?

Oui, bien sûr ! Le timing n’était pas acci­­den­­tel. Nous nous sommes dit à ce moment-là que c’était un pas de plus vers la consom­­ma­­tion des histoires longues. Les histoires ne se sont pas amélio­­rées. Le travail des jour­­na­­listes était aussi bon par le passé que celui des jour­­na­­listes d’aujourd’­­hui. La diffé­­rence, c’est qu’il n’y avait qu’une manière de les lire : le papier. Et puis est arri­­vée une autre façon peu commode de les lire, sur un ordi­­na­­teur de bureau. Personne ne voulait lire un article long-format au milieu des années 2000 sur un ordi­­na­­teur, puisqu’il n’était pas pensé pour cela, contrai­­re­­ment à l’iPad. L’iPad permet aux gens de lire ces articles au moment où ils le dési­rent, le même moment que celui où ils souhai­­te­­raient regar­­der des films. C’est ce que nous disent les statis­­tiques de notre appli­­ca­­tion en tout cas : nous sommes surtout consul­­tés le soir et pendant le week-end, comme une acti­­vité de loisir. La plupart des gens que je connais lisent des histoires longues de chez eux, sur leur ordi­­na­­teur ou dans leur lit.

Est-ce que les new-yorkais utilisent beau­­coup leur iPad dans les trans­­ports publics ?

De moins en moins ! J’ai vécu une situa­­tion assez étrange l’autre jour : j’étais dans l’avion pour aller faire une inter­­­view, et j’étais en train de prépa­­rer mes ques­­tions. J’avais donc des tas d’ar­­ticles sur mon iPad et sur mon iPhone, les deux étant synchro­­ni­­sés sur le même compte. Pendant tout le vol, j’avais l’iPad sur les genoux, et pour­­tant, je lisais sur mon iPhone.

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Best of 2013
Crédits : Long­­form

Et puis une autre fois, dans le bureau que nous parta­­geons avec Roads & King­­doms et The Atavist, j’avais besoin de tester quelque chose sur un iPad. Nous en avons trois ici, Roads & King­­doms en a quelques-uns, The Atavist en a une ving­­taine. Je suis passé de bureau en bureau : tous les iPad étaient déchar­­gés, sauf un. Pour moi, c’est une preuve assez évidente que les gens utilisent de moins en moins leurs tablettes – ou du moins les gens avec qui je travaille.

Vous avez aussi lancé une appli­­ca­­tion Long­­form. Pourquoi cela ?

Nous avions l’im­­pres­­sion que la manière dont nous lisions des articles long-format était… maladroite. L’idée que nous avions pour amélio­­rer tout cela était la suivante : vous allez sur Long­­form.org, vous sélec­­tion­­nez les articles qui vous inté­­ressent, vous ouvrez l’ap­­pli­­ca­­tion, vous la rafraî­­chis­­sez et les articles sont là, dispo­­nibles à la lecture. Nous voulions que l’ex­­pé­­rience de lecture soit plus simple et meilleure, en la rendant plus intui­­tive. Il fallait créer une sorte de lecteur qui enre­­gis­­tre­­rait les articles que vous choi­­si­­riez. Et ensuite, même si nous nous fions à nos goûts, nous nous sommes dit que tout le monde ne les parta­­ge­­rait peut-être pas, donc nous avons imaginé un service qui pour­­rait aussi atti­­rer des gens qui ne partagent pas nos centres d’in­­té­­rêt. Alors nous avons créé un système qui vous permet de vous abon­­ner à des maga­­zines numé­­riques, tout en ne rece­­vant que leurs articles longs. Si vous pensez à des maga­­zines comme GQ par exemple, ils ne publient que quatre articles longs par mois, qui sont souvent parmi les meilleurs articles écrits du mois. Ce sont les plus travaillés, et ils ont les meilleurs auteurs du monde. Et si vous regar­­dez le flux RSS de GQ.com, vous trou­­ve­­rez une centaine d’ar­­ticles par jour, la plupart étant des diapo­­ra­­mas ou des posts de blog. Nous voulions créer une manière d’ac­­cé­­der aux longs articles de la manière la plus simple possible. En février 2012, l’ap­­pli­­ca­­tion était lancée. Nous y avons travaillé pendant pas mal de temps – c’est une appli­­ca­­tion payante, réser­­vée à l’iPad, même si depuis, nous avons travaillé sur une appli­­ca­­tion iPhone qui étend notre idée à un autre usage, plus mobile.

Comment orga­­ni­­sez-vous vos jour­­nées de travail ?

C’est une ques­­tion inté­­res­­san­­te… Cela dépend. Aaron travaille sur les produits et sur la nouvelle appli­­ca­­tion. Nous avons quelques personnes à plein temps sur l’ap­­pli­­ca­­tion. C’est un gros projet, à long terme. Mon travail, c’est plutôt de faire en sorte que tous les trains arrivent à l’heure. Je lis beau­­coup. J’ar­­range aussi les parte­­na­­riats, je m’oc­­cupe des spon­­sors, je passe donc beau­­coup de temps à parler à ces gens. Fina­­le­­ment, je m’oc­­cupe du podcast qui demande beau­­coup plus de temps que nous l’au­­rions imaginé, mais c’est vrai­­ment inté­­res­­sant.

Lecture & écri­­ture

Vous me dites que vous lisez beau­­coup. Quelles sont vos exigences quand vous sélec­­tion­­nez des articles ?

D’abord, il faut qu’un article sache rete­­nir mon atten­­tion. C’est fonda­­men­­tal ! Je travaille souvent à la maison le matin, pour lire, parce qu’il y a toujours des choses à faire au bureau. Cela dit, je sais main­­te­­nant assez rapi­­de­­ment si une histoire va me passion­­ner ou non. Et puis il y a des éditeurs qui travaillent avec nous et qui choi­­sissent aussi des articles à diffu­­ser. Nous nous sommes éten­­dus, en quelque sorte, pour diver­­si­­fier nos goûts. Pour moi, avoir envie de lire une histoire jusqu’à la fin est défi­­ni­­ti­­ve­­ment la chose la plus impor­­tante. Avant notre entre­­tien, je lisais un article dans le New York Times qu’un ami m’a envoyé ce matin et c’était un bon article : je voulais me faire un café avant notre rencontre mais je n’ai pas pu, parce que je n’ar­­ri­­vais pas à m’ar­­rê­­ter de lire. C’est une bonne chose, c’est cela que nous recher­­chons !

« Nous ne disons pas que si vous n’êtes pas inté­­ressé par le sujet, vous allez appré­­cier l’his­­toire ; ce que nous promet­­tons en revanche, c’est que si vous appré­­ciez le sujet, vous aurez une histoire inté­­res­­sante à lire. »

Nous ne disons pas que même si vous n’êtes pas inté­­ressé par le sujet, vous appré­­cie­­rez l’his­­toire ; ce que nous promet­­tons en revanche, c’est que si vous appré­­ciez le sujet, vous aurez une histoire inté­­res­­sante à lire. Le scéna­­rio le plus désas­­treux pour nous serait que vous ayez trouvé une histoire chez nous, que vous l’ou­­vriez dans l’avion parce que vous nous faites confiance, et que vous tombiez sur une histoire tout juste moyenne. J’es­­saie toujours de trou­­ver des histoires qui peuvent passion­­ner, distraire. Cela ne signi­­fie pas que les sujets doivent être légers, fabu­­leux ou ciné­­ma­­to­­gra­­phiques – Joshuah Bear­­man fait cela très bien –, mais que les histoires doivent être atti­­rantes. « Est-ce que vous voulez conti­­nuer à lire ? » est la ques­­tion à laquelle on doit répondre par la posi­­tive pour entrer dans nos exigences quali­­ta­­tives.

Avez-vous déve­­loppé une sorte de méthode incons­­ciente pour distin­­guer ce qui est bon de ce qui ne l’est pas ?

Vous savez, j’ai toujours été jour­­na­­liste, dès lors mon goût person­­nel a beau­­coup joué dans la construc­­tion de Long­­form. La nature du site a changé, en fait. Les deux premières années, nous étions assis sur un coffre au trésor : nous avions toutes les plus grandes histoires jamais écrites à diffu­­ser. C’était incroyable de faire le tri dans tout cela, il y en avait telle­­ment ! Main­­te­­nant, nous sommes davan­­tage tour­­nés vers les nouvelles publi­­ca­­tions, et il y en a beau­­coup. Nous nous deman­­dions au début si nous allions arri­­ver à court d’ar­­ticles à publier, mais ce ne sera jamais le cas.

Pourquoi avoir lancé une rubrique dédiée à la fiction ?

C’est assez amusant, parce que c’était la chose la plus deman­­dée dès que nous avons lancé le site. « Pourquoi ne faites-vous pas de fiction ? », « S’il vous plaît, faites de la fiction ! » La seule réponse que je pouvais formu­­ler était simple : je ne lisais pas de fiction ! Et je ne voulais pas vrai­­ment m’y mettre. Et puis il y a eu ces gars, qui ont lancé Insta­­fic­­tion, qui ressem­­blait dans son prin­­cipe à Long­­form, mais unique­­ment pour la fiction. Je leur ai envoyé un mail et je leur ai dit : « Plutôt que de faire Long­­form pour la fiction, pourquoi ne feriez pas Long­­form Fiction ? » Je ne voulais pas qu’on se lance là-dedans avant d’avoir des gens aussi passion­­nés par cela que nous l’étions par le jour­­na­­lisme — et ils étaient bons. Du coup, nous les avons pris avec nous et les gens appré­­cient beau­­coup leur travail. Comme ça, je ne reçois plus ces emails ! (Rires.)

Ces gens avec qui vous travaillez sont tous employés ?

Tout le monde ne travaille pas à temps plein, non. Les éditeurs ont d’autres métiers qu’ils exercent à temps plein et ils parti­­cipent à Long­­form sur leur temps libre. Ils sont pour la plupart de grands utili­­sa­­teurs du site, de la première heure, qui m’en­­voyaient beau­­coup de mails pour nous recom­­man­­der des articles. Nous avons pensé que ce serait une bonne chose de les impliquer. Encore une fois, Aaron et moi avons des goûts plutôt simi­­lai­­res… Je pense que si vous regar­­dez les dix-huit premiers mois d’exis­­tence du site, vous trou­­ve­­rez beau­­coup de sport, de sexe et de meurtres ! (Rires.) C’est bien d’avoir d’autres indi­­vi­­dua­­li­­tés qui peuvent élar­­gir le spectre des sujets.

Pourquoi des lecteurs vien­­draient plus sur Long­­form que sur Longreads ou Narra­­ti­­vely ?

Narra­­ti­­vely n’est pas sur le même créneau, ils produisent du contenu origi­­nal. Leur succès est impres­­sion­­nant ! Du côté de Longreads, oui, il y a de simi­­la­­ri­­tés. Je pense que la plus grande diffé­­rence est le type de contenu : nous mêlons de la nouveauté et des textes anciens, alors que Longreads ne diffuse presque que de nouveaux articles.

Vous produi­­sez aussi un podcast avec The Atavist, dans lequel vous rencon­­trez des auteurs de textes non-fiction­­nels. Croyez-vous que cela inté­­resse au-delà des jour­­na­­listes, de connaître les coulisses d’un repor­­tage ?

Nous avons trop d’au­­di­­teurs main­­te­­nant pour croire qu’il n’y a que des jour­­na­­listes dans le lot. C’est la même chose avec notre site, au demeu­­rant : quand nous avons lancé Long­­form, nous pensions qu’il n’y aurait que des jour­­na­­listes qui regar­­de­­raient cela. Mais ce n’est pas le cas, et avec le podcast, c’est un peu le même chemi­­ne­­ment. Il y a évidem­­ment des jour­­na­­listes qui écoutent et les sujets dont nous discu­­tons peuvent être simi­­laires à ce qui se dit dans les écoles de jour­­na­­lisme. Mais l’au­­dience est assez large et je pense que vous avez mis le doigt sur la raison pour laquelle cela inté­­resse : nous avons des lecteurs, très inté­­res­­sés, qui veulent savoir comment les choses se passent en coulisse. Je pense aussi qu’il y a un inté­­rêt natu­­rel, très humain, pour le métier qu’exercent les autres. Il y a des gens qui ne connaissent pas du tout les jour­­na­­listes que nous rece­­vons et qui les écoutent parler de ce qu’ils font. C’est un métier très inté­­res­­sant et ceux qui viennent sur notre plateau sont plutôt éloquents.

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The Atavist, cata­­logue 2014
Crédits : Long­­form

Histoires origi­­nales

Avez-vous déjà pensé à publier du contenu origi­­nal sur Long­­form ?

Oh oui ! Cela revient sur la table tout le temps. Toute ma vie, j’ai été jour­­na­­liste, seule­­ment jour­­na­­liste. Donc tout le côté busi­­ness, la recherche d’ar­­ti­­cles… Ce sont des choses très diffé­­rentes de ce que j’ai toujours fait. L’idée de produire du contenu origi­­nal est très tentante, évidem­­ment. Nous connais­­sons beau­­coup de très bons auteurs et nous avons une audience, nous pour­­rions certai­­ne­­ment combi­­ner ces deux choses et faire quelque chose de bien. Et pour­­tant, deux problèmes se posent.

« Je ne veux pas imagi­­ner qu’on puisse inves­­tir beau­­coup de temps et d’argent sur une histoire et qu’à la fin, ce soit juste bien, pas excellent. »

Le premier, c’est que nos lecteurs ne demandent pas plus de contenu. Nous publions quatre articles par jour, nous avons essayé d’en publier plus et nous n’avons pas eu plus de trafic, plus de liens cliqués… En fait, les gens viennent chez nous pour moins que ce que nous publions. Ce n’est pas vrai­­ment ce que nous promet­­tons à nos lecteurs. Le deuxième problème, c’est qu’il est coûteux et diffi­­cile de bien faire. Je ne peux pas conce­­voir qu’on inves­­tisse beau­­coup de temps et d’argent dans une histoire et qu’à la fin, elle soit juste bonne, pas excel­­lente. Cela plom­­be­­rait toute l’idée du site et du service que nous propo­­sons à nos lecteurs. Aussi tentant que ce soit, nous avons résis­­té…

Avez-vous décou­­vert quelque chose sur votre propre travail de jour­­na­­liste en travaillant avec les textes d’autres auteurs ?

Oh, j’ai décou­­vert que j’étais mauvais ! (Rires.) Passer du temps à sélec­­tion­­ner les meilleurs articles qui ont été écrits, cela permet de souli­­gner combien il est diffi­­cile de faire ce métier. Cette sensa­­tion a été gran­­de­­ment renfor­­cée au moment du podcast : c’est du travail, beau­­coup de travail. Cela prend du temps, demande des efforts et coûte de l’argent. Pour ce qui est de mon travail person­­nel : non, Long­­form ne m’a pas donné envie de dédier ma vie au repor­­tage.

Vous utili­­sez beau­­coup Twit­­ter. Pensez-vous toujours que c’est un bon outil pour un rédac­­teur en chef ?

Peut-être ! Depuis l’in­­ter­­view en revanche, j’ai l’im­­pres­­sion que Twit­­ter a un peu changé. Je ne pense pas qu’un rédac­­teur en chef aujourd’­­hui passe­­rait ses jour­­nées sur Twit­­ter pour trou­­ver des sujets. Si c’est sur Twit­­ter, c’est que cela a déjà été fait, et que c’est déjà trop tard. J’y passe beau­­coup moins de temps qu’a­­vant. J’ai l’im­­pres­­sion que c’est plus une distrac­­tion qu’autre chose.

Avez-vous cru à Google + ? Son format semble plus adapté à ce que vous faites, a priori.

C’est une remarque inté­­res­­sante. Google ajoute de plus en plus de produits à Google +, comme Hangouts, que j’uti­­lise beau­­coup. Mais je ne me souviens même pas de la dernière fois où je me suis connecté à Google +… si même je l’ai déjà fait ! Je pense que Twit­­ter nous a permis de construire une commu­­nauté. C’est assez magique, ce concept de conver­­sa­­tion publique perma­­nente à laquelle vous pouvez vous gref­­fer à n’im­­porte quel moment.

« Il y a de nouveaux outils, oui, mais qu’est-ce qui faisait une bonne histoire en 1980 ? Le fait que vous la lisiez jusqu’à la fin. C’est la seule chose qui compte et cela n’a pas changé. »

Pour­­tant, dans le même temps, c’est un format assez déce­­vant par nature, 140 carac­­tè­­res… On a l’im­­pres­­sion qu’un sujet discuté sur Twit­­ter est impor­­tant parce qu’il y a toujours quelqu’un pour en parler, mais en réalité, je pense que le nombre de gens qui discutent n’est pas énorme. Ils font simple­­ment beau­­coup de bruit. J’ai réflé­­chi récem­­ment à la manière de s’ex­­traire de ce petit monde et de conce­­voir une appli­­ca­­tion pour les gens qui se moquent roya­­le­­ment des conver­­sa­­tions sur Twit­­ter et qui veulent simple­­ment lire quelque chose de bon. Nous voulons créer cette appli­­ca­­tion pour ces gens, et non pour ceux qui aiment faire beau­­coup de bruit. C’était la ques­­tion aussi derrière le podcast : fallait-il faire en sorte qu’il soit très utile aux jour­­na­­listes ou fallait-il faire des conces­­sions pour que ceux qui ne feront jamais de jour­­na­­lisme aient aussi plai­­sir à le suivre ? Et y a-t-il un moyen de faire en sorte que les deux types d’au­­di­­teurs soient satis­­faits ? Je pense que nous y arri­­vons petit à petit.

Avez-vous le senti­­ment que l’es­­sence du jour­­na­­lisme a changé ces dernières années ?

Est-ce que l’es­­sence du jour­­na­­lisme a chan­­gé… Il y a eu beau­­coup de formes de jour­­na­­lisme. Je dirais que le jour­­na­­lisme dont nous parlons n’a pas changé. Cela revient toujours à racon­­ter une histoire. Il y a de nouveaux outils, oui, mais qu’est-ce qui faisait une bonne histoire en 1980 ? Le fait que vous la lisiez jusqu’à la fin. C’est la seule chose qui compte et cela n’a pas changé. Ce qui est bien désor­­mais, c’est que des gens construisent même des busi­­ness-models sur le fait que les lecteurs lisent les articles jusqu’au bout. C’est une excel­­lente idée.

On entend souvent dire que les gens lisent de moins en moins. Qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas, non ! Je ne suis peut-être pas le mieux placé pour répondre à cette ques­­tion puisque je m’adresse à des gens qui lisent à peu près tout le temps… En revanche, si les gens lisent exac­­te­­ment la même quan­­tité de choses qu’a­­vant, main­­te­­nant nous pouvons comp­­ta­­bi­­li­­ser le temps de lecture, et on s’aperçoit peut-être qu’ils lisent moins que ce qu’on présu­­mait. J’ai travaillé pas mal de temps pour un hebdo­­ma­­daire gratuit, qui comp­­tait plusieurs rubriques : de l’actu orien­­tée à gauche, des nouvelles sur les restau­­rants, les horaires des ciné­­mas, etc. Au milieu, il y avait une longue histoire, qui faisait à peu près 5 000 mots. Eh bien même si nous savions que les gens prenaient le jour­­nal pour les restau­­rants ou les ciné­­mas, nous aimions faire comme s’ils lisaient ce jour­­nal pour le repor­­tage central. Et puis quand le jour­­nal est passé en ligne, nous avons eu accès à des statis­­tiques de lecture. C’était un moment un peu déran­­geant, parce que nous avions la preuve que les gens ne lisaient pas ce repor­­tage central autant qu’on l’ima­­gi­­nait. Nous n’avions qu’une manière, avant inter­­­net, d’avoir des retours sur le contenu : c’était le cour­­rier des lecteurs. Bien évidem­­ment, personne n’al­­lait vous envoyer une lettre à propos des horaires des ciné­­mas, mais c’était très souvent le cas à propos de l’his­­toire centrale. Nous n’avions pas de données objec­­tives. Après, pour reve­­nir à votre ques­­tion, si vous regar­­dez notre site, soyons sincères : il n’y a aucune raison pour que vous y alliez si vous n’avez pas envie de lire quelque chose. Et bien plus de gens que je ne l’au­­rais cru y viennent chaque jour.

Pour quel type de contenu pensez-vous que les lecteurs paye­­raient ?

C’est une grande ques­­tion. Il y a beau­­coup de modèles diffé­­rents. Nous, nous faisons du contenu spon­­so­­risé quand il s’agit de faire la promo­­tion de livres : cela marche plutôt bien parce que nos lecteurs sont vrai­­ment inté­­res­­sés par la lecture. Wired a publié récem­­ment une histoire à propos des start-ups, et parti­­cu­­liè­­re­­ment celles qui ont échoué dans la Sili­­con Valley. En présen­­tant le côté peu glamour de cet univers, ils ont fait quelque chose d’in­­té­­res­­sant. Ils ont d’abord publié l’his­­toire en tant qu’e-book, dans une version longue, et une semaine plus tard, ils l’ont mis en ligne dans cette version courte. De notre côté, nous avons renvoyé les gens vers cette version courte, en préci­­sant que c’était un extrait d’un plus long texte. Bien entendu, davan­­tage de gens ont cliqué sur le lien menant vers Wired, mais un peu plus d’un millier a cliqué sur le lien vers l’e-book. C’est inté­­res­­sant et plutôt surpre­­nant. Je ne pense pas que nous avons une solu­­tion miracle, c’est assez diffi­­cile de la trou­­ver quand on parle de contenu de cette qualité. Quand le New Yorker sort À la pour­­suite d’El Chapo par Patrick Radden Keef, vous savez qu’il n’y aura pas de meilleure histoire publiée cette semaine. Elle est fantas­­tique. Et c’est diffi­­cile de vendre quelque chose, je crois, quand il y a des textes de cette qualité en face.

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La Ballade de Geeshie et Elvie. Le meilleur long format augmenté ?
Crédits : Long­­form

Pensez-vous que le long format fait un retour sur le web après avoir été cantonné au papier ?

Je ne pense pas qu’il y ait eu un véri­­table come back, ou une véri­­table mise à l’écart, au demeu­­rant. En revanche, les nouveaux appa­­reils et la possi­­bi­­lité de lire les articles plus tard a beau­­coup aidé au confort de lecture. Notre expé­­rience en tant qu’u­­ti­­li­­sa­­teurs est bien meilleure main­­te­­nant. Je ne crois pas qu’il y ait des gens qui aiment lire des articles longs et qui n’ai­­maient pas ça avant, il y a quatre ans par exemple. Si vous regar­­dez de gros maga­­zines, si vous regar­­dez le New York Times, c’est souvent les articles les plus longs qui reçoivent le plus de commen­­taires, qui finissent par être les articles les plus popu­­laires. Je ne pense pas que ce soit une mode : ces histoires entrent en réso­­nance avec le lecto­­rat et les meilleures d’entre elles sont diffu­­sées quoi qu’il arrive. Ce qui est énorme, comme chan­­ge­­ment, c’est la possi­­bi­­lité d’ac­­cé­­der à ces histoires à peu près n’im­­porte où et n’im­­porte quand. C’est plai­­sant de voir des gens aussi talen­­tueux qui consacrent toute leur éner­­gie à faire vivre le format : The Atavist ou Epic, par exemple. Même le New York Times Maga­­zine fait de belles choses, The Ballad of Geeshie and Elvie est, je crois, l’une des choses les plus agréables que j’ai pu lire sur le web. Le senti­­ment à la lecture était parfait, même le côté multi­­mé­­dia.

Que pensez-vous de l’ar­­ticle publié par The Atlan­­tic contre le jour­­na­­lisme qui se dirait long format ?

Si le rédac­­teur en chef de The Atlan­­tic veut utili­­ser son édito dans l’un des meilleurs maga­­zines pour parler du nom de la société que j’ai monté avec mon pote d’uni­­ver­­si­­té… c’est plutôt cool. Ça me plaît ! (Rires.) La seule chose que je pour­­rais dire à ce sujet, c’est que je ne pense pas que les gens confondent la longueur et la qualité. Jamais personne n’est venu me voir et m’a dit : « Eh, tu as lu cet article ? Il était telle­­ment long ! C’était génial ! » (Rires.) Ce n’est pas comme cela que les gens lisent ! Le but du jeu, c’est toujours, fina­­le­­ment, d’ame­­ner les gens à lire un article jusqu’à la fin. Que ce soit un article de 2 000 ou de 40 000 mots. Je ne crois pas à l’his­­toire qui voudrait que des gens se retrouvent et affirment qu’une histoire est géniale parce qu’elle est longue. Ça ne peut pas être vrai !


Couver­­ture : Long­­form.
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