par Ambroise Garel | 0 min | 18 février 2014

Routes & Royaumes

Pouvez-vous nous racon­­ter l’his­­toire de la créa­­tion de Roads & King­­doms ?

Bien sûr. Je travaillais comme corres­­pon­­dant à l’étran­­ger et jour­­na­­liste au Time Maga­­zine et je devais écrire un article à Cuba. C’était le genre d’his­­toires très diffi­­ciles à produire, épui­­santes, et je me suis fais arrê­­ter. J’ai pris un avion jusqu’à Mexico City et j’ai rencon­­tré l’ami d’un ami, Matt Goul­­ding. Il était jour­­na­­liste spécia­­lisé dans la gastro­­no­­mie chez Men’s Health et il avait écrit plusieurs livres à ce sujet. Au moment où nous nous sommes rencon­­trés, il voya­­geait à travers le Mexique pour manger des tacos. Nous nous sommes retrou­­vés à l’aé­­ro­­port et nous avons pris la une voiture pour aller en dehors de Mexico City, dans un endroit qui faisait ces espèces de tacos à la viande de chèvre. C’était un grand restau­­rant, impres­­sion­­nant.

« Voilà comme cela a commencé. Des tacos, Mexico City. »

Nous y avons passé un moment fantas­­tique et, parce que j’étais parti­­cu­­liè­­re­­ment affecté par ce qui m’était arrivé à Cuba, je me suis rendu compte qu’il était possible de combi­­ner ce que je faisais et ce que faisait Matt : garder tout le sérieux et l’im­­por­­tance du jour­­na­­lisme à l’étran­­ger tradi­­tion­­nel, couvrir des conflits ou parler de poli­­tique mais ne pas être ennuyeux à lire, ne pas regor­­ger de misère. Vous savez aux États-Unis, le jour­­na­­lisme de poli­­tique inter­­­na­­tio­­nale, on appelle ça « manger ses légumes » : vous devez manger du corres­­pon­­dant étran­­ger ou de la poli­­tique parce que c’est nutri­­tif et non pas parce que c’est plai­­sant. Du coup, nous voulions créer quelque chose qui n’était pas cela, qui trans­­met­­trait aux lecteurs des choses impor­­tantes mais d’une manière plai­­sante, qui rendrait les gens enthou­­siastes. Voilà comme cela a commencé. Des tacos, Mexico City.

Vous avez donc travaillé plusieurs années au Time Maga­­zine. Qu’y faisiez-vous préci­­sé­­ment ?

J’y ai passé 10 ans… j’ai commencé en tant qu’in­­for­­ma­­teur local pour les jour­­na­­listes, repor­­ter de terrain en somme. J’ai couvert la campagne prési­­den­­tielle en tant que jour­­na­­liste indé­­pen­­dant puis j’ai rejoint les bureaux de New York, en tant que corres­­pon­­dant titu­­laire, et je suis devenu chro­­niqueur pour la rubrique poli­­tique pendant un moment. Un très court moment en fait, je n’ai­­mais pas du tout cela. Je suis très vite passé au jour­­na­­lisme inter­­­na­­tio­­nal. Ce que j’ai­­mais le plus, c’était écrire et voya­­ger en tant que corres­­pon­­dant étran­­ger dans des pays où j’avais vécu aupa­­ra­­vant, en Russie, à Cuba ou au Mexique. Parler de ces pays que je connais­­sais bien en tant que jour­­na­­liste, c’était ce que j’ai fait de mieux au Time, un excellent poste.

Il semble que vous ayez couvert plusieurs guer­­res… avez-vous créé Roads & King­­doms pour trou­­ver un peu de paix ?

(Il rit.) Pour être honnête, « plusieurs guerres » est une exagé­­ra­­tion, surtout quand vous avez des gens comme Yuri Kuzy­­rev qui ne font que du jour­­na­­lisme dans des zones de conflits extrêmes, ou comme tous les repor­­ters qui sont à Kiev en ce moment. C’est diffi­­cile pour moi de prétendre être un corres­­pon­­dant de guerre, ou de l’avoir jamais été. J’ai écrit quelques articles sur les guerres liées aux drogues et j’ai été dans le Caucase, mais je n’ai pas couvert de guerres réelles. Je ne veux pas me survendre, parce qu’il y a des gens qui font vrai­­ment le métier de repor­­ter de guerre et qui font un travail admi­­rable.

Moto taxi dans les rues d’An­­gola
Crédits : Michael Magers

Pour moi, le passage du Time à Roads & King­­doms, c’était surtout l’en­­vie de faire des repor­­tages et de trai­­ter des sujets qui touche­­raient les gens, sur le plan émotion­­nel, et qui trou­­ve­­raient une audience large. Même au Time, qui couvre l’ac­­tua­­lité dans le monde entier, les gens sont réalistes et savent que l’ap­­pé­­tit pour l’in­­for­­ma­­tion n’est pas aussi grand qu’a­­vant, et c’est pour cela que les agences de presse à l’étran­­ger ferment petit à petit. La corres­­pon­­dance à l’étran­­ger ne fait pas rentrer d’argent dans les caisses d’un jour­­nal, ça se sait de plus en plus. Nous voulions savoir si c’était vrai : si nous ne pouvions pas lancer un maga­­zine qui couvri­­rait l’in­­ter­­na­­tio­­nal et ferait de la pros­­pec­­tive, au moins tente­­rions-nous de trou­­ver une audience et de faire tour­­ner une entre­­prise de presse. Et puis quand j’étais au Time, le maga­­zine commençait à fermer ses agences à l’étran­­ger et je connais­­sais des tas d’ex­­cel­­lents jour­­na­­listes, vidéastes et auteurs qui étaient toujours à l’en­­droit où on les lais­­sait et qui tentaient de gagner de l’argent sans l’agence derrière eux. La créa­­tion de Roads & King­­doms était aussi une manière d’ap­­por­­ter un début de solu­­tion à ces jour­­na­­listes.

Pensez-vous que la presse tradi­­tion­­nelle améri­­caine a réussi le passage au numé­­rique ?

Cela dépend vrai­­ment des cas, il y a plusieurs très belles réus­­sites, oui. Je pense que The Atlan­­tic a très bien géré le tour­­nant du numé­­rique. Ce que fait le New York Maga­­zine en ligne colle vrai­­ment au support. Je ne pense pas que Time ait déjà trouvé la solu­­tion en revanche. C’est un gros site, ils ont beau­­coup de trafic, ils produisent de belles choses, mais pour l’ins­­tant on ne peut pas dire qu’ils l’uti­­lisent du mieux possible.

« Ce que j’ai appris du Time est la chose la plus impor­­tante, au fond : savoir faire la diffé­­rence entre ce qui est du jour­­na­­lisme et ce qui n’en est pas. »

Je veux dire, aujourd’­­hui, toute la presse fait face aux mêmes problèmes, du coup ce n’est pas une guerre « vieux médias » contre « nouveaux médias », et le problème est qu’on peut diffi­­ci­­le­­ment être un éditeur de presse en ligne rentable et en même temps produire unique­­ment du contenu de qualité. L’argent ne vient pas des publi­­ca­­tions en ligne, du coup il faut soit avoir un maga­­zine papier avec des comptes au beau fixe pour soute­­nir le site web, soit faire comme Vice et ne pas être une entre­­prise de presse, mais une agence de commu­­ni­­ca­­tion.

Ce sont deux choses très diffé­­rentes que d’être jour­­na­­liste et de créer un média. Avez-vous tiré quelque chose de votre passage au Time qui vous a aidé à créer Roads & King­­doms ?

Ce que j’ai appris du Time est la chose la plus impor­­tante, au fond : savoir faire la diffé­­rence entre ce qui est du jour­­na­­lisme et ce qui n’en est pas. Je leur suis très recon­­nais­­sant pour cela parce que main­­te­­nant, je ne doute plus de mes choix éthiques ou de mes instincts quand il est ques­­tion de jour­­na­­lisme : je trouve que c’est très impor­­tant dans le travail que nous faisons. C’est une chose à proté­­ger. Du coup, je pour­­rais inter­­­pré­­ter mon passage au Time comme une master­­class. J’ai rencon­­tré des gens uniques en leur genre et extrê­­me­­ment doués, qui écrivent des articles incroyables et trouvent toujours un moyen d’al­­ler jusqu’au bout d’une enquête. Je n’au­­rais jamais connu cela si j’avais fait une école de commerce. Je n’au­­rais pas connu ces gens, je n’au­­rais pas su de quoi ils étaient capables, je n’au­­rais pas vu à quel point leur travail était excep­­tion­­nel.

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Ils n’avaient jamais entendu parler de fromage
Crédits : Mark Weston

Main­­te­­nant, deve­­nir patron de presse, donc entrer dans la partie busi­­ness d’un média, c’est quelque chose de très diffé­rent dont on apprend très peu les ficelles dans une rédac­­tion comme celle du Time. Et c’est exac­­te­­ment ce qu’ils veulent, en fait : sépa­­rer de manière très nette le pôle édito­­rial du pôle admi­­nis­­tra­­tif. C’est quelque chose qui a du sens dans la confi­­gu­­ra­­tion du Time par exemple, mais cela ne m’a pas donné l’oc­­ca­­sion de croi­­ser des gens qui auraient pu être des modèles pour moi dans le busi­­ness. Pour tout dire, je n’ai jamais eu une conver­­sa­­tion dans la rédac­­tion qui avait pour sujet l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion du jour­­nal, et c’est exac­­te­­ment ce qu’ils voulaient. Main­­te­­nant, je sais que tout l’édi­­to­­rial est adressé direc­­te­­ment au rédac­­teur en chef, qui lui rend des comptes à quelqu’un du pôle admi­­nis­­tra­­tif. Cette rela­­tion entre busi­­ness et édito­­rial est peut-être en train de chan­­ger mais je n’ai pas appris à faire les deux. Nous nous sommes formés nous-mêmes à tout cela, avec Matt et Dough.

D’ailleurs le contenu que vous publiez est gratuit et vous n’af­­fi­­chez pas de publi­­cité. Comment faites-vous tour­­ner le média ?

C’est une bonne ques­­tion ! Ce que nous avons eu pour nous permettre de manger, et rien de plus d’ailleurs, c’est un accord marke­­ting avec TumblR, à l’époque où ils avaient un pôle qui s’oc­­cu­­pait de l’édi­­to­­rial. Ils ont soutenu l’in­­no­­va­­tion à ce moment-là à un point qui nous a permis de finan­­cer ce que nous voulions faire. Puis nous avons aussi de plus petits parte­­na­­riats avec des maga­­zines papier. Ce n’est pas une solu­­tion à long terme, mais cela nous permet de vivre, pour l’ins­­tant. Votre inter­­­view n’aura pas pour sujet : « Comment être jeune et riche » ! (rires) Après, je suis très opti­­miste quant au futur de la presse en ligne en géné­­ral, mais c’est un proces­­sus et une éduca­­tion qui demandent du temps, aussi bien de notre côté que de celui des parte­­naires poten­­tiels. Il faut apprendre ce que cela signi­­fie que de faire un vrai bon travail de jour­­na­­lisme en ligne, et quelle est sa valeur.

« Il était clair que nous n’al­­lions pas sacri­­fier notre design pour quelques centaines ou milliers d’eu­­ros de reve­­nus publi­­ci­­taires ! La publi­­cité enlai­­dit telle­­ment un site ! »

Après, nous avons eu beau­­coup de chance de commen­­cer à une époque où il était déjà clair que la publi­­cité en ligne était un marché qu’il ne fallait plus appro­­cher. Les taux sont très bas et pour nous, dans la mesure où le troi­­sième cofon­­da­­teur est un desi­­gner qui donne de l’im­­por­­tance à l’es­­thé­­tique du média, il était clair que nous n’al­­lions pas sacri­­fier notre design pour quelques centaines ou milliers d’eu­­ros de reve­­nus publi­­ci­­taires ! La publi­­cité enlai­­dit telle­­ment un site ! Et cet état de fait n’était peut-être pas valable il y a trois ou quatre ans : la publi­­cité pouvait sembler être une bonne idée à l’époque.

Busi­­ness model

Comment se négo­­cient vos parte­­na­­riats ? Vous consi­­dé­­rez-vous comme une plate­­forme ?

Oui. Mais notre idée d’une « plate­­forme » diffère de ce qu’on entend par « portail ». Time.com a tenté d’être un portail : un endroit où les gens vont tout le temps, sans savoir pourquoi ils y vont. C’est une posi­­tion déli­­cate pour un média. Je ne suis pas sûr que Time soit assez gros pour être le portail inter­­­net qu’ils souhai­­te­­raient être, d’ailleurs. Nous voulons de notre côté que les gens viennent sur Roads & King­­doms, mais nous ne souhai­­tons pas créer un média qui publie­­rait un article toutes les trente minutes. Ce n’est pas ce qui nous inté­­resse.

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Vivre en eau profonde
Crédits : James Morgan

Pour ce qui est des parte­­na­­riats, nous sommes très contents pour le moment de co-produire des articles avec Slate par exemple, dont le métier est unique­­ment d’édi­­ter de la presse : cela nous permet d’ac­­cou­­tu­­mer le lecto­­rat à ce que nous faisons et d’avoir notre nom en vue quelque part. Slate n’a pas un énorme lecto­­rat, mais c’est un site de grande qualité et leurs lecteurs ont beau­­coup en commun avec les nôtres. Ce qui est assez unique dans le deal que nous avons avec eux et qui n’ar­­rive pas souvent dans la presse en ligne, c’est que nous travaillons direc­­te­­ment avec leurs équipes sur chaque article. La liste des sujets à trai­­ter est parta­­gée. Le respon­­sable de la rubrique étran­­ger à Slate va éditer chaque papier avec nous et nous travaillons véri­­ta­­ble­­ment ensemble : ce n’est pas comme si nous leur disions : « Salut les gars, tenez, un papier à publier chez vous ! » Il y a vrai­­ment un rappro­­che­­ment de leur vision du monde et de la nôtre. Et j’aime ça, cela nous permet de faire quelque chose de cohé­rent sur une série d’ar­­ticles. C’est assez rare. Géné­­ra­­le­­ment, les petits médias comme le nôtre veulent simple­­ment publier leurs articles sur des sites plus gros.

Vous travaillez avec un grand nombre d’au­­teurs. Quel est le rôle de votre équipe fonda­­trice ?

Ils doivent mettre en ligne et penser des articles, les produire. Bien sûr, nous écri­­vons aussi quand nous le pouvons : j’ai publié un gros papier en début de semaine dernière que j’ai écrit moi-même, parce que c’est ce que je ferai jusqu’à ce que mort s’en­­suive. Par exemple main­­te­­nant, nous cher­­chons des gens pour parler de ce qu’il se passe au Vene­­zuela et en Ukraine, qui soient capables d’être réac­­tifs et qui pour­­tant sont à même de respec­­ter notre ligne édito­­riale. Nos rédac­­teurs en chef parcourent leurs réseaux de contacts pour trou­­ver des gens comme ça. Des fois, ils sont assi­­gnés à des séries d’ar­­ticles bien précises : Elliot Ross par exemple, qui est un très grand penseur du foot­­ball, s’oc­­cupe entiè­­re­­ment de notre parte­­na­­riat avec Sports Illus­­tra­­ted.

Dans votre courte biogra­­phie, qu’on peut lire sur Roads & King­­doms, on ne manque pas de rele­­ver que vous mention­­nez vos plats préfé­­rés à chaque fois que vous parlez d’un pays. Ce que vous mangez lors de vos missions à de l’im­­por­­tance pour vous ?

Parfai­­te­­ment, oui ! J’ai remarqué ça à force de rencon­­trer d’autres corres­­pon­­dants étran­­gers qui parlaient du voyage qu’ils avaient fait ou de l’his­­toire qu’ils couvraient : c’est systé­­ma­­tique, à chaque fois, l’ar­­ticle en lui-même est très peu mentionné et les jour­­na­­listes parlent bien plus de ce qu’ils ont mangé ou de la ligne d’ho­­ri­­zon qu’ils ont survo­­lée. Nous avons presque tous l’ex­­pé­­rience du voyage et la nour­­ri­­ture est un élément essen­­tiel. Un bon ami à moi, Matt McAl­­les­­ter, qui travaille au Time a édité récem­­ment un livre qui s’ap­­pelle Eating Mud Crabs in Kanda­­har : pour faire simple, il s’agit de corres­­pon­­dants de guerre qui parlent de leur expé­­rience culi­­naire favo­­rite. C’est très simple de faire parler ces gens de nour­­ri­­ture, parce que c’est une pierre de touche de notre huma­­nité, c’est fort du côté des émotions et cela devient petit à petit un savoir très expert, quand vous accu­­mu­­lez des tas d’ex­­pé­­riences culi­­naires ésoté­­riques. La nour­­ri­­ture peut parfois être le seul moyen de dire l’in­­di­­cible. C’est un langage commun à l’hu­­ma­­nité toute entière.

« La nour­­ri­­ture peut parfois être le seul moyen de dire l’in­­di­­cible. C’est un langage commun à l’hu­­ma­­nité toute entière. »

Dès lors, cela ne me dérange pas du tout de parler de sujets très sérieux à travers la nour­­ri­­ture. Je suis très content de l’ar­­ticle que nous avons publié au sujet de la meilleure glace au choco­­lat de Moga­­dis­­cio. Je n’y vois aucun problème, parce qu’a­­près avoir lu tout ce qu’on pouvait lire sur la Soma­­lie et avoir compris à quel point c’était terri­­ble… (il fait une pause) Quand je raconte une histoire à propos de gens qui mangent des glaces, ce n’est pas pour dire qu’on a fait une balade au bord de la Médi­­ter­­ra­­née et que chaque jour qui passe est un jour merveilleux, mais c’est pour donner aux lecteurs la chance de penser d’une autre manière un lieu dont ils ont entendu beau­­coup parler mais qu’ils ne comprennent pas. Ou ne veulent pas comprendre.

Pour conce­­voir votre ligne édito­­riale en ce qui concerne la gastro­­no­­mie, vous cher­­chez donc à parler de sujets au prisme de la nour­­ri­­ture ?

C’est préci­­sé­­ment cela. La gastro­­no­­mie sans contexte ne m’in­­té­­resse pas trop. Bon, d’ac­­cord, des fois, certains plats sont simple­­ment déli­­cieux. Quand j’ai couvert un rassem­­ble­­ment de chefs étoi­­lés à Char­­les­­ton, la nour­­ri­­ture était phéno­­mé­­nale et dépas­­sait tout ce que j’avais pu manger dans ma vie… Parfois, il faut aussi lais­­ser leur place à ces histoires qui se racontent elles-mêmes. Si on fait quelque chose sur Kiev et qu’on écrit en même temps un article sur le Noma de Copen­­hague, c’est tout à fait compa­­tible : nous voulons que les gens qui viennent sur Roads & King­­doms sachent qu’ils peuvent y trou­­ver les deux types de sujets. C’est notre tout qui est sur la table.

Pensez-vous que la nour­­ri­­ture est aussi un moyen de parler des gens ? Je pense à l’ar­­ticle « Ils n’avaient jamais entendu parler de fromage », que Mark Weston a écrit.

J’ai pensé qu’il avait écrit une phrase magni­­fique. Mark est quelqu’un de très inté­­res­­sant, parce qu’il vit et a vécu dans des endroits plus fous les uns que les autres, même pour un Anglais ! Il décrit très bien ce qu’il voit et s’il n’était qu’un touriste qui écri­­vait à propos de l’île sur laquelle il a passé ses vacances, ça n’au­­rait pas été un article inté­­res­­sant. Son expé­­rience en tant qu’ha­­bi­­tant des lieux dont il traite lui donne de la crédi­­bi­­lité.

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Rendez-vous des chefs à Char­­les­­ton
Crédits : Anthony Suau

À ce propos, le maga­­zine a vécu quelque chose d’étrange : nous avons été récom­­pen­­sés par un award du meilleur jour­­na­­lisme de voyage sur inter­­­net, ce qui est génial, mais nous ne nous sommes jamais pensés comme un maga­­zine de voyage. Les médias spécia­­li­­sés dans le voyage sont telle­­ment diffé­­rents de nous ! Ils vendent du rêve alors que nous faisons l’exact opposé : nous cher­­chons à montrer le monde tel qu’il est. J’ai­­me­­rais que le jour­­na­­lisme de voyage s’ap­­puie un peu plus sur la réalité, parce qu’elle est vrai­­ment fasci­­nante. Le monde, aussi terrible soit-il, est un endroit magni­­fique — ces deux aspects peuvent tout à fait coha­­bi­­ter.

Reste-t-il une place aujourd’­­hui pour des publi­­ca­­tions comme Le Fooding ou Le Guide Miche­­lin ?

Je pense oui. Matt serait sûre­­ment bien plus dur avec ces publi­­ca­­tions et parle­­rait des consé­quences sur la nour­­ri­­ture qu’elles entraînent. Mais je pense qu’In­­ter­­net est grand, ils sont les bien­­ve­­nus. De notre côté, nous cher­­che­­rons toujours à racon­­ter des histoires. Donner des recom­­man­­da­­tions ne nous inté­­resse pas s’il n’y a pas de narra­­tion derrière. Si un jour nous écri­­vions un guide touris­­tique, il serait unique et très précis sur certains points. Je ne me vois pas noter des restau­­rants sans enthou­­siasme, juste parce que cela doit être fait.

Et vous pensez que les gens les lisent encore, main­­te­­nant qu’il existe des appli­­ca­­tions comme Yelp ou TripAd­­vi­­sor ?

Je crois qu’il y aura toujours une place pour de l’édi­­to­­rial : les gens veulent trou­­ver une voix en laquelle ils ont confiance et suivre cette voix. TripAd­­vi­­sor est très bien, je l’ai utilisé de nombreuses fois en voyage et j’adore Yelp et tous les moteurs de recom­­man­­da­­tion, mais je pense que les gens conçoivent aussi que c’est le boulot du jour­­na­­liste de véri­­fier si une personne qui fait une recom­­man­­da­­tion est quelqu’un en qui on peut avoir confiance ou un impos­­teur. Sur les moteurs de recom­­man­­da­­tion, nous cher­­chons des signaux faibles pour savoir si la personne derrière tel ou tel commen­­taire est de confiance et a les mêmes goûts que nous. Il y aura donc toujours de la place pour une vision jour­­na­­lis­­tique de la cuisine et pour des gens qui diront sur des moteurs de recom­­man­­da­­tion : « Eh, j’ai mangé ici, c’était bon, venez-y. »

Brook­­lyn – Barce­­lone

Roads & King­­doms a ses bureaux à Brook­­lyn…

Nous travaillons dans le quar­­tier Dumbo, oui, une partie très inté­­res­­sante de Brook­­lyn. C’est une sorte de quar­­tier post-indus­­triel qui est devenu le lieu de rési­­dence de nombreuses entre­­prises de presse.

C’est à Brook­­lyn égale­­ment que s’est ouvert la fameuse Park Slope Food Coop. Utili­­sez-vous ces coopé­­ra­­tives pour ache­­ter votre nour­­ri­­ture ?

Non… Nous nous sommes inscrits à une coopé­­ra­­tive l’an passé mais je n’ai jamais pu arri­­ver à 15:45 pour aller cher­­cher mon panier. Je suis la pire des personnes pour ce genre de choses. Je suis très soli­­daire des coopé­­ra­­tives de ce genre, mais je suis bien trop chargé dans mon emploi du temps pour faire ce que j’au­­rais à faire à tel ou tel moment… et je ne suis pas doué pour trou­­ver du temps pour de la consom­­ma­­tion éco-respon­­sable. Pour faire court, je suis un hypo­­crite ! (Rires.)

Tacos électriques.© Nathan Thornburgh.
Tacos élec­­triques au Mexique
Crédits : Nathan Thorn­­burgh

Que pensez-vous de la qualité de la nour­­ri­­ture aux États-Unis ?

Je pense qu’elle est excel­­lente. Nous avons beau­­coup de diffi­­culté à diffu­­ser la bonne nour­­ri­­ture à grande échelle et nous sommes aussi en train de créer un système alimen­­taire qui est à peu près unique­­ment indus­­triel : tout cela est vrai, mais le désir d’avoir de la nour­­ri­­ture de qualité croît énor­­mé­­ment. Mon oncle a été éleveur de chèvres en France pendant quinze ans et il est venu aux États-Unis ensuite pour faire la même chose. Je suis allé voir ma famille en Auvergne, dans le Cantal, là où mes cousins vivent, et c’était très inté­­res­­sant de voir que les défis des fermiers français étaient presque les mêmes que ceux des fermiers améri­­cains – par exemple se plier à certaines légis­­la­­tions qui font qu’ils ne peuvent plus faire le fromage comme ils le faisaient avant.

« Le grand écart entre l’Eu­­rope et l’Amé­­rique en termes de culture et de tradi­­tion culi­­naires est en train de se resser­­rer. »

Le grand écart entre l’Eu­­rope et l’Amé­­rique en termes de culture et de tradi­­tion culi­­naires est en train de se resser­­rer, je pense : nous vivons à une époque où les petits produc­­teurs peuvent enfin faire des choses inté­­res­­santes auxquelles ils ne pensaient même pas il y a vingt ans. En France, du moins dans le tout petit coin que je connais, j’ai l’im­­pres­­sion que le problème est inverse : la tendance est à la globa­­li­­sa­­tion de la produc­­tion et il devient plus diffi­­cile de faire des produits tradi­­tion­­nels. C’est un vrai défi aux États-Unis en tout cas et je ne sais pas qui gagnera, parce qu’à chaque fois que quelque chose se fait en faveur de la vraie nour­­ri­­ture de qualité, un indus­­triel fait quelque chose de pire dans l’autre direc­­tion. Tenez, ils ont par exemple fermé un petit abat­­toir au nord de la Cali­­for­­nie où des amis à moi emme­­naient leurs animaux : c’était très impor­­tant pour les animaux de ne pas avoir cinq heures de route à faire dans un camion pour être abat­­tus. Le gouver­­ne­­ment améri­­cain fait énor­­mé­­ment pres­­sion sur les petits produc­­teurs, et il est très diffi­­cile d’être un petit fermier ou un petit boucher. C’est une guerre qui se joue depuis long­­temps ici.

Même si ce n’est pas ce qu’est Roads & King­­doms, quelle est votre vision du jour­­na­­lisme de voyage ?

Je pense qu’il ne devrait pas être diffé­rent du jour­­na­­lisme tradi­­tion­­nel. Il a besoin d’être trans­­pa­rent vis-à-vis de son lecteur : le jour­­na­­liste doit montrer où il est et dire comment il s’y est rendu. Ces ques­­tions concernent préci­­sé­­ment le jour­­na­­lisme de voyage, parce que la plupart des articles sont ache­­tés et finan­­cés par les desti­­na­­tions. Ils font venir des auteurs quelque part et leur font écrire quelque chose. Ce n’est pas vrai­­ment notre truc.

J’al­­lais juste­­ment vous deman­­der comment les jour­­na­­listes de voyage trouvent l’argent pour payer leurs dépla­­ce­­ments…

C’est une bonne ques­­tion et nous n’avons pas encore vrai­­ment de réponse, parce que les jour­­na­­listes avec qui nous travaillons vivent dans les endroits sur lesquels ils écrivent. Nous ne sommes pas assez gros pour ache­­ter des billets d’avion à nos jour­­na­­listes, mais si on en arrive là, nous le ferons de la même manière que le Time : d’ex­­cel­­lents jour­­na­­listes et photo­­graphes payés par la rédac­­tion pour faire les meilleurs articles possibles. Je pense qu’hé­­las, dans la plupart des publi­­ca­­tions dédiées au voyage, les gens oscil­lent entre le profes­­sion­­nel et l’ama­­teur, et ce sont les desti­­na­­tions qui les paient. Nous rece­­vons pas mal de propo­­si­­tions d’hô­­tels qui veulent qu’on envoie tel ou tel auteur chez eux… très bien, les gens font ce qu’ils veulent, mais ce n’est pas ce que nous faisons. Ce n’est pas dans notre ADN. Le jour­­na­­lisme de voyage, pour nous, c’est du jour­­na­­lisme. Il se situe dans des lieux où nos lecteurs ne vivent pas, mais nous ne cher­­chons pas à faire ache­­ter des billets d’avion aux gens, ni à leur dire de manger telle ou telle soupe de mouton. C’est plutôt, pour nous, comme regar­­der les Jeux Olym­­piques en étant un snow­­boar­­der moyen : il y a quelque chose d’ins­­pi­­rant dans la lecture de textes à propos de lieux dans lesquels nous n’irons proba­­ble­­ment jamais.

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Foot­­ball, le beau langage
Crédits : Marcus Brandt

En parlant des Jeux olym­­piques, beau­­coup d’ar­­ticles que nous pouvons lire sur Roads & King­­doms parlent de voyages, mais aussi de sport. Trou­­vez-vous que c’est un élément impor­­tant pour saisir l’es­­prit d’un lieu ?

Oui. Nous éditons une série d’ar­­ticles avec Sports Illus­­tra­­ted, centrée sur le foot­­ball à l’in­­ter­­na­­tio­­nal. Nous avons parlé de la nour­­ri­­ture pour décrire des gens, des expé­­riences, des cultures ou des conflits… eh bien je pense que c’est valable aussi pour le foot­­ball. C’est assez stupé­­fiant de voir à quel point le foot­­ball est connecté à tout, de l’éco­­no­­mie aux riva­­li­­tés ethniques en passant par le natio­­na­­lisme ou la poli­­tique. C’est un excellent moyen, et plai­­sant avec ça, de décrire ce qu’il se passe dans le monde dans lequel nous vivons. Les ultras du Caire étaient les piliers des Prin­­temps arabes, le club Fener­­bahçe peut vous racon­­ter ce qu’il se passe à Istan­­bul. Le sport est une approche du réel qui entre parfai­­te­­ment dans la ligne édito­­riale de Roads & King­­doms. Je trouve que c’est une année idéale pour la coupe du monde au Brésil : il y a telle­­ment de pays en ce moment même, qui sont à la fron­­tière entre deux choix, deux direc­­tions… imagi­­ner que le monde va faire une pause et juste regar­­der du foot­­ball pendant un mois cet été est quelque chose de fantas­­tique.

Pensez-vous que le jour­­na­­lisme que vous faites peut être quali­­fié de posi­­tif, en oppo­­si­­tion aux actua­­li­­tés tradi­­tion­­nelles qui font leur pain sur les désastres ?

« Imagi­­ner que le monde va faire une pause et juste regar­­der du foot­­ball pendant un mois cet été est quelque chose de fantas­­tique. »

Je ne suis pas sûr que « posi­­tif » soit le terme que j’em­­ploie­­rais. Nous essayons de ne pas être sensa­­tion­­na­­listes. Aux États-Unis, il y a un énorme danger, qui est que les gens arrêtent de se soucier de ce qu’il se passe dans le monde. Mais les médias sont diffé­­rents des ONG, qui ont besoin de crises pour exis­­ter. Je pense que notre mission est de faire en sorte que les gens lisent et s’in­­té­­ressent au monde. La manière de le faire, ce n’est pas toujours de dire : « Mon dieu, regarde comme ce qui arrive est horrible ! » Ce qui instruit vrai­­ment, par exemple, c’est d’en­­tendre ce que sont vrai­­ment les Syriens, ce qu’ils sont dans leurs meilleurs moments. Les comprendre vous montrera à quel point le conflit actuel n’est pas néces­­saire. Les conflits sont très média­­ti­­sés aux États-Unis et cela donne à penser que les Syriens sont juste des gens nés pour s’entre-tuer : évidem­­ment, on ne peut pas être plus éloi­­gné de la réalité, ces gens sont comme vous et moi et sont en train de vivre cette chose horrible qu’on appelle la guerre. Je ne sais pas si l’on peut dire qu’on fait du jour­­na­­lisme posi­­tif, mais montrer une image aussi complète que possible des gens, même en temps de guerre, est quelque chose d’im­­por­­tant pour nous. Et ce n’est pas commun.


  Couver­­ture : «The Silence of the Swedes », par Lola Akin­­made Åkers­­tröm.
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