par Ambroise Garel | 17 mai 2014

Genèse d’un média

Pouvez-vous nous racon­­ter comment vous avez imaginé Narra­­ti­­vely ?

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Love in an eleva­­tor, par Abby Ronner 
Crédits : Narra­­ti­­vely / Eliza­­beth Herman

En 2009, j’étais à la tête du dépar­­te­­ment numé­­rique d’un groupe d’heb­­do­­ma­­daires de Queens, à New York. Je m’oc­­cu­­pais de leurs vidéos, j’ai lancé un maga­­zine pour eux, j’écri­­vais pour toutes leurs publi­­ca­­tions – une douzaine de jour­­naux. C’était vrai­­ment inté­­res­­sant. Avant cela, j’ai travaillé pour CBS News, la grosse chaîne télé­­vi­­sée spécia­­li­­sée dans le docu­­men­­taire et la télé-réalité. J’avais donc évolué en terme de carrière, mais j’ai tout de même réalisé à ce moment que les médias tradi­­tion­­nels étaient en train de fermer leurs services. Ils n’avaient plus d’argent. Tous les gros médias pour lesquels j’avais rêvé de travailler étant plus jeune n’avaient tout d’un coup plus aucune place. Et puis j’ai toujours été passionné par les histoires mettant en scène des… humains. Je ne suis pas trop brea­­king news, j’aime plutôt savoir ce qui se passe derrière l’ac­­tua­­lité. Je crai­­gnais que ce genre de jour­­na­­lisme dispa­­raisse parce que tous les médias revoyaient leurs budgets et réat­­tri­­buaient leurs ressources, prin­­ci­­pa­­le­­ment dans l’ac­­tua­­lité chaude, la poli­­tique, l’éco­­no­­mie, le sport… Dès lors, en 2009, une nuit de janvier, j’avais du mal à dormir alors j’ai pris le carnet sur ma table de nuit et j’ai commencé à écrire toutes les idées qui me passaient par la tête et qui seraient à la base de Narra­­ti­­vely. Le concept, en quelque sorte, qui est toujours celui qui anime le site aujourd’­­hui. Je voulais une plate­­forme exclu­­si­­ve­­ment dédiée aux histoires qui prennent pour sujet des êtres humains. Pas d’ac­­tua­­lité, pas de poli­­tique, simple­­ment des histoires. Et si je parve­­nais à concré­­ti­­ser tout cela, peut-être pour­­rais-je aussi parve­­nir à porter ce média à l’équi­­libre finan­­cier, dans la mesure où je n’au­­rais pas besoin de l’argent néces­­saire pour faire de l’ac­­tua­­lité ou de la poli­­tique. J’ai donc commencé à esquis­­ser ce qui devien­­drait Narra­­ti­­vely : nous nous lance­­rions à New York et nous racon­­te­­rions des histoires dans des tas de formats diffé­­rents, de la vidéo, du long format, des anima­­tions, de la photo­­gra­­phie… À chaque fois, il s’agi­­rait de trou­­ver le meilleur moyen de racon­­ter une histoire. Dans un deuxième temps, nous nous éten­­drions à d’autres villes. L’idée était que même si nous faisions une histoire qui avait New York pour cadre, elle pour­­rait plaire à quelqu’un en France, parce que son sujet n’était pas l’ac­­tua­­lité, mais les gens, qui portent en eux une forme de trans­­cen­­dance. Puis j’ai gardé cette idée de côté et j’ai conti­­nué à y réflé­­chir, la parta­­geant avec des amis proches et ma famille. J’ai quitté le maga­­zine new-yorkais après trois années passées avec eux pour un contrat avec GQ et le Wall Street Jour­­nal pour couvrir la Coupe du Monde en 2010 : je devais écrire des articles et tour­­ner des vidéos sur l’im­­pact écono­­mique et humain du mondial en Afrique du Sud. Je faisais le travail que j’ai­­mais pendant ces deux mois passés dans ce pays. Quand je suis revenu, j’ai un peu travaillé pour le New York Times en free­­lance. À la fin de l’an­­née 2010, je travaillais pour le New York Times cinq ou six jours par semaine, j’avais du travail à GQ et au WSJ. J’avais enfin un peu de crédi­­bi­­lité, mon CV commençait à ressem­­bler à quelque chose. Et évidem­­ment, j’avais aussi de plus en plus de contacts, avec des gens qui faisaient de très belles choses dans les médias.

« Nous nous retrou­­vions dans les bars de Brook­­lyn pour tenter de mettre en forme ce que Narra­­ti­­vely allait deve­­nir. »

La dernière chose impor­­tante à ce moment-là, c’était que le paysage média­­tique était en train de chan­­ger : les gens lisaient d’une nouvelle manière, l’iPad avait été inventé et le long format retrou­­vait du sens sur inter­­­net. Les gens commençaient à vouloir bien plus que de l’agré­­ga­­tion de contenu et des gros titres. C’était le moment idéal pour moi. Il fallait que je concré­­tise mon idée à cette période précise, sinon je ne le ferais jamais. C’est là que je me suis dit que si je ne trou­­vais pas quelqu’un pour m’ai­­der et pour m’en­­cou­­ra­­ger, je n’ar­­ri­­ve­­rais pas à créer le média non plus. J’ai donc appro­­ché Randon Spie­­gel qui est le cofon­­da­­teur et le direc­­teur édito­­rial de Narra­­ti­­vely. Nous nous retrou­­vions dans les bars de Brook­­lyn pour tenter de mettre en forme ce que Narra­­ti­­vely allait deve­­nir. Nos réunions en duo prenaient de l’am­­pleur : six, puis quinze, puis vingt-cinq, puis soixante personnes nous rejoi­­gnaient pour discu­­ter. Nous avons donc prévu un lance­­ment en septembre 2012 parce que j’ai réalisé que nous nous asseyions dans des bars bran­­chés, nous buvions beau­­coup de bières et nous mangions beau­­coup de pizza, et que nous aurions pu discu­­ter du projet jusqu’à la fin de notre vie sans jamais rien faire de concret. Il fallait passer de la réflexion à l’ac­­tion. Nous avons commencé à faire des repor­­tages tout en lançant notre campagne de finan­­ce­­ment sur Kicks­­tar­­ter à l’été 2012, qui nous a permis d’ob­­te­­nir 54 000 dollars et de lancer le site à la fin de la campagne. Vingt mois après, nous avons une commu­­nauté de 800 contri­­bu­­teurs dans le monde entier, réali­­sa­­teurs, auteurs, photo­­graphes, illus­­tra­­teurs, anima­­teurs, desi­­gners… et ce nombre augmente à mesure que notre popu­­la­­rité gran­­dit. Chaque jour, de plus en plus de personnes nous demandent comment elles pour­­raient s’im­­pliquer, si elles peuvent rejoindre notre liste de diffu­­sion qui annonce les prochains thèmes hebdo­­ma­­daires etc. C’était un voyage incroyable et nous avons encore telle­­ment à faire. Nous sommes très opti­­mistes.


Après deux années d’exis­­tence, est-ce que le média est allé dans la direc­­tion que vous souhai­­tiez ?

Évidem­­ment, il y a eu des surprises. Beau­­coup de bonnes surprises d’ailleurs ! Du côté busi­­ness notam­­ment. Par exemple, avant de se lancer, j’ai écrit un busi­­ness plan avec toutes mes idées sur comment gagner de l’argent, comment arri­­ver à l’équi­­libre etc. Les premières idées que j’ai couchées sur le papier évoquaient un revenu publi­­ci­­taire, de la vente de contenu à nos parte­­naires, un abon­­ne­­ment payant pour les lecteurs… En fait, nous n’avons pas gagné d’argent avec tout ça. Nous avons fait un peu de publi­­cité et cela fonc­­tionne mieux main­­te­­nant que notre audience est plus large, mais la plupart de nos reve­­nus viennent des pres­­ta­­tions que nous réali­­sons pour des clients. Nous avons un groupe de travail sur Narra­­ti­­vely et nous utili­­sons le talent de nos contri­­bu­­teurs pour produire des textes de grande qualité pour d’autres médias et pour des marques. Par exemple Gene­­ral Elec­­trics avait un nouveau produit qui allait sortir et ils avaient besoin d’une histoire pour en faire la promo­­tion. Ils nous ont donc engagé pour que l’on produise une narra­­tion, avec une anima­­tion etc. Ce n’est pas une histoire que nous avons publié chez nous : nous l’avons vendue au client et c’est lui qui s’est chargé de la diffu­­ser. C’est un moyen pour nous de faire un travail créa­­tif qui paie beau­­coup plus que le travail édito­­rial. Nous sommes main­­te­­nant égale­­ment en train d’ima­­gi­­ner un abon­­ne­­ment payant.

The clubhouse that folk built, par Jocelyn Arem.  © Narratively
The club­­house that folk built, par Joce­­lyn Arem
Crédits : Narra­­ti­­vely

Au-delà du busi­­ness, j’ai été très agréa­­ble­­ment surpris par le soutien des lecteurs : nous rece­­vons des mails tous les jours pour nous remer­­cier de ce que nous sommes en train de faire. Certains veulent créer un équi­­valent en Suède ou en Afrique. C’est très plai­­sant d’être devenu une sorte d’en­­tité qui peut servir d’ins­­pi­­ra­­tion pour tous ces gens, qu’ils soient des lecteurs ou des entre­­pre­­neurs, des jour­­na­­listes qui veulent construire quelque chose de nouveau. Le succès de Narra­­ti­­vely nous a permis de parti­­ci­­per à plusieurs confé­­rences : désor­­mais, dès qu’il y en a une à propos de la publi­­ca­­tion numé­­rique, on nous demande d’y parti­­ci­­per. Il y a beau­­coup d’ex­­cel­­lents nouveaux médias aujourd’­­hui, mais quand il s’agit de trou­­ver un site qui raconte des histoires humaines et qui arrive à l’équi­­libre finan­­cier, nous sommes en bonne posi­­tion sur la liste.

Nous voyons naître beau­­coup de médias aux États-Unis. Pensez-vous que le paysage média­­tique est en train de se redes­­si­­ner ?

Abso­­lu­­ment ! Le type d’his­­toire que beau­­coup d’entre nous produisent est nommé du « long format ». Bien entendu, ce n’est pas quelque chose de nouveau, on écrit de longs articles depuis des décen­­nies : Tom Wolfe, Norman Mailer, les jour­­na­­listes du New Yorker, etc. Ce qui est nouveau, je pense, c’est l’en­­ro­­bage. Nous pouvons produire du contenu de très grande qualité et le distri­­buer sur de nouvelles plate­­formes, sur les réseaux sociaux. Je peux écrire une histoire aujourd’­­hui qui se passe à New York, la twee­­ter et donc faire en sorte qu’elle atteigne des lecteurs dans le monde entier qui pour­­ront la parta­­ger. C’est un cercle infini, qui fait plusieurs fois le tour du monde. La manière de produire, parta­­ger et distri­­buer une histoire, d’y inté­­grer de nouveaux éléments, des visuels très larges, du défi­­le­­ment infini ou en para­­laxe, tout cela est incroyable. Je pense que toutes ces choses nous font avan­­cer vers des histoires plus plai­­santes à lire et quand nous regar­­de­­rons derrière nous dans cinq ans, nous rigo­­le­­rons peut-être de ce que nous sommes en train de faire main­­te­­nant car on peut imagi­­ner que nous aurons des moyens encore plus inté­­res­­sants pour racon­­ter des histoires. Mais je pense que le story­­tel­­ling, en tant que genre radi­­ca­­le­­ment diffé­rent de l’ac­­tua­­lité ou du scoop, est une forme durable. Nous créons des textes que l’on pourra peut-être lire dans cinq ans et qui auront toujours du sens. Ils n’ont pas de date de péremp­­tion.

« Ce qui est vrai aussi, c’est que nous avons main­­te­­nant des agré­­ga­­teurs avec qui travailler : Longreads ou Long­­form.org. Ils diffusent les meilleures histoires qui existent sur Inter­­net. »

Avec un peu de chance, nous aurons de plus en plus d’ou­­tils à utili­­ser pour ré-éditer ces histoires et leur donner une nouvelle vie. Je travaille déjà sur un moyen de redon­­ner de la visi­­bi­­lité aux histoires que nous avons publiées il y a un an et qui sont toujours d’ac­­tua­­lité. Peut-être sous la forme d’ebooks ou d’une édition impri­­mée. Il est aussi possible de faire des événe­­ments live pour rencon­­trer les auteurs des histoires. Nous faisons égale­­ment parfois des mises en avant théma­­tiques de nos histoires : à la Saint Valen­­tin, nous pouvons redif­­fu­­ser des histoires à propos d’amour et de haine. C’est une des grosses diffi­­cul­­tés des plate­­formes de publi­­ca­­tion numé­­riques : une fois qu’une histoire est sortie, elle est sortie et c’est très diffi­­cile de conti­­nuer à la faire vivre. Ce qui est vrai aussi, c’est que nous avons main­­te­­nant des agré­­ga­­teurs avec qui travailler : Longreads ou Long­­form.org. Ils diffusent les meilleures histoires qui existent sur inter­­­net. Ils sont très impor­­tants pour nous en tant qu’é­­di­­teurs de contenu, parce qu’ils peuvent nous aider à promou­­voir nos histoires et permettent aux lecteurs d’ar­­ri­­ver direc­­te­­ment à l’es­­sen­­tiel, à ce qui s’est fait des mieux. Que ce soit de très gros comme Digg ou d’autres, plus spécia­­li­­sés comme Long­­form, on voit tout de suite leur inté­­rêt et leur impact sur notre audience.

Une semaine, un sujet

Comment conce­­vez-vous votre ligne édito­­riale ? Comment choi­­sis­­sez-vous un sujet pour une semaine ?

En fait, c’est la partie la plus inté­­res­­sante de notre boulot ! Nous déci­­dons de la ligne édito­­riale de plusieurs manières. La procé­­dure stan­­dard, c’est d’en­­voyer un mail à nos contri­­bu­­teurs toutes les deux ou trois semaines en leur propo­­sant quatre ou cinq thèmes. Rédemp­­tion, chal­­len­­ges… des idées abstraites, d’autres plus concrètes. Ensuite, les gens nous envoient des histoires. Elles ne sont pas toutes nouvelles : une histoire pour­­rait avoir été écrite il y a sept ou huit ans et n’avoir jamais trouvé un endroit pour être publié. C’est la même chose pour les vidéos : les docu­­men­­taires que nous rece­­vons sont souvent termi­­nés et n’ont pas reçu suffi­­sam­­ment d’ex­­po­­si­­tion. Parfois, nous rece­­vons des histoires sans les avoir deman­­dées. Quelqu’un nous dit : « , j’ai une histoire qui est termi­­née, sur ce person­­nage génial à Berlin, est-ce qu’elle pour­­rait entrer dans l’un de vos thèmes ? ». Quand nous appré­­cions l’his­­toire, il nous arrive de construire un thème à partir d’elle. Nous avons une tren­­taine d’his­­toires en stock que nous n’avons pas encore publiées : ce sont d’ex­­cel­­lentes histoires que nous voulons diffu­­ser, mais nous n’avons pas encore eu de thème pour les accueillir. Il nous arrive de regar­­der cette liste, de voir quelques textes qui ont un point commun et de trou­­ver un thème qui pour­­rait les rassem­­bler.

« Au début, nos auteurs étaient des amis à moi, des gens que j’avais rencon­­tré au New York Times par exemple ou à GQ. Je leur disais ce que j’al­­lais faire et ils me répon­­daient qu’ils trou­­vaient ça génial et qu’ils voulaient bien en faire partie. »

Et comment trou­­vez-vous les jour­­na­­listes et auteurs pour écrire des histoires qui corres­­pondent à vos attentes ?

Nous avons un proces­­sus édito­­rial assez rigide. Au début, nos auteurs étaient des amis à moi, des gens que j’avais rencon­­tré au New York Times par exemple ou à GQ. Je leur disais ce que j’al­­lais faire et ils me répon­­daient qu’ils trou­­vaient ça génial et qu’ils voulaient bien en faire partie. Je choi­­sis­­sais un peu à la main les gens avec qui j’al­­lais travailler. Nous, jour­­na­­listes, nous avons tous des histoires lais­­sées de côté que nous avons envie de racon­­ter sans en avoir le temps ou l’es­­pace dans un média. Nous cher­­chons à offrir une solu­­tion pour ces problèmes. Les premiers contri­­bu­­teurs étaient donc des amis et des amis d’amis. La deuxième vague est arri­­vée quand le maga­­zine Capi­­tal New York a écrit à notre sujet un article très élogieux. Cela disait quelque chose du genre : « Des pigistes du New York Times veulent sauver la narra­­tion, histoire après histoire ». Grâce à cet article, des gens sont venus nous voir parce qu’ils souhai­­taient s’im­­pliquer dans le projet. Après, quand nous avons lancé le Kicks­­tar­­ter, nous avons commencé à toucher des gens dans le monde entier. Certains nous deman­­daient si cela nous inté­­res­­sait des histoires issues d’un voyage à Londres ou à Berlin ou si nous nous foca­­li­­sions unique­­ment sur New York. L’idée initiale, c’était que Narra­­ti­­vely ne publie­­rait que des histoires new-yorkaises et qu’il y aurait des sites indé­­pen­­dants sous six à huit mois pour Los Angeles, Chicago, Paris, Londres. Sauf que les gens voulaient racon­­ter ces histoires tout de suite. Et cela aurait coûté beau­­coup de temps et d’argent de faire tous ces sites ! Nous nous sommes rendus compte que le lieu n’était pas la chose la plus impor­­tante : nous faisions des histoires à propos des gens, qui inter­­a­gissent avec d’autres gens et qu’im­­porte l’en­­droit où ils vivent. Il nous fallait une approche plus globale de la ques­­tion. Plus je fais de confé­­rences, dans des univer­­si­­tés ou des groupes de recherche, plus je trouve de gens inté­­res­­sés. Les histoires aussi attirent, d’elles-mêmes, tout comme les parte­­na­­riats avec des médias plus consé­quents, comme Buzz­­feed ou Digg.

Vous choi­­sis­­sez tout de même de montrer le lieu où se déroule l’ar­­ticle et le temps de lecture sur votre page d’ac­­cueil. Pourquoi sont-ils impor­­tants pour vous ?

The Great Canadian Hoops Hope, par Sam Riches © Narratively
The Great Cana­­dian Hoops Hope, par Sam Riches
Crédits : Narra­­ti­­vely

C’est une sorte de test que nous faisons. Nous souhai­­tions donner un indice visuel au lecteur poten­­tiel sur la durée du texte. Le lieu est plus impor­­tant pour notre fonc­­tion Explo­­rer : vous pouvez filtrer les histoires par ville, pour ne voir par exemple que les histoires proches de vous. Ce qui est plus impor­­tant, je pense, c’est la dernière icône, qui permet de commu­­niquer au lecteur le type d’ar­­ticle : une vidéo, un texte, un docu­­ment audio. Quand vous êtes sur la page d’ac­­cueil, vous pouvez être à votre bureau, au travail et vous ne pouvez donc pas regar­­der une vidéo. Si vous savez que c’est un article en revanche, vous allez être tenté de cliquer. J’aime bien l’idée de donner aux gens des indices sur ce qu’ils vont consul­­ter avant qu’ils entrent sur la page.

Vous n’avez d’ailleurs jamais choisi de format, tout semble exploité sur Narra­­ti­­vely. Pensez-vous qu’une histoire a un format dans lequel elle s’ex­­prime mieux que dans tous les autres ?

Oui, bien sûr. L’une des promesses que nous avons faites au lance­­ment de Narra­­ti­­vely, c’est de ne pas être figés dans un seul et même format. Nous voulions pouvoir racon­­ter des histoires dans le format qui serait le plus adapté au contenu. J’ai fait ce choix parce que je détes­­tais allu­­mer la télé­­vi­­sion et tomber sur le corres­­pon­­dant local d’une chaîne et qui commençait son texte absurde, « Oui c’est John en direct de… », et qui tentait de dire en dix mots une histoire qui aurait demandé à être écrite en plusieurs milliers. Nous voulons rendre justice à toutes les histoires et pour cela, il ne faut pas les empri­­son­­ner dans un style ou un format parti­­cu­­lier. Cela dit, je dirais que les trois quarts de nos histoires sont du texte, avec des illus­­tra­­tions ou des photo­­gra­­phies. Une ou deux fois par semaine, nous essayons de faire quelque chose d’un peu plus multi­­mé­­dia, que ce soit une vidéo, une bande dessi­­née ou un repor­­tage audio. Faire de la vidéo par exemple, cela nous amène une audience toute diffé­­rente, aussi bien du côté des gens qui créent du contenu que de ceux qui le consultent. Et puis même si une histoire a toujours diffé­­rents moyens d’être racon­­tée, nous souhai­­tons trou­­ver le meilleur. Certaines ont besoin de photo­­gra­­phies. Des fois, il y a du mouve­­ment, des sons, de l’éner­­gie que vous ne pouvez pas saisir avec des mots. D’autres fois, la qualité de la prose et le lyrisme du phrasé font briller l’his­­toire.

Jour­­na­­lisme et busi­­ness

Pourquoi avez-vous choisi Marquee pour votre conce­­voir votre site ? C’est plutôt origi­­nal.

Nous avons lancé le site sur WordP­­ress au début et c’était très bien. Peu après, Marquee nous a contacté pour nous expliquer ce qu’ils faisaient : ils construi­­saient un CMS pour les gens comme nous. Ils avaient un produit qui pouvait faire appa­­raître nos histoires dans toute leur beauté. Nous avons accepté et nous avons pu travailler avec eux : ils nous ont offert un support que l’on n’au­­rait pas pu imagi­­ner avoir avec WordP­­ress. Ils nous voyaient comme un parte­­naire logique et c’était la même chose de notre côté.

« Je crée des choses depuis long­­temps main­­te­­nant. Quand j’étais à l’uni­­ver­­sité, j’ai fait un maga­­zine vidéo d’ac­­tua­­lité d’une soixan­­taine de minutes : j’étais le produc­­teur, l’édi­­teur, le présen­­ta­­teur. »

Pour être honnête, il y a eu quelques diffi­­cul­­tés, parce que c’est une star­­tup et que les choses que nous aurions aimé avoir dans l’heure pouvaient prendre des semaines à être faites. Mais c’est quelque chose que nous avons accepté. Main­­te­­nant, nos deux entre­­prises ont évolué ensemble et conti­­nuent de travailler ensemble. Nous travaillons même pour des clients communs, récem­­ment pour une orga­­ni­­sa­­tion à but non lucra­­tif de Washing­­ton DC. Ils lançaient la version web de leur maga­­zine et nous avons de notre côté produit le contenu, quand Marquee s’oc­­cu­­pait du déve­­lop­­pe­­ment de la plate­­forme. C’est une belle entente !

Vous êtes un jour­­na­­liste de forma­­tion. Était-ce diffi­­cile de passer du côté du busi­­ness des médias ?

Eh bien peut-être pas dans mon cas, c’était une tran­­si­­tion assez natu­­relle. Je viens d’une famille d’ar­­tistes et d’en­­tre­­pre­­neurs. Depuis que je suis tout jeune, on me dit de suivre mes passions et de déve­­lop­­per mes compé­­tences. Je crée des choses depuis long­­temps main­­te­­nant. Quand j’étais à l’uni­­ver­­sité, j’ai fait un maga­­zine vidéo d’ac­­tua­­lité d’une soixan­­taine de minutes : j’étais le produc­­teur, l’édi­­teur, le présen­­ta­­teur. Même plus jeune, j’étais le capi­­taine de mon équipe de foot­­ball. J’ai toujours aimé être un leader et écrire des histoires. J’ai lancé la partie numé­­rique des médias dans lequel j’étais. Que ce soit pour moi ou pour des compa­­gnies plus grandes, j’ai toujours lancé et créé des services. J’ai toujours eu cette envie d’en­­tre­­prendre. Narra­­ti­­vely, c’était une progres­­sion plutôt natu­­relle, du coup. Je pense que promou­­voir le site, parler des choses que nous faisons, c’est aussi quelque chose que je fais depuis long­­temps, à peu près depuis le moment où j’ai rencon­­tré le cofon­­da­­teur du site : déjà, je lui vendais mon idée. Je n’ai eu qu’à faire la même chose avec d’autres personnes qui m’ont ensuite accom­­pa­­gné. C’est à peu près la même chose quand je parle à des parte­­naires, des clients ou des publi­­ci­­taires : je passe main­­te­­nant plus de temps sur la partie busi­­ness, même si je suis encore bien impliqué côté édito­­rial. Les premiers mois, j’édi­­tais les histoires et j’en écri­­vais beau­­coup plus : dans un sens, cela me manque, parce que je suis un profes­­sion­­nel de l’écri­­ture. Mais d’un autre côté, mon travail est beau­­coup plus diver­­si­­fié main­­te­­nant. C’est une sorte de courbe d’ap­­pren­­tis­­sage, depuis le moment où je lançais des maga­­zines pour des grosses struc­­tures, jusqu’au moment où j’ai eu tout à faire moi-même. Je pense que l’on apprend toujours et que nous deve­­nons toujours meilleurs, mois après mois, ce qui nous permet ensuite de gran­­dir. C’est un cercle vertueux plutôt plai­­sant.

Vous avez parti­­cipé à une confé­­rence pour WNPR News au sujet de l’âge de la distrac­­tion. Est-ce que la lecture d’œuvres non fiction­­nelles peut distraire ? À quel moment consi­­dé­­rez-vous que l’in­­for­­ma­­tion s’ar­­rête ?

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The choco­­la­­tier for the Hip-Hop ear, par Marjo­­rie Hernan­­dez
Crédits : Narra­­ti­­vely

Je pense que cela dépend de l’in­­di­­vidu qui consulte votre contenu. Chacun a sa propre routine. Person­­nel­­le­­ment, quand je me lève, je lis l’ac­­tua­­lité sur le New York Times, je regarde ce qui s’est passé sur Twit­­ter et dans le monde. Pendant la jour­­née, je suis plutôt un lecteur de jour­­na­­lisme narra­­tif, j’écoute This Ameri­­can Life quand je vais courir ou en voiture. Le soir, c’est plutôt iPad et des histoires trou­­vées sur Long­­form.org. Je pense que beau­­coup de choses sur inter­­­net sont de la distrac­­tion, comme toutes les mises à jour sur les réseaux sociaux. Mais les histoires que racontent Narra­­ti­­vely, Byli­­ner, The Atavist… c’est presque l’op­­posé de la distrac­­tion. Bien sûr, je peux lire un long article en faisant la vais­­selle, c’est une façon de se décon­­nec­­ter de ce qui se passe dans le monde. Nos histoires sont une fenêtre vers l’in­­connu, vers un nouveau monde. Nos histoires parlent des gens ordi­­naires qui ont été les héros d’his­­toires extra­­or­­di­­naires. Je pense que Narra­­ti­­vely est rafraî­­chis­­sant, éner­­gi­­sant, une sorte d’al­­ter­­na­­tive aux appâts à clics.

Avez-vous appris des choses sur le jour­­na­­lisme en commençant à publier les textes d’autres personnes ?

Oh oui ! J’ai­­me­­rais parfois reve­­nir en arrière et retrou­­ver des choses que j’ai écrites à l’uni­­ver­­sité, mais dans le même temps, je me dis que ce n’est peut-être pas une bonne idée. (Rires.) Je pense que c’est inté­­res­­sant de regar­­der en arrière et de saisir sa propre évolu­­tion. Quand j’ai commencé à travailler pour le New York Times, je me suis retrouvé à quatre heures du matin à couvrir un double homi­­cide, un incen­­die ou à inter­­­ro­­ger un homme poli­­tique avec des ques­­tions auxquelles il ne peut pas répondre. Ce n’est pas ce que je veux faire, l’ac­­tua­­lité chaude, mais j’ai appris, en faisant ce type de repor­­tage, à poser les bonnes ques­­tions, à apprendre à garder ses posi­­tions, éthiques et jour­­na­­lis­­tiques. Plus je pense à Narra­­ti­­vely, à ce que j’ai fait en tant qu’en­­tre­­pre­­neur, plus je me rends compte que j’ai été aidé par mon passé de jour­­na­­liste. J’ai une meilleure idée de ce dont les jour­­na­­listes ont besoin, des outils qu’ils pour­­raient utili­­ser pour racon­­ter leurs histoires. Venir moi-même de ce monde m’a beau­­coup aidé : même si je suis main­­te­­nant un entre­­pre­­neur, je reste un jour­­na­­liste au fond de moi.

On entend parfois en France que les gens ne lisent plus… qu’en pensez-vous ?

« Je pense que les histoires qui fonc­­tionnent sont celles que vous allez relire avec plai­­sir dans cinq ans. Vous ne reli­­rez jamais une actua­­lité. »

Oh, nous enten­­dons ici aussi que l’at­­ten­­tion se réduit, que les gens perdent leur inté­­rêt pour la lecture etc. La réalité, c’est que lorsque vous avez une histoire qui est une fenêtre ouverte vers ces mondes incon­­nus, qui vous forment, vous illu­­minent, vous passion­­nent… on constate l’exact opposé. L’une des histoires les plus popu­­laires de Narra­­ti­­vely sur la gentri­­fi­­ca­­tion de Brook­­lyn vient de gagner un award : elle fait à peu près 70 000 mots… elle a reçu près de 15 000 likes sur Face­­book. Alors oui, on pour­­rait avan­­cer que les gens ont liké sans lire, mais jusqu’à preuve du contraire, on peut dire qu’ils ont ressenti le besoin de parta­­ger cette histoire, d’en parler. La quan­­tité ne fait pas tout, évidem­­ment : vous pouvez aller dans un restau­­rant pari­­sien, payer 150 euros et avoir un repas atroce, tout comme vous pouvez avoir une histoire de 20 000 mots sans aucune saveur. Je pense que les histoires qui fonc­­tionnent sont celles que vous allez relire avec plai­­sir dans cinq ans. Vous ne reli­­rez jamais une actua­­lité.


Couver­­ture : The Spon­­ta­­neous World of a Roman street circus, par Andrea Menozzi, Silvia Landi & Violetta Cani­­tano
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