par Ambroise Garel | 0 min | 9 juillet 2014

Jour­­na­­lisme à but non lucra­­tif

Vous avez travaillé pour le New York Times pendant 18 ans et été respon­­sable de la publi­­ca­­tion au Orego­­nian de Port­­land. Quelle diffé­­rence pouvez-vous faire entre votre travail dans une struc­­ture de presse clas­­sique et votre travail à ProPu­­blica ?

Je pense qu’il y a plusieurs diffé­­rences. Entre ce que l’on pour­­rait appe­­ler un média clas­­sique et ce modèle de média à but non lucra­­tif, deux diffé­­rences sont très impor­­tantes et me viennent immé­­dia­­te­­ment à l’es­­prit. La première, c’est que quand nous écri­­vons des articles ici, la chose à laquelle nous pensons le plus, ce n’est pas la partie busi­­ness, ce n’est pas faire de l’argent, mais faire du jour­­na­­lisme d’ac­­tion, qui peut montrer ce qui ne va pas, ce qui est cassé ou ce qui est problé­­ma­­tique. C’est une manière très diffé­­rente de penser à la manière de penser à des articles. La chose à laquelle vous pensez, quand vous commen­­cez à écrire l’ar­­ticle, quand vous êtes au milieu de la réali­­sa­­tion et quand vous avez mis le point final, c’est comment rendre le tout suffi­­sam­­ment acces­­sible et inté­­res­­sant pour que les gens aient envie de lire et de chan­­ger les choses.

Rencontre autour du problème des dettes des étudiants.© Pro Publica / Bill Clark
Rencontre autour du problème des dettes des étudiants
Crédits : ProPu­­blica / Bill Clark

Cela peut aussi être atti­­rant d’un point de vue commer­­cial, bien entendu, car une histoire qui donne envie aux gens de chan­­ger certaines choses est aussi une histoire que les gens aiment lire : la diffé­­rence réside dans ce sur quoi on met l’ac­cent. Notre but ici et notre manière de mesu­­rer la réus­­site d’un article, ce n’est pas le nombre de clic que nous engran­­geons, ou la somme d’argent que nous gagnons : c’est de savoir si l’his­­toire permet de chan­­ger la donne. L’autre chose très impor­­tante, c’est que dans les médias tradi­­tion­­nels, même si cela tend à être de moins en moins vrai, vous aviez une audience captive, garan­­tie, chaque jour, qui lisait parce qu’elle n’avait pas vrai­­ment le choix, vous n’aviez pas à travailler beau­­coup pour la garder. Publier quelque choses se résu­­mait à envoyer une histoire à un jour­­nal, qui envoyait une maquette à un impri­­meur, qui vous livrait le jour­­nal et voilà, c’était terminé. Main­­te­­nant, dans un monde de publi­­ca­­tions numé­­riques, entiè­­re­­ment sur inter­­­net, comme nous et d’autres, nous construi­­sons une audience des heures, des jours, voire des semaines après la publi­­ca­­tion initiale de l’his­­toire. Nous travaillons égale­­ment à d’autres manières de donner de la visi­­bi­­lité à nos articles : par la radio, la télé­­vi­­sion ou Twit­­ter. Cons­­truire une audience, lecteur après lecteur, c’est vrai­­ment quelque chose de diffé­rent par rapport au simple acte de publier. Voilà les deux prin­­ci­­pales diffé­­rences entre le travail que je faisais dans un jour­­nal clas­­sique et cet empire numé­­rique.

Quelle est, pour vous, la défi­­ni­­tion exacte d’une orga­­ni­­sa­­tion à but non lucra­­tif ?

Vous savez, la loi aux États-Unis vous permet de faire des tas de choses, donc il semble évident que des orga­­ni­­sa­­tions à but non lucra­­tif aient des buts diffé­­rents. Il n’y a pas qu’un but. Ce que vous ne pouvez pas faire en revanche, si vous êtes une orga­­ni­­sa­­tion à but non lucra­­tif, c’est prendre de l’argent des gens. Il faut savoir qu’aux États-Unis, quelqu’un qui fait un don à une entre­­prise comme la nôtre peut déduire un petit montant de ses impôts. C’est une sorte de petite subven­­tion publique : quelqu’un qui nous donne cent dollars peut avoir quelque chose comme quinze euros en mois sur ses impôts. Pour cette raison, la loi nous inter­­­dit de prendre posi­­tion : nous ne pouvons pas créer un lobby, nous n’avons pas d’édito qui dirait : « Voilà la solu­­tion de ProPu­­blica pour tel ou tel problème. » Alors certaines orga­­ni­­sa­­tions à but non lucra­­tif se spécia­­lisent, même dans les médias : l’une d’entre elles couvre unique­­ment la ville de San Diego, une autre ne traite que Minnea­­po­­lis.

« Certains de nos articles n’ont un effet que sur une personne, d’autres sur des grands groupes de gens. »

Notre but, c’est d’es­­sayer de propo­­ser des histoires qui ont beau­­coup de chance de chan­­ger les choses pour les Améri­­cains, mais pas exclu­­si­­ve­­ment : nous avons proposé des articles sur des scan­­dales qui prenaient leur source à l’in­­ter­­na­­tio­­nal, nous avons enquêté sur des indi­­vi­­dus en parti­­cu­­lier. Nous avons écrit par exemple sur une personne qui avait été mise en prison sans aucune raison, de manière injuste. Certains de nos articles n’ont un effet que sur une personne, d’autres sur des grands groupes de gens. Comme notre dossier sur les dangers du para­­cé­­ta­­mol, que nous avons publié l’an­­née passée : des dizaines de milliers de personnes en prennent chaque jour. C’était notre enga­­ge­­ment initial : qu’im­­porte le nombre de gens qui sera concerné par nos enquêtes, nous publions des enquêtes avec une force morale, qui ont besoin d’être écrites. Le lieu où se déroule l’his­­toire n’est pas si impor­­tant, les ques­­tions que nous nous posons sont les suivantes : est-ce que cela touche des gens ? Est-ce que ce que nous mettons en lumière pourra poten­­tiel­­le­­ment chan­­ger les choses ? Voilà ce qui est impor­­tant de déter­­mi­­ner avant que nous commen­­cions à travailler sur une chose ou une autre.

Avant ProPu­­blica, était-ce diffi­­cile de faire du jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion aux États-Unis ?

Je dirais que le problème n’est pas exac­­te­­ment celui que vous énon­­cez. Les États-Unis sont un pays dispo­­sant d’un envi­­ron­­ne­­ment très favo­­rable au jour­­na­­lisme. Nous avons dans notre Cons­­ti­­tu­­tion elle-même un amen­­de­­ment qui garan­­tit la liberté de la presse et nous donne la possi­­bi­­lité d’exis­­ter et l’op­­por­­tu­­nité de nous proté­­ger. Évidem­­ment, ce n’est pas toujours suffi­­sant par rapport à ce que l’on attend : il y a eu des affaires dans lesquelles le gouver­­ne­­ment a essayé de faire taire des jour­­na­­listes qui essayaient de sortir des infor­­ma­­tions secrètes. Mais de manière géné­­rale, le jour­­na­­lisme est très bien protégé par la loi. Le problème, ces cinq dernières années, a été un souci finan­­cier. Le travail que nous faisons coûte cher. Les médias du siècle précé­dent qui étaient très béné­­fi­­ciaires pouvaient se permettre d’in­­ves­­tir une partie de leurs béné­­fices dans l’enquête. Quand ils sont deve­­nus moins rentables, les jour­­naux ont commencé à réduire le person­­nel dédié à l’enquête, à sacri­­fier ses budgets. Voilà le vide que nous essayons de remplir. Même si nous ne pour­­rons jamais tout couvrir, nous espé­­rons pouvoir faire une petite diffé­­rence en propo­­sant encore et toujours ce travail coûteux. Et puis vous savez, les publi­­ca­­tions dans le monde tradi­­tion­­nel du jour­­na­­lisme vendent des encarts publi­­ci­­taires à des compa­­gnies puis­­santes et… les gens qui dirigent ces compa­­gnies sont souvent ceux sur lesquels vous enquê­­tez. Le jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion est cher, diffi­­cile et dérange les gens qui veulent ache­­ter des encarts publi­­ci­­taires. Je pense que c’est pour toutes ces raisons qu’il y en a eu de moins en moins ces dernières années, et pourquoi nous essayons de prendre la place qui s’est libé­­rée.

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La guerre des drones
Crédits : Brian Fergu­­son

Parve­­nez-vous aujourd’­­hui à mener des inves­­ti­­ga­­tions à l’étran­­ger ? La plupart de vos sujets semblent avoir un lien avec les États-Unis.

C’est vrai, et nous essayons d’en­­tre­­te­­nir une rela­­tion avec notre audience améri­­caine. Vous savez, on se passionne plus natu­­rel­­le­­ment pour des choses auxquelles on peut se réfé­­rer et notre lecto­­rat s’in­­té­­resse plus à ce qui se passe aux États-Unis. Nous avons pour­­tant fait une grande enquête au Guate­­mala il y a deux ans, sur des tueries perpé­­trées par l’ar­­mée et le gouver­­ne­­ment dans les années 1980 : nous avons décou­­vert que certains soldats qui avaient été au cœur de ces massacres atroces s’étaient expa­­triés aux États-Unis. Nous avons donc réussi à faire une connexion avec notre lecto­­rat, mais l’his­­toire en elle-même était au sujet de ce qui s’était passé au Guate­­mala il y a trente ans. Sur une année, nous enquê­­tons une ou deux fois sur des sujets qui s’ins­­crivent dans des dyna­­miques à l’étran­­ger, mais il est vrai que si c’est possible, si nous tombons sur des infor­­ma­­tions, nous essayons de creu­­ser les liens qui pour­­raient impliquer les États-Unis, les déci­­sions du gouver­­ne­­ment ou les entre­­prises améri­­caines.

L’enquête poli­­tique

Vous devez connaître Media­­part…

J’ai rencon­­tré Edwy Plenel oui, un homme très impres­­sion­­nant.

Ils ont forcé un ministre à démis­­sion­­ner en rendant public des infor­­ma­­tions sur ses comptes en Suisse. Pensez-vous qu’une telle réus­­site pour des jour­­na­­listes est possible aux États-Unis ?

Abso­­lu­­ment ! Je crois que dans l’his­­toire du jour­­na­­lisme améri­­cain, l’un des plus grands accom­­plis­­se­­ments de ces cinquante dernières années est le Water­­gate. Des repor­­ters ont fait tomber un président. Cela ne se produit pas tout le temps, mais il y a défi­­ni­­ti­­ve­­ment des enquêtes qui peuvent encore faire tomber des ministres. C’est possible, cela s’est produit et cela conti­­nuera de se produire.

Mais tout semble de plus en plus sécu­­ri­­sé… chez les indus­­triels par exemple, pensez-vous qu’un jour­­na­­liste puisse aujourd’­­hui trou­­ver quelque chose de caché ?

Je pense que c’est aussi possible. J’es­­père que ce que l’on fait ici tous les jours le rendra possible, du moins. Vous avez des accès par les tribu­­naux, aux États-Unis, qui sont très ouverts. Quand des gens portent plainte, tous les éléments sont publics. Nous avons aussi une loi sur la liberté d’in­­for­­mer plutôt bien faite pour toutes les infor­­ma­­tions qui concernent le gouver­­ne­­ment.

« Chaque repor­­ter a sa méthode et ses tech­­nique pour juger de ses sources. »

Nous pouvons donc parfois obte­­nir des docu­­ments offi­­ciels. C’est assez clair pour moi : les oppor­­tu­­ni­­tés pour trou­­ver de l’in­­for­­ma­­tion existent et conti­­nue­­ront d’exis­­ter. Après, les entre­­prises et le gouver­­ne­­ment sont de plus en plus intel­­li­­gents et malins quand il s’agit de cacher des choses, mais nous sommes aussi bien meilleurs quand il s’agit de les décou­­vrir ! (Rires.) La guerre conti­­nue !

Les sujets dont vous trai­­tez exigent un fact-checking impor­­tant. Que deman­­dez-vous à vos jour­­na­­listes de faire pour véri­­fier leurs infor­­ma­­tions ? Avez-vous un proces­­sus bien défini ?

C’est assez inté­­res­­sant. Les gens qui viennent travailler à ProPu­­blica ne sont pas forcé­­ment issus de la presse, mais ce que le monde de la presse pense – et c’est aussi mon avis –, c’est que le fact-checking est le travail du repor­­ter et, à un certain niveau, du rédac­­teur en chef. Il y a des maga­­zines, et de très bons maga­­zines comme le New Yorker, qui ont un dépar­­te­­ment fact-checking dans leur rédac­­tion. Cela n’a rien de mauvais, mais je crois que la première défense contre une erreur vient de ceux qui connaissent le mieux l’his­­toire, des repor­­ters. Mes repor­­ters travaillent dur, de la même manière qu’un fact-checker d’un maga­­zine : ils cherchent des confir­­ma­­tions auprès des gens qu’il a contacté pour son article, ils véri­­fient les cita­­tions, les lieux, les dates, les numé­­ros. Nous essayons de prendre beau­­coup de précau­­tions. Chaque repor­­ter a sa méthode et ses tech­­nique pour juger de tout cela : c’est quelque chose de person­­nel, mais on attend d’eux qu’ils soient sincè­­re­­ment respon­­sables de leur métier. Et cela fonc­­tionne ! Je pense que nous avons, en six ans, été plutôt précis. Nos articles sont fondés sur des faits et c’est cela qui les légi­­time : c’est la première exigence d’une jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion. Savoir si les faits sont avérés.

Et comment travaillez-vous avec les jour­­na­­listes qui publient chez vous ?

Les gens qui travaillent à ProPu­­blica font souvent partie de nos équipes perma­­nentes. Nous avons 23 repor­­ters ici à plein temps. Ils travaillent avec, ce que j’es­­père, une grande liberté : je sais que quand vous faites de l’in­­ves­­ti­­ga­­tion, ce n’est pas rare de ne pas arri­­ver à ses buts et cela peut être frus­­trant. Je veux qu’ils aient pour­­tant la liberté de travailler sur leurs sujets, même sans qu’il y ait une garan­­tie de succès.

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Les armes en Amérique
Crédits : ProPu­­blica

Je pense que c’est impor­­tant que nos jour­­na­­listes soient créa­­tifs, qu’ils prennent des risques. Si vous cher­­chez à racon­­ter une histoire et que vous savez d’avance que cela va marcher, ce ne sera proba­­ble­­ment pas un grand article. Après, nous avons quelques jour­­na­­listes exté­­rieurs qui nous approchent, c’est vrai, mais ils sont peu. Nous ne travaillons que très peu avec des jour­­na­­listes en-dehors de ProPu­­blica.

À l’oc­­ca­­sion de votre récente inves­­ti­­ga­­tion pour Medi­­care, vous avez écrit un guide de lecture pour faire comprendre au lecteur comment vous avez analysé vos datas. Est-ce quelque chose que vous trou­­vez néces­­saire pour que l’on comprenne le travail de jour­­na­­liste ?

Je pense que c’est prin­­ci­­pa­­le­­ment quelque chose que l’on fait pour les jour­­na­­listes mais aussi pour les gens qui sont sur le terrain, qui souhaitent trou­­ver des preuves. Nous sommes très satis­­faits quand des collègues suivent notre travail et en font quelque chose d’autre. Nous voulons leur donner tout ce qui est néces­­saire : nos preuves, notre métho­­do­­lo­­gie. C’est un peu comme dans la recherche : vous devez montrer aux gens qui vous lisent comment vous avez fait ce que vous avez fait. La deuxième cible, ce serait les gens vrai­­ment inté­­res­­sés par un sujet – et c’est toute la beauté d’in­­ter­­net. Si vous êtes fasci­­nés par notre histoire et que vous voulez tout savoir à son sujet, eh bien, nous mettons tout à votre dispo­­si­­tion.

Vous propo­­sez aussi des outils et des données pour les jour­­na­­listes. Pensez-vous ProPu­­blica comme un hub d’in­­ves­­ti­­ga­­tion, où des jour­­na­­listes d’autres médias pour­­raient commen­­cer à enquê­­ter ?

Cela nous réjoui­­rait oui ! Si quelqu’un d’une autre agence de presse démar­­rait son enquête avec nos infor­­ma­­tions, cela permet­­trait à notre travail de gagner en puis­­sance. C’est une très bonne chose. Nous essayons de l’en­­cou­­ra­­ger, c’est ce que nous espé­­rons. L’idée, pour nous, c’est d’es­­sayer de chan­­ger les choses et si d’autres personnes écrivent le même genre d’ar­­ticles et construisent de nouvelles choses sur les fonda­­tions que nous avons posées, c’est bien ! Cela augmente notre influence et l’im­­pact de nos publi­­ca­­tions.

Trou­­vez-vous que le jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion a aujourd’­­hui trouvé sa place sur Inter­­net ?

Je pense que c’est encore un début, mais une chose est claire : de plus en plus de gens, aujourd’­­hui, sont inté­­res­­sés par ce qui se passe sur inter­­­net. Il y a cinq ans, il y avait une sorte de préjugé qui disait que sur inter­­­net, la meilleure des choses que l’on pouvait faire, c’était trou­­ver une audience et accu­­mu­­ler des clics, par tous les moyens. Main­­te­­nant, on sait que l’on peut trou­­ver autant de qualité que de quan­­tité.

« Regar­­dez mes collègues de Buzz­­feed : ils ont commencé à faire du jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion. Il y a cinq ans, ils ne voulaient même pas en entendre parler. »

Regar­­dez mes collègues de Buzz­­feed : ils ont commencé à faire du jour­­na­­lisme d’in­­ves­­ti­­ga­­tion. Il y a cinq ans, ils ne voulaient même pas en entendre parler. C’est fantas­­tique ! J’étais un peu triste qu’ils prennent quelqu’un de chez moi pour lancer cette rubrique, mais ce n’est pas grave, cela montre que les choses changent. Je pense que nous allons voir de plus en plus d’in­­ves­­ti­­ga­­tion sur inter­­­net. Et il y a une raison écono­­mique derrière tout cela aussi : les commer­­ciaux tendent à penser aujourd’­­hui que plus le contenu édito­­rial est de qualité, plus ils peuvent factu­­rer les agences de publi­­cité pour leurs annonces.

Pensez-vous que ProPu­­blica aurait pu être un média papier, ou est-ce un pur produit de l’ère numé­­rique ?

Je pense que nous sommes très numé­­riques. Si nous étions nés à l’âge de la presse papier, nous aurions dû produire un maga­­zine ou un jour­­nal : les coûts auraient été trop impor­­tants. Je ne sais pas quelle est la situa­­tion en France, mais aux États-Unis, dans un jour­­nal papier, pour chaque dollar gagné, vous payez 85 cents pour des choses qui ne sont pas liées au jour­­na­­lisme. Les camions de livrai­­son, le papier… toutes ces choses qui n’ont rien à voir avec éditer et écrire des articles. Je pense que c’est une très grosse diffé­­rence. Si nous étions sur du papier, nous n’au­­rions pas besoin de 10 millions de dollars par an pour tour­­ner, mais de 90 millions de dollars. Je ne peux pas imagi­­ner comment nous nous en sorti­­rions.

Vous travaillez en parte­­na­­riat avec d’autres médias. Comment les choi­­sis­­sez-vous ?

Nous les choi­­sis­­sons pour l’im­­pact qu’une co-publi­­ca­­tion pour­­rait avoir si elle était faite avec eux. Parfois, tout est ques­­tion de défi­­ni­­tion de l’au­­dience. Il y a aux États-Unis une publi­­ca­­tion spécia­­li­­sée nommée The Chro­­nicle of Higher Educa­­tion, qui couvre toute l’ac­­tua­­lité des univer­­si­­tés : nous adorons travailler avec eux sur nos histoires qui ont pour sujet l’uni­­ver­­sité ou l’en­­sei­­gne­­ment supé­­rieur de manière géné­­ral. Ce n’est pas le site le plus fréquenté du monde, mais ils sont lus par des gens très influents. Nous avons aussi travaillé avec le Washing­­ton Post, le New York Times et la radio publique. Ils touchent une audience bien plus large et peut-être, plus influente. Cela varie. Je pense que l’idée, c’est de trou­­ver des parte­­naires qui permet­­tront à vos publi­­ca­­tions d’avoir un impact.

Écri­­ture en Crea­­tive Commons

De manière plus géné­­rale, pensez-vous que le jour­­na­­lisme a changé ces dernières années ?

Je pense que certaines choses sont diffé­­rentes, oui, d’autres n’ont pas changé. La manière dont nous faisons notre travail, dont nous parcou­­rons l’ac­­tua­­li­­té… je pense que c’est toujours la même chose. En revanche, la manière de publier et de toucher les gens, tout cela est très diffé­rent. Je pense que la logis­­tique est diffé­­rente mais que l’âme du jour­­na­­lisme est toujours la même.

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L’in­­dus­­trie du gaz, quelles régu­­la­­tions ?
Crédits : ProPu­­blica

Nous enten­­dons parfois dire que les lanceurs d’alerte sont des jour­­na­­listes d’un nouveau genre. Ont-ils changé votre manière de travailler ?

Nous avons toujours eu des lanceurs d’alerte. Ils sont là depuis long­­temps. Ce qui a changé, c’est qu’ils peuvent désor­­mais four­­nir une quan­­tité d’in­­for­­ma­­tion très impor­­tante. Snow­­den, avant inter­­­net et l’ère du numé­­rique, n’au­­rait pas pu dépla­­cer autant de docu­­ments. Je pense que les poten­­tia­­li­­tés ont changé, mais les lanceurs d’alerte ne pour­­ront pas rempla­­cer les jour­­na­­listes. Les jour­­na­­listes devront toujours parcou­­rir les infor­­ma­­tions des lanceurs d’alerte, les éditer, les inter­­­pré­­ter et véri­­fier qu’elles sont bien réelles. Les lanceurs d’alerte sont souvent dans le vrai, mais il faut toujours que quelqu’un d’ex­­té­­rieur, qui n’au­­rait aucun inté­­rêt person­­nel, regarde les docu­­ments. C’est impor­­tant. Mais je suis très heureux que les lanceurs d’alerte soient toujours là ; ils devraient d’ailleurs tous venir chez ProPu­­blica ! (Rires.)

Et du côté du busi­­ness model ? Est-ce que la philan­­thro­­pie est une garan­­tie d’in­­dé­­pen­­dance pour la presse d’in­­ves­­ti­­ga­­tion ?

Il y a deux choses. D’abord, quoi qu’il arrive, il y a toujours, poten­­tiel­­le­­ment, un problème. Si quelqu’un vous donne une grosse somme d’argent pour de la publi­­cité, cela peut être un problème poten­­tiel, n’est-ce pas ? Si quelqu’un vous donne beau­­coup d’argent par philan­­thro­­pie, cela peut aussi être un problème. Je pense que c’est à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion qui reçoit cet argent de dres­­ser des pares-feu qui la protègent des problèmes.

« Le Crea­­tive Commons nous offre tout ce dont nous dési­­rons : un moyen simple de parta­­ger nos articles et d’au­­to­­ri­­ser leur repu­­bli­­ca­­tion. »

C’est là qu’il faut commen­­cer. Par exemple, nous avons une règle à Propu­­blica : nous ne disons jamais à notre conseil de direc­­tion par avance ce sur quoi nous travaillons. C’était la première déci­­sion que nous avons prise en accord avec les diri­­geants quand nous avons lancé ProPu­­blica en 2008. Ensuite, je pense qu’il y aura toujours un danger, que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion soit à but lucra­­tif ou non lucra­­tif : il faut toujours se méfier de l’in­­fluence que peut avoir l’argent. Il faut être prudent avec les gens qui paient les factures du jour­­na­­lisme.

Il y a une section « volez nos articles » sur ProPu­­blica, qui détaille vos condi­­tions de repro­­duc­­tion des articles, sous Crea­­tive Commons. Pensez-vous que cette forme de licence corres­­pond au jour­­na­­lisme moderne ?

Cela dépend de votre modèle ! Nous, nous voulons chan­­ger les choses. Dès lors, nous faci­­li­­tons la tâche aux gens qui veulent utili­­ser nos histoires. C’est une bonne chose. Main­­te­­nant, nous tenons à ce que si d’autres personnes utilisent notre travail, ils l’uti­­lisent dans son inté­­gra­­lité. Ce qui n’est pas permis, c’est de réécrire le contenu ou de le réédi­­ter en le raccour­­cis­­sant. Nous faisons très atten­­tion à ce que nous faisons et nous ne voulons pas avoir des problèmes parce que des personnes qui ne travaillent pas ici auraient réécrit ou retra­­vaillé certains de nos articles. Le Crea­­tive Commons nous offre tout ce dont nous dési­­rons : un moyen simple de parta­­ger nos articles et d’au­­to­­ri­­ser leur repu­­bli­­ca­­tion et une protec­­tion – l’as­­su­­rance qu’ils ne seront pas modi­­fiés ou trans­­for­­més en quelque chose que nous n’ap­­prou­­vons pas. Bien sûr, cela fonc­­tionne pour nous, mais si vous essayez de faire de l’argent avec votre contenu, cela serait un très gros problème !


Couver­­ture : Sebas­­tian Rotella, repor­­ter à ProPu­­blica, reçoit l’Ur­­bino Press Award à l’Am­­bas­­sade d’Ita­­lie.
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