par Amie Ferris-Rotman | 7 septembre 2015

Au cœur de la Répu­­blique popu­­laire auto­­pro­­cla­­mée de Donetsk (RPD), à la fron­­tière orien­­tale de l’Ukraine, des statues de Lénine décré­­pites montent la garde devant une mine de char­­bon vieille d’un siècle, souve­­nirs d’un ancien maître qui mani­­feste à nouveau son pouvoir. Le tinte­­ment d’une cloche signale la fin du travail pour l’équipe de nuit, et une cage chan­­ce­­lante ramène à la surface des travailleurs haras­­sés, aux visages barbouillés de suie. Les mineurs clignent des yeux devant la lumière du jour qui les aveugle soudai­­ne­­ment. « Ces hommes travaillent enfin honnê­­te­­ment », me dit Andrei Popov­­chenko, l’in­­gé­­nieur en chef de la mine. « Sous le gouver­­ne­­ment ukrai­­nien, c’était le règne de la corrup­­tion et de l’illé­­ga­­lité. Les impôts étaient détour­­nés. » Je visite alors la mine Oudar­­nik, à Snijne, une ville minière située à l’est de Donetsk, tout près de la fron­­tière russe.

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Les masques des mineurs
Crédits : Amie Ferris-Rotman

Plus d’un an après le début de la guerre entre les forces loyales au gouver­­ne­­ment de Kiev et les rebelles pro-russes de l’est du pays, Oudar­­nik a perdu la moitié de ses employés, autre­­fois au nombre de 460. Le nom de la mine signi­­fie « travailleur de choc », un titre pres­­ti­­gieux hérité de l’époque stali­­nienne, qui était décerné aux employés dont la produc­­tion excé­­dait le quota. Beau­­coup de mineurs ont fui les violences, alors que douze d’entre eux sont partis combattre aux côtés des rebelles, selon Popov­­chenko. « Nous gardons leur place au chaud, comme à des femmes en congé mater­­nité », commente-t-il avec un rire mali­­cieux. La modeste produc­­tion mensuelle d’Ou­­dar­­nik, 3 700 tonnes de char­­bon, sera vendue à l’in­­té­­rieur de la RPD. « Pourquoi vendre à l’Ukraine alors que nous devons aider les nôtres ? » demande-t-il. Au grand dam des auto­­ri­­tés de Kiev, l’Ukraine reçoit encore l’es­­sen­­tiel de son char­­bon – une ressource néces­­saire à la produc­­tion d’en­­vi­­ron 40 % de l’élec­­tri­­cité du pays – de la région est du pays, aux mains des rebelles. La divi­­sion entre ce que les habi­­tants origi­­naires de la région de Donetsk appellent désor­­mais « l’Ukraine » et leur micro-État, la RPD, créé par les sépa­­ra­­tistes en mai dernier, semble s’être renfor­­cée même si personne ne l’a encore offi­­ciel­­le­­ment reconnu. Les zones tenues par les rebelles, où vivaient avant la guerre envi­­ron 4,5 millions de personnes, souffrent toujours de la déci­­sion prise par le gouver­­ne­­ment ukrai­­nien en novembre dernier de suspendre le paie­­ment des retraites et des services publics dans la région. Le gouffre semble s’être creusé encore davan­­tage en juillet dernier, quand le parle­­ment ukrai­­nien a modi­­fié la Cons­­ti­­tu­­tion pour trans­­fé­­rer davan­­tage de pouvoirs du gouver­­ne­­ment central vers les régions de l’est – partie d’un accord de cessez-le-feu signé en février à Minsk. Mais à l’est de l’Ukraine, cette mesure de décen­­tra­­li­­sa­­tion a paru presque hors sujet.


Pochta

Pour atteindre la région de Donetsk à partir de Kiev, il faut effec­­tuer un long trajet en train, suivi de plusieurs heures de route traver­­sant cinq check­­points lour­­de­­ment armés, pour fina­­le­­ment passer la ligne de front – qui fait aussi office de fron­­tière entre l’Ukraine et la RPD. Dans ce qui appa­­raît comme une recon­­nais­­sance tacite de cette fron­­tière, les doua­­niers ukrai­­niens tamponnent les passe­­ports des étran­­gers quit­­tant le terri­­toire sous contrôle ukrai­­nien, y lais­­sant un carré d’encre violette. Selon le colo­­nel Andrij Lysenko, porte-parole de l’ar­­mée ukrai­­nienne, il s’agit là d’une mesure tempo­­raire visant à assu­­rer la sécu­­rité. Malgré la présence de la police rebelle dans les rues de Donetsk, on ne sait pas réel­­le­­ment quelle loi y est appliquée, et les gens ont les nerfs à vif. Un couvre-feu a été instauré dans toute la région à partir de onze heures du soir. En dépit du cessez-le-feu signé entre les diri­­geants de la Russie, de l’Ukraine, de la France et de l’Al­­le­­magne (le deuxième depuis le début du conflit, après que le premier a échoué peu après avoir été conclu en septembre 2014), les combats se pour­­suivent dans une guerre qui a coûté la vie à plus de 7 000 civils et 1 675 soldats ukrai­­niens au cours des seize mois passés. On ignore le nombre exact de rebelles tués.

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Un poster de Staline dans le centre de Donetsk
Crédits : Amie Ferris-Rotman

À travers toute la Répu­­blique popu­­laire de Donetsk, les traces de l’Ukraine sont minu­­tieu­­se­­ment effa­­cées. La plupart des entre­­prises ukrai­­niennes qui se trou­­vaient le long des boule­­vards plan­­tés de bouleaux sombrent dans l’ou­­bli : les maga­­sins sont fermés, les écrans des distri­­bu­­teurs de billets et les cabines vendant des cartes de télé­­phone, qui n’ont pas été touchés depuis des mois, sont recou­­verts d’une épaisse couche de pous­­sière. Beau­­coup d’en­­tre­­prises étran­­gères ont dû se reti­­rer du pays pour des raisons de sécu­­rité. Sur les boîtes aux lettres jaunes de la ville, le mot ukrai­­nien qui désigne la poste, poshta, a été gros­­siè­­re­­ment remplacé au marqueur par le mot russe pochta, une unique lettre comme symbole de la scis­­sion. Les plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion de la RPD remplacent progres­­si­­ve­­ment les plaques ukrai­­niennes. Le rouble, qui rend hommage au tsar Pierre le Grand et au théâtre du Bolchoi de Moscou, est omni­­pré­sent ; il prend rapi­­de­­ment le pas sur la monnaie ukrai­­nienne, la hryv­­nia, où figure la cathé­­drale Sainte-Sophie de Kiev. Sur un vaste marché exté­­rieur couvert, roubles et hryv­­nia s’échangent rapi­­de­­ment, tandis que les commerçants calculent à toute vitesse dans leur tête. « En vérité, je préfère le rouble », affirme avec enthou­­siasme Nata­­lia, une marchande de 47 ans qui vend des lacets de chaus­­sures et des acces­­soires de coif­­fure. « J’es­­père que nous passe­­rons bien­­tôt au rouble, car nous ne ferons plus jamais partie de l’Ukraine. » Alexandre Khoda­­kovski, comman­­dant rebelle et ancien ministre de la Sécu­­rité inté­­rieure de la RPD, estime que le rouble est désor­­mais utilisé dans 80 % des tran­­sac­­tions de la région. « Nous ne nous faisons aucune illu­­sion sur la Russie. Nous savons qu’elle a beau­­coup de problèmes, mais c’est aussi notre pays », me dit-il dans son vaste bureau aux murs déco­­rés d’icônes de saints russes ortho­­doxes. Sur son large bureau est posée une statuette de Félix Dzerjinski, le fonda­­teur de la police secrète sovié­­tique qui allait deve­­nir le KGB. Près de la pièce, au dernier des onze étages du siège du gouver­­ne­­ment auto­­pro­­clamé, flotte le drapeau noir, bleu et rouge de la RPD, aux côtés du drapeau russe. Un graf­­fiti s’étale sur le ciment d’un pan de l’im­­meuble : « Russie ». Le gouver­­ne­­ment russe dément de façon constante toute impli­­ca­­tion mili­­taire en Ukraine, et affirme que les soldats russes qui se trouvent sur le terri­­toire tenu par les rebelles sont simple­­ment des « volon­­taires ».

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Les roubles de la Nouvelle-Russie

made in Russia

La Russie est partout, l’Ukraine nulle part, et le protec­­teur peu subtil de Donetsk se mani­­feste de façon à la fois banale et étrange. Dans l’un des plus gros super­­­mar­­chés de la ville, on peut encore voir des frag­­ments de l’an­­cienne vie du maga­­sin. C’était autre­­fois une succur­­sale d’ATB, la plus impor­­tante chaîne d’Ukraine. Aujourd’­­hui, il s’ap­­pelle simple­­ment « épice­­rie » (gastro­­nom en russe), bien que le logo d’ATB soit toujours visible sur les chariots. La majo­­rité des produits alimen­­taires vendus sont russes. Sur les 37 types de beurre dispo­­nibles, deux seule­­ment sont ukrai­­niens. En raison de craintes en matière de sécu­­rité et d’une attente de parfois plusieurs jours aux check­­points, beau­­coup de produits ukrai­­niens ne parviennent pas jusque dans l’est rebelle – y compris la région de Lougansk, qui, avec Donetsk, forment ce que les sépa­­ra­­tistes appellent « Novo­­ros­­sia » (la Nouvelle-Russie) – et ses habi­­tants se plaignent d’un blocus puni­­tif.

« Cette guerre affecte les citoyens tranquilles plus que quiconque. »

Les stations-service qui appar­­tiennent à des compa­­gnies ukrai­­niennes comme Paral­­lel ont fermé, tandis que d’autres, portant la marque de Shell ou BP, fonc­­tionnent toujours, quoique sous le nom de ROS-OIL, écrit en lettre noires sur un cercle aux couleurs du drapeau russe. « Nous assis­­tons à la natio­­na­­li­­sa­­tion (ou quasi-natio­­na­­li­­sa­­tion) des marques locales, qui remplacent les entre­­prises inter­­­na­­tio­­nales qui ne fonc­­tionnent plus à cause de l’ab­­sence de sécu­­rité », m’ex­­plique à Kiev Taras Kachka, qui dirige l’or­­ga­­ni­­sa­­tion non-gouver­­ne­­men­­tale Ukraine Reforms Commu­­ni­­ca­­tions Task­­force, ajou­­tant que ce proces­­sus est mené sous les auspices de la RPD, mais non sans une aide de la part de la Russie. À la place du Cola-Cola, on trouve du « vrai Cola », dont le condi­­tion­­ne­­ment et le goût sont presque iden­­tiques à l’ori­­gi­­nal améri­­cain, mais avec le drapeau de la Nouvelle-Russie sur le côté et l’in­­di­­ca­­tion made in Russia. La nostal­­gie de l’Union sovié­­tique s’ex­­prime de manière comique : de larges affiches de Staline enca­­drées parsèment le centre-ville, une démons­­tra­­tion orga­­ni­­sée par l’as­­so­­cia­­tion Livre Blanc, qui a été créée pour « aider les victimes des acti­­vi­­tés crimi­­nelles liées au régime de Kiev », d’après son site inter­­­net. Un projet de film web du minis­­tère de la Culture des sépa­­ra­­tistes, inti­­tulé La Flèche du destin, raconte l’his­­toire d’un rebelle de la RPD, conduc­­teur de tank, qui réus­­sit à séduire une blonde vêtue d’une tenue tout droit sortie des années 1950 (jupe ample et chemi­­sier boutonné jusqu’au col) dans un récit qui rappelle l’ava­­lanche de films produits après-guerre par la machine de propa­­gande sovié­­tique.

La choco­­la­­te­­rie

Les Russes aident même la popu­­la­­tion de Donetsk à iden­­ti­­fier ses morts. Dans la morgue débor­­dée de la ville, où flotte une odeur âcre, des corps cireux à moitié nus sont répar­­tis dans des salles non-réfri­­gé­­rées. Son direc­­teur, Dmitri Kala­­sh­­ni­­kov, me parle des projets de construc­­tion d’un labo­­ra­­toire de tests ADN tout près. La morgue, dit-il, doit envoyer les corps non-iden­­ti­­fiés à Dnepro­­pe­­trovk, où se trouve le labo­­ra­­toire de tests ADN le plus proche, de l’autre côté de la fron­­tière en terri­­toire ukrai­­nien. « Cela sera beau­­coup plus facile et plus rapide quand nous pour­­rons iden­­ti­­fier les corps ici », observe Kala­­sh­­ni­­kov, en ajou­­tant que les « experts russes » qui se trouvent derrière le projet de labo­­ra­­toire ADN arri­­ve­­ront avant l’au­­tomne.

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Dans les ruines de l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Donetsk, en juin dernier

Kala­­sh­­ni­­kov, qui diri­­geait la morgue avant que la guerre n’éclate, est visi­­ble­­ment épuisé, le visage marqué par la souf­­france. Il a vu des centaines de corps sans nom passer par la morgue. Le président ukrai­­nien Petro Poro­­shenko estime que mille civils ont disparu à l’est, mais selon Kala­­sh­­ni­­kov, leur nombre est « beau­­coup, beau­­coup plus élevé ». Quand nous péné­­trons dans la cour tachée de lumière de la morgue, deux camions blancs garés tout près, qui réfri­­gèrent des corps, ronronnent tranquille­­ment.

~

Parmi les rares produits qui atteignent Donetsk, on trouve les colis gratuits de produits alimen­­taires de base desti­­nés aux centaines de milliers de retrai­­tés, aux inva­­lides et aux jeunes familles qui ont perdu tout soutien quand le gouver­­ne­­ment ukrai­­nien a décidé de fermer les banques et les services de la région. Récem­­ment, par une mati­­née torride, une proces­­sion de parents s’est rendue au stade de foot­­ball local pour une distri­­bu­­tion gratuite de nour­­ri­­ture pour bébé. Avec 52 000 places vides en perma­­nence, l’élé­­gant Donbass Arena, qui a accueilli la demi-finale de l’Euro 2012, témoigne de la plus impor­­tante guerre en Europe depuis le conflit des Balkans dans les années 1990. Des lettres capi­­tales orange signalent ce qui fut la « boutique pour fans » du stade. Entre les murs nus de celle-ci, des béné­­voles s’af­­fairent pour déchar­­ger des sacs de purée de fruit, de lait en poudre, de pâtes, d’huile, de farine et de sucre. « Je doute que la situa­­tion alimen­­taire s’amé­­liore rapi­­de­­ment », déclare Nadejda, une femme au foyer brune de 29 ans, alors qu’elle reçoit un colis pour sa petite fille. La nour­­ri­­ture est four­­nie par la branche cari­­ta­­tive de la Fonda­­tion Rinat Akhme­­tov, qui porte le nom de son créa­­teur, l’homme le plus riche d’Ukraine. C’est lui-même qui, en natif de Donetsk, a fait construire le stade pour 425 millions de dollars il y a six ans. Olga Tsesels­­kaya, une béné­­vole, estime que la Fonda­­tion nour­­rit envi­­ron un demi-million de personnes dans les régions de Donetsk et de Lougansk. Pour elle, « cette guerre affecte les citoyens tranquilles plus que quiconque. Avec le renfor­­ce­­ment des contrôles aux fron­­tières, nous n’avons d’autre choix que de leur appor­­ter notre aide. »

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La police de la RPD

Derrière le théâtre gris et majes­­tueux de la ville se trouve une succur­­sale de la choco­­la­­te­­rie de Lviv, un foyer de résis­­tance tranquille. Il fait partie d’une chaîne de maga­­sins présente dans tout le pays et origi­­naire de Lviv, à l’ouest d’ici. L’en­­tre­­prise impose à ses employés de servir les clients en ukrai­­nien, ce qui choque quelque peu dans une ville où les rebelles armés arpentent les rues. « Beau­­coup de gens en ville sont éton­­nés que nous soyons toujours là, mais nous sommes contents de travailler ici », me confie une respon­­sable, parlant sous condi­­tion d’ano­­ny­­mat. Elle raconte que les livrai­­sons proviennent de la fabrique de choco­­lat de Lviv et subissent parfois des retards de plusieurs semaines. Le vide des étalages à l’en­­trée, d’or­­di­­naire garnis d’un assor­­ti­­ment de truffes fraî­­che­­ment confec­­tion­­nées, est criant. Mais des chaus­­sures à talon et des ours en choco­­lat au lait sont embal­­lés et prêts à la vente. Il y a autre chose qui cloche. Les cafés de Kiev proposent un produit qu’on ne voit pas à Donetsk : des figu­­rines en choco­­lat repré­­sen­­tant Vladi­­mir Poutine en treillis, un bras derrière le dos, serrant  dans sa main dissi­­mu­­lée une grenade comes­­tible.


Traduit de l’an­­glais par Karine Laguerre d’après l’ar­­ticle « How to Disap­­pear a Coun­­try », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Une statue de Lénine devant le drapeau de la RPD, par Amie Ferris-Rotman.

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