par Amy Wallace | 0 min | 20 décembre 2017

Initia­­tion

Un coup de sifflet reten­­tit dans la forêt qui entoure Koka, un village japo­­nais de la province de Shiga, non loin de Kyoto. Six jeunes hommes en kimo­­nos noirs, rouges et bleus s’élancent sur un chemin de terre, tournent les talons dix mètres plus loin, et reviennent préci­­pi­­tam­­ment vers le mur en pierre qui jouxte la ligne de départ. Ils cherchent une prise pour grim­­per. Là-haut, une longue série d’obs­­tacles les attend. En ce début du mois d’oc­­tobre 2017, les four­­rés sont parcou­­rus de piquets en fer reliés par une corde­­lette jaune et noir. Comme chaque année, le parcours de ces 34e cham­­pion­­nats de ninjas serpente entre les arbres. Avec le village voisin d’Iga, Koka repré­­sente le cœur histo­­rique du ninjutsu, cette science de la survie et du combat souvent incar­­née par d’in­­sai­­sis­­sables guer­­riers, dont les inten­­tions sont aussi sombres que les vête­­ments. Une somme de livres et de films a popu­­la­­risé la figure mythique du shinobi. Elle n’en reste pas moins nimbée de secret. Sur l’ar­­chi­­pel, « le ninjutsu a toujours évolué à la marge d’une société en constant chan­­ge­­ment », explique le profes­­seur Kacem Zoughari dans son livre Ninja, Ancient Shadow Warriors of Japan. Mais il existe pour­­tant un itiné­­raire, une périlleuse ligne de crête, pour deve­­nir ninja.

Crédits : Flickr/redleg­s­fan21

En plus du cham­­pion­­nat, la préfec­­ture de Shiga orga­­nise depuis 2008 un test au terme duquel des certi­­fi­­cats d’ap­­ti­­tudes sont décer­­nés. Pour la première fois, ce dernier avait lieu dans le majes­­tueux temple Zozoji de Tokyo, le 22 octobre 2017. Contre 3 000 yen (22 euros), les étran­­gers pouvaient, au même titre que les Japo­­nais, tenter de répondre à 50 ques­­tions à choix multiple à propos des débuts du ninjutsu, il y a des siècles, mais aussi de ses avatars plus récents dans la fiction, qu’ils appa­­raissent sur les pages de romans ou de mangas. Un lancer de shuri­­ken était égale­­ment évalué. « Deve­­nir un ninja demande du temps », tempère Chris O’Neill. En avril 2016, cet Améri­­cain d’à peine 30 ans passionné de culture nippone a été engagé par l’of­­fice de tourisme de la province d’Ai­­chi, voisine de celle de Shiga, pour faire la promo­­tion de la culture locale autour du monde, au sein d’une équipe de six guer­­riers. Il est ainsi devenu le premier étran­­ger payé (1 300 euros par mois) pour revê­­tir la tunique des shinobi. « N’im­­porte qui peut postu­­ler », lâche-t-il, quoiqu’une prépa­­ra­­tion soit bien sûr indis­­pen­­sable. La disci­­pline, si tant est que le ninjutsu puisse être quali­­fié ainsi, requiert force, rapi­­dité, agilité et sens du timing. Mais il faut avant tout de la patience, indique Chris O’Neill. « Ce n’est pas un art martial », précise Kacem Zoughari, « mais plutôt une étude de l’évo­­lu­­tion des arts martiaux pour savoir comment se prému­­nir du danger. » Élève des maîtres Tsune­­hisa Tane­­mura et Masaaki Hatsumi, l’Amé­­ri­­cain Stephen K. Hayes ne dit pas autre chose : « La violence ne rencontre pas la violence comme dans un art martial tradi­­tion­­nel, c’est plus retors. L’idée est de perce­­voir ce qui peut arri­­ver. »

Crédits : @Press

Dans les bois de Koka, la vitesse ne vaut pas grand chose sans capa­­cité d’an­­ti­­ci­­pa­­tion. Le ninjutsu y a juste­­ment pris racine car survivre en milieu hostile relève de l’im­­pos­­sible sans prévoir. Surtout lorsque, comme dans le Japon féodal, la voie n’est pas bali­­sée et les dangers omni­­pré­­sents.

Origines

Avant d’en­­sei­­gner l’art de l’esquive et de la parade, Stephen K. Hayes a reçu une éduca­­tion clas­­sique au lycée Fair­­mont de Kette­­ring, dans l’Ohio. À ses 15 ans, en 1964, les Tortues ninja n’existent pas et bien peu d’Amé­­ri­­cains connaissent suffi­­sam­­ment la culture japo­­naise pour avoir entendu parler des shinobi. Mais une certaine idée de l’ar­­chi­­pel traverse le Paci­­fique à travers le livre de Ian Fleming, You Only Live Twice, qui met en scène James Bond au pays du Soleil-Levant. Sur les conseils d’un cama­­rade de classe, Stephen Hayes s’y plonge avec fasci­­na­­tion. Au Japon, l’agent 007 doit trai­­ter avec diffé­­rents types d’ad­­ver­­saires rusés. Rusé lui aussi, il trompe ses enne­­mis en orga­­ni­­sant un faux mariage avec une Japo­­naise qui parle anglais, pour avoir étudié aux États-Unis. Bond s’ini­­tie aussi au ninjutsu. « C’était génial, j’au­­rais voulu faire quelque chose d’aussi exci­­tant dans ma vie », se souvient Hayes. Pensant se rendre à un cours de judo, l’ado­­les­cent découvre plus tard le tang­­sudo, un art martial coréen. Dans les années 1970, les premiers films de Jackie Chan mettent les sports de combat asia­­tiques à la mode aux États-Unis. L’at­­ti­­tude des précur­­seurs ne laisse cepen­­dant pas appa­­raître leur dimen­­sion philo­­so­­phique d’après Hayes : « La cocaïne était partout, les gens portaient des bottes de cow-boy et des chaînes en or. » Lui veut aller à la source. Seule­­ment, le président auto­­ri­­taire en place à Séoul, Park Chung-hee, issu d’un coup d’État, essaye alors d’im­­po­­ser son idée des arts martiaux coréens contre les pratiques qui ont cours à l’étran­­ger. Hayes met donc le cap sur le Japon. Le ninjutsu est alors à la fois la moins connue des pratiques mais aussi celle qui a le mieux conservé sa dimen­­sion spiri­­tuelle. Toutes possèdent un tronc commun. Ainsi est-il « impos­­sible de comprendre le ninjutsu sans avoir une base solide dans les fonda­­tions histo­­riques des tech­­niques de combat du Japon », indique Kacem Zoughari. Issues du budo, l’art de la guerre déve­­loppé par les seigneurs à la fin du premier millé­­naire, elles ont commencé à être clas­­si­­fiées par les samou­­raïs de l’ère Kama­­kura (1192–1333). Ces derniers restent néan­­moins des soldats complets, initiés aux diffé­­rentes tech­­niques de combats. Le terme de ninja renvoie lui, souvent, à des personnes à l’écart des grandes familles de guer­­riers, voire à des crimi­­nels.

Masaaki Hatsumi

À l’ère Edo (1603–1868), l’uni­­fi­­ca­­tion progres­­sive de l’ar­­chi­­pel rela­­ti­­vise l’im­­por­­tance de l’art de la guerre. Le système féodal tombe complè­­te­­ment sous l’ère Meji, de 1868 à 1912. Pour affer­­mir leur pouvoir, les diri­­geants desti­­tuent les samou­­raïs et inter­­­disent le budo, calfeu­­tré au dojo. Ainsi est-il dilué en plusieurs pratiques. Par leur margi­­na­­lité, les ninjas parviennent à perpé­­tuer une disci­­pline complète du point de vue physique et philo­­so­­phique. À la faveur du commerce, le judo, le jujitsu ou le taek­­wondo deviennent popu­­laires dans le monde au cours du XXe siècle. Le ninjutsu moins. Lorsqu’il réus­­sit « par miracle » à se faire accep­­ter comme élève par les maîtres Tsune­­hisa Tane­­mura et Masaaki Hatsumi, Stephen Haye est donc un cas isolé. Mais son parcours a pour­­tant des airs de déjà-vu. Comme James Bond dans You Only Live Twice, il s’ini­­tie au ninjutsu et se marrie avec une Japo­­naise qui parle anglais car, elle aussi, a étudié aux États-Unis.

La pratique

Fin 1980, son visa étant terminé, Stephen Haye revient aux États-Unis où il commence à ensei­­gner à son tour. Le monde s’ap­­prête à connaître « un espèce de boom ninja » se souvient Benja­­min Orel, aujourd’­­hui profes­­seur de ninjutsu au dojo de Paris. De Duel to The Death à Five Elements Ninjas en passant par L’Épée de Kamui, les films d’ex­­ploi­­ta­­tion sur le sujet sortent les uns après les autres. En 1985, Stephen Haye fait la couver­­ture du maga­­zine spécia­­lisé dans les sports de combat Black Belt. Lors de la séance photo, on lui demande de prendre la posture de l’agres­­seur en grimaçant. Ce n’est pour­­tant pas vrai­­ment l’es­­prit du ninjutsu, proteste-t-il. À l’âge de 12 ans, Benja­­min Orel se découvre pour sa part une passion pour les arts martiaux en obser­­vant Jackie Chan combattre à l’écran. Il essaye tout : karaté, taek­­wondo, kung fu, sambo, lutte russe, kick boxing, boxe thaï, full contact et capoeira. Chaque nouvelle initia­­tion offre l’oc­­ca­­sion de deve­­nir un combat­­tant plus complet, capable de riva­­li­­ser au poing, avec les jambes, au sol ou à l’aide d’ac­­ces­­soires. Las, cette addi­­tion compose « une recette avec des ingré­­dients qui ne vont pas ensemble ». Le sel spiri­­tuel des arts martiaux lui manque aussi. Au Japon, à l’ins­­tar de Stephen Hayes et Kacem Zoughari, il apprend auprès de Masaaki Hatsumi, aujourd’­­hui consi­­déré comme le dernier grand maître du ninjutsu. « C’est quelqu’un de très ouvert qui invite les gens à marcher à ses côtés », confie-t-il. Une fois quelques bases assi­­mi­­lées, il est possible de le rencon­­trer au cours d’un voyage orga­­nisé par les diffé­­rents dojos. « C’est lui qui a décidé d’ou­­vrir la pratique aux étran­­gers dans les années 1980 », ajoute Benja­­min Orel. En 1993, Hatsumi décerne la cein­­ture noire de ninjutsu « Toga­­kure-ryū » à Stephen Hayes. Après un passage au Tibet, ce dernier devient le garde du corps du dalaï-lama.

Stephen Hayes

Il ne faut toute­­fois pas croire que le ninjutsu est réservé à une caste de privi­­lé­­giés ou d’ath­­lètes de haut niveau. « Contrai­­re­­ment aux idées reçues, c’est une pratique acces­­sible », observe Benja­­min Orel. Plutôt que de courir sur les murs ou au plafond, l’objec­­tif est d’ap­­prendre à utili­­ser son corps en misant sur ses spéci­­fi­­ci­­tés. La toni­­cité prime donc sur la muscu­­la­­ture. Inutile, par ailleurs, de parler japo­­nais : « L‘ensei­­gne­­ment d’Hat­­sumi dépasse les cultures et le langage », pour­­suit-il. Faute de rencon­­trer le maître, on peut visi­­ter le château de Nagoya, dans la province d’Ai­­chi, où Chris O’Neill accueillait les visi­­teurs pendant son année au service de l’of­­fice de tourisme. Les week-ends, alors qu’il se rendait a l’aé­­ro­­port de Chubu pour des démons­­tra­­tions, des cours étaient dispen­­sés au sein de l’édi­­fice. « Les gens peuvent apprendre l’his­­toire véri­­table des ninjas ainsi que l’in­­ter­­pré­­ta­­tion actuelle », note-t-il. Car ils ont deux images : une publique, inti­­me­­ment liée à la fiction, et une pratique, façon­­née par le passé. « Les deux sont impor­­tantes à mes yeux car j’ai été inspiré par la force des ninjas puis­­sants des films », estime Chris O’Neill. « Ensuite, les aspects psycho­­lo­­giques et spiri­­tuels m’ont vrai­­ment passionné. » Aujourd’­­hui, l’Amé­­ri­­cain veut conti­­nuer à voya­­ger et « peut-être ouvrir un orphe­­li­­nat quand [il] sera plus vieux ». De son côté, Masaaki Hatsumi n’a pas dési­­gné de succes­­seur. Mais à 86 ans, le dernier grand maître « est toujours impré­­vi­­sible et en bonne forme », remarque Benja­­min Orel. Il n’est pas trop tard pour prendre la relève.


Couver­­ture : Ninja. (DR/Ulyces.co)
 
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