par Amy Wallace | 0 min | 19 novembre 2017

Le deal

Devant l’en­­trée défon­­cée de l’hô­­pi­­tal de Rakka, au milieu des débris épars, un camion gît sur le flanc. La capi­­tale de Daech en Syrie ressemble à un immense château de cartes écroulé parcouru d’épaves. Terré dans la dernière unité de soin qui restait aux habi­­tants, le groupe terro­­riste résiste depuis quatre mois à l’of­­fen­­sive d’une alliance de combat­­tants kurdes et arabes soute­­nus par une coali­­tion que dominent les États-Unis. En ces premiers jours d’oc­­tobre 2017, il n’est appa­­rem­­ment pas près de lâcher prise. L’été précé­dent, la bataille de Mossoul a fini dans un bain de sang après neuf mois de combats achar­­nés. À Rakka, la situa­­tion est plus inex­­tri­­cable encore. Doté d’un réseau de gale­­ries qui lui permet d’échap­­per aux salves enne­­mies et bien armé, l’État isla­­mique tient des civils en otage. Comble de l’hor­­reur, sur le rond-point qui jouxte l’hô­­pi­­tal, ses combat­­tants exhibent les têtes de leurs victimes.

Un quar­­tier détruit de Rakka durant la bataille
Crédits : Mahmoud Bali

Quand, soudain, « tout est fini à Rakka ». Alors que des mois d’af­­fron­­te­­ments étaient à craindre, le porte-parole des Forces démo­­cra­­tiques syriennes (FDS), Talal Silo, annonce la reprise de la ville, mardi 17 octobre. Dans la cour de l’hô­­pi­­tal, quelques jours plus tôt, le claque­­ment des balles a laissé la place au bruis­­se­­ment d’un moteur. Comme le mur turquoise de l’en­­ceinte, l’en­­tê­­te­­ment de Daech s’est fissuré. Un à un, ses hommes ont grimpé dans un bus blanc avec armes et bagages. Puis, ils se sont évapo­­rés dans la nature. Leur véhi­­cule a quitté les lieux, traversé les lignes enne­­mies et s’est frayé un chemin en dehors de la ville au sein d’un long convoi. Sans coup férir, quelque 4 000 personnes ont ainsi trompé la mort, dont envi­­ron 250 djiha­­distes. Mais pas la vigi­­lance améri­­caine : un avion de la coali­­tion les escor­­tait jusqu’au désert. Cette même coali­­tion qui, par la voix de l’en­­voyé spécial de Washing­­ton, Brett McGurk, décla­­rait en juin : « Les combat­­tants qui ont rejoint l’EI en Syrie mour­­ront en Syrie, ceux qui sont à Rakka mour­­ront à Rakka. » Plutôt que de les abattre, les Améri­­cains leur ont ménagé un sauf-conduit. Oppo­­sés à la sortie des étran­­gers et des armes du groupe terro­­riste, ils ont fini par l’ac­­cep­­ter contre la volonté de certains de leurs alliés. « Si des djiha­­distes péri­s­sent dans ces combats, je dirais que c’est tant mieux », décla­­rait la ministre des Armées française, Florence Parly, dimanche 15 octobre, sans sembler savoir qu’ils étaient déjà en route. Un mois plus tard, un djiha­­diste ayant quitté Rakka avant l’as­­saut confirme à la BBC, depuis Idlib, que des Français faisaient partie du convoi. Surtout, Abou Basir al-Faransi prétend que « certains sont partis pour la France afin d’y perpé­­trer des atten­­tats ».

L’un des bus du convoi
Crédits : DR

Dès lors, cet accord, dont l’exis­­tence a été révélé avant même l’an­­nonce de la libé­­ra­­tion de Rakka, cris­­tal­­lise les inquié­­tudes. L’un des membres du commando qui a attaqué Paris le 13 novembre, Sofiane Ayari, ne s’était-il pas fondu dans le flot des réfu­­giés syriens pour atteindre l’Hexa­­gone ? « Il n’y a pas un retour massif et [les reve­­nants] sont évidem­­ment incar­­cé­­rés quand ils ont commis des faits crimi­­nels en Syrie et en Irak », tente de rassu­­rer le ministre de l’In­­té­­rieur, Gérard Collomb, le 15 novembre, à l’As­­sem­­blée natio­­nale. Ulcéré, le Premier ministre turc, Binali Yildi­­rim, ne partage pas son opti­­misme. « Ces membres de Daech qui sont partis, libé­­rés avec leurs armes, seront les auteurs de meurtres d’on ne sait combien de gens inno­­cents en Turquie et en Europe, aux États-Unis et partout dans le monde », s’alar­­mait-il la veille. Ou sont passé les terro­­ristes ? Abou Fawzi a une petite idée.

 Des affaires dans le désert

En longeant l’Eu­­phrate dans la direc­­tion oppo­­sée des djiha­­distes, vers l’ouest, on tombe sur Taqbah, une petite ville située à l’em­­bou­­chure du lac Assad. Là, dans une cour, trois hommes réparent un camion à l’ombre des dattiers. Contrai­­re­­ment au moteur, qui reste silen­­cieux, un groupe de conduc­­teurs gronde à quelques mètres. « Nous étions apeu­­rés dès l’ins­­tant où nous sommes entrés dans Rakka », tonne Abou Fawzi, un homme brun dont la veste rouge est assor­­tie à son 18 roues. Habi­­tué à trans­­por­­ter toute sorte de maté­­riel sur les chemins syriens, il a accepté, début octobre, de convoyer des familles de réfu­­giés de Taqbah à un camp situé plus au nord. Mais on lui a menti. Jeudi 12, lui et ses collègues apprennent qu’ils doivent aller cher­­cher les soldats de l’État isla­­mique retran­­chés à Rakka. Cela ne pren­­dra pas six heures, comme prévu, mais trois jours. « Nous étions suppo­­sés péné­­trer dans la ville avec les FDS, mais nous nous sommes retrou­­vés seuls. Dès notre entrée, nous avons vu des combat­­tants de l’État isla­­mique avec leurs armes et leurs cein­­tures explo­­sives. Même leur femmes et leurs enfant en portaient. Ils ont piégé nos camions, promet­­tant de faire explo­­ser tout le convoi si quelque chose arri­­vait. » En comp­­tant les combat­­tants et les civils qui les accom­­pagnent de gré ou de force, la cara­­vane qui s’étend sur une demi-douzaine de kilo­­mètres comporte près de 4 000 personnes, d’après les routiers.

Des combat­­tants à Rakka
Crédits : DR

Dans ses valises, le groupe emporte non seule­­ment des fusils mais aussi tout l’ar­­se­­nal lourd qu’il peut. Abou Fawzi désigne un camion blanc dans un coin de la cour. « L’axe est cassé à cause du poids des armes », explique-t-il. Son collègue, Imad se souvient avoir fait monter des Tchét­­chènes, des Ouzbeks, des Français et d’autres Euro­­péens, contre la volonté des Améri­­cains. « Nous voulions que personne ne parte », souffle le porte-parole de la coali­­tion, Ryan Dillon. « Mais ceux qui se battent et meurent sont les Syriens, c’est à eux que revient la déci­­sion. » Pour sauver les civils, les États-Unis ont accepté la requête des notables sunnites de la région de trou­­ver un accord d’ex­­tra­­di­­tion. Aussi pensaient-ils, à main gauche, affer­­mir la crédi­­bi­­lité de leur opéra­­tion, et à main droite, divi­­ser les djiha­­distes en refu­­sant la sortie des étran­­gers. « Ça n’a pas marché car les comman­­dants à Rakka étaient en majo­­rité des étran­­gers », observe Wassim Nasr, jour­­na­­liste à France 24 et auteur du livre État isla­­mique, le fait accom­­pli. « Ce sont ces derniers qui négo­­ciaient. » Dans leurs rangs se trouve un Tuni­­sien borgne. « Il m’a dit de craindre Dieu », se souvient Mahmoud. Pour ce commerçant de Shanine, un village situé à sept kilo­­mètres au nord-ouest de Rakka, le passage du convoi repré­­sente une belle affaire. Alors, quand les FDS sont venus lui dire d’éva­­cuer la zone, il a décidé de rester. Les djiha­­distes achètent des pâtes, des biscuits, des snacks, payant rubis sur l’ongle. Mais ils déchirent les boîtes de ciga­­rettes qui traînent sous leurs yeux. « Le Tuni­­sien m’a demandé pourquoi je m’étais rasé », confie Mahmoud. « Il a dit qu’ils revien­­draient pour impo­­ser la charia. Je lui ai répondu que je n’avais pas de problème avec ça car nous sommes tous musul­­mans. »

Rue par rue, l’étau se resserre autour de la zone où se retrouvent confi­­nés les combat­­tants de Daech.

Un autre soutient à Abou Fawzi qu’il revien­­dra quand Rakka sera recons­­truit. Les trois étran­­gers qui lui tiennent compa­­gnie dans le camion le traitent de « porc », d’ « infi­­dèle » et font pleu­­voir des coups. « Regarde ce qu’ils ont fait », se récrie un de ses collègue en montrant une trace de brûlure sous une manche. Presque tous ceux qui ont croisé le convoi ont entendu des menaces de retour. « On va mettre un moment pour nous défaire de la peur », explique Muha­­nad, habi­­tant d’un autre village où est passé le convoi. « On craint qu’ils reviennent ou qu’ils envoient des agents dormants. Impos­­sible de savoir s’ils sont partis pour de bon. »

 L’hô­­tel saccagé de la révo­­lu­­tion

Au mois de novembre 2011, la main de fer de Bachar el-Assad a semé la guerre presque partout en Syrie. Mais un calme rela­­tif règne à Rakka. La cinquième ville du pays est comme proté­­gée contre la violence par les champs de cotons alen­­tours, alors tache­­tés de blanc. Quand le président s’y rend à l’oc­­ca­­sion de l’Aïd-el-Kébir, il s’aperçoit cepen­­dant que les vagues de séche­­resses affectent cette année encore les récoltes. Pour ache­­ter la paix sociale au beau milieu d’un pays exsangue, Damas verse 300 000 euros à chacun des prin­­ci­­paux chefs de tribus. Cela ne suffit pas. Gagnés à l’Ar­­mée syrienne libre (ASL), d’autres clans finissent par chas­­ser les loya­­listes le 2 mars 2013 avec l’aide de milices sala­­fistes. La ville prend le surnom d’ « hôtel de la révo­­lu­­tion ». Par la terreur, les plus radi­­caux imposent peu à peu leur joug. Tout juste séparé d’Al Qaïda, l’État isla­­mique (alors État isla­­mique en Irak et au Levant) exécute trois Alaouites accu­­sés d’es­­pion­­nage sur la place de l’Hor­­loge, le 14 mai. À son tour, l’ASL fuit Rakka le 15 septembre, lais­­sant le champ libre aux terro­­ristes. Le mois suivant, 14 chefs de tribus leur prêtent allé­­geance. Fort de ses conquêtes, son « émir », Abou Bakr al-Bagh­­dadi proclame un « cali­­fat » en juin 2014 dont Rakka devient la capi­­tale. On y exécute sans juge­­ment, lais­­sant les corps des défunts cruci­­fiés pendant plusieurs jours sur le prin­­ci­­pal rond-point de la ville. Les ciga­­rettes et l’al­­cool sont inter­­­dits, le voile devient obli­­ga­­toire pour les femmes. Une résis­­tance en sous-main s’or­­ga­­nise loca­­le­­ment au sein du groupe de travail baptisé « Rakka est massa­­cré en silence », et inter­­­na­­tio­­na­­le­­ment, grâce la forma­­tion d’une coali­­tion en août 2014. Les États-Unis en prennent la tête, suivis par l’Ara­­bie saou­­dite, la France, l’Aus­­tra­­lie, le Royaume-Uni ou encore le Maroc.

Dans les décombres de la ville
Crédits : DR

L’État isla­­mique pour­­suit sa progres­­sion au nord jusqu’à Kobané, près de la fron­­tière turque, en octobre. Malgré les bombar­­de­­ments améri­­cains, ses combat­­tants pénètrent les quar­­tiers de la ville kurde et hissent leur drapeau noir sur une colline. « Kobané est sur le point de tomber », s’inquiète le président turc, Recep Tayip Erdo­­gan. À tort. Aidé par l’avia­­tion de la coali­­tion, les Kurdes repoussent les assaillants en janvier 2015. Kobané devient le Stalin­­grad syrien. À ce conflit devenu mondial se joint juste­­ment la Russie en octobre. Occupé pendant un temps à aider l’op­­po­­si­­tion contre le régime et son allié, Moscou, Washing­­ton finit par se saisir des problèmes posés par l’État isla­­mique. En novembre 2016, l’opé­­ra­­tion Colère de l’Eu­­phrate doit permettre de reprendre Rakka après Mossoul. Avec l’ap­­pui de la coali­­tion, les Forces démo­­cra­­tiques syriennes, qui allient soldats arabes et kurdes, entrent dans la ville en juin 2017.

 L’as­­saut

Rue par rue, quar­­tier par quar­­tier, l’étau se resserre autour d’Al-Amine, la zone où se retrouvent confi­­nés les combat­­tants de l’État isla­­mique début octobre. À peine 5 % de la ville est encore en leur posses­­sion. Le 9, le jour­­na­­liste français de l’agence Première Ligne, Paul Moreira est sur place, cornaqué par la coali­­tion. Il découvre une guerre de posi­­tion violente. « Brusque­­ment, l’ordre d’éva­­cuer tous les jour­­na­­liste tombe avant 16 heures », raconte-t-il. « Assez vite, on a appris que la fin des combats était en train d’être négo­­ciée car il était impos­­sible de reprendre la ville. » La coali­­tion veut en finir, pres­­sée par la présence d’une tierce force armée dans le secteur. Au sud de la ville, Bachar el-Assad a réussi à lever des milices chiites anti-djiha­­distes avec l’aide de la Russie. « Nous avons commencé à entendre parler de négo­­cia­­tions pour lais­­ser partir les djiha­­distes et les civils », indique Wassim Nasr. « La coali­­tion préten­­dait que les étran­­gers n’étaient pas compris, mais les sources locales nous disaient que si. » De son côté, l’État isla­­mique ploie sous les bombes les deux jours suivant. « Cela nous a mis la pres­­sion. Ils ont tué 500 ou 600 personnes », dit Abou Mous­­sab Houthaifa, un djiha­­diste aujourd’­­hui en prison.

La bataille a fait de très nombreux morts
Crédits : DR

Au lieu de suivre le convoi dans le désert, ce chef du rensei­­gne­­ment de l’État isla­­mique à Rakka fait groupe à part avec l’objec­­tif de rallier la Turquie. Mais le passeur le laisse, lui et les autres, à mi-chemin, au milieu de nulle part. Dans sa chute en prison, Houthaifa est accom­­pa­­gné, à distance, par 275 djiha­­distes qui se rendent le dimanche 15 octobre. « C’est de la piétaille », précise Wassim Nasr. « En majo­­rité, il étaient bles­­sés ou faisaient partie de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. » Pour échap­­per à ce sort, Abou Basir al-Faransy a quitté Rakka avant l’as­­saut. Aujourd’­­hui à Idlib, le jeune homme explique vouloir y rester, à la diffé­­rence, selon lui, d’autres ressor­­tis­­sants français. Ont-ils pu béné­­fi­­cier d’un passeur plus scru­­pu­­leux qu’Hou­­thaifa ? Quand bien même, la fron­­tière turque est aujourd’­­hui beau­­coup plus hermé­­tique que naguère, souligne Wassim Nasr. Avant les atten­­tats pari­­siens du 13 novembre, le jour­­na­­liste de France 24 aler­­tait sur le risque que des djiha­­distes se cachent parmi les migrants. Aujourd’­­hui, il assure que le flot s’est tari et que les lieux de passages se sont fermés. « Avec un passeur, il y a toujours une chance de traver­­ser moyen­­nant de sacrés sommes d’argent, mais ça me paraît peu probable », tempère-t-il. La plupart des personnes qui peuplaient le convoi sont aujourd’­­hui dans les zones du désert encore sous contrôle de l’État isla­­mique. À mesure qu’elles y avan­­ce­­ront, faisant de nouvelles frappes, les forces de la coali­­tion décou­­vri­­ront de nouveaux camions renver­­sés. Mais des mois d’inquié­­tudes les en séparent.


∗ Les noms ont été chan­­gés. Couver­­ture : Le convoi. (Syrian Mili­­tary Media Center/Ulyces.co)
 
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