par Amy Wallace | 0 min | 27 avril 2017

La course à la prési­­den­­tielle entre dans le sprint final. En marche à Sarcelle jeudi 27 avril, Emma­­nuel Macron a donné le ton en quali­­fiant son adver­­saire de « menteuse » et « xéno­­phobe ». La veille, Marine Le Pen avait accouru à l’usine Whir­­pool d’Amiens dans ses pas. Alors que l’ex-ministre de l’Éco­­no­­mie prenait place à une table avec les syndi­­cats, la candi­­date fron­­tiste para­­dait à l’ex­­té­­rieur. Voilà qui promet­­tait pour le tradi­­tion­­nel débat d’entre-deux-tours, mercredi 3 mai, au cours duquel tous deux ont bien été obli­­gés de se faire face, assis. Alors qu’en 2002 Jacques Chirac avait refusé à Jean-Marie Le Pen un dialogue, l’ex­­trême-droite a fina­­le­­ment pris part à ce rituel répu­­bli­­cain pour la première fois. Quelle fut l’im­­por­­tance de ce duel à couteaux tirés ? Pour le savoir, il faut remon­­ter le fil des petites phrases, de Valéry Giscard-d’Es­­taing à Nico­­las Sarkozy en passant par François Mitter­­rand et Jacques Chirac, et s’in­­vi­­ter dans les coulisses de près d’un demi-siècle de joutes catho­­diques.

Le studio du débat prési­­den­­tiel de 2007
Crédits : AFP/Joël Saget

Services et méthodes

Le roi est nu. À son retour au pouvoir, en 1958, le géné­­ral de Gaulle s’offre aux camé­­ras pour une première allo­­cu­­tion télé­­vi­­sée. Le plus illustre des Français parle aux Français, comme il savait le faire sur Radio Londres. Mais cette fois, l’image change tout. Son éloquence se dérobe derrière une atti­­tude hiéra­­tique, sa stature dispa­­raît sous la statue de marbre. Quand, enfin, il décide de faire un mouve­­ment, la pers­­pec­­tive le traves­­tit : on ne peut voir que deux des trois doigts bran­­dis par le président pour intro­­duire autant d’af­­faires à évoquer. « Sa première rencontre avec les télé­s­pec­­ta­­teurs est, au plan télé­­gé­­nique, un échec », écrit Danielle Bahu-Leyser, ensei­­gnante de l’uni­­ver­­sité Paris 2 et de l’Ins­­ti­­tut français de presse. « Il lit son texte, comme s’il était dans un studio de radio. » Pour conclure, le géné­­ral en appelle aux citoyens : « Il faisait bien sombre, hier. Mais, ce soir, il y a de la lumière. Françaises, Français, aidez-moi ! » Il a hélas encore tout à apprendre pour bien prendre la lumière. Le face-à-face poli­­tique enva­­hit la radio en 1962. Trois ans plus tard, alors que l’ORTF fête son premier anni­­ver­­saire, les camé­­ras de télé­­vi­­sions ne sont toujours pas fami­­lières au chef d’État. À l’oc­­ca­­sion de la première élec­­tion prési­­den­­tielle au suffrage univer­­sel, les deux candi­­dats du second tour ont droit à deux heures d’an­­tenne pour présen­­ter leurs programmes. Sûr de lui, Charles de Gaulle ne daigne pas passer tout ce temps en studio. « Vous voulez que j’aille à la télé­­vi­­sion en pyjama ? » reprend-il son ministre de l’In­­for­­ma­­tion, Alain Peyre­­fitte. Ses rivaux, pour­­tant, ne se sont pas fait prier. Au moment où fleu­­rissent les sondages, le député de centre-droit Jean Leca­­nuet (MRP) est le premier à prendre conseil auprès d’un spécia­­liste de la commu­­ni­­ca­­tion, le publi­­ci­­taire Michel Bongrand, dont l’agence s’ap­­pelle « Services et méthodes ». « Il a essayé d’im­­por­­ter des méthodes améri­­caines », explique l’his­­to­­rien Chris­­tian Delporte, direc­­teur de la revue Le Temps des médias. « Aux meetings, les spec­­ta­­teurs étaient accueillis par des jeunes filles très souriantes. Ils rece­­vaient des produits déri­­vés Leca­­nuet, des foulards, des stylos, des porte-clés. »

Charles de Gaulle lors de sa première allo­­cu­­tion télé­­vi­­sée

Rela­­ti­­ve­­ment méconnu, ce jeune auda­­cieux ne peut cepen­­dant faire mieux que troi­­sième, derrière l’ina­­mo­­vible homme de Colom­­bey-les-Deux-Églises et son prin­­ci­­pal oppo­­sant, François Mitter­­rand. Les méthodes du « Kennedy français », comme il se proclame, commencent à infu­­ser mais elles n’at­­teignent pas encore les hautes sphères. Dési­­gné président par inté­­rim après le retrait du géné­­ral en 1969, Alain Poher « juge la discré­­tion élec­­to­­rale plus conforme à ses hautes fonc­­tions, à son tempé­­ra­­ment et ses inté­­rêts », selon Jean et Monica Char­­lot, auteurs du livre Persua­­sion et poli­­tique. L’autre préten­­dant à la magis­­tra­­ture suprême, Georges Pompi­­dou, n’est pas moins frileux. Il n’ac­­cepte de dialo­­guer, à la radio, qu’a­­vec un allié, le leader centriste Jacques Duha­­mel. « Le pays », dit-il aux dépu­­tés UDR, « est saturé de luttes élec­­to­­rales, il est saturé de débats à la radio et à la télé­­vi­­sion… Je dis que le public fermera les postes – donc je dis qu’il faut que la campagne soit modé­­rée ; il ne faut pas de campagne à l’Amé­­ri­­caine, je ne le crois pas ; d’ailleurs nous n’en aurions pas les moyens. » L’an­­cien Premier ministre perd au jeu des prédic­­tions mais remporte le scru­­tin.

Les dents longues

Le duel catho­­dique naît dans l’émis­­sion À armes égales, lancée en 1970. Valéry Giscard-d’Es­­taing prend part au deuxième numéro. Il est inter­­­rogé sur le thème de l’éga­­lité des chances par un certain Alain Duha­­mel, fils de Jacques. François Mitter­­rand atten­­dra un an avant de s’y montrer. « Giscard était un homme de la télé­­vi­­sion », rappelle Chris­­tian Delporte. « En revanche, Mitter­­rand était beau­­coup moins à l’aise. » En 1974, ce dernier accepte à contrecœur le prin­­cipe d’un débat d’entre-deux-tours proposé par les anciens produc­­teurs de l’émis­­sion, rebap­­ti­­sée Les trois véri­­tés. Le 10 mai, sur les deux chaînes de l’ORTF, les télé­s­pec­­ta­­teurs voient appa­­raître les noms de Valéry Giscard-d’Es­­taing et de François Mitter­­rand en blanc sur fond bleu. Ces couleurs royales sont accom­­pa­­gnées d’une musique clas­­sique tout ce qu’il y a de plus solen­­nelle. On croi­­rait entrer à Versailles. Passée l’in­­tro­­duc­­tion, l’émis­­sion peut commen­­cer. Deux costumes gris surmon­­tés de calvi­­ties sont filmés de profil devant un rideau non moins terne. Au centre, un duo de jour­­na­­listes est là pour présen­­ter ce « grand événe­­ment sans précé­dent à la télé­­vi­­sion française », selon les mots de Jacque­­line Baudrier, accom­­pa­­gnée par Alain Duha­­mel. Quelque 25 millions de personnes sur 29 millions d’élec­­teurs inscrits allument leur poste. Le concept vient des États-Unis, où, dès 1960, John Fitz­­ge­­rald Kennedy a pris le dessus sur Richard Nixon devant envi­­ron 70 millions de personnes. Dans The Making of the President, l’his­­to­­rien Theo­­dore H. White constate que « selon certains sondages, ceux qui ont écouté le débat à la radio estiment que les deux candi­­dats étaient à peu près ex æquo. En revanche, tous les sondages réali­­sés auprès des télé­s­pec­­ta­­teurs » donnaient Nixon perdant. « Cela est dû à l’ef­­fet de la télé. » En France, la victoire est attri­­buée à Valéry Giscard-d’Es­­taing. Peu importent les programmes, les querelles parti­­sanes et les bande­­rilles envoyées pendant près de 1 h 40. Tout s’est décidé en quelques secondes, estime après coup le candi­­dat de l’UDF. « Je crois », raconte-t-il dans le premier tome de Le Pouvoir et la vie, publié en 1988, « que j’ai été élu président de la Répu­­blique grâce à une phrase de dix mots : “Monsieur Mitter­­rand, vous n’avez pas le mono­­pole du cœur.” Les études faites par les poli­­to­­logues ont abouti à la conclu­­sion que la phrase que j’ai pronon­­cée ce soir-là m’a fait gagner aux alen­­tours de 500 000 voix. J’ai conservé ces voix par la suite et ce sont elles qui ont assuré ma victoire finale. En même temps, sans le savoir, j’étais entré dans le monde de la commu­­ni­­ca­­tion moderne, où selon les spécia­­listes, le message doit être court, indé­­for­­mable, acces­­sible davan­­tage à la sensi­­bi­­lité qu’au raison­­ne­­ment et surtout inten­­sé­­ment vécu. »

Valéry Giscard-d’Es­­taing et François Mitter­­rand en 1974

Une version réfu­­tée par Chris­­tian Delporte : « C’est ce qu’on appelle une légende urbaine. Le lende­­main, personne n’a remarqué cette phrase-là, qui était prépa­­rée à l’avance. Giscard a fait croire qu’il avait gagné le débat grâce à elle, en fait ce n’est pas le cas puisque les sondages n’ont pas bougé. Mais même Mitter­­rand y a cru. » Le premier secré­­taire du Parti socia­­liste retient la leçon. Dès 1971, il engage un conseiller pour l’au­­dio­­vi­­suel, l’ac­­teur Serge Moati. Mais rien n’y fait. Le socia­­liste se casse les dents sur une discus­­sion avec le chef du gouver­­ne­­ment Raymond Barre, diffu­­sée en 1977. Dont acte, le publi­­ci­­taire Jacques Séguéla lui conseille de les faire limer et de chan­­ger de style. « Le public n’en­­ten­­dra jamais votre message de soli­­da­­rité si vous conti­­nuez à vous frin­­guer comme un banquier », lui dit-il d’après le livre du jour­­na­­liste Philip Short, Les derniers secrets de Mitter­­rand. « Vous ne serez jamais élu à la prési­­dence de la Répu­­blique avec une denture pareille. »

À couteaux tirés

Lorsqu’il se présente pour un nouveau duel, en 1981, le Sphinx ne rayonne pas de confiance. Il pose ses condi­­tions. « Mitter­­rand voulait des jour­­na­­listes qui inter­­­viennent vrai­­ment, que ce ne soit pas un corps à corps mais un tête à tête », explique Chris­­tian Delporte. « Avec Robert Badin­­ter et Serge Moati, il a fait impo­­ser des règles de prise d’image contrai­­gnantes. Tout a été discuté, jusqu’à la couleur du décor. » Fixée par le CSA, cette régle­­men­­ta­­tion exclut les plans sur la personne qui n’est pas en train de s’ex­­pri­­mer car « les mimiques de l’au­­di­­teur ont un effet sur la manière avec laquelle on perçoit le discours du parleur », explique Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni, cher­­cheuse en linguis­­tique et auteure du livre Les Débats de l’entre-deux-tours des élec­­tions prési­­den­­tielles françaises. « Les télé­s­pec­­ta­­teurs ne doivent pas être influen­­cés par celui qui écoute. » À l’écran, François Mitter­­rand fait bien meilleure figure que sept ans aupa­­ra­­vant. Il use d’images pour déni­­grer son adver­­saire (« un conduc­­teur qui vient de verser sa voiture dans le fossé, et qui vien­­drait me deman­­der de repas­­ser mon permis ») et en parle à la troi­­sième personne. « C’est ce qu’on appelle la “délo­­cu­­tion” », analyse Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni. « Mitter­­rand ne l’avait pas fait du tout en 1974, mais il s’en sert en 1981. Tout le monde a signalé l’amé­­lio­­ra­­tion consi­­dé­­rable de sa maîtrise. Il détes­­tait le média télé­­vi­­suel mais il a appris le métier. » À son tour, le candi­­dat socia­­liste a préparé ses attaques. Quali­­fié d’homme du passé par Giscard lors de leur premier débat, il prend sa revanche : « Vous ne voulez pas parler du passé, je comprends bien, natu­­rel­­le­­ment et vous avez tendance à reprendre le refrain d’il y a sept ans, “l’homme du passé”. C’est quand même ennuyeux que dans l’in­­ter­­valle vous soyez devenu, vous, l’homme du passif. »

Le face à face de 1981
Crédits : INA

Canton­­nés au rôle de chro­­no­­mètres en 1974, les anima­­teurs « parti­­cipent plus au débat en 1981 et 1988, posant même parfois des ques­­tion gênantes », note la linguiste. Et les contra­­dic­­teurs ne font rien pour apai­­ser l’am­­biance. « Mitter­­rand ne voulait pas serrer la main de Giscard », se souvient Serge Moati. « Je lui demande pourquoi, il me dit : On ne peut pas détes­­ter quelqu’un à qui l’on serre la main.” » Au sortir de son premier mandat, le président de la Répu­­blique n’a pas besoin de trou­­ver des raisons de haïr celui qui se dresse en face de lui. Il voue déjà une haine coriace à Jacques Chirac, qu’il a dési­­gné Premier ministre après la victoire de la droite aux légis­­la­­tives de 1986. « Il y a eu de l’émo­­tion, de la drama­­ti­­sa­­tion », décrit Chris­­tian Delporte. « Il étaient d’ac­­cord sur la couleur du plateau, qui devait être bleu. Mais ils se sont battus pour savoir si ce serait un bleu foncé ou un bleu clair. » Afin d’in­­ti­­mi­­der son chef de gouver­­ne­­ment, Mitter­­rand lui rappelle par tous les moyens la hiérar­­chie de la Ve Répu­­blique. La table a ainsi une longueur iden­­tique à celle de l’Ély­­sée, où Chirac vient prendre des consignes chaque mercredi. Cette atti­­tude entraîne une passe d’armes histo­­rique. « Permet­­tez-moi juste de vous dire que ce soir, je ne suis pas le Premier ministre et vous n’êtes pas le président de la Répu­­blique », lance Chirac dans un sourire. « Nous sommes deux candi­­dats, à égalité, et qui se soumettent au juge­­ment des Français, le seul qui compte. Vous me permet­­trez donc de vous appe­­ler M. Mitter­­rand. » Réponse de l’in­­té­­ressé, pleine de morgue : « Mais vous avez tout à fait raison M. le Premier ministre. » Le patron du RPR a beau lui contes­­ter la fonc­­tion, Mitter­­rand reste fina­­le­­ment à la magis­­tra­­ture suprême.

La ligne rouge

La tension retombe sitôt qu’il faut lui trou­­ver un succes­­seur. « En 1988, on a beau­­coup discuté du nom des jour­­na­­listes. En 1995, un accord est trouvé tout de suite », remarque Chris­­tian Delporte. Alain Duha­­mel revient à la présen­­ta­­tion aux côtés de Guillaume Durand. L’ère des arbitres inter­­­ven­­tion­­nistes que Mitter­­rand avait promu se clôt, les deux hommes demeu­­rant rela­­ti­­ve­­ment effa­­cés. C’est aussi le cas des favo­­ris, Edouard Balla­­dur et Jacques Delors, dont les candi­­da­­tures ne verront jamais le jour. Fait inat­­tendu, Jacques Chirac et Lionel Jospin en profitent. « Au fond du trou » en 1995, dixit l’his­­to­­rien, le premier est tancé par Arlette Chabot dans Édition spéciale, sur France 2. « Quoi qu’il arrive, vous irez jusqu’au bout dans cette campagne prési­­den­­tielle ? » demande la jour­­na­­liste. Inter­­dit, le maire de Paris esquisse un mouve­­ment de la tête. « Vous n’avez pas l’in­­ten­­tion de renon­­cer ? » relance Arlette Chabot, à quoi Chirac finit par rétorquer : « Vous parlez sérieu­­se­­ment ou vous faites de l’hu­­mour ? » Dans la dernière ligne droite, juge Chris­­tian Delporte, « le fait de ne plus être favori, d’être un peu retiré des affaires, dans une traver­­sée du désert, a peut-être révélé un autre Chirac. » Peu à l’aise à la télé­­vi­­sion, le député de Corrèze « sourit devant la caméra lorsqu’elle est éteinte mais dès qu’elle s’al­­lume, ça ne va plus. » Son côté bonhomme prend fina­­le­­ment le pas sur la rigi­­dité.

Jospin face à Chirac en 1995

Lionel Jospin a plus de mal à se relaxer. En 1995, il découvre un statut de leader de la gauche dont il était à mille lieux un an plus tôt. Non seule­­ment ses chances sont minces, mais il n’éprouve pas d’hos­­ti­­lité à l’égard de Jacques Chirac. Aussi, le ton des échanges est-il cordial. Un « débat de Premiers ministres », dira Arlette Chabot. Ses collègues jour­­na­­listes font état d’échanges assom­­mants. « Les candi­­dats doivent être suffi­­sam­­ment offen­­sifs, pugnaces, sinon on dit que c’est ennuyeux », décrypte Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni. « Cepen­­dant, ils doivent sans cesse négo­­cier avec une ligne rouge entre les attaques licites et illi­­cites. Dans les débats d’entre-deux-tours, on ne trouve pas de marqueurs de violence verbale comme des injures, des invec­­tives, des mots vulgaires ou du tutoie­­ment, alors que ça peut arri­­ver entre hommes poli­­tiques à la télé­­vi­­sion. » Étant donné la solen­­nité du moment et son carac­­tère excep­­tion­­nel, la teneur des échanges est compas­­sée. « C’est toujours le même dispo­­si­­tif très formaté », observe la linguiste. Chris­­tian Delporte ne dit pas autre chose. « Il n’y a pas parti­­cu­­liè­­re­­ment d’évo­­lu­­tion. Les télé­­vi­­sions font monter la mayon­­naise, on a les décla­­ra­­tions de soutiens, etc. On voit les mêmes images tous les sept ans avant et après. Les textes après le débat auraient pu être prépa­­rés avant. » En 2002, alors que le sidé­­rant résul­­tat du premier tour laisse augu­­rer d’une lutte féroce entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen, le président sortant annule ce rendez-vous incon­­tour­­nable depuis 1974. « Face à l’in­­to­­lé­­rance et à la haine, il n’y a pas de tran­­sac­­tion possible, pas de compro­­mis­­sion possible, pas de débat possible », déclame-t-il le 23 avril. « Pas plus que je n’ai accepté dans le passé d’al­­liance avec le Front natio­­nal, et ceci quel qu’en soit le prix poli­­tique, pas plus que je ne l’ai accepté dans le passé, je n’ac­­cep­­te­­rai demain de débattre avec son repré­­sen­­tant. Je ne peux pas accep­­ter la bana­­li­­sa­­tion de l’in­­to­­lé­­rance et de la haine. » Une déci­­sion que personne ne conteste sinon le fron­­tiste.

Impro­­vi­­sa­­tion

Cinq ans plus tard, Jacques Chirac décline de nouveau le débat, cette fois avant même le lance­­ment de la campagne. En mars, il annonce qu’il ne « solli­­ci­­ter[a] pas les suffrages pour un nouveau mandat. » Les profils qui se dégagent pour lui succé­­der sont inédits, pas simple­­ment parce qu’ils concourent pour la première fois mais car ils ne cadrent pas avec un certain nombre de codes. Pugnace, Sarkozy l’est sans conteste. L’ex-Premier ministre s’est consti­­tué une répu­­ta­­tion de bate­­leur nerveux au registre de langage « relâ­­ché », d’après Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni. « Il n’y a rien d’iné­­dit dans ce que fait Sarkozy, mais il augmente la fréquence » avec laquelle il use de tech­­niques rhéto­­riques. Face à Ségo­­lène Royal, l’an­­cien maire de Neuilly donne du « madame Royal » plus souvent qu’à son tour. Laquelle présente la parti­­cu­­la­­rité d’être la première femme à ce stade. Homme de télé­­vi­­sion, le candi­­dat de l’UMP craint toute­­fois qu’on lui reproche d’être agres­­sif à l’égard de sa concur­­rente. Sans doute a-t-il beau­­coup travaillé la maîtrise de soi. Pour finir, « il a résisté, elle s’est fina­­le­­ment éner­­vée », synthé­­tise l’his­­to­­rien.

Les sourires d’avant le débat
Thomas Coex

Après une dispute sur la tempé­­ra­­ture des studios, les aspi­­rants prennent place. Le mercure grimpe à mesure qu’ils se rendent coup pour coup sous le regard de Patrick Poivre-d’Ar­­vor, d’Ar­­lette Chabot et de 20 millions de Français. Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni se souvient : « Quand il avait débattu avec Le Pen, Nico­­las Sarkozy n’ar­­rê­­tait pas de le poin­­ter du doigt. Mais cette fois, on lui avait dit : “Atten­­tion, tu es devant une femme, la pugna­­cité peut être prise pour de la violence.” Il s’en est donc gardé. À un moment, c’est elle qui le fait et Sarkozy répond : “Arrê­­tez de me montrer avec votre doigt pointé.” Il ne supporte pas qu’elle le fasse car lui-même se l’in­­ter­­dit. » Le candi­­dat de la droite privi­­lé­­gie des moyens de désta­­bi­­li­­sa­­tion plus retors. Il prend les anima­­teurs à témoin, regarde ailleurs quand sa rivale parle, hausse les épaules et répète sept fois : « Ne vous éner­­vez pas », avant que ne surgisse la fameuse scène de la « colère saine » de Ségo­­lène Royal, requa­­li­­fiée en « indi­­gna­­tion » a poste­­riori car « la colère est mal perçue », selon Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni. Cinq ans plus tard, dans une inter­­­view à Libé­­ra­­tion, l’an­­cienne ministre des gouver­­ne­­ments de Pierre Béré­­go­­voy et Lionel Jospin recon­­naî­­tra avoir été prise de court et agacée dès les premières secondes : « Il ne me regar­­dait pas, il ne regar­­dait que les jour­­na­­listes. Il y avait en perma­­nence dans sa posture le procès en incom­­pé­­tence, le petit fiel de la condes­­cen­­dance. Il était éton­­nam­­ment calme. D’ailleurs, son équipe ne l’a pas reconnu.» Ségo­­lène Royal doit impro­­vi­­ser. « On m’avait préparé des petites phrases. Mais dans le feu de la conver­­sa­­tion c’est compliqué de les placer. Et puis ce n’est pas mon style. » Tout ne se passe pas comme prévu, mais elle imagine s’en tirer à bon compte. « J’avais fait mon travail, je maîtri­­sais mes dossiers. J’en garde plutôt un bon souve­­nir. En sortant, on pensait tous l’avoir gagné. » Pour­­tant, « la séquence de la saine colère lui a été très domma­­geable », consi­­dère Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni.

Hollande vs. Sarkozy en 2012

Reste que ces débats d’entre-deux-tours n’ont qu’une influence margi­­nale. « Je ne pense pas que les Français choi­­sissent pour cinq ans un président de la Répu­­blique sur la seule impres­­sion qu’ils auront d’un débat de deux heures, même si celui-ci est impor­­tant », démi­­nait Nico­­las Sarkozy sur France Inter, peu avant le duel de 2007. Un avis partagé par Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni et Chris­­tian Delporte. « Si on regarde les sondage avant et après l’émis­­sion, ils sont les mêmes », pointe ce dernier. « Le favori l’em­­porte toujours sur le chal­­len­­ger. » Cinq ans plus tard, Nico­­las Sarkozy ne pourra rien pour renver­­ser la domi­­na­­tion de François Hollande dans les enquêtes d’opi­­nion. Pire, il fait les frais de l’anaphore de Hollande : « Moi, président de la Répu­­blique. » Une réplique que l’in­­té­­ressé prétend ne pas avoir prémé­­di­­tée. « Il ne faut pas oublier », note Cathe­­rine Kerbrat-Orec­­chioni, « que même s’ils sont prépa­­rés, ce sont des débats fondés sur l’im­­pro­­vi­­sa­­tion. C’est un discours pré-construit mais aussi co-construit. La qualité prin­­ci­­pale dont ils doivent faire preuve est l’à-propos. » Qualité pour laquelle les médias ont une certaine appé­­tence. « On retient ce qui va pouvoir faire les gros titres et être repris en boucle », explique Chris­­tian Delporte. « En fait, on attend un match. À défaut de chaos, parce qu’on n’a jamais vu un candi­­dat s’ef­­fon­­drer, on cherche l’up­­per­­cut. » Celui du 3 mai pour­­rait faire mal.


Couver­­ture : Le bureau prési­­den­­tiel à l’Ély­­sée. (Laurent Gras­­sot Studio/Gale­­rie Perro­­tin)
 
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
udemy paid course free down­load
Free Download WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Download Premium WordPress Themes Free
Download WordPress Themes
online free course

Plus de monde