par Amy Wallace | 0 min | 11 juin 2017

Foule de mouve­­ments à Doha. Bous­­culé par le blocus de ses voisins et isolé au milieu du golfe arabo-persique, le Qatar panique. Quand l’Ara­­bie saou­­dite, les Émirats arabes unis (EAU), le Yémen, Bahreïn, l’Égypte et les Maldives ont annoncé lundi 5 juin rompre toute rela­­tion avec la petite monar­­chie, ses habi­­tants se sont rués dans les super­­­mar­­chés de la capi­­tale pour stocker les produits de première néces­­sité. Prêt à sacri­­fier ses expor­­ta­­tions, Riyad a accusé le Qatar d’ac­­cueillir « divers groupes terro­­ristes pour désta­­bi­­li­­ser la région, comme la confré­­rie des Frères musul­­mans, Daech, Al-Qaïda et des groupes soute­­nus par l’Iran dans la province de Qatif. » Avec ses alliés, elle a publié quatre jours plus tard une liste de 59 indi­­vi­­dus et 12 insti­­tu­­tions « liées au Qatar et au service d’un programme poli­­tique suspect ». Depuis sa créa­­tion en 1981, le Conseil de coopé­­ra­­tion du Golfe (CCG) n’avait jamais connu pareille crise. Alors que la bourse chutait et que ses diplo­­mates faisaient leur bagages, l’État incri­­miné n’a pas tardé à dénon­­cer « une campagne de mensonge qui a atteint un degré d’in­­ven­­tion complet ». Vendredi 9 juin, Donald Trump enfonçait le clou : « Le Qatar, malheu­­reu­­se­­ment, a histo­­rique­­ment financé le terro­­risme à un très haut niveau. » On peut bien sûr renvoyer l’Ara­­bie saou­­dite à ses démons du 11 septembre 2001, qui rendent sa critique mal placée. Sans doute est-elle plus inquiète de la proxi­­mité du Qatar avec l’Iran et de son indo­­ci­­lité que du terro­­risme. Mais le Qatar finance-t-il néan­­moins le terro­­risme comme elle le prétend ?

Un super­­­mar­­ché de Doha le 5 juin
Crédits : Twit­­ter/shalo­­me05

La rançon

Vues d’Ara­­bie saou­­dite, les côtes iraniennes qui s’étendent de l’autre côté du Golfe seront toujours trop proches. Les deux géants se tiennent à distance. Alors quand l’émir Al-Thani du Qatar a fait un pas vers l’est, quali­­fiant la répu­­blique isla­­mique « de force régio­­nale qui ne peut être igno­­rée », Riyad s’est agacé. D’au­­tant qu’il avait appelé son président, Hassan Rohani, pour le féli­­ci­­ter de sa réélec­­tion quatre jours plus tôt. Rappor­­tée par l’agence natio­­nale QNA et ses comptes Twit­­ter le 24 mai, la phrase est le fruit de « hackers » s’est défendu Doha, confes­­sant ainsi ne plus bien contrô­­ler ses médias. Ils ont donc été inter­­­dits de diffu­­sion en Arabie saou­­dite, aux Émirats arabes unis et à Bahreïn. Depuis sa créa­­tion en 1996, le plus connu d’entre eux, Al Jazeera, n’a jamais été vu d’un bon œil dans la région, notam­­ment pour « ses sympa­­thies à l’égard de mouve­­ment isla­­mistes », observe le jour­­na­­liste Georges Malbru­­not, auteur des livres Qatar, les secrets du coffre-fort (2013) et Nos très chers émirs (2016). Vendredi 9 juin, la chaîne de télé­­vi­­sion se disait victime de « tenta­­tives systé­­ma­­tiques et conti­­nues de hacking ». Accu­­sée de rece­­voir les Frères musul­­mans, elle a égale­­ment été bannie en Égypte. Depuis qu’Ab­­del Fattah Al-Sissi y a renversé la confré­­rie, il la pour­­chasse jusque sur les écrans. C’est pour­­tant au bord du Nil qu’elle fut créée en 1928 afin de promou­­voir un islam poli­­tique. Consi­­dé­­rée comme une menace par l’Ara­­bie saou­­dite, elle a été aidée par le Qatar au moment des Prin­­temps arabes et conti­­nue de l’être.

La rédac­­tion d’Al Jazeera sous la menace du pira­­tages
Crédits : Al Jazeera

Mais cette série d’évé­­ne­­ments média­­tiques éclipse des trac­­ta­­tions plus déci­­sives en coulisse. En décembre 2015, l’an­­tenne irakienne du Hezbol­­lah, une milice chiite finan­­cée par l’Iran, a pris en otage un groupe d’une ving­­taine de Qata­­ris partis à la chasse aux faucons en Irak. Certains sont membres de la famille royale. D’après deux diplo­­mates, l’objec­­tif des ravis­­seurs était de les monnayer contre des combat­­tants chiites rete­­nus prison­­niers par un groupe syrien lié à Al-Qaïda, Tahrir al-Sham. En avril 2017, le Qatar aurait remis près d’un milliard de dollars dont 400 millions à l’Iran, 300 à ses alliés et autant aux djiha­­distes. « L’émi­­rat s’est fait une spécia­­lité de payer des rançons aux preneurs d’otages », explique Georges Malbru­­not. « Ça a déjà été le cas plusieurs fois avec des groupes liés à Al-Qaïda.  » Si le circuit de la rançon demeure trouble, les auto­­ri­­tés irakiennes ont inter­­­cepté 500 millions de dollars dans un avion en prove­­nance du Qatar, le 15 avril. Disposé dans 23 grands sacs et enve­­loppé dans une matière imper­­méable aux rayons X, l’argent a été saisi quoique le Qatar ait ensuite précisé qu’il était destiné à une rançon. « Des millions pour des groupes armés, est-ce accep­­table ? » a fustigé le Premier ministre irakien, Haïder al-Abadi lors d’une confé­­rence de presse. Visi­­ble­­ment, il n’est pas le seul à penser que non.

Donald Trump lors de son voyage en Arabie saou­­dite
Crédits : Saudi Foreign Minis­­ter

Tout porte à croire que l’Ara­­bie saou­­dite a peu appré­­cié que l’argent du Qatar aille garnir les poches iraniennes et djiha­­distes. Elle a alors semblé faire monter les enchères. Après la visite de Donald Trump, le 20 mai, un respon­­sable de la Maison-Blanche a annoncé la signa­­ture de contrats de vente d’ar­­me­­ments d’une valeur de 110 milliards de dollars pour « soute­­nir à long terme la sécu­­rité du royaume et de la région du Golfe face aux menaces de l’Iran ». À ceux qui pouvaient encore douter de la soli­­dité de l’al­­liance améri­­cano-saou­­dite, Donald Trump a envoyé un message sur Twit­­ter, le lende­­main de l’an­­nonce du blocus. « Au cours de mon récent voyage au Moyen-Orient, j’ai déclaré qu’il ne pouvait plus y avoir de finan­­ce­­ment pour l’Idéo­­lo­­gie Radi­­cale. Les diri­­geants ont dési­­gné le Qatar – Voyez ! » Comme souvent, il a mis dans l’em­­bar­­ras son admi­­nis­­tra­­tion. Si « les États du Golfe profitent du soutien améri­­cain pour rogner les ailes aux Qata­­ris », note le jour­­na­­liste, l’en­­goue­­ment de Trump a été refréné pas ses secré­­taires d’État. « Ils lui ont dit : Atten­­tion, nous avons besoin de Doha.” » Car les États-Unis disposent d’une base mili­­taire au Qatar. Ils n’ont du reste pas signé l’ac­­cord évoqué par la Maison-Blanche, d’après un expert du Broo­­king Insti­­tute. « Il n’y a pas de contrat, c’est une fake news ». Enfin, il existe une diffé­­rence entre payer une rançon et finan­­cer le terro­­risme. Sans quoi, on pour­­rait dire que beau­­coup de pays de l’OTAN y apportent leur concours.

Dupli­­cité

En enquê­­tant sur les chemins du terro­­risme inter­­­na­­tio­­nal, les élus du Congrès améri­­cain tombent sur un double-fond en 2003. Derrière la gigan­­tesque pétro­­mo­­nar­­chie saou­­dienne, alliée histo­­rique mais berceau d’Ous­­sama Ben Laden, se cache un petit État riche en gaz, où une pagaille de fonds de charité blan­­chit l’argent d’Al-Qaïda. Pour faire le ménage, le Trésor sanc­­tionne notam­­ment Abd al-Rahman bin Umayr al-Nuaymi, dési­­gné comme un « terro­­riste finan­­cier basé au Qatar qui a fourni de l’argent, du maté­­riel et des moyens de commu­­ni­­ca­­tion à Al-Qaïda et ses affi­­dés en Syrie, en Irak, en Soma­­lie et au Yémen pendant une décen­­nie ». Il n’est certes pas lié au gouver­­ne­­ment mais n’avait jamais été inquiété. Alors que des sympa­­thi­­sants du groupe conti­­nuent de tran­­si­­ter sur son terri­­toire impu­­né­­ment, le pays est en pleine offen­­sive diplo­­ma­­tique et média­­tique. Déjà, Al Jazeera a imposé sa liberté de ton au monde arabe. Fondée en 1996 par l’émir Al-Thani à partir d’une chaîne qui n’avait pas fonc­­tionné en Arabie saou­­dite, elle irrite Ryiad et Washing­­ton en donnant la parole à des extré­­mistes saou­­diens et en diffu­­sant des commu­­niqués d’Al-Qaïda. Son bureau à Kaboul a d’ailleurs été bombardé par les Améri­­cains en 2001. Deux ans plus tard, au moment où ils enva­­hissent l’Irak, l’au­­dience est à un pic jamais atteint. Nommé direc­­teur en 2003, le frère musul­­man pales­­ti­­nien Wadah Khan­­far fait passer le micro au Hamas, dont le chef du bureau poli­­tique, Khaled Mechaal, vient de se réfu­­gier à Doha.

Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, actuel émir du Qatar
Crédits : AP

Si cela déplaît à Israël, le Qatar veille toujours à conser­­ver ses rela­­tions avec l’État hébreu comme avec quiconque. Il offre l’asile aux anciens diplo­­mates de Saddam Hussein ainsi qu’à sa femme sans jamais rompre avec les États-Unis. « Notre poli­­tique, c’est d’être ami avec tout le monde. Nous recher­­chons la paix », déclare Al-Thani en 2010. « Cela ne veut pas dire que si deux camps s’af­­frontent, nous devons prendre parti en faveur de l’un des deux. Non, nous aimons être en liai­­son avec les deux parties. » Au Yémen, cette dupli­­cité est ponc­­tuée par un échec. L’argent versé à l’op­­po­­si­­tion pour l’apai­­ser fomente une rébel­­lion armée qui désta­­bi­­lise le pouvoir et les soldats saou­­diens voisins. Lorsque éclatent les Prin­­temps arabes, le Qatar s’érige en véri­­table spon­­sor de l’is­­lam poli­­tique. Il soutient notam­­ment les soulè­­ve­­ments en Tuni­­sie, en Égypte et en Libye. En 2011, Doha livre carré­­ment des armes aux milices armées libyennes. « Le Qatar a envoyé des missiles français Milan aux rebelles à Benghazi », indique le ministre des Affaires étran­­gères en avril. Mais Washing­­ton redoute qu’elles aient été mises entre de mauvaises mains. Le groupe qui a tué son ambas­­sa­­deur en 2012, Chris­­to­­pher Stevens, est une scis­­sion de Rafal­­lah al-Sehati, une milice alimen­­tée en armes par le Qatar. De la rébel­­lion au terro­­risme, il n’y a qu’un pas.

Le matin se lève sur Doha
Crédits : Fran­­cisco Anzola

Tombé avec Kadhafi, le chef des services de rensei­­gne­­ment connaît un sort moins funeste : Moussa Koussa se réfu­­gie dans les bras de l’émi­­rat où le retrouve le gendre de Ben Ali, Sakhr el-Materi, à la chute du régime. « Le Qatar est notre asso­­cié dans la révo­­lu­­tion », avait pour­­tant déclaré à deux reprises son porte-drapeau, le chef d’En­­nahdha, Rached Ghan­­nou­­chi. À croire que la locu­­tion persona non grata n’existe pas au royaume. La même vola­­ti­­lité des groupes qu’en Libye opère en Syrie. Après quelques hési­­ta­­tions, Doha décide d’ar­­mer l’op­­po­­si­­tion à l’été 2012. « Lorsque un chef d’un groupe armé qui a cinquante ou cent hommes sous ses ordres refuse de travailler avec l’émis­­saire du Qatar qui vient le voir, celui-ci prend contact avec son adjoint et lui propose une impor­­tante somme d’argent », dit un expert en place à Damas cité dans le livre de Georges Malbru­­not et Chris­­tian Ches­­not, Qatar. Les secrets du coffre-fort. « En géné­­ral, le numéro deux accepte, il fait scis­­sion et crée son propre groupe, ce qui renforce l’émiet­­te­­ment de l’in­­sur­­rec­­tion. » Le chemin de l’argent n’en est que plus diffi­­cile à tracer.

 La guerre

« Notre poli­­tique, c’est d’être ami avec tout le monde », disait donc Al-Thani en 2010. « Nous recher­­chons la paix. » Plus de deux ans plus tard, il fait preuve d’une même géné­­ro­­sité mais il est entré en guerre. En Syrie, l’émir met tout en œuvre pour faire tomber Bachar Al-Assad. Inter­­rogé sur les groupes qu’il est disposé à aider, le ministre des Affaires étran­­gères de l’époque, Khalid bin Moham­­mad Al Attiyah, répond fin 2012 qu’il ne « veut exclure personne à ce stade, ni quali­­fier un groupe de terro­­riste, ni le relier à Al-Qaïda ». Proprié­­taire d’un restau­­rant en Syrie, Hossam se souvient que lorsqu’il a monté un bataillon avec quelques dizaines de personnes, les Qata­­ris lui ont dit : « Envoyez-nous une liste de vos membres, de ce que vous voulez – les salaires et les besoins logis­­tiques. » Tout simple­­ment.  À la même période, le cheikh va prome­­ner son sourire et son porte-feuille dans la bande de Gaza. Lors de cette visite histo­­rique, la première d’un chef d’État depuis que le Hamas en a pris le contrôle en 2007, il annonce faire passer l’in­­ves­­tis­­se­­ment du Qatar de 254 à 400 millions de dollars. Avant d’ab­­diquer le 25 juin 2013 pour lais­­ser la place à son fils, Al-Thani super­­­vise l’ou­­ver­­ture d’un bureau des tali­­bans afghans au Qatar. Verte­­ment critiquée, cette déci­­sion est prise dans une optique de média­­tion. « C’est un faux procès car cela s’est fait avec l’aide des Améri­­cains », souligne Georges Malbru­­not. « On est bien content de le trou­­ver pour négo­­cier en cas de prise d’otages. » L’émi­­rat se garde de prendre contact avec l’état-major d’Al-Qaïda ou de Daech (alors État isla­­mique en Irak et au Levant) puisqu’ils lorgnent ses richesses natu­­relles. En revanche, les finan­­ce­­ments privés à partir de son terri­­toire dépassent ceux en prove­­nance de l’Ara­­bie saou­­dite en 2014, d’après le Trésor améri­­cain. « Les noms d’une demi-douzaine de respon­­sables qata­­riens sont inscrits à titre privé sur la liste noire améri­­caine », pointe Georges Malbru­­not. L’un d’eux attire parti­­cu­­liè­­re­­ment l’at­­ten­­tion de Washing­­ton. Employé au minis­­tère de l’In­­té­­rieur, Salim Hasan Khalifa Rashid al-Kuwari a apporté une aide « finan­­cière et logis­­tique », dénoncent les États-Unis. Avec un autre Qatari, il aurait convoyé plusieurs centaines de milliers de dollars vers des éléments de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion en Iran.

Réunion de crise au Conseil de coopé­­ra­­tion du Golfe
Crédits : Reuters

Au-delà de cette « mansué­­tude » mani­­fes­­tée par les auto­­ri­­tés qata­­ries, c’est surtout leur « diplo­­ma­­tie attrape-tout et leur soutien aux Frères musul­­mans » qui exas­­pèrent les pays du Golfe à en croire Georges Malbru­­not. Le 5 mars 2014, au terme d’une réunion « houleuse » du Conseil de coopé­­ra­­tion du Golfe (CCG), l’Ara­­bie saou­­dite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn rappellent leurs ambas­­sa­­deurs en postes à Doha. Pour mettre fin aux « ingé­­rences directes et indi­­rectes », le Qatar doit « fermer Al Jazeera, qui provoque la sédi­­tion, fermer les centres de recherches à Doha et livrer tout hors-la-loi », exigent-ils. En vain. « Le Qatar fait des gestes mais jugés insuf­­fi­­sants », constate Georges Malbru­­not. Le rapport améri­­cain sur le terro­­risme de 2015 pointe qu’en dépit de ses enga­­ge­­ments, « des enti­­tés et des indi­­vi­­dus servent toujours de sources de finan­­ce­­ment à des groupes terro­­ristes et extré­­mistes en parti­­cu­­lier des affi­­dés d’Al-Qaïda comme le Front Al-Nosra [renommé Front Fatah Al-Cham en juillet 2016] ». Mais ses voisins souhaitent surtout que Doha « rentre dans le rang », juge Georges Malbru­­not. « Ils ne veulent pas qu’elle ait une posi­­tion indé­­pen­­dante. » Pour contrer leur tenta­­tive d’en­­cer­­cle­­ment, l’émi­­rat dispose encore d’al­­liés et de quelques moyens.


Couver­­ture : Doha soutient-il finan­­ciè­­re­­ment le terro­­risme ? (Ulyces.co)
 
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