par Amy Wallace | 0 min | 7 septembre 2017

Pendant quelques minutes, Aman­­cio Ortega s’est vu deve­­nir l’homme le plus riche au monde. Vers 17 heures, mardi 29 août 2017, les caprices de la bourse ont porté la fortune du créa­­teur espa­­gnol de Zara au-dessus de celle du patron de Micro­­soft, Bill Gates. Las, à la fin de la jour­­née, sans que presque personne n’ait noté ces varia­­tions de haute volée, la hiérar­­chie était réta­­blie. Ortega et Gates peuvent bien se coudoyer au sommet de la finance tant qu’ils veulent, leur pros­­pé­­rité fait pâle figure à côté de la plus grosse fortune de l’His­­toire. Le Crésus des milliar­­daires n’a jamais figuré en une du maga­­zine Time. C’est à peine si son nom se sait. Pour le trou­­ver, il faut se rendre dans les rayons de la Biblio­­thèque natio­­nale de France. Kankou Moussa est assis en tailleur sur un trône rouge. Son regard se porte vers l’œuf en or qu’il tient dans sa main droite tandis que la gauche montre un sceptre. Autour de lui, on devine les contours de l’Afrique de l’Ouest. Pour illus­­trer le sous-conti­nent sur son Atlas cata­­lan, en 1375, le carto­­graphe majorquin Abra­­ham Cresques aurait repré­­senté ce souve­­rain dont la répu­­ta­­tion a traversé les océans. Si elle a eu plus de mal à fran­­chir les époques, le site Cele­­brity Net Worth assure que l’em­­pe­­reur du Mali, au XIVe siècle, possé­­dait l’équi­­valent de 400 milliards de dollars, soit plus que la famille Roth­­schild.

Abra­­ham Cresques — Atlas Cata­­lan
Crédits : BNF

Le pèle­­rin

Sur l’Atlas cata­­lan où il appa­­raît, Kankou Moussa est appelé Musse Melly. D’autres sources parlent de Kanga Moussa, de Kankan Moussa ou le nomment Mansa Moussa, autre­­ment dit « le roi Moussa ». La confu­­sion est d’au­­tant plus grande que peu de ceux qui en font mention l’ont véri­­ta­­ble­­ment croisé. La personne qui régnait sur le Mali au XIVe siècle a d’abord été, pour la plupart de ses contem­­po­­rains, une rumeur. Cette rumeur prend racine en Égypte. « Le seul événe­­ment durant tout le règne de Mansa Moussa qui peut être daté avec certi­­tude est son passage au Caire au cours de son pèle­­ri­­nage en 754 AH (selon le calen­­drier isla­­mique) – ou 1324 », indique l’his­­to­­rien Nawal Morcos Bell. « Plusieurs sources écrites en parlent. » Sans jamais s’être rendu en Afrique de l’Ouest, l’écri­­vain égyp­­tien Ibn Fedl Allah Al-Umari four­­nit une descrip­­tion circons­­tan­­ciée de la vie du souve­­rain, basée sur son passage par le golfe de Suez et des témoi­­gnages de première main. « Cet homme », raconte Al-Umari, « a répandu sur le Caire les flots de sa géné­­ro­­sité ; il n’a laissé personne, offi­­cier de la cour ou titu­­laire d’une fonc­­tion sulta­­nienne quel­­conque, qui n’ait reçu de lui une somme en or. Les gens du Caire ont gagné sur lui et sur son entou­­rage, tant par achat et vente que par don et prise, des sommes incal­­cu­­lables. Ils répan­­dirent si bien l’or au Caire qu’ils en abais­­sèrent le taux et qu’ils en avilirent le cours. » En faisant assaut de prodi­­ga­­lité, le souve­­rain boule­­verse l’éco­­no­­mie locale.

L’em­­pe­­reur Moussa sur son trône
Crédits : DR

Accom­­pa­­gné, selon les récits légen­­daires, par 60 000 de ses sujets, Kankou Moussa aurait emporté dans ses bagages 12,75 tonnes d’or d’après Al-Umari. Le fameux histo­­rien arabe du XIVe siècle Ibn Khal­­dun cite pour sa part le nombre de 10,2. « Naît alors l’image d’un Mali eldo­­rado », indique l’his­­to­­rien français Fran­­cis Simo­­nis, maître de confé­­rences à l’uni­­ver­­sité Aix-Marseille. « On sait qu’il y a quelque part en Afrique un empire immen­­sé­­ment riche », dont les fron­­tières s’étendent du Séné­­gal au Niger actuel. La légende enjambe même la Médi­­ter­­ra­­née pour se retrou­­ver dans le Panta­­gruel de l’écri­­vain François Rabe­­lais. Comme la date de nais­­sance de Moussa, qui demeure incon­­nue, la moti­­va­­tion de ce voyage vers La Mecque prête le flanc aux suppu­­ta­­tions. À en croire le Tarikh el-fettach, un manus­­crit écrit par Mahmoud Kati au XVIIe siècle, c’est le meurtre invo­­lon­­taire de sa propre mère qui l’ex­­plique, repen­­tance oblige. De celle-ci, Nâna-Kankan, il garda en tout cas le nom, son père ne lais­­sant quant à lui aucune trace. Au sein de cet arbre généa­­lo­­gique obscur, une branche remonte vers le fonda­­teur de l’em­­pire, Soun­­diata Keïta. Sans parler de filia­­tion natu­­relle, Fran­­cis Simo­­nis assure qu’il est « clai­­re­­ment l’un de ses descen­­dants dans le système de trans­­mis­­sion de pouvoir ». Dans le Masa­­lik Al-Absar, Al-Umari décrit une conver­­sa­­tion entre Kankou Moussa et le gouver­­neur du Caire au cours de laquelle le premier confie être le succes­­seur d’Abou­­ba­­kar II, un monarque qui se serait perdu dans les confins de l’At­­lan­­tique en essayant de trou­­ver la fin de l’océan. Mais il est permis de douter de cette source que rien ne vient étayer : Moussa y prétend aussi que l’or malien sort de terre sous forme d’an­­neaux et pousse comme des légumes. En réalité, les gise­­ments du métal précieux sont bien connus. Dans le Bouré (Guinée actuelle) et au Bambouk (Séné­­gal actuel), ils fonc­­tionnent encore aujourd’­­hui. Au XIVe siècle, la produc­­tion totale n’at­­tei­­gnait proba­­ble­­ment pas plus de deux tonnes par an, selon les histo­­riens. Si Kankou Moussa était si riche, il le doit proba­­ble­­ment moins à son habi­­leté commer­­ciale qu’à l’ac­­cu­­mu­­la­­tion d’or dans les coffres de l’em­­pire réali­­sée par ses prédé­­ces­­seurs.

Un royaume

Six siècles avant l’avè­­ne­­ment de Kankou Moussa, un autre empire fait la loi au sud-ouest du Sahara. Le Ghana est décrit vers 790 par l’as­­tro­­nome musul­­man Muham­­mad al-Fazari comme le « pays de l’or ». À cette période, les commerçants arabes et berbères parviennent sur les côtes mauri­­ta­­niennes avec le Coran dans leur poche et la parole des prophètes aux lèvres. Plus tard, à la fin du XIe siècle, leurs menées conju­­guées à des phases de séche­­resse et quelques révoltes auraient entraîné le riche empire ghanéen sur le déclin. La nature ayant horreur du vide, un nouveau joug émerge au XIIIe siècle. Grâce à la qualité du fer produit en pays Sosso, Soumaoro Kanté dirige une armée puis­­sam­­ment équi­­pée qui se rend au Manden voisin pour, selon la version racon­­tée par le griot Wa Kamis­­soko, mettre fin à l’en­­voi d’es­­claves vers l’Afrique du Nord. Sur son chemin, il trouve en tout cas un leader mandingue, Soun­­diata Keïta, dont l’op­­po­­si­­tion épique est à la fonda­­tion de l’em­­pire du Mali. Mieux que résis­­ter, ce dernier vole de victoire en victoire. À l’is­­sue de ce duel, Keïta « partage le monde », enseigne l’his­­to­­rien guinéen Djibril Tamsir Niane, auteur de Soun­­diata ou l’épo­­pée mandingue en 1960. En fait de domi­­na­­tion, il chapeaute des provinces. L’em­­pire du Mali « était avant tout une fédé­­ra­­tion de royaumes dont certains jouis­­saient d’une large auto­­no­­mie, comme celui de Ghana dont le roi se conten­­tait de verser un tribut annuel fixe à son souve­­rain », précise Fran­­cis Simo­­nis. Il faut dire que le terri­­toire « sous contrôle » est vaste. Pour mieux le parcou­­rir, Keita l’étend… La conquête du Djolof (Séné­­gal actuel) lui permet de dispo­­ser de ses chevaux et de raccour­­cir la distance vers le nord, où le géné­­ral Fakoli Doum­­bia aurait soumis les Maures. Ainsi, au soir de sa mort, Soun­­diata laisse-t-il un empire immense en héri­­tage à son fils. Quand le père de la nation malienne pousse son dernier souffle, les griots qui propagent sa légende se taisent. Ce qu’il advient de l’em­­pire du Mali à la fin du XIIIe siècle manque de clarté et les textes arabes n’en esquissent les contours qu’en parlant de Kankou Moussa, lui-même ignoré par l’his­­to­­rio­­gra­­phie orale ouest-afri­­caine. Lorsque celui-ci se hisse au pouvoir, il reçoit en partage des posses­­sions plus vastes encore. Moussa ne souhaite mani­­fes­­te­­ment ni conqué­­rir de nouvelles régions ni les âmes du peuple. La petite élite qui pratique l’is­­lam avec lui a renoncé à conver­­tir la majo­­rité de la popu­­la­­tion. En effet, « quand les souve­­rains ont voulu le faire, cela a entraîné une chute de la produc­­tion d’or, car celle-ci réclame de nombreuses pratiques qui ne coïn­­ci­­daient pas avec les rites musul­­mans », explique Fran­­cis Simo­­nis. De son côté, le nouveau souve­­rain se lance dans un expé­­di­­tion dispen­­dieuse, fait pleu­­voir un or sur l’Égypte dont ses sujets jamais ne profitent.

La Grande Mosquée Djin­­ga­­rey­­ber de Tombouc­­tou
Cons­­truite sous le règne de Moussa à son retour de la Mecque
Crédits : DR

L’el­­do­­rado fantasmé de Paris à Damas est en réalité un pays pauvre où l’es­­cla­­vage est en vigueur. Le pouvoir est suffi­­sam­­ment fort pour se proté­­ger et assez habile pour déve­­lop­­per le commerce, mais les richesses naguère collec­­tion­­nées dans les caisses de l’État ne profitent pas au peuple. À son retour de la ville sainte, Moussa construit bien quelques mosquées, mais elles sont de terre et de sang, c’est-à-dire modes­­te­­ment érigées par des esclaves.

Entre histoire et légende

Au cours de son règne, dans les premières décen­­nies du XIVe siècle, Kankou Moussa a donc surtout dépensé. À suppo­­ser que son viatique pour La Mecque compor­­tait effec­­ti­­ve­­ment près ou plus de dix tonnes d’or, « il était immen­­sé­­ment riche », admet Jan Jansen, histo­­rien néer­­lan­­dais et rédac­­teur en chef de la revue History in Africa. « Mais il ne se servait pas de cette richesse comme d’un levier de pouvoir ou d’in­­ves­­tis­­se­­ment. » Moins stra­­tège que les Roth­­schild ou John Rocke­­fel­­ler, il posséda toute­­fois l’équi­­valent de plus de 50 milliards de dollars qu’eux, selon les chiffres de Cele­­brity Net Worth. Faut-il pour autant y voir la dila­­pi­­da­­tion d’un héri­­tage ? Pour Jansen, consi­­dé­­rer Kankou Moussa comme le succes­­seur légi­­time de Soun­­diata Keïta revient à calquer une vision euro­­péenne de la dynas­­tie sur un contexte diffé­rent. L’his­­toire de l’em­­pire du Mali a pour une large part été écrite au cours des années 1960 grâce aux textes des voya­­geurs arabes, mais aussi à l’aide des récits des griots, qui ont commencé à être écouté par des anthro­­po­­logues et des histo­­riens. Cela ne va pas sans consé­quences.

Une autre repré­­sen­­ta­­tion de l’em­­pe­­reur Moussa
Crédits : DR/Ulyces.co

En France, on trouve des premiers récits sur l’em­­pire du Mali dès la fin du XIXe siècle, puis dans un ouvrage en trois tomes sur le « Haut-Séné­­gal-Niger » paru en 1912. Avec ses lunettes d’ad­­mi­­nis­­tra­­teur colo­­nial du « Soudan français », Maurice Dela­­fosse dresse une histoire « centrée sur la nation » de la région, juge Jansen. « Son but était d’im­­po­­ser la loi française sur cette partie du monde, c’est pourquoi il l’a rendue lisible pour les colons. » À partir des écrits d’Ibn Battuta et d’Ibn Khal­­dun, Dela­­fosse fait du duel entre Soumaoro Kanté et Soun­­diata Keïta un fait histo­­rique alors que leurs figures peuvent tout aussi bien repré­­sen­­ter des modèles de société en compé­­ti­­tion, pointe Jansen – autre­­ment dit, des allé­­go­­ries plutôt que des person­­nages de chair et d’os. « Dans toutes les épopées, Soun­­diata est un guer­­rier en recherche de chevaux pour faire la guerre, et Soumaoro un sorcier forge­­ron », souligne le cher­­cheur. « Pendant l’An­­tiquité, le conflit entre les forge­­rons et les guer­­riers est un thème fami­­lier, d’Hé­­phaïs­­tos à Ares. » Ce qui se joue­­rait dans leur lutte pour­­rait donc être davan­­tage le passage d’une période pendant laquelle le fer était un élément central, de par les progrès dans l’agri­­cul­­ture qu’il engen­­dra, à une époque où les chevaux prennent une place cardi­­nale pour gagner les batailles en Afrique de l’Ouest. De légende, la victoire de Soun­­diata Keïta sur Soumaoro Kanté serait passé au rang de fait histo­­rique à la faveur « du contexte intel­­lec­­tuel des années 1960, qui était favo­­rable à l’ex­­plo­­ra­­tion des sources afri­­caines », analyse Jan Jansen. « C’était l’ère de l’adage d’Ama­­dou Hampâté Bâ : “En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une biblio­­thèque qui brûle.” » Or, la recon­­nais­­sance de la tradi­­tion orale comme source ne s’est pas accom­­pa­­gnée d’une évolu­­tion des manières de faire l’his­­toire. Les profes­­sion­­nels euro­­péens de la disci­­pline ont conti­­nué à regar­­der les conflits afri­­cains à l’aune de leurs propres guerres et les lignées de roi en fonc­­tion de leurs propres dynas­­ties. À partir de récits compo­­sites, une histoire linéaire a été bâtie, qui fait de Kankou Moussa le conti­­nua­­teur de Soun­­diata Keïta à la tête de l’em­­pire du Mali. La polé­­mique qui éclata après l’ins­­crip­­tion de la charte du Manden au patri­­moine de l’hu­­ma­­nité par l’UNESCO, en 2009, illustre bien la confu­­sion que cela peut engen­­drer. Sitôt défait de Soumaoro Kanté, Soun­­diata Keïta convoqua une assem­­blée géné­­rale des notables et proclama la « charte du Manden », raconte feu l’his­­to­­rien malien Yous­­souf Tata Cissé, spécia­­liste de la litté­­ra­­ture orale et ancien élève de l’eth­­no­­logue française Germaine Dieter­­lein. C’est ce texte, souvent consi­­déré comme « la première consti­­tu­­tion afri­­caine », que l’agence des Nations Unies pour l’édu­­ca­­tion, la science et la culture a décidé de consa­­crer. Il n’a pour­­tant « aucun fonde­­ment histo­­rique » se récrie Fran­­cis Simo­­nis, puisqu’il résulte selon lui d’écrits fait par un griot guinéen en 1998 et un cher­­cheur malien en 1965. » Les maté­­riaux compo­­sites rassem­­blés sur l’em­­pire du Mali en font un objet diffi­­cile à appré­­hen­­der. Parmi ce théâtre d’ombres où l’on peine à distin­­guer les visages des acteurs, à faire la part du mythe et de la réalité, émerge pour­­tant nette­­ment la figure de Kankou Moussa. Assis en tailleur sur un trône rouge, il est éclairé par l’or qu’il a déversé hors de chez lui.

Crédits : BNF

Couver­­ture : Kankou Moussa par Abra­­ham Cresques. (BNF)
 
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