par Anand Gopal | 2 janvier 2017

Tout peut arri­­ver

Falah Sabar a entendu frap­­per à la porte. C’était en avril dernier, peu avant minuit dans l’ouest de Bagdad. Falah était déjà au lit, il a donc envoyé son fils Wissam voir ce qu’on leur voulait. Un jeune homme en jeans se tenait devant la porte. Il n’a pas serré la main de Wissam et ne l’a pas salué. « On ne veut pas de vous ici », a-t-il dit. « Toi et ta famille, partez avant demain midi. » Wissam, 23 ans, s’at­­ten­­dait à un événe­­ment de ce genre depuis des semaines. Il avait remarqué qu’une ambiance pesante s’était instal­­lée dans le voisi­­nage. Il est allé cher­­cher son père, mais lorsqu’ils sont reve­­nus, l’in­­connu était parti. Falah est un grand homme aux épaules larges, les cheveux poivre et sel. Âgé de 48 ans, il était alors le patriarche de nombreux fils, belles-filles et petits-enfants. Il s’est assis avec Wissam pour parler de ce qu’il s’était passé. Ils n’étaient à Bagdad que depuis trois mois, mais c’était bien assez pour qu’un prin­­cipe fonda­­men­­tal s’ins­­crive dans la psyché de Falah : il fallait qu’ils évitent les ennuis. Quand Wissam a trouvé du travail sur un chan­­tier, Falah lui a dit de se montrer poli, de ne pas se mêler aux étran­­gers et de ne pas trop poser de ques­­tions. La provi­­dence leur avait accordé une nouvelle vie dans cette ville incon­­nue, mais elle pouvait la leur reprendre tout aussi faci­­le­­ment.

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En rouge, le quar­­tier d’Hayy Al-Jihad, où ils vivaient à Bagdad
Crédits : Google

Six mois plus tôt, l’État isla­­mique s’était emparé de leur village, dans la province d’Al-Anbâr, le cœur sunnite de l’Irak. Ils ont fait sauter des maisons et exécuté les civils qui tentaient de fuir. Quelques centaines de familles sont parve­­nues à s’en­­fuir et elles sont à présent disper­­sées dans tout le pays. Nombre d’entre elles ont atterri dans des camps de réfu­­giés sordides près des lignes de front. Les Sabar se trou­­vaient chan­­ceux d’avoir atteint Bagdad, une ville soli­­de­­ment sous contrôle des forces anti-EI. Pour­­tant, ils ont vite réalisé que leur nouveau foyer ne les proté­­geait pas des conflits qui faisaient rage sur les champs de bataille. Tandis que l’État isla­­mique répan­­dait son extré­­misme sunnite, leurs voisins chiites semblaient reje­­ter la faute sur tous les sunnites, y compris ceux qui avaient perdu leur maison ou des proches à cause de Daech.


En mars, alors que l’État isla­­mique affron­­tait les forces irakiennes à Tikrit, à 200 km au nord, Falah a senti la ville se trans­­for­­mer. Sur le marché, ses voisins ont commencé à l’évi­­ter du regard. Aux postes de contrôle de la police, leurs pièces d’iden­­tité étaient exami­­nées avec plus d’at­­ten­­tion qu’a­­vant. Des pick-ups beiges à l’ar­­rière desquels se tenaient des mili­­ciens chiites armés patrouillaient régu­­liè­­re­­ment dans le quar­­tier. Des bannières noires procla­­mant « Ô Hussein ! » – le petit-fils du prophète Maho­­met, révéré par les chiites – ont fait leur appa­­ri­­tion sur les devan­­tures des boutiques tenues par des sunnites. Falah se deman­­dait si les éten­­dards étaient des provo­­ca­­tions, ou si les commerçants les avaient accro­­chés pour se proté­­ger. Un panneau d’af­­fi­­chage géant surplom­­bait la rue prin­­ci­­pale, derrière leur maison. Culmi­­nant à sept mètres de haut, il repré­­sen­­tait deux hommes barbus parés de turbans noirs, l’un d’eux regar­­dant sur le côté et l’autre droit devant, avec une inten­­sité solen­­nelle. Bassim Sabar, son fils 13 ans, est rentré plus d’une fois chez lui en deman­­dant qui ils étaient, mais Falah ne pouvait se résoudre à lui expliquer que les deux hommes étaient les ayatol­­lahs Khomeini et Khame­­nei, l’an­­cien et l’ac­­tuel chefs suprêmes de l’Iran. Bassim était trop jeune pour comprendre les réali­­tés d’un voisi­­nage dans lequel ils n’étaient plus les bien­­ve­­nus. La femme de Falah, Umm Salam, avait le senti­­ment qu’ils vivaient « comme des étran­­gers dans une ville incon­­nue ».

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Une affiche à l’ef­­fi­­gie des deux ayatol­­lahs
Crédits : Brand New China

Quand l’homme en jeans s’est présenté sur le pas de la porte, Falah s’est demandé s’il devait appe­­ler la police. Mais il n’était pas sûr de pouvoir leur faire confiance. En ville, il arri­­vait que des sunnites soient captu­­rés par les milices chiites ou l’ar­­mée irakienne – il était parfois diffi­­cile de les distin­­guer – et on ne les revoyait plus jamais. On voyait aussi des poli­­ciers patrouiller aux côtés de mili­­ciens. Fina­­le­­ment, Falah a appelé Abou Ammar, son cousin et meilleur ami. On le surnom­­mait parfois le « Capi­­taine », non seule­­ment car il avait servi dans l’ar­­mée irakienne mais aussi pour sa propen­­sion à garder la tête froide quand les choses se gâtaient.

Contrai­­re­­ment au reste de la famille, lui a choisi de se réfu­­gier dans la région auto­­nome du Kurdis­­tan, dans le nord de l’Irak, à envi­­ron sept heures de la capi­­tale. « Il n’y a plus d’ordre à Bagdad », a-t-il dit à Falah. « Tout peut arri­­ver. » Il lui conseillait de quit­­ter la ville à la première occa­­sion. Falah était à l’ago­­nie. Il avait déra­­ciné sa famille et fui devant l’État isla­­mique, puis il avait payé l’équi­­valent de milliers d’eu­­ros pour parve­­nir à Bagdad. Ses amis coin­­cés dans les camps de réfu­­giés auraient tout donné pour vivre dans la capi­­tale. Mais la conclu­­sion d’Abou Ammar était d’une logique impla­­cable : quand on ne peut pas se fier aux auto­­ri­­tés, tout peut arri­­ver. Il était près d’une heure du matin quand Falah a dit à sa femme de commen­­cer à faire les bagages. Ils pren­­draient la route à l’aube, en direc­­tion du nord, pour se réfu­­gier chez Abou Ammar. Ils n’ont raconté à personne l’his­­toire de l’in­­connu venu frap­­per à la porte. Il regret­­te­­rait cette déci­­sion pour le restant de ses jours.

Albu Nimr

Abou Ammar est un petit homme aux yeux chaleu­­reux, qui porte une mous­­tache fine­­ment taillée. Il n’est pas bavard mais ce n’est pas un signe de timi­­dité. En sa présence, on sent qu’il est rongé par l’inquié­­tude. Il parle de la guerre comme d’autres parlent du temps qu’il fait, comme d’une chose à laquelle il faut simple­­ment s’at­­tendre. Je l’ai rencon­­tré à l’au­­tomne dernier au Kurdis­­tan, dans sa maison de trois pièces en ciment nichée à flanc de montagne. Dans les collines qui entourent son village, de petites chutes d’eau s’écoulent autour de maisons en béton et de cabanes aux toits de tôle ondu­­lée. Le travail y est rare, mais Abou Ammar et sa famille ont de la chance d’être là. « Nous aimons cet endroit car nous y sommes en sécu­­rité », dit-il. « L’EI ne peut pas nous atteindre ici, pas plus que le gouver­­ne­­ment. » Je suis parti à la rencontre des sunnites venus de l’ouest de l’Irak pour comprendre comment la guerre contre l’État isla­­mique affecte les membres de la plus grande commu­­nauté vivant sur les terres du cali­­fat auto­­pro­­clamé.

Dans la vision qui prévaut dans les pays occi­­den­­taux, le règne de terreur de l’État isla­­mique ne connaît pas d’équi­­va­­lence en terme de terreur et il se distingue en tous points des barba­­ries auxquelles on assiste dans les zones de conflit autour du monde. Selon cette théo­­rie, la diffé­­rence entre la bruta­­lité de l’EI et la répres­­sion gouver­­ne­­men­­tale de pays comme la Syrie ou l’Ara­­bie saou­­dite n’est pas une diffé­­rence de degré, mais de type. Cela se véri­­fie  dans le cas de certaines commu­­nau­­tés, comme les Yézi­­dis du nord de l’Irak, qui ont été victimes de massacres de masse perpé­­trés par Daech. Mais de nombreuses familles sunnites racontent une autre histoire. Elles se sont retrou­­vées prises entre l’État isla­­mique d’un côté et les forces alliées des puis­­sances occi­­den­­tales – le gouver­­ne­­ment irakien, son armée et les milices chiites – de l’autre. D’après leurs dires, les forces anti-EI sont parfois tout aussi violentes et oppri­­mantes que les terro­­ristes qu’ils combattent. Pour­­tant, quand les Sabar ont entendu parler pour la première fois de l’EI, la guerre semblait être à sens unique : il était impos­­sible d’ima­­gi­­ner que quoi que ce soit pouvait égaler l’hor­­reur perpé­­trée par l’État isla­­mique. Pour Abou Ammar, il n’y a qu’un mot pour résu­­mer ce qu’ils sont : les ténèbres. Dans son exil, son village lui manque souvent, ainsi que la vie qu’on lui a arra­­chée. « Il n’y a rien de plus doux que votre maison et vos arbres », disait-il. « C’est comme une minus­­cule patrie. »

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Hit, sur les bords de l’Eu­­phrate
Crédits : Google

Cette patrie se trou­­vait à Zweiya (« petit coin »), un village construit dans une courbe de l’Eu­­phrate, dans l’est de la province d’Al-Anbâr, non loin de l’an­­cienne colo­­nie d’Hit. À l’époque biblique, la cité aux murs de boue était célèbre pour ses puits de bitume. Pour les Baby­­lo­­niens, les gargouille­­ments de la substance goudron­­neuse qui sour­­daient à travers le sol étaient les murmures de dieux souter­­rains. Le bitume conti­­nue de suin­­ter du sol – quand ils étaient petits, Falah et Abou pouvaient dire qu’ils appro­­chaient de la ville rien qu’à l’odeur du souffre. Les deux cousins sont nés à une année d’écart, à la fin des années 1960. Ils faisaient un curieux duo : Falah, un garçon casa­­nier qui choi­­sis­­sait ses amis et ses mots avec soin, et Abou Ammar, un jeune homme arro­­gant qui se délec­­tait des histoires qui agitent la vie de village. Mais leurs vies sont entre­­mê­­lées avec le tumulte de l’his­­toire irakienne récente. Quand Falah a rejoint l’ar­­mée durant la guerre des années 1980 contre l’Iran, Abou Ammar s’est enrôlé peu de temps après. Falah s’est marié à son retour, et Abou Ammar s’est marié à son tour – avec la sœur de Falah. Ils vivaient dans des maisons en pisé spacieuses, dans la même rue, où Falah élevait ses six enfants et Abou Ammar neuf. Les enfants faisaient la course dans l’im­­mense palme­­raie dattière qui s’éten­­dait près de la maison d’Abou Ammar, et ils jouaient au foot­­ball dans son jardin. Bien que les gens de Zweiya étaient sunnites, ce qui signi­­fie qu’ils appar­­te­­naient à la mino­­rité favo­­ri­­sée par Saddam Hussein, leur tribu, les Albu Nimr, a une histoire houleuse avec le dicta­­teur.

Dans les années 1970, deux géné­­raux Albu Nimr ont été exécu­­tés à la suite d’un coup d’État manqué. Puis, en 1994, un grand géné­­ral issu d’une autre tribu d’Âl-Anbar a été arrêté car il était suspecté de complo­­ter contre Saddam. Les chei­­khs tribaux se sont rendus au palais, plai­­dant pour sa relaxe jusqu’à ce que le tyran cède. On raconte qu’au prin­­temps 1995, le géné­­ral a fini par reve­­nir auprès des chei­­khs – en pièces. Sa tribu s’est révol­­tée, et quelques Albu Nimr leur ont prêté main forte. L’in­­sur­­rec­­tion a été écra­­sée. Après ces décen­­nies d’hos­­ti­­lité, grim­­per les éche­­lons du parti Baas au pouvoir est devenu quasi­­ment impos­­sible pour les membres de la tribu, et même les soldats de rang infé­­rieur comme Falah et Abou Ammar ont vu leurs carrières dans l’im­­passe. Les deux cousins ont quitté l’ar­­mée. Ils avaient hérité de terres sur les rives de l’Eu­­phrate, où ils ont planté du blé et de l’orge. Mais les sanc­­tions des Nations Unies à l’en­­contre de l’Irak ont pris un tribut sur leur village. Falah a été contraint de deve­­nir chauf­­feur de taxi à Hit pour pouvoir faire vivre sa famille, et Abou Ammar est devenu pêcheur. Quand la coali­­tion menée par les États-Unis a envahi l’Irak en 2003, Falah et Abou Ammar ont vu leurs espoirs ravi­­vés. « On pensait que l’Amé­­rique ferait de cet endroit un nouveau Tokyo », dit Abou Ammar. Pour la plupart des gens de la province d’Âl-Anbar, cette convic­­tion a vite cédé la place à la colère devant la conduite des Améri­­cains : « débaa­­si­­fi­­ca­­tion », raids nocturnes, torture et humi­­lia­­tion. Mais comme les Albu Nimr avaient été exclus du pouvoir baasiste, ils ont été plus enclins à fermer les yeux sur les viola­­tions améri­­caines. Les villages comme Zweiya sont deve­­nus des îlots pro-Améri­­cains dans un océan d’in­­sur­­rec­­tion. Les Améri­­cains ont accordé à Zweiya de contrats de recons­­truc­­tion, enri­­chis­­sant les chei­­khs Albu Nimr au détri­­ment de ceux des commu­­nau­­tés voisines. Les forces spéciales améri­­caines ont aidé à créer une force de police large­­ment compo­­sée d’Albu Nimr et ils ont fait en sorte que les chei­­khs de la tribu se retrouvent à des postes clés, comme à la mairie de Hit. Pour Falah et Abou Ammar, le soutien améri­­cain a été une aubaine. Ils ont tous les deux rejoint la nouvelle police et quelques temps plus tard, leurs garçons ont fait de même.

En 2007, la famille de Falah vivait avec l’équi­­valent de 1 200 euros par mois, beau­­coup plus que tout ce qu’ils avaient connu durant le règne de Saddam. Falah a construit une nouvelle maison près de sa maison d’en­­fance, avec assez de place pour ses fils, qui commençaient à se marier et avoir des enfants à leur tour. Dans le village, il pouvait voir des mosquées remises à neuf et des canaux d’ir­­ri­­ga­­tion réno­­vés – les Améri­­cains espé­­raient gagner le cœur et l’es­­prit des Irakiens en récom­­pen­­sant la contre-insur­­rec­­tion.

Des milliers de personnes ont été empri­­son­­nées et ont disparu pour des motifs douteux.

Mais en donnant du pouvoir à une tribu au détri­­ment des autres, les Améri­­cains ont semé la discorde. Les habi­­tants de Hit ont commencé à voir les Albu Nimr, dont la plupart vivaient dans des villages éloi­­gnés, comme une classe diri­­geante oppres­­sive. La police harce­­lait les rési­­dents ou les arrê­­tait sous des prétextes falla­­cieux. Si vous n’aviez pas de famille dans la police – c’est-à-dire si vous n’étiez pas Albu Nimr –, vous pouviez être torturé ou forcé de payer un pot-de-vin. Ce déséqui­­libre du pouvoir a apporté de l’eau au moulin d’Al-Qaïda en Irak – l’an­­cêtre de l’État isla­­mique – et d’autres groupes insur­­rec­­tion­­nels. « Al-Qaïda venait dans les mosquées et nous disait : “Une seule tribu a tous les pouvoirs, ce n’est plus votre ville” », m’a raconté un marchand de Hit. « Beau­­coup de gens étaient d’ac­­cord. » Une guerre tribale de basse inten­­sité a commencé à mijo­­ter : Al-Qaïda en Irak (qui se faisait désor­­mais appe­­ler l’État isla­­mique en Irak) et ses alliés tribaux ont assas­­siné des dizaines d’Albu Nimr. Des amis de longue date et des voisins ont commencé à se dres­­ser les uns contre les autres, le chaos était tel que certains Albu Nimr regret­­taient le règne brutal de Saddam Hussein. « Au moins, nous étions en sécu­­rité, il y avait des lois et un système en place », explique Abou Ammar. « Après les Améri­­cains, ça a été le chaos. » De nombreux sunnites d’Âl-Anbar étaient indi­­gnés non seule­­ment par le fait que l’in­­ter­­ven­­tion améri­­caine avait béné­­fi­­cié à certaines tribus et pas à d’autres, mais aussi par le fait qu’elle avait donné le pouvoir aux chiites. Après le retrait des troupes améri­­caines en décembre 2011, l’État isla­­mique en Irak et d’autres groupes insur­­rec­­tion­­nels ont cher­­ché à accen­­tuer les divi­­sions. Ils ont mené une campagne de violences prenant pour cible les civils chiites et les chei­­khs tribaux pro-gouver­­ne­­ment.

En 2012, près de 400 voitures piégées ont explo­­sées dans le pays. Le gouver­­ne­­ment irakien a répondu à la violence par des raids et des arres­­ta­­tions qui ont touché des sunnites inno­­cents. Ils utili­­saient comme prétexte la Loi Anti-Terro­­risme promul­­guée en 2005 par le gouver­­ne­­ment provi­­soire. Des milliers de personnes ont été empri­­son­­nées et ont disparu pour des motifs douteux. « La police a péné­­tré dans 11 maisons de la ville d’al-Tajji, au nord de Bagdad, plaçant 41 personnes en déten­­tion – dont 29 enfants – en pleine nuit », relate un des rapports de Human Rights Watch typiques de l’époque. « Certaines sources racontent que les poli­­ciers ont frappé les femmes et les ont tortu­­rées en leur infli­­geant des décharges élec­­triques et en leur plaçant des sacs plas­­tiques sur le visage, jusqu’à suffo­­ca­­tion. »

En décembre 2012, les régions sunnites se sont embra­­sées sous l’im­­pul­­sion d’un mouve­­ment de protes­­ta­­tion massif. Les mani­­fes­­tants ont installé des campe­­ments sauvages et bloqué des auto­­routes. Certains deman­­daient la réforme des lois sur le contre-terro­­risme, d’autres plai­­daient la cause d’une région auto­­nome sunnite, et d’autres voulaient pure­­ment renver­­ser le gouver­­ne­­ment. Au départ, les mani­­fes­­ta­­tions étaient paci­­fiques. Mais face à la répres­­sion sévère du gouver­­ne­­ment, le mouve­­ment s’est lente­­ment trans­­formé en lutte armée. Le tour­­nant déci­­sif a été atteint en avril 2013, quand les forces de sécu­­rité ont ouvert le feu sur des protes­­ta­­taires sunnites dans la ville de Hawija, faisant au moins 50 morts et plus de 100 bles­­sés.

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La mosquée de Ramadi
Crédits : Kukly Bratc

Au mois de décembre suivant, quand les forces de sécu­­rité ont voulu raser le campe­­ment de Ramadi, l’in­­sur­­rec­­tion avait achevé sa trans­­for­­ma­­tion. Dans de nombreuses villes du pays, les tribus sunnites sont entrées en guerre contre l’État irakien. L’État isla­­mique a rapi­­de­­ment pris l’avan­­tage. « Sunnites d’Irak, il y a un an vous avez entamé des mani­­fes­­ta­­tions paci­­fiques », a déclaré Abou Moham­­med al-Adnani, un porte-parole de l’EI, dans un commu­­niqué. « Nous vous avons averti à l’époque que ces tactiques non-violentes ne marche­­raient pas avec les rawa­­fidh » – un terme mépri­­sant pour parler des chiites, « ceux qui ont tout renié ». « Nous vous avons prévenu qu’ils vous force­­raient à vous battre, et c’est ce qu’il vient de se passer. En dépit de tous les érudits et les reli­­gieux, à l’in­­té­­rieur et hors des fron­­tières de l’Irak, qui vous ont dit de ne pas céder à la violence, vous avez pris les armes contre votre propre volonté. » Pour un temps, une alliance précaire entre les tribus sunnites, l’État isla­­mique et d’autres groupes révo­­lu­­tion­­naires ont fait front ensemble. Mais l’EI a commencé à assas­­si­­ner ses alliés pour asseoir sa domi­­na­­tion sur le mouve­­ment. Au même moment, l’État irakien a accen­­tué sa répres­­sion. À Falloujah, les bombar­­de­­ments aveugles de l’ar­­mée ont tué des centaines de civils. L’al­­liance sunnite s’est effon­­drée, forçant certains chei­­khs à fuir et d’autres à rejoindre l’EI pour assu­­rer leur protec­­tion. C’est dans cet envi­­ron­­ne­­ment frac­­turé que Daech a commencé à s’em­­pa­­rer de vastes parties de l’ouest de l’Irak. Au début de l’an­­née 2014, le groupe a pris le contrôle de Falloujah. Quelques mois après, il s’est emparé de Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak.

En octobre, Daech était aux portes de Hit. Falah Sabar et Abou Ammar, qui travaillaient encore au sein de la police, ont été témoins de l’hor­­reur alors que les champs et les vergers de leur enfance tombaient sous la coupe de l’État isla­­mique. Même si le gouver­­ne­­ment s’ac­­cro­­chait encore à Hit, entre les murs de la ville, la colère du peuple était diri­­gée contre les forces de sécu­­rité irakiennes et la tribu des Albu Nimr. « Quand nous faisions nos patrouilles, je pouvais le voir dans leurs yeux », se souvient Abou Ammar. « Les gens nous regar­­daient comme si nous étions des occu­­pants. » ulyces-hellafterisis-05

L’ins­­tant t

Tôt le matin du 2 octobre 2014, le télé­­phone de Falah a vibré. Il remplis­­sait de la pape­­rasse durant son quart de nuit au poste de police, situé à l’ex­­té­­rieur de Zweiya. Des rapports venus de Hit, à quelques kilo­­mètres de là, lui indiquaient qu’une énorme explo­­sion avait eu lieu à l’en­­trée sud de la ville. Depuis des semaines, l’État isla­­mique occu­­pait les villages au sud de la ville, et ses combat­­tants tiraient au mortier sur le QG de la police situé dans le centre-ville. Mais alors que son télé­­pho­­nait ne cessait de vibrer, Falah a réalisé qu’il ne s’agis­­sait pas de simples tirs de mortiers. D’autres rapports ont rapi­­de­­ment suivi, faisant état d’une nouvelle explo­­sion assour­­dis­­sante, ainsi que de coups de feu. À 6 h 30, il a été informé que sept pick-ups de l’EI avaient fran­­chi le poste de contrôle prin­­ci­­pal de la ville. Falah a appelé Abou Ammar, qui était chez lui. Ce dernier s’est habillé, a attrapé son arme et s’est joint aux autres poli­­ciers de repos qui faisaient route vers Hit pour appor­­ter leur aide. Lorsqu’il est arrivé, il a appris qu’un kami­­kaze de Daech s’était fait sauter sur une citerne de pétrole, anni­­hi­­lant les défenses sud de la ville. Il s’est faufilé en voiture dans l’en­­che­­vê­­tre­­ment de ruelles étroites qui conduisent au commis­­sa­­riat, qui était déjà criblé d’im­­pacts de balles. Les tirs venaient de partout : des toits, des boutiques voisines, de la centrale élec­­trique. Des hommes passaient à toute vitesse en moto, lançant des grenades. Les poli­­ciers avaient commencé à aban­­don­­ner les postes de contrôle de la ville et à se réfu­­gier au QG. Des fusillades écla­­taient dans tous les quar­­tiers. C’est là qu’A­­bou Ammar a pris conscience de la véri­­table ampleur du drame : les habi­­tants de la ville prêtaient main forte à l’EI. « C’était comme si Daech avait jeté une allu­­mette sur une flaque d’es­­sence », dit-il. « C’était un soulè­­ve­­ment. » Il a contacté Falah par radio et lui a dit : « On y est. C’est l’ins­­tant t. Ils l’ont soigneu­­se­­ment plani­­fié. » Falah, qui s’oc­­cu­­pait de coor­­don­­ner la logis­­tique, a contacté l’ar­­mée pour qu’elle leur vienne en aide. Aux envi­­rons de 11 heures du matin, les premiers corps des poli­­ciers sont arri­­vés à l’hô­­pi­­tal de Hit. Les chei­­khs Albu Nimr ont contacté leurs amis du gouver­­ne­­ment irakien pour obte­­nir des renforts, mais n’ont reçu que de vagues promesses. L’EI avait pris le contrôle de l’au­­to­­route depuis Ramadi, coupant les lignes d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment. Les poli­­ciers du commis­­sa­­riat central de Hit n’ont pas tardé à manquer de muni­­tions. Depuis son bureau à Zweiya, Falah écou­­tait la radio : des cris déses­­pé­­rés deman­­dant des muni­­tions, des prières adres­­sées à Dieu pour que des renforts arrivent. Il ne parve­­nait plus à joindre Abou Ammar et il a commencé à paniquer. Pendant un temps, des cris étouf­­fés et des hurle­­ments ont conti­­nué d’ar­­ri­­ver par radio. En fin d’après-midi, son talkie-walkie est rede­­venu silen­­cieux.

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Des combat­­tants de Daech à Hit

Prudem­­ment, au milieu des tirs, Abou Ammar et les autres s’étaient glis­­sés par la porte de derrière du poste de police. Il faisait sombre quand ils se sont rassem­­blés sur les rives de l’Eu­­phrate, à l’ex­­tré­­mité nord de la ville. Leurs cama­­rades sur la rive oppo­­sée, venus de Hayy al-Bakr, ont traversé le fleuve en bateaux à moteur et les ont trans­­por­­tés de l’autre côté par groupes de deux ou trois. À minuit, les forces de police de Hit avaient aban­­donné la ville et s’étaient regrou­­pées dans la base mili­­taire de Hayy al-Bakr. Assis dans le hall d’en­­trée avec des centaines de poli­­ciers et quelques dizaines de familles, Abou Ammar a reconnu de nombreux visages fami­­liers de la tribu Albu Nimr. Il pouvait voir Hit, de l’autre côté du fleuve, les lumières de la ville ressem­­blant à un feu dans le ciel du désert. L’air de la nuit était rempli de déto­­na­­tions triom­­phales.

Trois semaines infer­­nales ont suivi. Cinq ou six fois par jour, des tirs de mortier venaient s’écra­­ser autour de la base d’Hayy al-Bakr. Les snipers de l’EI tiraient depuis les toits, de l’autre côté du fleuve. Les provi­­sions s’ame­­nui­­saient. L’ar­­mée irakienne offrait peu de soutien, ne lais­­sant aux poli­­ciers d’autre choix que de battre en retraite pour retour­­ner dans leurs villages natals. Abou Ammar s’est joint à un groupe d’en­­vi­­ron 150 hommes Albu Nimr, sur une éten­­due déserte à l’ex­­té­­rieur de Zweiya. Ils tentaient déses­­pé­­ré­­ment d’em­­pê­­cher l’avan­­cée de l’État isla­­mique. Mais ils savaient que les renforts n’ar­­ri­­ve­­raient jamais. « Notre comman­­dant a décidé qu’il était temps de sauver nos vies », se souvient Abou Ammar. Ce qu’il s’est passé ensuite est sujet à contro­­verse. Des rumeurs racontent qu’un des chei­­khs Albu Nimr a passé un accord avec l’EI en leur donnant Zweiya – de l’argent aurait été échangé. Les diffé­­rents chei­­khs Albu Nimr s’ac­­cusent les uns les autres d’avoir profité de la prise de pouvoir de Daech. Certains chei­­khs auraient même prêté allé­­geance aux vainqueurs. Si les rumeurs disent vrai, cela signi­­fie qu’une partie de la tribu qui a jadis été le plus grand allié de l’Amé­­rique dans la province d’Âl-Anbar a désor­­mais rejoint l’État isla­­mique.

Mejnouna

Les poli­­ciers assié­­gés de Zweiya ont eu 24 heures pour fuir vers Hadi­­tha, une ville en sécu­­rité située à 80 km au nord-est. Mais ils devaient lais­­ser femmes, enfants et vieillards derrière eux. Falah voulait rester avec sa famille et trou­­ver un plan pour les conduire en sûreté. « Je préfé­­re­­rais mourir que de les quit­­ter », a-t-il dit. Mais Abou Ammar avait peur que la présence de Falah ne mette leurs familles encore plus en danger. Les combat­­tants de l’EI tiraient à l’aveu­­glette sur Zweiya depuis leurs pick-ups, adres­­sant des prières à Allah dans leurs haut-parleurs. Si Falah atten­­dait trop long­­temps, il pour­­rait ne jamais s’en sortir. Fina­­le­­ment, le cœur lourd, il a appelé Umm Salam depuis le commis­­sa­­riat et lui a dit qu’il l’ai­­mait. Quelques heures après la retraite des poli­­ciers, tard dans la soirée du 22 octobre, les pick-ups de Daech ont paradé dans la rue prin­­ci­­pale de Zweiya. Pas un coup de feu n’a été tiré pour leur résis­­ter.

Au matin du troi­­sième jour, l’État isla­­mique a révélé sa vraie nature.

Le lende­­main matin, l’oncle de Falah, Abou Latif, a entendu frap­­per à sa porte. Il est allé ouvrir. L’homme avait la soixan­­taine et il était resté au village pour veiller sur les femmes et les enfants de la famille s’abri­­tant chez lui. Devant la porte se trou­­vaient quatre hommes enca­­gou­­lés tenant des Kala­ch­­ni­­kov, accom­­pa­­gnés par un infor­­ma­­teur, un habi­­tant du village qu’A­­bou Latif a reconnu. « Ils disaient avoir des infor­­ma­­tions selon lesquelles notre maison appar­­te­­nait aux “apos­­tats” », m’a raconté Abou Latif – c’était à cause de la connexion de sa famille avec la police. « Je leur ai répondu : “Y a-t-il un seul pays dans le monde sans poli­­ciers ? Même en Arabie saou­­dite, même à La Mecque, il y a des poli­­ciers pour vous proté­­ger quand vous priez.” » Les hommes semblaient ne pas savoir comment répondre, ils en ont discuté entre eux. Fina­­le­­ment, le chef du groupe a dit : « Nous recher­­chons des apos­­tats qui ont travaillé avec les Améri­­cains. Ne t’inquiète pas, même si tu mets tes chaus­­sures sur ta tête, nous ne te touche­­rons pas. » Ils lui ont serré la main et sont partis. Pendant deux jours, l’ama­­bi­­lité a conti­­nué – Umm Salam, la femme de Falah, a été choquée de décou­­vrir que les combat­­tants de Daech étaient « aussi doux que le miel » – et les membres de la famille encore à Zweiya ont appelé Falah et Abou Ammar pour leur faire part de ces nouvelles décon­­cer­­tantes. Au matin du troi­­sième jour, cepen­­dant, l’État isla­­mique a révélé sa vraie nature avec une déto­­na­­tion qui a résonné dans tout le village : les combat­­tants faisaient explo­­ser les maisons des chei­­khs tribaux. Ils ont commencé à voler les voitures et à réqui­­si­­tion­­ner les terres culti­­vées de toutes les personnes ayant travaillé avec les Améri­­cains ou le gouver­­ne­­ment irakien.

Ce soir-là, un Humvee de l’EI a parcouru les avenues de terre de Zweiya, et un homme a annoncé au haut-parleur que toute personne dont un proche avait travaillé avec les Améri­­cains ou le gouver­­ne­­ment irakien – au moins la moitié du village – avait 24 heures pour évacuer les lieux. Il leur a ordonné de lais­­ser leurs voitures derrière eux et de n’em­­por­­ter que ce qu’ils pouvaient porter. Umm Ammar, la femme d’Abou Ammar, s’est préci­­pi­­tée dans la chambre et a fourré ses posses­­sions dans un sac : les certi­­fi­­cats de nais­­sance, les formu­­laires de police, les photos des enfants, ainsi qu’un collier que son mari lui avait offert. À l’aube, elle et Abou Latif ont réuni ses enfants, la femme de Falah et leurs enfants, ainsi que des cousins et des nièces – un groupe d’une ving­­taine de personnes au total – et ils ont commencé à marcher. L’EI contrô­­lait l’au­­to­­route qui traver­­sait la ville, il n’y avait donc qu’une façon de se rendre à Hadi­­tha : à travers le désert.

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Le barrage de Hadi­­tha, sur l’Eu­­phrate

Sur cinq kilo­­mètres, ils ont avancé péni­­ble­­ment dans le sable, la peau d’Umm Ammar brûlant dans la chaleur de midi, jusqu’à ce qu’ils ne puissent pas aller plus loin. Ils ont monté une tente dans une rigole entre les dunes. Dans l’après-midi, la pous­­sière a fait son appa­­ri­­tion au cours d’une de ces tempêtes aveu­­glantes qui meur­­trissent l’Al-Jazira, le désert qui s’étend entre le Tigre et l’Eu­­phrate. La nuit venue, les vents sont retom­­bés, rempla­­cés par un froid mordant. Toute la nuit, les enfants ont pleuré, toussé et éter­­nué. Tandis qu’Umm Ammar était allon­­gée, inca­­pable de dormir, elle songeait aux jours sombres qui s’an­­nonçaient. Elle venait d’être expul­­sée du seul foyer qu’elle avait jamais connu. Peut-être que toute l’Irak tombe­­rait, et que sa famille serait forcée de se cacher, de vivre de déchets et d’au­­mônes. C’est à cet instant qu’elle s’est souve­­nue de leurs animaux : trois génisses et un veau mâle. Elle les avait élevés elle-même et ils avaient tout traversé à leurs côtés, des sanc­­tions à la guerre. Elle a soudain réalisé que ces vaches repré­­sen­­taient le dernier espoir de la famille, l’unique assu­­rance qu’ils avaient contre les temps diffi­­ciles qui s’an­­nonçaient. Umm Ammar s’est levée à l’aube, bien déter­­mi­­née à retour­­ner à Zweiya pour secou­­rir ses animaux. Sa belle-sœur a pensé qu’elle avait perdu la tête. Mejnouna – « folle » – est le mot exact qu’elle a employé pour la dissua­­der. « Je pensais que peut-être, si je sauvais ces vaches », raconte Umm Ammar, « Dieu aide­­rait ma famille à sortir de ce cauche­­mar. » Elle a décidé de prendre avec elle son fils de quatre ans, Humam, car elle pensait que les combat­­tants de l’EI ne feraient pas de mal à une mère et son enfant. Avant qu’A­­bou Latif ne puisse le remarquer, ils étaient partis. Ils ont marché à travers l’Al-Jazira, le voile d’Umm Ammar lui collant à la peau sous le soleil ardent. Lorsqu’ils sont arri­­vés à Zweiya, il n’y avait personne aux alen­­tours. « Quand on ne voit personne, c’est comme s’il y avait des fantômes partout », dit-elle. « Mes jambes trem­­blaient. » Alors, une explo­­sion terrible a retenti et les arbres ont trem­­blé à leur tour. Humam a commencé à pleu­­rer. Elle s’est mise à genou pour l’apai­­ser et une autre explo­­sion a retenti, tout près de là. L’État isla­­mique faisait explo­­ser d’autres maisons. Umm Ammar et Humam ont couru sur un sentier de terre à travers des champs d’orge. Lorsqu’elle a vu sa maison, ils ont marché sur la pointe des pieds le long du mur et ont tendu l’oreille. Rien que le vent. Elle a fait le tour. À l’ar­­rière de la maison, les animaux étaient là, pres­­sés les uns contre les autres. Elle les a appe­­lés par la couleur de leurs pelages : Noire, Brune, Jaune et Orange. Ils se sont appro­­chés d’elle, elle les a embras­­sés et les a conduits à l’écart, s’éloi­­gnant à travers les champs d’orge. Quelque part derrière eux, une autre explo­­sion a retenti.

timthumbLe soleil de midi flam­­boyait lorsque Umm Ammar et sa proces­­sion ont atteint le campe­­ment du désert. Abou Latif n’en croyait pas ses yeux, et il lui a dit que son mari serait furieux en appre­­nant qu’elle avait risqué sa vie. Mais elle ne se préoc­­cu­­pait que d’une seule chose : « Je voulais qu’on s’en aille », dit-elle. La famille a marché le long de chemins labou­­rés d’or­­nières et de lambeaux de routes. Ils ont voyagé deux jours durant, rejoints ici et là par d’autres familles Albu Nimr qui fuyaient des villages le long de l’Eu­­phrate. Le désert grouillait de combat­­tants de l’État isla­­mique et de leurs parti­­sans : 150 jeunes hommes Albu Nimr s’étaient perdus et avaient été massa­­crés par des membres d’une tribu voisine pro-EI. Pendant ce temps, à Hit, les habi­­tants de la ville avaient aidé à traquer les poli­­ciers Albu Nimr qui étaient restés. Daech a aligné 47 hommes le long de la rue prin­­ci­­pale et ils les ont exécu­­tés, pendant qu’une poignée de rési­­dents de Hit prenaient des photos avec leurs télé­­phones. Le froid mordant de la nuit déser­­tique a rendu les enfants malades. Umm Ammar et les autres parents ne mangeaient pas pour que les enfants aient assez, mais cela n’a pas suffi. La deuxième nuit, la fille âgée de quelques mois des Mizban, les voisins d’Umm Ammar, a commencé à deve­­nir bleue. Au matin, ils l’ont enter­­rée. Dans l’après-midi du 28 octobre 2014, la famille a fina­­le­­ment atteint Hadi­­tha. Quand Falah Sabar, dont le stoï­­cisme est légen­­daire dans sa famille, les a vus – sales, hagards, couverts de puces, mais vivants –, il s’est effon­­dré. Abou Ammar, lui aussi, a pleuré en étrei­­gnant sa femme. « Ils sont reve­­nus d’entre les morts », dit-il en revi­­vant la scène. Puis ils ont vu les animaux, et Falah, séchant ses yeux, a commencé à rire. « Comment as-tu fait pour les amener ici ? » Les Sabar étaient à présent des réfu­­giés. Au cours des mois suivants, alors que la nour­­ri­­ture venait à manquer, le lait et le beurre de Noire, Brune et Jaune les ont aidés à survivre.

Bagdad

De nombreuses familles de Zweiya ont atterri dans des camps de réfu­­giés, où ils vivent dans des tentes précaires faites de roseaux, de bâches bleues de l’ONU et de tapis. Certains camps sont instal­­lés à la fron­­tière du terri­­toire de l’État isla­­mique, dans de vastes éten­­dues déser­­tiques où scin­­tillent des bris de verre et des vieilles canettes de bois­­sons éner­­gi­­santes. Dans ce chaos, Falah trou­­vait sa famille était extra­­or­­di­­nai­­re­­ment chan­­ceuse. Lui et Abou Ammar étant poli­­ciers, on les a auto­­ri­­sés à se réins­­tal­­ler à Hadi­­tha, où ils vivaient chez d’autres membres de la tribu. Quand il appe­­lait ses amis dans les camps, ils se plai­­gnaient avec amer­­tume qui ni les chei­­khs Albu Nimr, ni aucun repré­­sen­­tant du gouver­­ne­­ment irakien n’était venu s’enqué­­rir de la situa­­tion – sans parler de leur besoin pres­­sant en médi­­ca­­ments et en couver­­tures. Beau­­coup mettaient le gouver­­ne­­ment dos à dos avec l’État isla­­mique.

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Une rue du quar­­tier d’al-Jihad à Bagdad

Falah conve­­nait volon­­tiers qu’il y avait beau­­coup de gens à qui en vouloir : le gouver­­ne­­ment irakien pour avoir aban­­donné Zweiya ; l’ar­­mée pour n’avoir pas répondu à l’ap­­pel déses­­péré des poli­­ciers en manque de muni­­tions ; les Améri­­cains pour avoir aban­­donné le village après leur être venus en aide… Mais il ne parve­­nait pas à comprendre comment ses amis pouvaient compa­­rer le gouver­­ne­­ment irakien, si corrompu soit-il, à l’État isla­­mique. Il fallait se montrer patient : avec le temps, les auto­­ri­­tés réins­­tal­­le­­raient tout le monde.

En janvier 2015, Falah et sa famille se trou­­vaient à Hadi­­tha depuis deux mois. L’af­­flux constant de réfu­­giés et les batailles voisines avaient fait augmen­­ter spec­­ta­­cu­­lai­­re­­ment le prix de la nour­­ri­­ture – un sac de farine pouvait coûter jusqu’à 95 euros. Ils ont commencé à sauter des repas. Falah a songé à emme­­ner sa famille à l’étran­­ger pour deman­­der l’asile, mais il a conclu que c’était trop dange­­reux : des histoires terribles circu­­laient sur des familles coin­­cées dans des camps de déten­­tion ou, pire, noyées en Médi­­ter­­ra­­nées. Et puis un jour, Abou Latif a eu des nouvelles d’un vieil ami travaillant au minis­­tère de l’In­­té­­rieur, qui connais­­sait un agent immo­­bi­­lier à Bagdad. Avec la guerre qui faisait rage dans la province d’Âl-Anbar et les voitures piégées faisant des ravages dans les rues de la ville, les sunnites avaient besoin d’un garant, d’une personne pouvant attes­­ter qu’ils n’étaient pas des terro­­ristes, pour pouvoir emmé­­na­­ger dans la capi­­tale. En échange d’une coquette somme, l’ami a accepté de se porter caution pour la famille. Aux yeux de Falah, c’était un coup de chance inouï. Mais Abou Ammar ne voyait pas les choses de cette façon. Même s’il n’y avait pas été depuis plus de deux ans, il suivait la montée de la violence à Bagdad d’as­­sez près pour être convaincu d’une chose : « Il n’y a pas d’ordre à Bagdad. » Les cousins ne sont pas tombés d’ac­­cord. Abou Ammar a trouvé la petite maison où je lui ai rendu visite dans les montagnes kurdes. L’agent immo­­bi­­lier, pendant ce temps, a trouvé deux maisons à Bagdad pour les familles de Falah Sabar et Abou Latif. Pour la première fois de leurs vies, Abou Ammar et Falah seraient sépa­­rés. Falah et sa famille sont arri­­vés à Hayy al-Jihad, un quar­­tier surpeu­­plé de l’ouest de Bagdad. Leur nouvelle maison avait vue une sur une grande décharge à ciel ouvert au milieu de laquelle, inex­­pli­­ca­­ble­­ment, se trou­­vait une aire de jeux. Pour écono­­mi­­ser sur le loyer, le frère de Falah, Jamal, lui aussi poli­­cier, a emmé­­nagé avec eux, avec sa femme et ses enfants. La struc­­ture à deux étages abri­­tait 18 adultes et 13 enfants. La nouvelle maison d’Abou Latif ne se trou­­vait qu’à quelques pâtés de maison. Le minis­­tère de l’In­­té­­rieur a permis au fils aîné de Falah, Salam, de reprendre ses fonc­­tions de poli­­cier : pendant deux semaines chaque mois, il retour­­nait à Hadi­­tha pour aider à entraî­­ner les combat­­tants tribaux. Parfois, il montait au front pour affron­­ter l’EI. Les autres garçons ont trouvé du travail comme ouvriers. Pendant huit heures, ils faisaient les joints de murs de pierres sur diffé­­rents chan­­tiers en ville. Après ces jour­­nées haras­­santes, tout ce dont Bassim – 13 ans – était capable était de s’al­­lon­­ger devant la télé à regar­­der des dessins animés. Mais il préfé­­rait travailler que d’al­­ler à l’école. Ils gagnaient 27 000 dinars irakiens par jour – un peu plus de 20 euros – et le boulot donnait aux garçons l’oc­­ca­­sion de quit­­ter la maison pour se mêler aux autres travailleurs dépla­­cés. Ils parlaient des voisins qu’ils avaient laissé derrière eux, ou des rumeurs qui circu­­laient sur de nouveaux chan­­tiers qui payaient mieux. Mais ils n’ont jamais évoqué le sujet des hommes armés qui patrouillaient dans leurs quar­­tiers, ou les affiches qui glori­­fiaient les martyrs chiites tués en Irak et en Syrie. « Personne n’osait », dit Bassim.

Peu de temps après, l’homme en jeans est venu frap­­per à la porte des Sabar pour leur deman­­der de partir.

Les pensées de Falah déri­­vaient souvent vers ses champs d’orge, la maison d’Abou Ammar à l’ombre des palmiers dattiers, et les courses auxquelles s’adon­­naient Wissam et Salam dans l’eau verte de l’Eu­­phrate. Cette nouvelle ville ne pour­­rait jamais rempla­­cer ses souve­­nirs. Lui et Jamal parlaient souvent jusque tard dans la nuit, imagi­­nant que des étran­­gers devaient avoir pris posses­­sion de la maison de leur enfance. Pour Umm Salam, le pire était le manque d’es­­pace. « C’était comme une prison », dit-elle. « On ne connais­­sait personne. Nous ne faisions que regar­­der ces quatre murs. » Mais elle serait volon­­tiers restée dans cette prison, « si elle avait garanti la sécu­­rité de mes enfants ». En avril, Ramadi, la capi­­tale de la province d’Âl-Anbar, s’est retrou­­vée tout près de tomber aux mains de l’État isla­­mique. À Bagdad, les milices chiites – connues offi­­ciel­­le­­ment sous le nom d’al-Hashd al-Shaabi, les « Unités de mobi­­li­­sa­­tion popu­­laire » – se multi­­pliaient après chaque victoire de l’EI. Bien que de nombreuses milices entre­­te­­naient des liens avec l’Iran, elles étaient finan­­cées par le gouver­­ne­­ment irakien et rece­­vaient un soutien aérien ainsi qu’une coopé­­ra­­tion occa­­sion­­nelle sur le champ de bataille de la part des Améri­­cains, qui les consi­­dé­­raient comme un moindre mal dans la guerre contre l’État isla­­mique. Quand Abou Ammar est venu leur rendre visite en avril, il a été choqué de voir le quar­­tier décoré de drapeaux des milices de toutes les couleurs. « J’ai demandé à Falah : “On est en Irak ou c’est les Nations unies des milices ?” », se rappelle-t-il. Peu de temps après, dans la nuit du 28 avril 2015, l’homme en jeans est venu frap­­per à la porte des Sabar pour leur deman­­der de partir.

Sept hommes

Ils prévoyaient d’ar­­ri­­ver à l’aé­­ro­­port aux premières heures du jour, prenant avec eux tout ce qu’ils pouvaient, pour s’en­­vo­­ler vers le Kurdis­­tan. Ils avaient peu de choses à empor­­ter : des affaires propres, de quoi dormir, quelques cous­­sins de sol, une glacière, une bouilloire et un filtre à eau porta­­tif. Umm Salam a égale­­ment rassem­­blé ses photos, qu’elle avait sauvées de Zweiya. Sur l’une d’elles, on voit Wissam, lorsqu’il avait dix ou 12 ans, jouer au volley-ball dans un champ. Sur une autre, toute la famille est assise sur une couver­­ture blanche, durant un pique-nique sous une cano­­pée de palmiers. Après avoir tout rassem­­blé dans la cour, Hassan, le troi­­sième fils de Falah, est monté sur le toit pour dormir à la belle étoile avec son cousin Samir, qui vivait avec Abou Latif et passait la nuit à la maison. Samir était de retour de ses premières vacances en 18 ans : il avait rendu visite à Abou Ammar dans les montagnes kurdes, et le séjour lui avait donné le goût du voyage. Il était monté dans le Shuglu­­bana, un grand huit construit sur la ligne de crête, et avait mangé dans un restau­­rant de pois­­son à flanc de falaise, surplom­­bant une chute d’eau.

Pour Samir, la pers­­pec­­tive de rejoindre Abou Ammar n’était pas un exode mais une aven­­ture, une chance d’échap­­per aux chan­­tiers, à la ville, à la guerre toute entière. À l’in­­té­­rieur, Umm Salam n’est pas allée s’al­­lon­­ger près de Falah avant 3 heures du matin. Quand elle s’est réveillée quelque temps plus tard, elle a vu un homme debout auprès d’elle. Elle a crié et Falah s’est réveillé. Avant qu’il ne puisse dire un mot, l’homme a braqué une arme sur lui et lui a ordonné de se lever. Son visage était dissi­­mulé sous une cagoule et il portait des panta­­lons de camou­­flage et des bottes en cuir. Umm Salam a crié : « Qui êtes-vous ? » ulyces-hellafterisis-07 Elle appuyait fréné­­tique­­ment sur l’in­­ter­­rup­­teur, mais ils avaient cassé l’am­­poule. Deux autres silhouettes sont appa­­rues et les intrus ont atta­­ché les mains de Falah dans son dos. « Personne n’osait dire quoi que ce soit », se rappelle Umm Salam. « Nous ne savions pas ce qu’il se passait. Ils ont mis un bandeau sur les yeux de Falah et ont fourré un chif­­fon dans sa bouche. » Un quatrième homme a guidé Jamal et Wissam dans le salon. Umm Salam a fouillé les docu­­ments de Falah en quatrième vitesse et montré sa carte d’iden­­tité, sur laquelle était appo­­sée le sceau de la police irakienne. Elle l’a donnée à l’un des hommes, qui y a jeté un œil avant de la jeter par terre. « Vous êtes des flics mais vous restez assis là, pendant que nos fils dans l’Ha­­shd » – les milices – « combattent à Âl-Anbar ? » Umm Salam a tenté de lui dire que son fils aîné, Salam, était dans la province en ce moment même pour combattre Daech. Mais l’homme l’a coupée net et a pointé son arme sur elle. « Vous êtes d’Âl-Anbar », a-t-il dit. « Vous êtes de l’État isla­­mique. Vous êtes des terro­­ristes. » Les intrus ont rassem­­blé tous les hommes adultes dans le salon, et réuni les femmes et les enfants dans le couloir du bas. Ils ont pillé la maison, prenant l’argent et les bijoux. Depuis le bas de l’es­­ca­­lier, Umm Salam pouvait les voir aligner les hommes contre un mur. De temps à autre, son mari était illu­­miné par le flash d’un appa­­reil. Puis les hommes ont été conduits dehors. Umm Salam entre­­voyait la scène à travers les rideaux. Tandis que les premières lueurs du jour se répan­­daient sur la ville, elle a vu les hommes de sa vie dispa­­raître par la porte de devant. Juste avant qu’elle ne se referme, elle a vu son fils Wissam être poussé dans une voiture. Quand ils sont partis, elle a fouillé sa chemise, où elle avait caché son télé­­phone. « Mes mains trem­­blaient », dit-elle. « J’ai appelé Abou Latif au secours. » ulyces-hellafterisis-08 À l’ex­­té­­rieur, le bandeau de Falah était desserré et il pouvait distin­­guer ce qui l’en­­tou­­rait à travers une ouver­­ture en bas. Il y avait deux, peut-être trois voitures, qui les trans­­por­­taient lui et les sept autres hommes de sa famille – son frère, ses fils et ses neveux. Il a senti la voiture prendre un virage, puis un second plus serré, avant de s’ar­­rê­­ter net. Ils n’étaient pas allés très loin. Avant qu’il ait le temps de dire quoi que ce soit, la porte s’est ouverte et on l’a poussé dehors. « Sortez ! Sortez ! Sortez ! » criait un mili­­cien. Des coups de feu ont retenti. En trébu­­chant, son bandeau est tombé. Il a pu voir qu’ils étaient dans une cour d’école. Les mili­­ciens leur tiraient dessus. Il a vu Wissam s’ef­­fon­­drer, puis Jamal, et ensuite Samir. Puis tout est devenu noir.

~

Quand Falah s’est réveillé, il a vu des tubes et des fils autour de lui, et il pouvait entendre le ronron­­ne­­ment des machines. Abou Ammar a pris sa main et lui a dit que tout irait bien, que sa famille était en sécu­­rité à présent. Ils étaient soignés par des méde­­cins et il les verrait bien­­tôt. Mais Falah, qui ne pouvait pas parler, a fait non de la tête et a levé sept doigts. Trois jours s’étaient écou­­lés depuis la fusillade, et Abou Ammar avait l’im­­pres­­sion de n’avoir pas dormi du tout. Au matin du 29 avril, il a reçu un coup de télé­­phone affolé d’Abou Latif : des écoliers avaient trouvé huit hommes – Falah, Jamal, leurs fils et Samir – éten­­dus dans une mare de sang dans la cour, et la police avait conduit Falah à l’hô­­pi­­tal. Abou Ammar a fait le trajet de sept heures jusqu’à Bagdad cet après-midi-là et il s’est rendu direc­­te­­ment à la maison de Falah. Quand Umm Salam l’a vu, elle lui a demandé s’il avait eu des nouvelles de Falah ou des garçons. « C’était dur », raconte-t-il. « Je ne savais pas comment le lui dire. » Il a décidé de lui dire que son mari et ses fils avaient été arrê­­tés et qu’ils seraient bien­­tôt relâ­­chés. Au cours des deux jours qui ont suivi, il a escorté Umm Salam et les autres au Kurdis­­tan. Pendant ce temps, à Bagdad, l’état de Falah ne s’amé­­lio­­rait pas. Les méde­­cins voulaient le garder en obser­­va­­tion. Mais Abou Ammar voulait le rame­­ner au Kurdis­­tan – hors de portée des milices chiites. Comme il était impos­­sible de savoir à qui se fier, il a inventé une histoire pour les méde­­cins : Falah avait été blessé sur le front contre Daech. « J’avais peur que les mili­­ciens ne soient à sa recherche pour finir le travail », dit-il. Il a fallu trois jours pour persua­­der l’hô­­pi­­tal de lais­­ser sortir Falah. Quand il a fini par être conduit au Kurdis­­tan, les méde­­cins ont décou­­vert qu’une balle avait traversé son cou, et ils ont vu que ses cinquième, septième et huitième nerfs crâniens étaient endom­­ma­­gés. Ils pensaient que sa perte de la parole serait perma­­nente, ainsi que la perte de vision de son œil gauche et de l’au­­di­­tion de son oreille gauche.

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Samir Mish­­raf
Crédits : Sebas­­tiano Tomada Picco­­lo­­mini

Abou Ammar crou­­lait sous le poids de la vérité. Il ne savait pas comment l’an­­non­­cer à la famille de Falah. « J’avais le senti­­ment que tout s’ef­­fon­­drait en moi », dit-il. Il savait qu’il ne pouvait pas se taire indé­­fi­­ni­­ment, mais il a lutté pour trou­­ver les mots. Il a écrit quelques lignes, qu’il a retou­­chées, puis en a écrit d’autres, les répé­­tant seul puis avec sa femme. Fina­­le­­ment, alors que les familles de Falah et de Jamal vivaient à l’étroit sous son toit depuis deux semaines, il a réuni les femmes dans le salon. Il ne s’était jamais senti aussi nerveux. « On sait bien qu’en Irak », a-t-il commencé, « toutes les familles ont souf­­fert, à leur façon. Et durant chacune de nos vies, Allah nous met à l’épreuve. » Puis il leur a annoncé que leurs maris et leurs fils étaient morts ; Falah était le seul survi­­vant. Il a baissé les yeux sur ses mains pendant que les femmes pleu­­raient et hurlaient de douleur. Abou Ammar m’a raconté tout cela dans la cour de sa maison, à l’ombre d’un immense treillis de bois. Dans une boîte, il conserve des photos et des cartes d’iden­­tité, les seules traces physiques de tout ce qu’on lui a enlevé : Jamal Saqar, 43 ans, et ses fils, Qusay et Louay, 20 et 18 ans ; Hossam Falah Sabar, 30 ans, Hassan Falah Sabar, 27 ans, Wissam Falah Sabar, 23 ans ; et Samir Mish­­raf, 18 ans. J’ai remarqué que lorsque Umm Salam ou les autres femmes racontent leur calvaire, elles le font avec le ton déta­­ché et objec­­tif d’un histo­­rien – peut-être parce que se disso­­cier, parler de soi à la troi­­sième personne est le seul moyen qu’elles ont de ne pas craquer. Mais Abou Ammar, qui a tant enduré avec stoï­­cisme, ne peut pas s’em­­pê­­cher de revivre les événe­­ments chaque fois qu’il en parle, et ses yeux s’em­­buent dès qu’il parle du massacre. Il dit qu’il repense souvent à la visite de Samir au Kurdis­­tan.

Après les tueries, dit-il, « je suis sorti dehors, j’ai contem­­plé les montagnes et j’ai vu Samir partout. Sur le grand huit, à côté de moi. » Dans le cas de Falah, les souve­­nirs de cette nuit et de ses fils sont inscrits dans sa chair. Pour me rencon­­trer, il est entré en boitant dans la pièce, aidé par son cousin et ses neveux. Il commence lente­­ment à retrou­­ver sa faculté de parler, mais avec une grande diffi­­culté. Durant la plupart de nos entre­­tiens, il mimait les événe­­ments ou gribouillait ses réponses sur papier. Il gardait la tête incli­­née, pres­­sant les paumes de ses mains contre ses tempes. « Mon cerveau », disait-il. « Mon cerveau fuit. »

Divi­­sés

Il n’existe aucune statis­­tique précise sur le nombre de sunnites qui ont été tués par les forces anti-EI au cours des deux dernières années. La présence écra­­sante des forces de sécu­­rité irakiennes et des milices chiites dans les terri­­toires contrô­­lés par le gouver­­ne­­ment rend toute enquête diffi­­cile. Malgré cela, un réseau d’ONG discrètes et de défen­­seurs des droits humains ont rendu compte de certaines affaires, et ils disent que – dans certaines zones, en tout cas – les forces anti-EI ont possi­­ble­­ment tué autant de sunnites que l’État isla­­mique. Lina Ismail, qui travaille pour une ONG à Bagdad qui vient en aide aux familles dépla­­cées, décrit un schéma de violence qui lie le destin des réfu­­giés à la bonne fortune de Daech sur le champ de bataille. Après que Mossoul est tombée aux mains de l’EI en 2014, elle a appris que des centaines de sunnites avaient été arrê­­tés par les forces irakiennes. Ils ont été réunis à l’ex­­té­­rieur de la ville et on ne les a jamais revus. Après la chute de Ramadi un an plus tard, les milices chiites se sont égale­­ment vengées sur les réfu­­giés sunnites dans la capi­­tale. « Ils disaient : “Pourquoi n’al­­lez-vous pas vous battre à Ramadi ?” » se souvient-elle. D’après un rapport des Nations Unies de 2015, les forces anti-EI semblent agir « en toute impu­­nité, semant la mort et la destruc­­tion sur leur passage ».

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Falah et ses petits-enfants
Crédits : Sebas­­tiano Tomada Picco­­lo­­mini

À Bagdad, j’ai rencon­­tré un ancien juriste sunnite de la province de Bâbil, au sud de la capi­­tale, qui a demandé à ne pas être nommé pour proté­­ger sa vie. Quand j’ai évoqué le sujet des repré­­sailles sanglantes, il a laissé tomber une pile de docu­­ments sur son bureau : des centaines de lettres, de péti­­tions, de rapports de police et de mémos du minis­­tère de l’In­­té­­rieur – concer­­nant tous des sunnites de sa circons­­crip­­tion que l’ar­­mée irakienne a fait dispa­­raître dans les semaines qui ont suivi la chute de Mossoul. Une lettre adres­­sée au Parle­­ment irakien déclare : « Le 9 novembre, les corps d’un membre du conseil de la province de Bâbil et du juge Ibra­­him al-Janabi, qui avaient été arrê­­tés avec d’autres quatre mois plus tôt, ont été retrou­­vés. Nous espé­­rons que vous inter­­­vien­­drez person­­nel­­le­­ment pour mettre un terme à cette tragé­­die dont nos fils sont victimes, qu’on tue de sang froid et qu’on aban­­donne sur le bord de la route. » Un rapport de la police fait état de la dispa­­ri­­tion de 23 civils sunnites qui ont été arrê­­tés dans des boutiques sur la route qui mène à la ville Jurf as-Sakhar, et qu’on n’a plus jamais revus. Dans la ville voisine de Mahmu­­diya, les forces de sécu­­rité ont arrê­­tées 18 hommes dans un quar­­tier, dont la plupart étaient des imams. « Nous ne les avons pas retrou­­vés », dit une autre lettre écrite par les chei­­khs tribaux, « et ils ont été arrê­­tés il y a six mois de cela. » Certains corps ont fini par être décou­­verts, mais d’autres manquent toujours à l’ap­­pel. Les Nations Unies ont observé le même schéma.

À Sinsil, dans la province de Diyala, les forces irakiennes auraient mis le feu à une base mili­­taire abri­­tant 53 sunnites. « Des témoins ont décou­­vert leurs corps : certains étaient carbo­­ni­­sés au point d’être mécon­­nais­­sables ; d’autres n’étaient que partiel­­le­­ment brûlés, révé­­lant des bles­­sures par balles, de graves ecchy­­moses et des membres brisés. » Certaines milices chiites ont même égalé Daech en matière de propa­­gande macabre. Dans une vidéo, le comman­­dant d’une milice suspend un homme brûlé vif – présenté comme un combat­­tant de l’EI – et le découpe comme un kebab. Dans une autre, les combat­­tants déca­­pitent et éventrent deux prison­­niers. Ces vidéos ont été peu remarquées hors des fron­­tières de l’Irak, car leurs victimes ne sont pas des étran­­gers, mais elles ont envoyées un message effroyable aux sunnites. Falah et Abou Ammar étaient aupa­­ra­­vant certains que les sunnites d’Âl-Anbar se regrou­­pe­­raient pour mettre fin ensemble au règne tyran­­nique de l’EI. Mais à présent, un soulè­­ve­­ment sunnite unifié semble être une chimère. Même l’idée des sunnites en tant qu’en­­tité cohé­­rente est un mythe hérité du monde d’après 2003. Depuis la fin de l’an­­née 2013, l’élite sunnite s’est divi­­sée en trois voies : certains ont rejoint l’État isla­­mique ; d’autres ont rejoint Bagdad pour lier leur destin au gouver­­ne­­ment, et ils ont aidé à former les milices sunnites qui travaillent avec les forces de sécu­­rité irakiennes ; et d’autres ont fui au Kurdis­­tan irakien, ou à Amman, en Jorda­­nie, où ils se sont alliés avec les États sunnites voisins.

Les réfu­­giés sunnites que j’ai rencon­­trés ont peu d’es­­poir de connaître un jour un Irak paisible.

Beau­­coup d’entre eux rêvent de contour­­ner le gouver­­ne­­ment irakien et de rece­­voir direc­­te­­ment des armes améri­­caines et de l’argent pour combattre Daech. Mais pour ces élites sunnites, Bagdad est tout autant l’en­­nemi que l’État isla­­mique. Ils sont pour une bonne part nostal­­giques du parti baas, et ils refusent d’ac­­cep­­ter la réalité d’une majo­­rité chiite. Une tenta­­tive exté­­rieure de les armer pour­­rait conduire à un écla­­te­­ment de l’Irak, car les armées tribales tour­­ne­­ront inévi­­ta­­ble­­ment leurs armes contre le gouver­­ne­­ment à majo­­rité chiite. La Jorda­­nie, l’Ara­­bie saou­­dite et la Turquie, à divers degrés, pour­­raient tirer parti de cette situa­­tion. Pendant ce temps, de nombreux chei­­khs qui se sont alliés avec l’EI ont fini par regret­­ter leur déci­­sion, après avoir été dépouillés de leur pouvoir et de leurs biens. Ceux qui ont protesté ont été enfer­­més, tortu­­rés et dans certains cas exécu­­tés.

Après une douzaine d’an­­nées de guerre, les sunnites sont non seule­­ment divi­­sés entre tribus mais égale­­ment à l’in­­té­­rieur des tribus elles-mêmes. Beau­­coup d’entre elles ont à présent deux chei­­khs suprêmes, un à Erbil, la capi­­tale du Kurdis­­tan, et l’autre à Bagdad. Les frac­­tures se dessinent jusqu’au bas de l’échelle : loin des villas luxueuses des chei­­khs, vous aurez du mal à trou­­ver un sunnite pour dire du bien de son ou de ses chefs. « Ce sont tous des crimi­­nels », m’a confié un réfu­­gié de Hit. « Sans excep­­tion. » Pendant que la commu­­nauté sunnite est en déroute, l’État isla­­mique ne se porte pas beau­­coup mieux. L’en­­thou­­siasme popu­­laire qu’ils provoquaient dans des endroits comme Hit a depuis long­­temps disparu, car le groupe djiha­­diste s’est montré inca­­pable de tenir son terri­­toire ou de prendre Bagdad. Sous la pres­­sion mili­­taire de l’ar­­mée irakienne, des milices chiites et des bombar­­de­­ments de la coali­­tion menée par les États-Unis, l’État isla­­mique dépé­­rit peu à peu : en décembre 2015, Daech a perdu Ramadi. Le 14 avril 2016, l’ar­­mée irakienne a repris Hit. À présent, ils ne tarde­­ront plus à perdre Mossoul, leur dernier grand bastion en Irak. Mais nombreux sont les sunnites qui vous diront que même si cette campagne parvient à renver­­ser l’État isla­­mique, elle n’aura rien fait pour résoudre les divi­­sions fonda­­men­­tales qui ont mené à la créa­­tion du groupe. Ces dissen­­sions sont le résul­­tat de décen­­nies d’une poli­­tique améri­­caine désas­­treuses et du règne cruel de Saddam Hussein. Il est probable qu’elles survi­­vront long­­temps à l’État isla­­mique. Les réfu­­giés sunnites que j’ai rencon­­trés ont peu d’es­­poir de connaître un jour un Irak paisible. Quoi qu’ils aient pu espé­­rer aupa­­ra­­vant, qu’il s’agisse de récla­­mer leur place dans la société irakienne ou de contrer le pouvoir chiite, leurs espoirs ont été rempla­­cés par l’im­­pé­­ra­­tif le plus basique de tous : rester en vie. « Je ne veux jamais y retour­­ner », m’a confié un ouvrier nommé Moham­­med, qui est parvenu à s’échap­­per de Falloujah lorsque la ville était encore aux mains de l’EI. « Même si Daech est anéanti, tout le monde veut fuir l’Irak, aussi loin que possible. »

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Le village d’Abou Ammar au Kurdis­­tan
Crédits : Sebas­­tiano Tomada Picco­­lo­­mini

Salam

Un jour de novembre dernier, dans un restau­­rant en bord de route à Masbah, le quar­­tier central de Bagdad, j’ai rencon­­tré un cuisi­­nier du nom d’Ab­­dul Hamid. Il m’a raconté que plus tôt cette semaine-là, une famille chiite s’était rassem­­blée près de sa maison pour pleu­­rer la dispa­­ri­­tion d’un garçon de 11 ans, mort de la dysen­­te­­rie. Comme le veut la tradi­­tion, la famille a dressé une tente pour hono­­rer le défunt et offrir de la nour­­ri­­ture et des confi­­se­­ries aux passant. Vers midi, un homme a traversé la foule en direc­­tion de la table sur laquelle étaient dispo­­sées la nour­­ri­­ture et les bois­­sons, et il s’est fait sauter. « L’ex­­plo­­sion a été terrible », m’a dit Hamid. « Les corps étaient épar­­pillés partout. » Le père de l’en­­fant et son oncle ont été brûlés vifs. « Il a fallu utili­­ser un extinc­­teur pour les éteindre. Ils étaient carbo­­ni­­sés. » Le cousin de Hamid était sur les lieux ce jour-là. Il s’était récem­­ment décidé à se porter volon­­taire pour aller au front combattre l’EI. « Il était sur le point de rentrer chez lui quand il a reçu des frag­­ments. Il a été touché au cou et il avait des trous dans le corps », raconte Hamid. « C’est devenu un martyr. » Au total, 18 personnes ont été tuées, toutes chiites, dont un cheikh et une petite fille de sept ans. L’at­­taque fait partie de l’hor­­rible prix que payent les civils chiites à cause des voitures piégées et des kami­­kazes de l’EI – la stra­­té­­gie du groupe pour terro­­ri­­ser les commu­­nau­­tés chiites et appro­­fon­­dir les divi­­sions sectaires du pays, grâce auxquelles l’or­­ga­­ni­­sa­­tion perdure. Si Daech parve­­nait d’une quel­­conque manière à s’em­­pa­­rer de Bagdad, la menace serait totale pour les chiites. Cela laisse penser qu’à la base des abus perpé­­trés contre les sunnites se trouve une logique de survie brutale.

En voici un exemple : en 2014, les milices ont repris Jurf as-Sakhar, au sud de Bagdad, des mains de l’État isla­­mique. Ils ont banni tous les sunnites de la ville, dépos­­sé­­dant des milliers de personnes de leurs maisons et de leurs biens. Mais au cours de l’an­­née suivante, les atten­­tats à la voiture piégée dans la région ont connu une baisse dras­­tique. De ce point de vue, l’ico­­no­­gra­­phie du quar­­tier qui a tant perturbé les Sabar à Bagdad – les affiches des martyrs chiites, le panneau d’af­­fi­­chage aux ayatol­­lahs – ressemble moins à une agres­­sion sectaire qu’à un acte de défiance. Je me suis demandé comment des chiites ordi­­naires verraient la tragé­­die des Sabar. Si une milice chiite les a expul­­sés de chez eux, est-ce qu’une famille chiite vit désor­­mais à leur place ? Si oui, de qui s’agit-il ? Est-ce que l’his­­toire – Saddam, les Améri­­cains, Daech – les a égale­­ment frap­­pés, d’une façon diffé­­rente mais peut-être paral­­lèle à celle dont elle a affecté les Sabar ? Et sont-ils au courant des circons­­tances macabres qui leur ont permis d’em­­mé­­na­­ger ici ?

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Un combat­­tant d’Asaïb Ahl Al-Haq
Crédits : AFP

J’ai décidé de visi­­ter la maison pour le savoir. En décembre, Abou Ammar, qui joignait les deux bouts en faisant le taxi entre le Kurdis­­tan et Bagdad, a accepté de me montrer où elle se trou­­vait. Nous devions nous montrer prudents : la famille Sabar vivait dans une zone appa­­rem­­ment sous contrôle d’Asaïb Ahl al-Haq, la « ligue des vertueux » – peut-être la plus terrible de toutes les milices. Le groupe serait entraîné et financé par les Forces Al-Qods iraniennes, et on dit du chef de la section locale que c’est un ancien crimi­­nel qui s’est illus­­tré durant l’oc­­cu­­pa­­tion améri­­caine en perpé­­trant des kidnap­­pings et des déca­­pi­­ta­­tions. D’après des rési­­dents auxquels j’ai parlé, les milices ne font rien dans le voisi­­nage sans son accord. Nous sommes partis en fin d’après-midi. Avec nous se trou­­vait mon inter­­­prète, un ami que j’ap­­pel­­le­­rai Hashim. Hayy al-Jihad était une explo­­sion de couleur : des panneaux d’af­­fi­­chage magenta, des affiches d’un vert écla­­tant, des drapeaux noirs pour les deuils, rouges pour crier vengeance. Ici et là, nous croi­­sions des postes de contrôle tenus par des hommes armés vêtus de panta­­lons de camou­­flage et de t-shirts. Chaque maison, chaque boutique affi­­chait des slogans chiites et des bande­­roles sur sa devan­­ture. Nous avons dépassé des hommes armés de mitraillettes, fumant une ciga­­rette au coin d’une rue. Abou Ammar a montré la maison du doigt, puis nous avons quitté le quar­­tier et l’avons déposé plus loin pour sa sécu­­rité. Hashim et moi avons fait demi-tour. Il était nerveux.

Chaque semaine, des dizaines de corps muti­­lés et livides arrivent à la morgue, qui viennent géné­­ra­­le­­ment de quar­­tiers comme celui-ci. Nous sommes passés une nouvelle fois devant les postes de contrôle des milices. Le ciel s’as­­som­­bris­­sait. Une voiture blanche est appa­­rue derrière nous, nous suivant à la trace. Nous sommes passés devant une école, d’où nous parve­­naient les cris des enfants dans la cour de récréa­­tion. Un panneau près de la porte indiquait « école abbas­­side » : l’école où les hommes de la famille Sabar ont été exécu­­tés. En nous arrê­­tant devant la maison, j’ai regardé avec soula­­ge­­ment la voiture blanche nous dépas­­ser et conti­­nuer sa route. Lorsque nous avons quitté l’ha­­bi­­tacle, les émana­­tions en prove­­nance de la décharge m’ont assailli. La porte était d’un bleu canard défraî­­chi, avec un grand carré de rouille. Un drapeau à la mémoire des martyrs chiites était suspendu à la maison d’à côté et vole­­tait dans l’air du soir. Il faisait sombre à présent, les réver­­bères étaient allu­­més. J’ai frappé à la porte. Pas de réponse. J’ai frappé de nouveau et j’ai attendu. Il n’y avait pas de lumière à l’in­­té­­rieur. Les relents d’égouts commençaient à me rendre malade et j’ai soudai­­ne­­ment remarqué que le carré de rouille sur la porte ondu­­lait. J’ai tendu la main pour le toucher, mais Hashim m’a arrêté. « Regarde », a-t-il dit. « Ce sont des mouches. » Il y en avait des centaines, une vaste masse grouillante. La pluie a commencé à tomber. J’ai frappé à nouveau. Des enfants du voisi­­nage sont venus voir ce qu’il se passait. Nous avons décidé de partir. J’ai remarqué un aleg atta­­ché à la porte, un morceau d’étoffe verte fait pour atti­­rer les béné­­dic­­tions et éloi­­gner les mauvais esprits, commun chez les chiites. Était-ce une marque d’ex­­pia­­tion ? Peut-être un geste de remord du quar­­tier, ou même d’une personne liée aux milices ? Quoi qu’il en soit, la maison était clai­­re­­ment aban­­don­­née. Une famille sunnite a été expul­­sée, mais aucune famille chiite ne semble vouloir y emmé­­na­­ger. Malgré le cycle de la vengeance, peut-être que cet acte cruel commis contre des sunnites n’a pas l’adhé­­sion de la commu­­nauté chiite.

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Un mili­­cien chiite en Irak

J’ai appelé Abou Ammar pour lui décrire ma décou­­verte. « Depuis l’ac­­ci­dent », m’a-t-il dit, « nous avons toujours pensé qu’il y avait dans le quar­­tier des chiites qui ont essayé de nous aider. Je ne sais pas, peut-être que c’est pour ça que l’homme est venu à la maison la nuit d’avant : pour nous aver­­tir. » Il est étrange que la famille emploie toujours le terme d’ « acci­dent » pour parler du massacre. Peut-être que lorsque la parole offi­­cielle est si déli­­mi­­tée, quand l’État isla­­mique est dési­­gné comme l’in­­car­­na­­tion du mal absolu, on n’a plus de langage appro­­prié pour parler des exac­­tions commises par l’autre côté. Pour les Sabar et beau­­coup d’autres, appo­­ser le sceau du terro­­risme sur cet acte est un privi­­lège dont la guerre contre Daech les a dépos­­sé­­dés. Quand j’ai parlé pour la dernière fois avec Abou Ammar, en décembre, il était pressé. Salam, l’unique fils adulte de Falah à avoir survécu, était en permis­­sion dans la ville et il se prépa­­rait à partir. Il est à présent l’unique source de reve­­nus pour sa famille, et ses arri­­vées et ses départs sont deve­­nus l’oc­­ca­­sion pour eux de se réunir. Il était tôt ce matin-là quand Abou Ammar devait conduire Salam à l’aé­­ro­­port. Salam était vêtu de treillis bleus et d’un béret. Il repre­­nait une fois de plus la direc­­tion des tran­­chées d’Âl-Anbar, le fusil à l’épaule et sa carte d’iden­­tité natio­­nale en main, pour aller combattre l’État isla­­mique.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Hell After ISIS », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Abou Ammar, par Sebas­­tiano Tomada Picco­­lo­­mini.


 

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