par Andrew Curry | 23 octobre 2015

La tour­­née balte

Riga rape­­tisse dans le rétro­­vi­­seur à mesure que le bus pour­­suit sa route vers le nord. Les forêts de pins lettones défilent rapi­­de­­ment sous un ciel où s’en­­tassent de gros nuages gris. Assis à l’ar­­rière du bus, Oleg Kuryan n’en a que faire. Pour l’ins­­tant, il est en mode « crise ». Juste avant que le bus ne quitte la capi­­tale, il a reçu un email auto­­ma­­tique lui indiquant que son site inter­­­net était en panne. Ses données biélo­­russes ne fonc­­tionnent plus depuis que le bus a péné­­tré dans l’Union euro­­péenne et il ne peut appe­­ler personne, puisque ses deux colla­­bo­­ra­­teurs sont assis avec lui dans l’al­­lée. « Voilà déjà une chose qu’on aura appris de ce voyage », dit Kuryan. « Il nous faut toujours au moins une personne qui reste sur place. »

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Le bus part du centre de Minsk
Crédits : Andrew Curry

Kuryan se lève et s’avance alors vers la seule personne qui possède un réseau solide : moi. Je lui tends mon iPhone et Kuryan se met au travail, énumé­­rant certains des défis auxquels sont confron­­tés les entre­­pre­­neurs biélo­­russes tout en piano­­tant sur mon smart­­phone. « Le gouver­­ne­­ment s’est foca­­lisé sur l’aide aux entre­­prises d’État, même si elles ne rapportent pas – des trac­­teurs, des grosses machines. Nous vivons en vase clos. Nous n’en­­tre­­te­­nons pas de bonnes rela­­tions avec les marchés euro­­péen et améri­­cain à cause de notre gouver­­ne­­ment », dit-il. Et pour­­tant, à l’ins­­tar de n’im­­porte quel créa­­teur de star­­tup ailleurs sur la planète, Kuryan, 29 ans, déborde d’op­­ti­­misme. Parce qu’en Biélo­­rus­­sie comme au cœur de la Sili­­con Valley, la meilleure méthode pour échouer est encore de se dire que l’échec est inévi­­table. « Où qu’on vive », philo­­sophe Kuryan, « il est possible de gagner de l’argent. » Malgré tout, ce n’est pas facile. C’est la raison pour laquelle récem­­ment, quelques dizaines de jeunes entre­­pre­­neurs ont embarqué à bord d’un bus dans le centre-ville de Minsk, pour aller voir à quoi ressemblent les nouvelles tech­­no­­lo­­gies au-delà de la fron­­tière biélo­­russe. Baptisé « Tour­­née en Terre Balte », le voyage doit les mener de Minsk jusqu’à Helsinki en Finlande puis retour en Biélo­­rus­­sie, tout ça en moins d’une semaine. Sur le trajet, des arrêts sont prévus en Litua­­nie, en Letto­­nie et en Esto­­nie – trois des pays d’Eu­­rope qui connaissent la plus forte crois­­sance écono­­mique et un dyna­­misme sans précé­dent. Pour eux, le but est de trou­­ver des parte­­naires  autant qu’un soutien moral. La plupart des trente entre­­pre­­neurs à bord ont déboursé la coquette somme de 325 dollars – l’équi­­valent de plusieurs semaines de salaire pour un Biélo­­russe moyen – pour être de la partie.

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Une partie de l’équipe biélo­­russe et l’au­­teur, à droite
Crédits : Lena Droz­­dova

Le programme, jusqu’ici, s’est avéré musclé : un départ avant l’aube, une attente inter­­­mi­­nable à la fron­­tière, un après-midi passé à se faire des rela­­tions en Litua­­nie, et un entraî­­ne­­ment aux sessions de pitch dans un grenier trans­­formé en espace de travail commu­­nau­­taire le lende­­main soir à Riga, en Letto­­nie. Pour certains, c’est la première fois qu’ils font une présen­­ta­­tion en anglais, ou ailleurs qu’en Biélo­­rus­­sie – voire une présen­­ta­­tion tout court. L’en­­tre­­prise de Kuryan, Boos­­tant (« “Boost”, comme booste ton busi­­ness », m’ex­­plique Kuryan, « et “ant” pour fourmi, un insecte qui travaille dur »), orga­­nise des concours sur les réseaux sociaux pour des agences marke­­ting. Kuryan est un commer­­cial né, au maxi­­mum de sa confiance en lui. Il a même essayé de caser des rendez-vous busi­­ness supplé­­men­­taires avec des entre­­prises de marke­­ting en Letto­­nie et Litua­­nie, en plus du programme déjà chargé de la semaine. Son héros, c’est Elon Musk, l’en­­tre­­pre­­neur hors-norme. Son but, d’al­­ler un jour dans l’es­­pace. Lorsque je lui fais remarquer que le monde des star­­tups web n’est peut-être pas la meilleure voie pour ça, Kuryan s’agace. Il me répond qu’au contraire, peut-être que le fait de venir d’une ancienne répu­­blique sovié­­tique, répres­­sive et appau­­vrie, consti­­tue un avan­­tage. « Ce que j’aime en Biélo­­rus­­sie, c’est que notre champ d’ac­­tion est limité », dit-il. « Les Biélo­­russes sont toujours en train de cher­­cher un nouveau hack, un moyen de faire du fric à partir de rien. On fait ça tout le temps. »

Le club d’af­­faires

La « Répu­­blique de la pomme de terre » de Biélo­­rus­­sie n’est pas le para­­dis des entre­­pre­­neurs, loin de là. Le pays est accusé d’être la dernière dicta­­ture d’Eu­­rope, un vestige exsangue de l’ère sovié­­tique dont le président est en place depuis 1994, en grande partie grâce à un KGB très actif dans le pays, toujours prompt à inti­­mi­­der et persé­­cu­­ter les oppo­­sants. La Biélo­­rus­­sie se classe parmi les pays les plus corrom­­pus au monde, et 80 % de son écono­­mie est déte­­nue par l’État.

Lorsqu’il s’agit de savoir-faire tech­­no­­lo­­gique, la Biélo­­rus­­sie n’a rien d’un trou perdu.

Il n’est pas éton­­nant, de ce fait, que les légis­­la­­teurs comme les citoyens accueillent les star­­tups tech et les petites entre­­prises avec un brin de scep­­ti­­cisme. Cela dit, cette atti­­tude ne fait pas l’una­­ni­­mité. Ces dernières années, une petite commu­­nauté d’en­­tre­­pre­­neurs a grandi, bien déter­­mi­­née à tenter d’ex­­ploi­­ter un vivier d’in­­for­­ma­­ti­­ciens talen­­tueux pour promou­­voir le monde des star­­tups dans le pays. Leur objec­­tif est de chan­­ger l’état d’es­­prit du monde des affaires biélo­­russe – et peut-être aussi sa poli­­tique. Ce n’est peut-être pas gagné, mais le pays jouit d’un atout consi­­dé­­rable : lorsqu’il s’agit de savoir-faire tech­­no­­lo­­gique, la Biélo­­rus­­sie n’a rien d’un trou perdu. Autre­­fois membre de l’Union sovié­­tique, la Biélo­­rus­­sie abri­­tait un des parcs indus­­triels mili­­taires les plus sophis­­tiqués, de l’op­­tique à l’élec­­tro­­nique en passant par l’in­­for­­ma­­tique. Pour alimen­­ter la demande en ingé­­nieurs, le système éduca­­tif de l’ère sovié­­tique a mis l’ac­cent sur les sciences, la program­­ma­­tion infor­­ma­­tique et les maths, avec des écoles biélo­­russes – telles que l’uni­­ver­­sité d’État d’In­­for­­ma­­tique et de radio­é­lec­­tro­­nique – comp­­tant parmi les plus répu­­tées du bloc commu­­niste. Et puis l’Union sovié­­tique s’est effon­­drée, se divi­­sant en répu­­bliques qui ont alors dû avan­­cer seules dans le monde post-commu­­niste. Le système éduca­­tif biélo­­russe est l’un des atouts dont le pays a hérité, lorsqu’il a acquis son indé­­pen­­dance en 1991. Ses univer­­si­­tés et ses écoles tech­­niques, qui faisaient autre­­fois la fierté de l’Union sovié­­tique, forment toujours aujourd’­­hui des milliers d’in­­gé­­nieurs et de program­­meurs chaque année. Mais sans esprit d’en­­tre­­prise, ce savoir-faire tech­­nique n’a pas su créer un pôle de star­­tups digne de ce nom. La Biélo­­rus­­sie, comme beau­­coup de ses voisins d’Eu­­rope de l’Est, est deve­­nue le lieu de prédi­­lec­­tion des compa­­gnies euro­­péennes et améri­­caines dési­­reuses de sous-trai­­ter les basses besognes liées au web ou aux applis.

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Dmitry Dudin pendant un pitch
Crédits : Lena Droz­­dova

Ironie du sort, le fait d’avoir attiré des inté­­rêts étran­­gers a possi­­ble­­ment contri­­bué à relé­­guer la pépi­­nière de star­­tups du pays au second plan. Des program­­meurs de talent peuvent gagner quatre fois le salaire moyen biélo­­russe en travaillant comme sous-trai­­tant. Prendre des risques fait peur. Le pays ne possède pas de firmes impor­­tantes, prêtes à prendre des risques pour inves­­tir gros. « En Biélo­­rus­­sie, il y a une culture de la sous-trai­­tance. On travaille pour quelqu’un, on est payé pour ça. Nous sommes pauvres, et nous travaillons pour des pays riches. On code, mais on n’est pas proprié­­taires du programme », m’ex­­plique Dmitri « Dima » Dudin, un tren­­te­­naire idéa­­liste dont les baskets Vans et le sweat à capuche noir trahissent ses deux années passées à conce­­voir des systèmes de radar pour l’ar­­mée biélo­­russe. « On fonc­­tionne ainsi depuis dix ans, il est diffi­­cile de chan­­ger les menta­­li­­tés. » Imaguru, un soli­­taire déter­­miné ayant créé une pépi­­nière de star­­tups à Minsk, orga­­nise le voyage et espère bien que des événe­­ments tels que la tour­­née balte pour­­ront aider à faire évoluer le paysage poli­­tique mori­­bond du pays. « Vous avez lu 1984 de George Orwell ? Nous sommes en plein dedans », déclare Ksenia Maksi­­mava, la toute frêle employée de 23 ans qu’I­­ma­­guru a enga­­gée pour veiller à ce que le plan­­ning de la tour­­née soit respecté. « Être une entre­­prise qui essaie de déve­­lop­­per l’en­­tre­­pre­­neu­­riat en Biélo­­rus­­sie est déjà en soi une forme d’op­­po­­si­­tion au régime. » En novembre 2013, Imaguru a ouvert un espace inno­­vant de travail coopé­­ra­­tif de 9 000 mètres carré, le premier en Biélo­­rus­­sie, dans un bâti­­ment qui abri­­tait autre­­fois une usine fabriquant des viseurs pour l’Ar­­mée rouge. Le proprié­­taire tout comme les auto­­ri­­tés se sont montrés pour le moins réti­­cents – ils n’avaient jamais entendu parler de co-working. Après six mois de bataille bureau­­cra­­tique, ils se sont réso­­lus à appe­­ler ça un « club d’af­­faires » pour être sûrs d’ob­­te­­nir les auto­­ri­­sa­­tions néces­­saires. « Nous essayons de trans­­for­­mer la société à travers le monde des affaires, nous essayons d’amé­­lio­­rer notre pays », confie Maksi­­mava. « Je suis opti­­miste. Il faut l’être pour survivre. »

AppCam­­pus

Le soleil se couche sur Tallinn, en Esto­­nie, une ville répu­­tée pour ses succès tech­­no­­lo­­giques – le plus célèbre étant Skype –, tandis que le bus se gare devant la rési­­dence de l’am­­bas­­sa­­deur améri­­cain. Le groupe de jeunes gens qui se répand alors dans l’obs­­cu­­rité du parking ressemble à un essaim d’abeilles survolté. La Biélo­­rus­­sie n’a pas eu d’am­­bas­­sa­­deur améri­­cain depuis 2008. Sur ordre du gouver­­ne­­ment biélo­­russe, seuls cinq diplo­­mates améri­­cains sont auto­­ri­­sés dans le pays en même temps. Maksi­­mava sort de la soute des cadeaux symbo­­liques. « Nous lui donnons des cadeaux dans l’es­­poir qu’il nous donne à manger », dit Kuryan en tirant une bouf­­fée sur sa ciga­­rette. « Et des visas ! »

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Crépus­­cule sur Tellinn

À l’in­­té­­rieur, des chaises ont été instal­­lées en rangs serrés dans l’en­­trée. Le prin­­ci­­pal inter­­­ve­­nant de la soirée est un juriste spécia­­lisé en droit contrac­­tuel de la Sili­­con Valley. Il lit ses notes, à grand renfort de termes tels que « lance­­ment de la société-mère », « tran­­sac­­tions modu­­lables » et « chemin d’exé­­cu­­tion » devant un audi­­toire de Biélo­­russes perplexes. « Il faut que vous fassiez atten­­tion aux problèmes de taxes », dit-il. « Il faut que ce soit réglé avant que les juristes améri­­cains ne s’en mêlent. » Puis les aspi­­rants entre­­pre­­neurs se retrouvent pour discu­­ter autour des chips en sauce tant  atten­­dus. Avocats et lois améri­­caines sur les taxes semblent déjà loin. « Nous n’avons pas le droit de créer une entre­­prise ou d’ou­­vrir un compte bancaire sans l’aval de la banque natio­­nale », me dit Kuryan. C’est un frein majeur, quand on sait que l’in­­fla­­tion peut atteindre 50 % par an, rendant le rouble biélo­­russe aussi valable que de la roupie de sanson­­net. La présen­­ta­­tion de la loi sur les taxes frappe certains comme étant subver­­sive. « Je n’ai entendu parler que d’argent, encore d’argent, de taxes et encore de taxes, et encore et toujours d’argent », dit Dudin. « Ce type nous expliquait comment contour­­ner les taxes améri­­caines, avec l’am­­bas­­sa­­deur assis juste à côté. Comment c’est possible ? » Plus tard cette nuit-là, autour d’un plat de lasagnes réchauffé au micro-ondes dans la cuisine d’un hôtel de Tallin, Dudin me confie qu’il a été choqué de décou­­vrir que l’homme chargé de prendre les manteaux et d’ins­­tal­­ler les chaises pliantes tandis que tout le monde arri­­vait n’était pas un major­­dome mais un diplo­­mate améri­­cain. Il semble aisé de faire sortir les gens de Biélo­­rus­­sie, mais il faudra plus qu’un voyage en bus pour chan­­ger leur menta­­lité.

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La vie de star­­tup
Crédits : Andrew Curry

Prochain arrêt : la Finlande, à trois heures de ferry de l’autre côté de la mer Baltique. Arri­­vés à l’AppCam­­pus, une pépi­­nière d’en­­tre­­prises créée par Nokia dans les faubourgs d’Hel­­sinki, nos Biélo­­russes se préparent à pitcher leurs idées pour la quatrième fois en quatre jours. La compé­­ti­­tion est féroce. La salle est remplie d’en­­tre­­pre­­neurs finlan­­dais, esto­­niens, israé­­liens, espa­­gnols, alle­­mands et améri­­cains, tous des vété­­rans aguer­­ris avec au comp­­teur une bonne dizaine de présen­­ta­­tions chacun. Les Biélo­­russes sont largués. Après une première présen­­ta­­tion mati­­nale, le direc­­teur de l’AppCam­­pus Paolo Borella leur suggère de s’en­­traî­­ner devant un miroir. Au fond de la salle, Kuryan paraît nerveux pour la première fois, s’agi­­tant sur sa chaise jusqu’à ce que son tour arrive de se présen­­ter devant le projec­­teur. Il tente une nouvelle approche devant un audi­­toire blasé. « Même une babou­­chka larguée par les nouvelles tech­­no­­lo­­gies peut faire ça en un quart d’heure. » Le bide total. Dehors, le ciel gris a quasi­­ment viré au noir lorsque Dudin clique sur la première page de sa présen­­ta­­tion, sur laquelle on peut lire : « Stop au Handi­­cap sur le Web ». Jusque-là, à chaque présen­­ta­­tion, Dudin a été le maillon fort du groupe. Son produit est un plugin facile à instal­­ler qui utilise la webcam d’un ordi­­na­­teur portable pour repé­­rer le visage de son utili­­sa­­teur et lui permettre de dépla­­cer le curseur en le bougeant. Il a appelé ça… « Stop au Handi­­cap sur le Web ».

Au programme du lende­­main : Slush, le plus grand salon de star­­tups euro­­péen.

Dudin a écrit son projet à l’oc­­ca­­sion d’un « hacka­­thon » de 24 heures, avec deux amis de l’uni­­ver­­sité d’État d’In­­for­­ma­­tique et de radio­é­lec­­tro­­nique de Minsk. Il explique à son audi­­toire que le plugin pour­­rait trans­­for­­mer des netbooks peu coûteux en outils d’ac­­ces­­si­­bi­­lité au web pour des personnes para­­ly­­sées à partir du cou, qui ne peuvent pas utili­­ser de souris ou de clavier mais peuvent tout de même bouger la tête. Cela pour­­rait chan­­ger des vies en Biélo­­rus­­sie comme en Russie ou en Chine, où Inter­­net est acces­­sible mais où peu de choses sont pensées pour les handi­­ca­­pés. « Le web est l’es­­pace social le puis­­sant jamais inventé », me dit-il. « Le fait que ces gens ne puissent pas utili­­ser Wiki­­pe­­dia ou Twit­­ter consti­­tue à mon sens un bug dans le système. » C’est un rêve de niveau TED, mais le nom est catas­­tro­­phique, la présen­­ta­­tion digne d’un collé­­gien et il manque un busi­­ness plan. Première ques­­tion de l’au­­di­­toire : comment va-t-il gagner de l’argent avec ça ? « Je mise sur l’aide d’or­­ga­­nismes sociaux, et peut-être aussi sur des dons. Mais pour les prochaines étapes, je n’en sais rien », répond-il en haus­­sant les épaules. « Je pense que les idées doivent venir du cœur, pas de consi­­dé­­ra­­tions pure­­ment finan­­cières. » Plus tard, je demande à Borella de me donner son point de vue. « Les Biélo­­russes sont bons en tech­­no­­lo­­gie. Ils savent coder, répa­­rer, ils font ce qu’on leur demande. Mais ils ont besoin de s’en­­traî­­ner pour ce qui est de présen­­ter les choses sur scène, face à un public », dit-il, mis en rogne par l’in­­ter­­ven­­tion de Dudin et le fossé entre le poten­­tiel de son produit et la médio­­crité de sa présen­­ta­­tion. « Le dernier type ? On s’en fout ! Un Améri­­cain, lui, vous aurait vendu la Lune ! » Au programme du lende­­main : Slush. C’est le plus grand salon de star­­tups euro­­péen, un carna­­val de stands, de présen­­ta­­tions travaillées au cordeau et où il faut vendre à tout prix. Des entre­­prises présen­­tant des robots ramas­­seurs de détri­­tus jusqu’à celles aspi­­rant à deve­­nir le Vista­­print de la pose ongu­­laire, tous sont là, espé­­rant atti­­rer l’œil de capi­­ta­­listes aven­­tu­­reux, de clients ou de jour­­na­­listes. En ce moment, Slush (dont la devise est : « Welcome the dark. Embrace the cold. », « Dites bonjour à l’obs­­cu­­rité. Accueillez le froid. ») attire des milliers de parti­­ci­­pants entas­­sés dans une ancienne usine de câbles aux allures de grotte dans les faubourgs d’Hel­­sinki.

Slush

Imaguru n’a pas réservé de stands à l’avance, et les Biélo­­russes parti­­ci­­pant au voyage ne se sont pas inscrits assez tôt sur l’une des centaines de plages dispo­­nibles pour faire une présen­­ta­­tion publique. Pour­­tant, Maksi­­mava vient de très loin. Elle et un autre des orga­­ni­­sa­­teurs embau­­chés par Imaguru sortent leur maté­­riel ainsi que la bannière d’Ima­­guru de la soute et rejoignent le flot continu de personnes qui se dirigent vers les portes d’en­­trée, aussi discrè­­te­­ment qu’il est possible de l’être avec un sac noir rempli de tiges métal­­liques de près de quatre mètres de long. Kuryan a donné son accord. « Ils ne savent pas s’ils pour­­ront rentrer, mais ils la tentent », dit-il. « C’est une méthode typique­­ment biélo­­russe. »

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Le festi­­val bat son plein
Crédits : Andrew Curry

Après avoir observé la foule – et les gardes – à l’in­­té­­rieur, ils passent à l’ac­­tion, planquant leurs tubes métal­­liques sous des gradins près des portes d’en­­trée. Ils s’as­­surent ensuite de trou­­ver deux tables juste à côté du stand d’in­­for­­ma­­tions, utili­­sant ordi­­na­­teurs portables, manteaux et sacs à dos pour occu­­per un espace stra­­té­­gique­­ment impor­­tant juste à côté de la scène prin­­ci­­pale. Les Finnois sont trop polis pour leur deman­­der de partir, même après avoir déroulé leur bannière « Tour­­née des star­­tups en terre balte ! ». Les employés Nokia en chemises à carreaux bleu et blanc pullulent. À l’heure du déjeu­­ner, des membres de l’équipe Google projettent une image gran­­deur nature d’un homme sur un campus, avec des vestes bleues coor­­don­­nées aux couleurs de la fac. Les repré­­sen­­tants de Rovio portent des sweats à capuche brodés à l’ef­­fi­­gie d’An­­gry Birds. Kuryan, avec son t-shirt Boos­­tant vert, fris­­sonne en faisant une queue inter­­­mi­­nable pour manger des pommes de terre. Les entre­­pre­­neurs qui font partie du voyage se dispersent rapi­­de­­ment, travaillant sur le net et prenant des notes en écou­­tant les présen­­ta­­tions. Les orga­­ni­­sa­­teurs d’Ima­­guru sont occu­­pés à tenter de recru­­ter des mentors. Ils approchent sans complexe les plus grands noms qu’ils peuvent trou­­ver, les invi­­tant à venir visi­­ter leur espace de travail commu­­nau­­taire à Minsk. La vidéaste Lena Droz­­dova, 34 ans, char­­gée par Imaguru de faire un docu­­men­­taire sur le voyage dans son ensemble, parvient à inter­­­vie­­wer briè­­ve­­ment l’an­­cien direc­­teur géné­­ral de Rovio, Peter Vester­­ba­­cka. Mais lorsqu’elle télé­­charge la vidéo sur son ordi­­na­­teur portable, elle est quasi­­ment en larmes. Il n’y a pas de son.

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Les prépa­­ra­­tifs
Crédits : Boos­­tant

Pas décou­­ra­­gée pour deux sous, elle aperçoit Vester­­ba­­cka dans la foule quelques heures plus tard et décide de tenter à nouveau sa chance. Le traî­­nant jusqu’aux tables d’Ima­­guru, elle lui demande ce qu’il pour­­rait dire aux gens de Minsk qui veulent monter une entre­­prise. « Si nous avons réussi à le faire à Helsinki, qui n’est pas le centre du monde, vous pouvez le faire aussi ! » hurle-t-il à la caméra. « Pourquoi est-ce que nous ne vous bougez pas le cul pour faire quelque chose ? » À mon humble avis, c’est une remarque à la con. La confé­­rence en elle-même montre de manière flagrante que les diri­­geants de star­­tups biélo­­russes et finnois n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est leur degré longi­­tu­­di­­nal. Les Biélo­­russes, pour­­tant, demeurent imper­­tur­­bables, s’af­­fai­­rant à prendre en photo sur leur portable le multi­­mil­­lion­­naire au crâne dégarni dans son sweat à capuche rouge. « Il ne sait même pas où se trouve Minsk », me dira plus tard Droz­­dova. À 18 heures, SLUSH voit sa tempé­­ra­­ture se réchauf­­fer. Les scènes de présen­­ta­­tion se sont trans­­for­­mées en bars, et c’est au tour d’un autre, Super­­cell, ou Nokia, enfin personne n’est sûr, d’in­­ter­­ve­­nir. Chacun prend autant de bières qu’il peut en porter, bour­­rant ses poches de mousses finnoises. Lorsque j’adresse la parole à un barman près d’une caisse presque pleine, on me décerne quasi­­ment la citoyen­­neté biélo­­russe à titre hono­­ri­­fique. Encore dans l’ef­­fer­­ves­­cence de « l’in­­ci­dent » avec le gourou Vester­­ba­­cka, l’équipe de la tour­­née descend dans la « Rovio Room », tapis­­sée de peluches Angry Birds version Star Wars. Des cous­­sins Chew­­bacca et Dark Vador version Angry Birds de la taille d’une citrouille passent de mains en mains pour que chacun fasse un selfie avec. Des employés de Rovio, l’air constipé, lancent des regards mépri­­sants aux Biélo­­russes tandis que la pres­­sion monte. « Je crois que nous sommes trop russes pour la salle Rovio », déclare Dudin en les fusillant du regard. Ils vont prendre leur bière ailleurs.

Le retour à Minsk pren­­dra 24 heures, plus de temps qu’il n’en faut pour réflé­­chir.

Le lende­­main est un tour­­billon de pitchs et de réseau­­tage, sur fond de gueule de bois. Personne dans le groupe ne prend les choses plus au sérieux que Niko­­lai Kekish, program­­meur svelte de 27 ans, blazer et mallette en cuir, dont l’en­­tre­­prise, Cata­­logLoa­­der.com, four­­nit des inven­­taires à des maga­­sins en ligne. Kekish dit avoir collecté préci­­sé­­ment 25 cartes de visite, rencon­­tré un concur­rent et passé le reste de son temps à regar­­der des présen­­ta­­tions. Deux jours de SLUSH, et Kekish est plus décon­­te­­nancé à l’égard des star­­tups à l’ex­­té­­rieur de la Biélo­­rus­­sie qu’il ne l’était lorsqu’il a quitté Minsk. Les busi­­ness plans qui ont été présen­­tés le laissent parti­­cu­­liè­­re­­ment pantois. « Je ne comprends pas comment on peut ne pas perce­­voir de salaire pendant trois ans. C’est un modèle étrange pour moi », me dit-il sur un ton si sérieux que j’ai l’im­­pres­­sion, au premier abord, qu’il se moque de moi. « Ils ne font pas de béné­­fices, et ils n’en feront pas pendant cinq ans ? Il y a peut-être quelque chose qui m’échappe. » Dehors, dans la nuit, le bus chemine lente­­ment. Le retour à Minsk pren­­dra 24 heures, plus de temps qu’il n’en faut pour réflé­­chir. Kekish sait qu’il est fait pour ce boulot. « Nos présen­­ta­­tions sont moches, pas très inté­­res­­santes, et on voit bien qu’on n’est pas prépa­­rés. En Finlande, tout a été préparé par un desi­­gner. Les types qui parlaient avaient véri­­ta­­ble­­ment confiance en eux. On pour­­rait faire pareil, mais être bon sur scène va nous prendre un ou deux ans. C’est plus facile d’em­­bau­­cher quelqu’un, à vrai dire », dit-il. « Je ne vois pas où sont les barrières. Si tu es entre­­pre­­neur, ton seul devoir est de trou­­ver un moyen pour réus­­sir. »


Traduit de l’an­­glais par Céline Laurent-Santran d’après l’ar­­ticle « Buil­­ding a New Sili­­con Valley in a Post-Soviet Dicta­­tor­­ship », paru dans Wired. Couver­­ture : La Tour­­née en Terre Balte, par Andrew Curry.

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