par Antony Loewenstein | 14 janvier 2016

Narco-État

Nous nous trou­­vons à Bissau, capi­­tale de la Guinée-Bissau. Les quar­­tiers géné­­raux de la police judi­­ciaire, l’agence du gouver­­ne­­ment char­­gée de mener la guerre contre les drogues dans le pays, sont situés dans une rue pous­­sié­­reuse, au beau milieu de cette capi­­tale d’Afrique de l’Ouest éton­­nam­­ment silen­­cieuse. À l’in­­té­­rieur se trouve l’unique labo­­ra­­toire d’ana­­lyse des drogues du pays, un ajout récent dû à l’aug­­men­­ta­­tion du finan­­ce­­ment de l’Union euro­­péenne, qui vise à endi­­guer le flot de narco­­tiques qui traversent en perma­­nence les fron­­tières du petit État afri­­cain.

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Carte de la région

En l’ab­­sence de gardes ou de détec­­teurs de métaux, le labo­­ra­­toire ne ressemble pas à la première ligne d’une guerre contre de violents crimi­­nels qui contrôlent un vaste trafic de cocaïne. On parle de plusieurs milliards d’eu­­ros chaque année. Mais les fonc­­tion­­naires qui y travaillent s’ac­­cordent pour dire que les fioles assor­­ties et les équi­­pe­­ments de test rassem­­blés ici repré­­sentent un premier pas impor­­tant – quoique limité – dans une quête gigan­­tesque. Il s’agit de remon­­ter la piste des cartels sud-améri­­cains qui se sont aven­­tu­­rés à des milliers de kilo­­mètres de chez eux pour établir la plaque tour­­nante idéale dans l’un des États les plus pauvres d’Afrique. « Nous voulons réduire de 80 à 90 % le trafic de drogue qui tran­­site par la Guinée-Bissau », me confie Sargento Natcha de sa voix douce, alors qu’il analyse un petit échan­­tillon de cocaïne à l’aide d’un kit acheté grâce au finan­­ce­­ment des dona­­teurs. « L’UE a promis de nous envoyer davan­­tage d’équi­­pe­­ment », ajoute le coor­­di­­na­­teur du labo­­ra­­toire. Mais le sort s’acharne contre Natcha et son équipe du labo. Des person­­nages clés du gouver­­ne­­ment notoi­­re­­ment corrompu du pays – le même gouver­­ne­­ment censé agir dès que le labo a une piste – sont soupçon­­nés de soute­­nir le déve­­lop­­pe­­ment du trafic de drogue. Les Nations Unies ont dit de la Guinée-Bissau, une nation pauvre d’1,7 million d’âmes, qu’elle était le premier « narco-État » d’Afrique.

On sait que pendant des décen­­nies, l’élite au pouvoir a ouvert les portes du pays aux barons de la drogue d’Amé­­rique du Sud, qui l’uti­­lisent comme base pour ache­­mi­­ner de vastes quan­­ti­­tés de cocaïne en Europe, d’après les Nations-Unies. 60 % de la cocaïne consom­­mée en Europe occi­­den­­tale tran­­si­­te­­rait par l’Afrique de l’Ouest. Les routes varient : certaines drogues sont trans­­por­­tées à travers le Sahara – en passant par le Mali, la Mauri­­ta­­nie, l’Al­­gé­­rie, le Maroc et jusqu’en Europe du Sud – tandis que d’autres cargai­­sons fran­­chissent l’At­­lan­­tique en partance pour les États-Unis. Dans les deux cas, la Guinée-Bissau est une plaque tour­­nante essen­­tielle du trafic. Un rapport de l’ONU datant de 2012 estime que 50 % des barons de la drogue colom­­biens ont des bases en Guinée-Bissau, où ils opèrent aux côtés de membres du tout-puis­­sant cartel mexi­­cain de Sina­­loa. Le rapport estime que cette année-là, ils faisaient entrer une tonne de cocaïne dans le pays par les airs… chaque nuit.

La plaque tour­­nante

Les experts sont d’avis que si les trafiquants ont autant la main­­mise sur cette petite nation d’Afrique de l’Ouest, c’est en partie à cause de son insta­­bi­­lité poli­­tique persis­­tante. Depuis son indé­­pen­­dance en 1974, l’ar­­mée a parti­­cipé à neuf coups d’État ou tenta­­tives de coups d’État, et aucun leader poli­­tique élu n’est allé au bout de son mandat. L’ac­­tuel président José Mário Vaz a limogé deux Premiers ministres au cours de l’an­­née 2015, aggra­­vant encore la crise poli­­tique qui a renforcé la déter­­mi­­na­­tion des hauts gradés de l’ar­­mée à assu­­rer la protec­­tion du trafic de cocaïne, ce dernier repré­­sen­­tant une source essen­­tielle de reve­­nus. « Durant la dicta­­ture mili­­taire (qui a duré jusqu’en 1994, nda), l’ar­­mée était utili­­sée pour garan­­tir les béné­­fices issus du trafic de drogue », m’ex­­plique Miguel Trovoada, qui dirige le Bureau inté­­gré des Nations Unies pour la conso­­li­­da­­tion de la paix en Guinée-Bissau, ajou­­tant que le désir de prendre le contrôle du trafic de drogue favo­­rise depuis lors l’ins­­ta­­bi­­lité poli­­tique. « À chaque coup d’État, l’ar­­mée n’a pas pris en charge les respon­­sa­­bi­­li­­tés gouver­­ne­­men­­tales, elle les a lais­­sées à d’autres. »

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Bissau, la capi­­tale habi­­tuel­­le­­ment bondée de la Guinée-Bissau
Crédits : afriquein­­side.com

La majeure partie de la classe diri­­geante du pays est à présent soupçon­­née de trem­­per dans le trafic de drogue, formant ce que Mark Shaw, profes­­seur de crimi­­no­­lo­­gie à l’uni­­ver­­sité du Cap en Afrique du Sud, appelle un « réseau de protec­­tion d’élite » pour les cartels. Les hauts respon­­sables mili­­taires, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment, garan­­tissent la sécu­­rité et assure la logis­­tique des cartels de la drogue sud-améri­­cains en l’échange d’argent et de drogue, d’après Shaw. Les exemples d’of­­fi­­ciers mili­­taires corrom­­pus ne tarissent pas : En 2013, l’an­­cien chef de l’état-major, le géné­­ral Anto­­nio Indjai, a été accusé par un grand jury fédé­­ral de New York d’es­­sayer d’im­­por­­ter de la cocaïne aux États-Unis – accu­­sa­­tions qu’il a niées. Il vit aujourd’­­hui en homme libre en Guinée-Bissau. De la même manière, l’an­­cien chef de la marine José Américo Bubo Na Tchuto a été capturé durant une opéra­­tion de la DEA améri­­caine en 2013. Un an plus tard, il a plaidé coupable aux accu­­sa­­tions qui pesaient contre lui d’im­­por­­ta­­tion de narco­­tiques, incluant de la cocaïne, aux États-Unis. La commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale s’est progres­­si­­ve­­ment inté­­res­­sée au problème. Les États-Unis, l’Union euro­­péenne et les Nations Unies, en parti­­cu­­lier, ont investi des milliards de dollars ces dernières années pour lutter contre le trafic de drogue et finan­­cer le déve­­lop­­pe­­ment en Guinée-Bissau. Outre le labo­­ra­­toire de Natcha, les fonds ont permis d’ai­­der à mettre en place une unité de lutte contre le crime trans­­na­­tio­­nale qui prête main forte au dépar­­te­­ment anti-corrup­­tion du gouver­­ne­­ment, d’après Mário José Maia Moreira, le repré­­sen­­tant de l’Of­­fice contre la drogue et le crime des Nations Unies (ONUDC) en Guinée-Bissau. Moreira ajoute que son bureau travaille aussi à l’ob­­ten­­tion de bateaux qui pour­­ront être utili­­sés pour réali­­ser des saisies, car les unités de lutte contre la drogue du pays n’ont pas pour le moment de navires opéra­­tion­­nels.

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Une plage de Guinée-Bissau
Crédits : Rex Shut­­ter­­stock

Mais les progrès peinent à venir. Moreira estime que des dizaines de tonnes de cocaïne tran­­sitent toujours par la Guinée-Bissau chaque année, un nombre plus bas que par le passé, mais toujours plus élevé que « le budget mili­­taire annuel de bien des pays d’Afrique de l’Ouest ». Cette année, seuls 11 kilo­­grammes de cocaïne ont été saisis pour le moment – une frac­­tion infime de la quan­­tité astro­­no­­mique de drogue qui tran­­site chaque année par le pays jusque dans les pays euro­­péens. « Si vous étiez un narco­­tra­­fiquant d’Amé­­rique du Sud, pourquoi ne choi­­si­­riez-vous pas la Guinée-Bissau, compte tenu du système et de la fragi­­lité du pays tout entier ? » recon­­naît Moreira. « Les auto­­ri­­tés sont toujours très fragiles en termes de ressources. »

L’île des narcos

Un récent rapport de la Jane’s Intel­­li­­gence Review, revue sur le rensei­­gne­­ment mili­­taire de répu­­ta­­tion inter­­­na­­tio­­nale, confirme l’ana­­lyse de Moreira. En plus d’ac­­cu­­ser ouver­­te­­ment l’ar­­mée d’être « complice » du trafic de drogue, le rapport conclue que la Guinée-Bissau « reste une plaque tour­­nante impor­­tante du trafic de drogue en Europe, en dépit des initia­­tives de lutte contre la drogue mises en place par les Nations Unies et d’autres orga­­ni­­sa­­tions inter­­­na­­tio­­nales ».

La faiblesse des États ouest-afri­­cains comme la Guinée-Bissau conti­­nue d’at­­ti­­rer les trafiquants.

En dehors de la capi­­tale du pays, les passeurs de drogue opèrent pratique­­ment sans être inquié­­tés par les auto­­ri­­tés. Dans le village de pêcheurs de Kassumba, un repère de contre­­bande notoire près de la fron­­tière avec la Guinée, on ne voit nulle part de forces de police. Les plages de sable blanc et les rangées de palmiers donnent une impres­­sion de calme, mais la réalité est toute autre : D’après Moreira, de l’ONUDC, les trafiquants jettent des paquets scel­­lés conte­­nant de petites quan­­ti­­tés de cocaïne dans les eaux côtières des envi­­rons. Les paquets sont ensuite repê­­chés par les pêcheurs locaux et trans­­mis à des respon­­sables mili­­taires ou des poli­­ti­­ciens, qui veillent sur la sécu­­rité de leur trans­­port jusqu’à Bissau. Les membres des services de sécu­­rité qui ne font pas partie du trafic offi­­ciel restent terri­­ble­­ment sous-équi­­pés pour lutter contre. Sur l’île de Bubaque, dans les îles Bija­­gos, un archi­­pel large­­ment inha­­bité tenu pour être un repère de trafiquants situé à cinq heures de bateau de Bissau, un soldat du nom de Djibril Sanha a été chargé de combattre le trafic de drogue et la pêche illé­­gale, sans qu’on lui ait donné les moyens de le faire. « Nous n’avons pas de bateaux, pas d’ap­­pa­­reils de commu­­ni­­ca­­tion, seule­­ment nos télé­­phones mobiles », me confie-t-il lors d’un entre­­tien. « Je ne comprends pas ce que je fous là. C’est comme d’avoir une tête et un esto­­mac, mais pas de jambes. »

Malgré les milliards d’eu­­ros dépen­­sés au cours de la dernière décen­­nie par les dona­­teurs inter­­­na­­tio­­naux, la faiblesse des États ouest-afri­­cains comme la Guinée-Bissau conti­­nue d’at­­ti­­rer les trafiquants oppor­­tu­­nistes. La plupart des finan­­ce­­ments ont simple­­ment été avalés par les fonc­­tion­­naires corrom­­pus présents dans la partie. Et une bonne part de l’argent qui avait été promis n’a jamais été déboursé, juste­­ment par peur que ce genre de choses n’ar­­rive. Pendant ce temps-là, la colla­­bo­­ra­­tion entre les trafiquants de drogue et le gouver­­ne­­ment s’est faite plus étroite, à en croire certains respon­­sables des Nations Unies.

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Une saisie de drogue
Crédits : Tony Karumba

De retour au labo­­ra­­toire d’ana­­lyse des drogues de Bissau, l’am­­pleur du défi qui attend les fonc­­tion­­naires comme Natcha est clai­­re­­ment affi­­chée. Le coor­­di­­na­­teur me présente une liste de noms de trafiquants qui ont été arrê­­tés à l’aé­­ro­­port en 2015 avec de la cocaïne dans leurs esto­­macs : aucun d’eux ne trans­­por­­tait plus de 2,5 kilo­­grammes. Mais, plus impor­­tant encore, aucun d’eux n’avait d’af­­fi­­lia­­tion connue avec le gouver­­ne­­ment.


Traduit de l’an­­glais par Alexis Grat­­penche d’après l’ar­­ticle « How Not to Fix an Afri­­can Narco-State », paru dans Foreign Policy. Couver­­ture : Une saisie de drogue en Guinée-Bissau en 2012, par Joe Penney. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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