par Ariel Levy | 4 août 2016

Fin 1975, Diana Nyad a tenté une première fois de faire le tour de l’île de Manhat­­tan à la nage. Au milieu de la nuit noire, elle a été repê­­chée dans l’East River après huit heures de nage consé­­cu­­tives. Dans ses mémoires Other shores (« D’autres rives »), publiées en 1978, elle écrit qu’elle était « secouée de trem­­ble­­ments incon­­trô­­lables, murmu­­rant des syllabes incom­­pré­­hen­­sibles ». Elle avait attrapé un virus dans les eaux conta­­mi­­nées du détroit. Il lui a fallu dix jours pour se réta­­blir. Une fois guérie, elle a replongé pour une seconde tenta­­tive. Lors de ce nouvel essai, « l’Hud­­son était très agité, mais la force de la marée était avec moi et je jouais presque entre les vagues ». Nyad a effec­­tué la boucle en 7 heures et 57 minutes, près d’une heure de moins que le précé­dent record : « L’île de Manhat­­tan était à moi ! »

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Archives de 1979

Le lende­­main matin, sa photo faisait la une des jour­­naux new-yorkais. Elle a été invi­­tée sur le plateau de Satur­­day Night Live. Woody Allen l’a invi­­tée à sortir avec lui. (Bien qu’elle soit lesbienne, elle a accepté et ils sont deve­­nus amis.) Nyad irra­­diait de beauté avec ses yeux de biche, son sourire étin­­ce­­lant et ses tâches de rous­­seur. À seule­­ment 26 ans, son physique et sa confiance en elle la rendaient incroya­­ble­­ment télé­­gé­­nique. Son appa­­ri­­tion lors du Tonight Show était éblouis­­sante. Son amie Bonnie Stoll se souvient : « Elle s’est présen­­tée à l’émis­­sion de Johnny Carson comme si c’était son propre show, sans la moindre appré­­hen­­sion. » Nyad était déjà une nageuse longue-distance accom­­plie : elle avait battu le record du monde fémi­­nin de la traver­­sée de Capri à Naples (longue de 35 kilo­­mètres) et réalisé la première traver­­sée du lac Onta­­rio, du nord au sud. Mais son tour de l’île de Manhat­­tan l’a litté­­ra­­le­­ment élevée au rang de star. Après cela, elle a décidé de s’at­­taquer à la traver­­sée de Cuba vers la Floride : 170 kilo­­mètres, l’équi­­valent de cinq traver­­sées de la Manche. La plus longue traver­­sée de l’his­­toire. À l’époque, l’ex­­ploit qui s’en rappro­­chait le plus était la traver­­sée du lac Michi­­gan, longue de 96 km, réali­­sée par deux hommes. Nyad allait devoir se battre contre des courants d’une extrême inten­­sité et les hautes vagues du Gulf Stream, mais aussi faire face aux requins et aux méduses. Lors de sa venue à l’émis­­sion Today, Jane Pauley lui a demandé quelles étaient ses moti­­va­­tions. « Pour moi, le plus diffi­­cile, d’un point de vue mental et physique, c’est de nager dans ces grands espaces », a répondu Nyad. Mais lorsqu’elle arri­­vait à desti­­na­­tion, elle disait ressen­­tir « un senti­­ment d’im­­mor­­ta­­lité ».

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Diana Nyad face à l’échec

Sa nage depuis Cuba s’est soldée par un échec cuisant. Nyad est entrée dans l’eau du port de La Havane, proté­­gée par une cage anti-requins en acier. La météo a tourné au cauche­­mar. Elle a été attaquée par des méduses et ballot­­tée par des vagues hautes de plus de deux mètres, qui la proje­­taient contre les parois de la cage. Le courant l’a fait dras­­tique­­ment dévier de sa trajec­­toire, l’en­­traî­­nant vers le Texas. Nyad avait déjà parcouru 127 kilo­­mètres en 42 heures quand son équipe l’a sortie de l’eau et lui a expliqué qu’une rafale de vent les avait irré­­mé­­dia­­ble­­ment écar­­tés de leur trajec­­toire. Elle était anéan­­tie. « Je n’ai jamais fait preuve d’au­­tant de volonté, je n’ai jamais désiré quelque chose avec autant de force », a-t-elle déclaré à un jour­­na­­liste à son retour. Elle était au bord des larmes. « Et je ne me suis jamais autant battue », a-t-elle ajouté. L’an­­née suivante, pour son tren­­tième anni­­ver­­saire, elle a battu les records du monde mascu­­lin et fémi­­nin de la traver­­sée en haute mer en parcou­­rant les 164 kilo­­mètres qui séparent les Baha­­mas de la Floride, sans assis­­tance et sans cage anti-requins. Elle a ensuite arrêté de nager pendant trente ans.

Un vieux rêve

Un matin de novembre, Nyad était chez elle, à Los Angeles. À présent âgée de 64 ans, elle vit avec son chien Teddy dans une grande maison située dans un quar­­tier cossu, aux pelouses verdoyantes et aux haies de rosiers soigneu­­se­­ment taillées. Deux drapeaux en lambeaux sont accro­­chés dans sa cour : le drapeau améri­­cain et le drapeau cubain. À l’époque où elle a arrêté de nager, Nyad consi­­dé­­rait que l’âge propice à la retraite des athlètes se situait autour de 30 ans. Elle a entre­­pris une carrière à la télé­­vi­­sion en tant que présen­­ta­­trice pour l’émis­­sion Wide World of Sports et sur la chaîne CNBC, ainsi que comme commen­­ta­­trice radio sur la NPR. Sa voix grave et puis­­sante et ses quali­­tés de conteuse volu­­bile et passion­­née lui ont égale­­ment permis de trou­­ver du travail en tant que confé­­ren­­cière en moti­­va­­tion. Elle s’est main­­te­­nue en forme, parcou­­rant 160 kilo­­mètres à vélo chaque vendredi. « Une partie du plai­­sir qu’on tire lors de ces acti­­vi­­tés d’en­­du­­rance vient du fait qu’on est telle­­ment plongé dans ses pensées et dans l’ob­­ser­­va­­tion de la nature qu’on parvient à échap­­per à l’agi­­ta­­tion du monde », dit-elle. « Mais je rentrais chez moi en me disant : “Oh mon Dieu, je n’ai rien vu. Je n’ai même pas regardé à côté de moi, je n’ai pas vu s’il y avait des dauphins dans l’océan.” » Son esprit était envahi de remords : « Je passais le plus clair de mon temps à rumi­­ner le passé et à me deman­­der pourquoi je n’avais pas fait les choses diffé­­rem­­ment. »

L’idée de nager depuis Cuba jusqu’en Floride a pris forme dans son esprit dans les années 1970.

Elle a mis fin à sa rela­­tion de dix ans (qu’elle consi­­dé­­rait comme un mariage) avec une cadre de la télé­­vi­­sion améri­­caine du nom de Nina Leder­­man. Elle reste encore aujourd’­­hui une de ses amies les plus proches. Elle a réflé­­chi aux injus­­tices dont elle avait été victime et à la façon dont elle aurait voulu se défendre. Il lui arri­­vait aussi de songer à la manière si diffé­­rente qu’elle avait à présent d’en­­vi­­sa­­ger sa disci­­pline. « Il y a une expres­­sion française qui dit : “Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait” », dit-elle. « J’ai inter­­­viewé un nombre incal­­cu­­lable d’ath­­lètes qui m’ont confié : “Ah, si seule­­ment j’avais le même esprit qu’aujourd’­­hui et que j’étais de retour sur la scène inter­­­na­­tio­­nale en tant que pati­­neur, golfeur, joueur de tennis…” » L’idée de nager depuis Cuba jusqu’en Floride a pris forme dans son esprit dès les années 1970, alors qu’elle vivait dans l’Up­­per West Side.

À l’époque, elle aimait les paris spor­­tifs et avait l’ha­­bi­­tude de retrou­­ver son book­­ma­­ker au rayon fromage du super­­­mar­­ché du coin. « Je suis sortie, je me suis procu­­rée toutes les cartes nautiques de la Terre et je les ai éten­­dues sur mon tapis, en ôtant le cercle polaire de l’An­­tar­c­­tique », raconte-t-elle. Quand ses yeux se sont posés sur Cuba, elle raconte que son cœur s’est mis à battre la chamade. « Je me suis dit : “C’est Cuba. Cuba est magique. Cette terre nous est inter­­­dite comme la nôtre leur est défen­­due.” J’ai pensé aux histoires de centaines de Cubains qui ont tenté de faire la traver­­sée seuls et n’y sont jamais parve­­nus. On surnomme même cette mer le “cime­­tière de La Havane”. » Enfant, quand elle vivait à Fort Lauder­­dale, Nyad avait l’ha­­bi­­tude de se rendre au club de la plage de Lago Mar avec sa mère. Elle lui montrait la côte cubaine en disant qu’elle était si proche qu’on devait pouvoir la rejoindre à la nage. « Je ne disais pas ça litté­­ra­­le­­ment, mais je pense que quelque part dans mon imagi­­na­­tion, l’idée avait fait son chemin. Je devais me dire : “C’est juste là, c’est tout près.” » Autour du cou, Nyad arbore un penden­­tif que Leder­­man lui a offert : une carte de Cuba en scrim­­shaw avec les mots « En avant » gravés au dos. Sa mère est morte juste avant que Nyad ne fête son soixan­­tième anni­­ver­­saire et ce moment a marqué un tour­­nant dans sa vie. « Je me fiche de savoir si je suis en bonne santé ou non, ce n’est pas comme si je comp­­tais vivre soixante ans de plus », dit-elle. « Le temps file et je n’ar­­rête pas de me deman­­der : “Qu’est-ce que tu es deve­­nue ? Tu arrives au bout de cette rue à sens unique, il est grand temps que tu deviennes la personne que tu admires le plus au monde.” » Elle en a eu assez de rumi­­ner le passé. « Dans les années 1970, j’étais incroya­­ble­­ment anti­­con­­for­­miste. J’étais une des rares personnes – une femme, qui plus est – à accom­­plir ce genre de choses, très extrêmes. » Elle voulait ressen­­tir le « plai­­sir de l’en­­ga­­ge­­ment » au travers d’un but magni­­fique, qui effa­­ce­­rait les doutes qu’elle nour­­ris­­sait sur ses capa­­ci­­tés. « J’ai choisi Cuba car j’en rêvais depuis long­­temps et je me suis dit : “Pourquoi ne pas ravi­­ver la flamme ?” » Cuba-Florida_map

Il semblait pour­­tant impos­­sible de réali­­ser à 60 ans ce qu’elle n’était pas parve­­nue à faire trente ans plus tôt. Le corps se dété­­riore d’an­­née en année et même de minute en minute. Mais elle a choisi Cuba. Si proche qu’on doit pouvoir la rejoindre à la nage. « Géné­­ra­­le­­ment, on savait toujours où l’autre se trou­­vait », se rappelle Bonnie Stoll, la meilleure amie de Nyad depuis plus de trente ans. « Parfois, elle avait la bougeotte et je n’ar­­ri­­vais pas à savoir où elle se trou­­vait pendant des heures : c’est qu’elle était partie nager. » Une fois que Nyad lui a fait part de son inten­­tion de reten­­ter la traver­­sée, Stoll l’a accom­­pa­­gnée à une session d’en­­traî­­ne­­ment au Mexique et l’a vue nager pour la toute première fois. « Au bout d’une heure, j’étais convain­­cue qu’elle était faite pour ça », se souvient Stoll. « Elle ne faisait qu’un avec l’eau, il n’y avait plus de barrières. Ça a duré entre six et huit heures. Et puis j’ai dit : “Allez, on y va.” » Nyad a annoncé son projet à ses autres amis lors d’une soirée. « Je me sens puis­­sante, j’ai encore beau­­coup de “chi” en moi », criait-elle en marchant le long de la piscine dans un maillot de bain blanc. « Quand je marche­­rai sur cette plage, le monde entier verra qu’a­­voir 60 ans, c’est comme en avoir 40 ! » s’est-elle excla­­mée avant de sauter dans l’eau.

La prépa­­ra­­tion

Nyad a rencon­­tré Stoll en jouant au racquet­­ball (Stoll était jadis parmi les meilleures joueuses profes­­sion­­nelles du pays). Les deux femmes ont eu une courte rela­­tion avant d’éta­­blir une sorte d’ami­­tié entre athlètes, s’en­­traî­­nant ensemble inlas­­sa­­ble­­ment. Quand Stoll a pris sa retraite, elle est deve­­nue entraî­­neuse et a aidé Nyad à se prépa­­rer pour Cuba. L’âge de Nyad ne l’inquié­­tait pas parti­­cu­­liè­­re­­ment. « Les sports d’en­­du­­rance sont très diffé­­rents des autres : le mental joue une part impor­­tante dans l’ef­­fort. Et Diana a un mental d’acier », dit-elle. Steven Muna­­toes, le direc­­teur de la World Open Water Swim­­ming Asso­­cia­­tion, m’a éclai­­rée sur ce point : « Si vous faites de la course, vos arti­­cu­­la­­tions finissent par s’user. Au basket, vous pouvez faire un dunk à 22 ans mais ce n’est sûre­­ment plus possible à 42, et encore moins à 62. » Muna­­toes, qui est consul­­tant en perfor­­mance pour de nombreux athlètes (il conseillait à ce moment-là des skieurs en partance pour les Jeux olym­­piques de Sotchi), affirme qu’il en va autre­­ment pour la nata­­tion : « Si vous le voulez, vous pouvez nager jusqu’à la fin de vos jours. Les nageurs de mara­­thons ne sont pas comme Michael Phelps. On ne mesure pas leurs perfor­­mances à leur capa­­cité et leur puis­­sance aéro­­biques. Si celles de Diana dimi­­nuent, elle sera simple­­ment moins rapide. »

THE OTHER SHORE: THE DIANA NYAD STORY
Diana et sa mère après son premier échec

Mais plus elle nage­­rait lente­­ment, plus elle devrait rester éveillée long­­temps. Il lui faudrait nager pendant des jours sans s’ar­­rê­­ter pour rejoindre la Floride depuis Cuba. Qu’im­­porte, Nyad était une athlète qui se repo­­sait peu. En primaire, elle a rendu une rédac­­tion inti­­tu­­lée « Ce que je veux faire de ma vie » dans laquelle elle avait écrit : « Je veux jouer de six instru­­ments. Je veux être la meilleure du monde dans deux domaines : je veux être une grande athlète et une grande chirur­­gienne. Je dois travailler dur tous les jours et dormir le moins possible. » Stoll ajoute : « Diana est la personne la moins fainéante que j’ai rencon­­trée de toute ma vie. » Après le Mexique, Stoll a commencé à rassem­­bler des infos : « Nous devions déter­­mi­­ner quelle nutri­­tion adop­­ter, consul­­ter des spécia­­listes. Mais personne n’avait la moindre idée de ce qu’il fallait faire. » Ce qu’elles voulaient accom­­plir n’avait été réalisé par personne aupa­­ra­­vant, homme ou femme, de quelque âge que ce soit. Stoll explique qu’elle pouvait « visua­­li­­ser le champ de course : dans les sports d’en­­du­­rance, on doit monter en inten­­sité et ensuite bais­­ser graduel­­le­­ment de régime pour être au maxi­­mum au bon moment ». Mais ni l’une ni l’autre ne parve­­naient à fixer la date idéale pour commen­­cer la traver­­sée. Elles devaient attendre le moment propice où les courants et le vent n’en­­tra­­ve­­raient pas le parcours. Même quand ce jour arri­­ve­­rait, il y avait toujours l’éven­­tua­­lité qu’au bout de quarante heures de nage, par exemple, la météo bascule et les empêche de conti­­nuer. Elles ont égale­­ment estimé que l’ex­­pé­­di­­tion leur coûte­­rait envi­­ron un demi million de dollars. Nyad avait besoin d’un bateau et d’un équi­­page, comp­­tant un navi­­ga­­teur expé­­ri­­menté dont elle suivrait la trajec­­toire. Il fallait aussi qu’elle soit accom­­pa­­gnée d’un méde­­cin, au cas où elle s’éva­­noui­­rait dans l’eau.

(En 1959, alors qu’il tentait de traver­­ser le canal du Nord de la mer d’Ir­­lande, le nageur grec Jason Zirga­­nos s’est soudai­­ne­­ment arrêté après seize heures et demie de nage. Le méde­­cin de son équipe a ouvert sa poitrine à l’aide d’un canif et a réalisé un massage à cœur ouvert, mais Zirga­­nos est mort avant qu’ils n’aient pu rega­­gner la terre.) Nyad aurait égale­­ment besoin de pres­­ta­­taires qui pour­­raient rester à ses côtés tout au long de la traver­­sée, inter­­­pel­­lant toutes les quatre-vingt-dix minutes pour lui donner à manger depuis le bateau. (Les règles de la nage en eau libre imposent qu’ils ne la touchent à aucun moment, et qu’ils la nour­­rissent en lui jetant sa nour­­ri­­ture comme on le ferait pour un dauphin.) Enfin, l’en­­semble de l’équipe aurait besoin de réser­­ver les billets d’avion et de remplir les formu­­laires néces­­saires pour venir à Cuba. Elles se sont donc atte­­lées à rassem­­bler des fonds. Nyad parta­­geait son temps entre les prépa­­ra­­tions logis­­tiques et un entraî­­ne­­ment physique parti­­cu­­liè­­re­­ment intense. Elle a passé la première moitié de l’an­­née 2010 à nager d’abord pendant douze, puis dix-huit, et enfin vingt-quatre heures d’af­­fi­­lée au large de Saint Martin, où les requins se font rares. Pour la traver­­sée depuis Cuba, Nyad et Stoll ont décidé qu’elles emploie­­raient des plon­­geurs et des kaya­­kistes habi­­tués aux requins pour assu­­rer sa protec­­tion : Nyad avait de trop mauvais souve­­nirs des cages anti-requins. De plus, une austra­­lienne nommée Susie Maro­­ney avait effec­­tué la traver­­sée dans une cage anti-requins en 1997, et Nyad voulait un exploit sans précé­dent. Avec Stoll, elle ont déni­­ché une entre­­prise qui fabriquait une sorte de taser anti-requins : un objet de la taille d’un télé­­phone muni d’une antenne immer­­gée de deux mètres, émet­­tant un champ magné­­tique censé les éloi­­gner.

Au début de l’été 2010, Nyad et Stoll se sont rendues en Floride et ont attendu que les condi­­tions idéales soient réunies. « Nous sommes restées sans rien faire à Key West quatre-vingt-dix jours d’af­­fi­­lée. Nous étions entraî­­nées, prêtes, notre expé­­di­­tion était entiè­­re­­ment finan­­cée. On obser­­vait les vents, on consul­­tait les météo­­ro­­logues », se souvient Nyad en hochant la tête. « Les vents ne s’ar­­rê­­taient jamais d’af­­fluer de l’Est. Quand c’est le cas et que le Gulf Stream va lui aussi vers l’Est, ils entrent en colli­­sion et cela forme des vagues géantes. Impos­­sible de traver­­ser. Après cela, vers la fin du mois de septembre, l’eau devient trop froide pour traver­­ser. » Début octobre, rési­­gnée, elle a envoyé un email à ses amis et dona­­teurs : « Je suis en meilleure forme physique et mentale que je ne l’étais quand j’avais 20 ans. Ce fut un grand vide et un déchi­­re­­ment atroce dans mon esprit que de sentir toute cette entre­­prise m’échap­­per. »

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Key West, en Floride

« Même aujourd’­­hui, j’ai du mal à en parler. J’avais telle­­ment le cœur brisé le jour où nous avons quitté Key West, après tant d’heures d’en­­traî­­ne­­ments et tant d’argent récolté », me dit-elle. « Main­­te­­nant, on attend juillet prochain pour tout recom­­men­­cer. » Lais­­ser tomber la traver­­sée n’était pas une option. Quand elle est reve­­nue à Los Angeles, elle s’est trou­­vée confron­­tée à l’idée insur­­mon­­table qu’elle devait retour­­ner en Floride. «Car je ne vois aucune raison de ne pas réus­­sir cette putain de traver­­sée. » L’at­­tente et l’en­­traî­­ne­­ment consti­­tue­­raient une épreuve d’en­­du­­rance en eux-mêmes.

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La majo­­rité des nageurs de longues distances font preuve d’une grande capa­­cité à surmon­­ter la douleur. L’ago­­nie dans le sport est une évidence. Le corps souffre d’être immergé pendant des jours dans l’eau salée : quand un nageur avale de l’eau en respi­­rant, le sel abrase les fines muqueuses de ses lèvres, de sa langue et de sa gorge. Cette dernière enfle et commence à se serrer, et selon Muna­­tones, il est arrivé qu’on « doive litté­­ra­­le­­ment inci­­ser la gorge d’une personne pour y faire entrer l’air ». L’eau salée donne des nausées, et les nageurs, qui sont déjà affec­­tés par le mal de mer à force d’être ballot­­tés entre les vagues, vomissent régu­­liè­­re­­ment durant la traver­­sée, perdant au passage de précieuses calo­­ries. Les eaux du détroit de Floride dans lesquelles Nyad avait l’in­­ten­­tion de nager étaient rela­­ti­­ve­­ment chaudes. Pour­­tant, même les eaux de mer les plus douces seront toujours à une tempé­­ra­­ture infé­­rieure à celle du corps humain : l’hy­­po­­ther­­mie consti­­tue donc un grand danger. Le sang afflue vers le centre du corps pour proté­­ger les organes vitaux, et plus on avance, plus les extré­­mi­­tés refroi­­dissent et s’en­­gour­­dissent. Le nageur peut être déso­­rienté et perdre conscience. Dans le pire des cas, le cœur peut s’ar­­rê­­ter. La plupart des nageurs tolèrent un certain degré d’hy­­po­­ther­­mie. Le problème est qu’a­­vant que le nageur ne soit à un stade d’hy­­po­­ther­­mie véri­­ta­­ble­­ment dange­­reux, la sensa­­tion de froid dispa­­raît tota­­le­­ment. « Chaque année, des gens se retrouvent en diffi­­culté », explique Muna­­tones. « Quand leur équipe les retire de l’eau, ils sont dans un état cata­­to­­nique, leur tension est faible et leurs yeux roulent vers l’ar­­rière. »

THE OTHER SHORE: THE DIANA NYAD STORY
La naïade
Crédits : The Other Shore

Les nageurs dési­gnent cette phase d’ac­­cli­­ma­­ta­­tion au froid et au mal de mer par le terme  d’ « endur­­cis­­se­­ment » : cette capa­­cité à survivre pendant de longues périodes sous l’eau, un milieu qui n’est pas fait pour les hommes. Les personnes qui excellent dans ce domaine sont aussi dotées de prédis­­po­­si­­tions pour re-foca­­li­­ser leur esprit lorsqu’ils sont confron­­tés à la douleur ou au danger. Récem­­ment, Nyad a parti­­cipé à une expé­­rience avec un psychiatre de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à San Diego. La réserve d’air des sujets qui parti­­ci­­paient à l’ex­­pé­­rience était restreinte pour des durées tenues secrètes et on a mesuré leur degré de panique, via un IRM. Nyad est demeu­­rée aussi calme que les SEALs (les soldats de la Marine améri­­caine) qui parti­­ci­­paient égale­­ment à l’ex­­pé­­rience. Les nageurs en eau libre ont tendance à adop­­ter une « menta­­lité de survie », affirme Muna­­tones. « En géné­­ral, on dit aux athlètes : “Il faut que tu ailles jusqu’au bout.” Mais la plupart du temps, cela implique de sauter le plus haut possible ou de courir le plus vite possible ; ce n’est pas une ques­­tion de vie ou de mort. » « Tous les nageurs en eau libre que je connais font des listes », pour­­suit-il. « Ils se souviennent du temps exact, à la seconde près, d’une nage qu’ils ont effec­­tuée vingt ans aupa­­ra­­vant, et ils comptent le nombre de mouve­­ments qu’ils réalisent. » Quand Nyad embarque pour un vol long cour­­rier, elle achète toujours un paquet fami­­lial de M&M’s. Une fois assise, elle les sort tous, les compte et remet dans le paquet le même nombre de chaque couleur. (Elle mange celles qui restent.) Elle divise le temps du vol par le nombre de M&M’s restants, puis les mange à inter­­­valles régu­­liers, sortant toujours la même couleur du sachet. « Mon objec­­tif est de les finir à l’ins­­tant précis où l’avion atter­­rira. Bien entendu, si l’avion n’at­­ter­­rit pas à l’heure, tout est fichu et ma person­­na­­lité pleine de TOC est tota­­le­­ment débous­­so­­lée ! » Lors de ses entraî­­ne­­ments pour Cuba, si elle attei­­gnait le point de sortie en moins de temps que prévu, elle conti­­nuait de nager jusqu’à ce qu’elle atteigne, à la seconde près, la durée qu’elle avait prévue au départ. Les nageurs en eau libre doivent être capables de contrô­­ler leur esprit : c’est la seule chose qu’ils peuvent réel­­le­­ment contrô­­ler, contrai­­re­­ment  la météo, aux requins et aux courants. « S’ils sont malades, s’ils ont froid ou quoi que ce soit d’autre, ils doivent être capables de penser à autre chose et de conti­­nuer malgré tout », explique Muna­­tones. « Il faut qu’ils sachent compar­­ti­­men­­ter leurs pensées. »

La naïade

Lucy Curtis, la mère de Nyad, est née dans une famille riche, qui avait fait fortune grâce à un produit baptisé Soothing Syrup (un sirop utilisé pour calmer les enfants), et vivait « là où est Tiffa­­ny’s aujourd’­­hui », me raconte Nyad. Mais la mère de Lucy ne voulait pas d’elle, et elle l’a envoyée en France pour être élevée par d’autres membres de sa famille, qui « connais­­saient Matisse et Gauguin », et vivaient « litté­­ra­­le­­ment à deux pas de chez Gertrude Stein et Alice Toklas ». Elle avait 17 ans quand la guerre a frappé Paris, et elle a quitté le pays, grâce à son passe­­port améri­­cain. « Elle a rejoint un groupe de personnes avec qui ils ont traversé les Pyré­­nées à vélo et à pieds, avant d’ar­­ri­­ver au Portu­­gal, où ils ont embarqué pour Manhat­­tan. »

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Diana lors d’une confé­­rence TED
Crédits : TED Confe­­rence

Lucy a épousé Aris­­totle Nyad, un Égyp­­tien d’ori­­gine grecque qui ressem­­blait à Omar Sharif. C’était aussi un danseur hors-pair. Diana l’imite souvent dans ses discours. Elle a déclaré au cours d’une confé­­rence TED (Tech­­no­­logy, Enter­­tain­­ment and Design) : « Quand j’avais cinq ans, il m’a fait venir vers lui et m’a souf­­flé : “Ma chérie, j’ai attendu cinq ans que tu sois prête à entendre ce que je vais te dire.” » Il lui a montré du doigt le mot “naïade” et lui a expliqué que, dans la mytho­­lo­­gie grecque, « les naïades étaient les nymphes qui nageaient dans les lacs, les rivières et les mers et qui proté­­geaient ces endroits pour les dieux. Selon la défi­­ni­­tion moderne, c’est une “fillette ou une femme cham­­pionne de nata­­tion.” C’est ton destin, ma chérie ! » Elle a alors commencé à se lever à 4 h 30 ou à 5 h tous les jours pour nager pendant deux heures avant d’al­­ler à l’école. Elle faisait aussi une heure de sprints à l’heure du déjeu­­ner, et reve­­nait à la piscine après l’école pour deux heures supplé­­men­­taires. « Le soir, j’étais si fati­­guée que je n’avais pas la force de manger », dit-elle. Aris­­totle Nyad était un escroc et sa famille (Lucy, Diana, sa sœur Liza et son frère William, qui était schi­­zo­­phrène) devaient démé­­na­­ger régu­­liè­­re­­ment pour éviter de se faire rattra­­per par les personnes à qui il avait menti ou volé. « J’ai toujours vu mon père comme un homme à la fois effrayant et drôle, vous savez », confie Nyad. « Quelqu’un d’at­­ti­­rant et de terri­­fiant à la fois. »

Elle adorait sa mère, mais la décri­­vait comme une femme faible. Aris, comme on le surnom­­mait, était d’un tempé­­ra­­ment violent, et Lucy avait du se rendre plusieurs fois à l’hô­­pi­­tal suite à ses coups. Diana est deve­­nue de plus en plus douée pour détour­­ner sa propre atten­­tion, se foca­­li­­sant plutôt sur les objec­­tifs qu’elle s’était fixés à l’école ou à la piscine. Ses parents se sont sépa­­rés quand elle était adoles­­cente et elle n’a pas vu Aris pendant vingt ans. Un jour, à l’époque où elle vivait avec Nina Leder­­man sur la 86e rue du côté Ouest, il s’est présenté à leur appar­­te­­ment à 4 heures du matin. « Il m’a dit : “Ma chérie, s’il te plaît, je veux te voir. Je t’aime telle­­ment.” Il portait une veste de soirée blanche, il avait un seau rempli de bouteilles d’un cham­­pagne extrê­­me­­ment coûteux et du jus d’orange fraî­­che­­ment pressé. Il m’a dit : “Ma chérie, j’ai pensé à toi tous les jours pendant ces vingt dernières années.” » Il est resté cette nuit-là, et la nuit suivante, à l’oc­­ca­­sion d’un dîner orga­­nisé par Nyad et Leder­­man, « il a cuisiné du saumon et du risotto, s’est procuré des vins grecs hors de prix, il a acheté des fleurs pour toutes les femmes présentes, a montré aux hommes des tours de magie avec des cartes, et il a dansé… Cela a duré jusqu’à l’aube. Mes amis m’ont appe­­lée le jour suivant pour me dire : “Ton père est l’homme le plus fasci­­nant au monde, et son travail aux Nation Unies est tout bonne­­ment incroyable !” Une autre personne m’a dit : “Être profes­­seur de lettres clas­­siques à la Sorbonne et venir jusqu’ici pour cette fête, c’est extra­­or­­di­­naire !” Ils n’ap­­prirent la vérité qu’une fois qu’il fut parti. Et main­­te­­nant, il est parti. Je ne l’ai plus jamais revu. Pouf. Parti. »

THE OTHER SHORE: THE DIANA NYAD STORY
Diana dans les années 1970

Tout au long de l’en­­fance de Nyad, Aris n’en finis­­sait pas de dispa­­raître puis de reve­­nir, et quand elle est arri­­vée à la puberté, il était préfé­­rable qu’il ne soit plus là. À l’âge de 11 ans, il l’a emme­­née à la plage un après-midi et, après être sortis de l’eau pour les débar­­ras­­ser du sable, il a mis sa main entre ses jambes. « Comme s’il voulait tenir mon entrejambe dans sa main et me regar­­der, l’air de dire : “Je t’ai eue. Je t’ai bien eue. Je sais à quel point tu te sens humi­­liée et je trouve cela drôle.” » Après cela, Nyad a mis en place une stra­­té­­gie pour rentrer dans sa chambre sans croi­­ser son chemin quand elle rentrait de l’école. Elle se sentait plus en sécu­­rité et plus libre quand elle était sous l’eau. Dans son collège de Floride (la Pine Crest School), Nyad a rencon­­tré un mentor : Jack Nelson. Il était son profes­­seur de nata­­tion, un ancien cham­­pion olym­­pique qui a réussi à la persua­­der qu’a­­vec son aide elle pour­­rait deve­­nir célèbre. « J’ai pensé que j’avais enfin trouvé quelqu’un qui était un vrai meneur, qui se souciait réel­­le­­ment de moi et qui croyait en mes capa­­ci­­tés », me confie Nyad.

En l’es­­pace d’un an, elle a remporté les cham­­pion­­nats régio­­naux du 100 mètres et du 200 mètres dos crawlé. « Je l’avais mis sur un piédes­­tal, il était tout pour moi. Je mourais d’en­­vie d’avoir un entraî­­neur et je l’avais choisi. Je lui ai même raconté beau­­coup de choses sur mes parents. » Cela a été un véri­­table choc quand il a tenté d’abu­­ser d’elle. C’est arrivé quand elle avait 14 ans, un après-midi où elle se repo­­sait chez lui avant une compé­­ti­­tion. Tout au long de ses années de collège, il l’avait persua­­dée de le rejoindre dans des chambres d’hô­­tel, dans son bureau, sa voiture, et l’avait agres­­sée. Il disait qu’elle ne serait jamais une grande nageuse sans son aide, et qu’en retour il avait besoin de ça. Il lui avait fait croire qu’elle était à l’ori­­gine de tout cela car elle avait écrit sur la couver­­ture d’un cahier « J’aime le Coach Nelson ».

Des années plus tard, Nyad a confessé ces agres­­sions auprès d’une ancienne co-équi­­pière qui lui a avoué qu’elle avait eu la même expé­­rience. Elles l’ont dénoncé au prin­­ci­­pal, et Nelson est parti à la fin de l’an­­née scolaire. Il a pour­­suivi sa carrière en tant qu’en­­traî­­neur au lycée de Fort Lauder­­dale, et a été nommé « Homme de l’an­­née » par l’école en 1993. En 2007, Nelson a déclaré à la police de Fort Lauder­­dale qu’il n’avait jamais agressé qui que ce soit. Il a prétendu que Nyad lui avait un jour dit qu’elle « voulait deve­­nir écri­­vain pour pouvoir dire des mensonges et faire en sorte que les gens la croient ». Nyad s’est confiée à moi : « De nombreux enfants qui ont grandi dans l’in­­ceste disent : “Oh, j’aime mon père, bien sûr – mais c’est compliqué.” Pour moi, avec le coach, ce n’est pas compliqué. Combien de fois j’ai rêvé de me retrou­­ver avec lui dans les bois, de me prome­­ner avec une hachette et de le regar­­der pleu­­rer et me supplier ? Au bout d’un moment, je lui aurais dit : “Alors, vous vous souve­­nez de moi ? Vous vous souve­­nez que je pleu­­rais ? Cela ne semblait pas trop vous déran­­ger à l’époque, ce que je ressen­­tais.” Et le lais­­ser là pour qu’il se vide de son sang. » Quand Nyad est entrée à l’uni­­ver­­sité, sa mère lui a appris qu’A­­ris était en fait son beau-père. Son père biolo­­gique était parti quand elle avait 3 ans. Quand Aris est mort en 1998, Nyad avait eu le temps de faire la paix avec les souve­­nirs qu’elle gardait de lui. « Les gens me demandent : “Où trouves-tu tant de volonté ?” Très tôt, je me suis dit que je devais gérer cela toute seule et que j’al­­lais prendre soin de moi-même. »

Recom­­men­­cer

Le soir du 7 août 2011, au terme d’une deuxième année d’en­­traî­­ne­­ment inten­­sif, Nyad, Stoll et leur équi­­page ont quitté le port de La Havane. « Dans nos esprits, cela ne faisait aucun doute : nous irions jusqu’au bout », assure Nyad.

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Les vagues se brisent contre La Havane
Crédits

Les nageurs de longues distances passent la majeure partie de leur temps à regar­­der fixe­­ment les eaux troubles, plon­­gés dans un isole­­ment dû à la perte de sensa­­tions. « Quand on nage, on est prin­­ci­­pa­­le­­ment aveugle et sourd », m’ex­­plique Muna­­tones. « Imagi­­nez que vous courez le mara­­thon de New York sans voir ce qu’il y a autour de vous. La plupart des gens fini­­raient la course complè­­te­­ment fous ou ne seraient même pas capables d’al­­ler au bout. » Nyad fait passer le temps en chan­­tant des chan­­sons dans sa tête : Neil Young, les Beatles. Elle compte jusqu’à cent, d’abord en anglais, puis en alle­­mand, en espa­­gnol et enfin, en français. Elle réflé­­chit à un one-woman show qu’elle voudrait faire et s’ima­­gine faire une appa­­ri­­tion dans Danse avec les stars. Pour Cuba, Nyad a suivi un chemin balisé par des lumières placées sur l’eau : son équipe avait réalisé une bande­­role couverte de diodes élec­­tro­­lu­­mi­­nes­­centes dans le sillage d’un bateau de soutien, afin qu’elle nage au-dessus de cette ligne. Ils ne pouvaient pas éclai­­rer l’eau pour la loca­­li­­ser (la lumière attire les animaux), aussi a-t-elle nagé avec une petite lampe rouge fixée sur son bonnet de bain. Au bout de la première nuit, elle a ressenti une douleur insou­­te­­nable à l’épaule droite : « J’ai l’im­­pres­­sion qu’elle va se déta­­cher », a-t-elle dit à Stoll, alors que le courant les pous­­sait en arrière.

Quelques heures plus tard, Nyad a subi une violente crise d’asthme, la première de toute sa carrière de nageuse, qui la contrai­­gnait à se tour­­ner sur le dos au bout de quelques mouve­­ments pour reprendre sa respi­­ra­­tion. Son méde­­cin est entré dans l’eau pour lui donner quelques bouf­­fées d’in­­ha­­la­­teur et elle a pour­­suivi son effort, nageant si douce­­ment qu’elle était parcou­­rue de fris­­sons. « Je suis morte, répé­­tait-elle à Stoll. Complè­­te­­ment morte. » Après vingt-neuf heures, elle est sortie de l’eau, déshy­­dra­­tée et nauséeuse. « Je ne me vois pas m’en­­traî­­ner encore et entraî­­ner tout le monde dans cette aven­­ture une année de plus », a-t-elle dit à ses suppor­­ters quand ils sont arri­­vés sur la côte du Key West. Elle a versé quelques larmes en disant : « Je pense que j’irai dans la tombe avant d’avoir rejoint la Floride à la nage depuis Cuba. »

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Six semaines plus tard, elle a fait une nouvelle tenta­­tive. La météo et l’eau étaient impec­­cables. « On aurait dit du verre du début à la fin », dit-elle. Elle avait récem­­ment lu Stephen Hawking et, au crépus­­cule, tandis que l’obs­­cu­­rité de la mer et du ciel l’en­­tou­­raient, elle a réflé­­chi aux limites du temps et de l’es­­pace. Tout à coup, vers 20 heures, elle a fait l’ex­­pé­­rience d’une douleur qu’elle n’avait jamais ressen­­tie. C’était comme« se retrou­­ver plon­­gée dans de l’huile bouillante et avoir le corps en feu ».

« La nuit dernière, je t’ai vu à deux doigts de mourir. Je ne pense pas pouvoir vivre cela une deuxième fois. » — Bonnie Stoll

Elle venait de se faire piquer par un essaim de méduses-boîtes, les plus veni­­meuses de tout l’océan, créa­­tures quasi-mytho­­lo­­giques qui comptent vingt-quatre yeux et des tenta­­cules longs de 90 centi­­mètres, qui injectent un poison pouvant causer un effon­­dre­­ment cardio­­vas­­cu­­laire et une hémor­­ra­­gie céré­­brale. « Je l’ai senti dans mon dos, puis dans mes poumons », se souvient-elle. « Tota­­le­­ment para­­ly­­sés. » Un tech­­ni­­cien d’ur­­gence médi­­cale a sauté dans l’eau pour écar­­ter les tenta­­cules géla­­ti­­neux et s’est égale­­ment fait piquer. Il a rejoint le bateau, s’est injecté de l’adré­­na­­line et s’est effon­­dré sur le pont, ne pouvant inspi­­rer que trois fois par minute. Nyad demeu­­rait à la verti­­cale dans l’eau, criant et tentant par tous les moyens de respi­­rer. Mais quand le pire est passé, elle a repris la nage. À 5 heures du matin, une équipe médi­­cale de l’uni­­ver­­sité de Miami est arri­­vée pour s’oc­­cu­­per d’elle. « On se serait cru aux soins inten­­sifs, mais dans l’eau », commente-t-elle. On lui a admi­­nis­­tré de la pred­­ni­­sone (un anti-inflam­­ma­­toire) et de l’oxy­­gène, avant qu’elle ne se remette à nager. Au crépus­­cule, elle s’est de nouveau faite piquer. Timo­­thy Whee­­ler, le neveu de Nyad, travaillait sur un docu­­men­­taire sur sa traver­­sée et l’a filmée au moment où on l’a sortie de l’eau. On voit son visage frappé de terreur, puis elle ferme les yeux et perd toute expres­­sion tandis que l’équipe médi­­cale lui donne de l’oxy­­gène. Stoll lui crie de conti­­nuer de respi­­rer et de ne pas s’en­­dor­­mir. Enfin, de l’air s’échappe de son nez, formant de la buée sur la paroi du masque à oxygène. Nyad s’est entê­­tée à conti­­nuer après quelques heures de trai­­te­­ment : si elle rejoi­­gnait les coor­­don­­nées exactes de l’en­­droit où elle s’était arrê­­tée, elle pour­­rait au moins tenter une nage « frag­­men­­tée ». Mais, pendant la moitié du temps qu’elle a passé dans l’eau, elle était trop faible pour nager et son équipe déri­­vait. Après trente-sept heures d’ef­­fort, les navi­­ga­­teurs lui ont trans­­mis une mauvaise nouvelle : « Ils m’ont demandé : “Tu veux aller aux Baha­­mas ?” Je leur ai répondu : “J’en ai rien à foutre d’al­­ler aux Baha­­mas !” Alors, ils m’ont dit : “Dans ce cas, c’est fini. Tout est fini.” » Stoll a confié à Nyad : « La nuit dernière, je t’ai vu à deux doigts de mourir. Vrai­­ment à deux doigts. Et je ne pense pas pouvoir vivre cela une deuxième fois. » Toujours en train de nager, Nyad a répondu : « D’autres personnes peuvent peut-être surmon­­ter cela, mais elles sont plus jeunes et elles auront l’oc­­ca­­sion de faire d’autres traver­­sées. » Elle avait l’air tota­­le­­ment dévas­­tée et désem­­pa­­rée. « C’est la fin. Tout est fini. »

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Un kaya­­kiste auprès de la nageuse
Crédits : The Other Shore

Plus d’er­­reur

Un après-midi durant l’une de mes visites, Nyad a rencon­­tré un comp­­table qu’elle avait l’in­­ten­­tion d’en­­ga­­ger. « Toute ma vie, que j’aie eu de l’argent ou non, j’ai toujours été parti­­cu­­liè­­re­­ment désor­­ga­­ni­­sée et inca­­pable de gérer mes finances. Je ne me suis pas très bien débrouillée », lui expliquait-elle. (Quelques minutes aupa­­ra­­vant, elle avait oublié son porte­­feuille sur le comp­­toir de Jamba Juice, un bar à jus.) Quand elle a commencé à travailler comme présen­­ta­­trice de Wide World of Sports, elle gagnait 350 000 dollars par an. « Dans les années 1970, c’était une somme consi­­dé­­rable », dit-elle. « J’ai tout dépensé, j’ai fait plai­­sir à mes amis. On a fait des voyages de dingue en Afrique. » Nyad est capable de faire preuve d’une disci­­pline hors du commun, mais elle peut aussi se montrer incroya­­ble­­ment insou­­ciante : elle n’ouvre jamais son cour­­rier, et son réfri­­gé­­ra­­teur est presque toujours vide. Jusqu’en 2006, elle avait un agent, mais les choses se sont mal termi­­nées. Un jour, elle a dû se rendre à l’hô­­pi­­tal pour une opéra­­tion de l’épaule, et on l’a infor­­mée qu’elle n’avait plus d’as­­su­­rance mala­­die depuis des années. Même aujourd’­­hui, elle ne semblait pas comprendre grand chose à ses propres finances. Elle a demandé au comp­­table : « Si on me paie 50 000 dollars pour pronon­­cer un discours, dans quelle tranche d’im­­po­­si­­tion est-ce que je me trouve ? » Il lui a expliqué que cela dépen­­dait du nombre de discours qu’elle donnait chaque année. Elle disait qu’elle gagne­­rait bien­­tôt de l’argent en écri­­vant un livre basé sur sa vie, qui serait une source d’ins­­pi­­ra­­tion pour les gens. « Tous les plus grands éditeurs et maisons d’édi­­tion sont inté­­res­­sés. Ils disent tous que ce pour­­rait être les mémoires les plus impor­­tantes de la décen­­nie ! » assure-t-elle avec un émer­­veille­­ment plein de candeur. « J’ai 64 ans. Je veux prendre soin de moi et ne pas me plan­­ter cette fois-ci. » Le comp­­table demande si elle a une épouse ou une compagne. « Pas en ce moment », répond-elle avant d’ajou­­ter qu’elle a des amis et qu’elle veut prendre soin d’eux pour qu’ils puissent, plus tard, « avoir un toit et un peu d’argent pour voya­­ger ».

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Au seuil de la mort
Crédits : The Other Shore

Nyad n’a pas eu de rela­­tion sérieuse depuis de nombreuses années. (Elle a eu une aven­­ture vers la fin de sa rela­­tion avec Leder­­man. « Je pense que l’une des raisons pour lesquelles je ne suis sortie avec personne d’autre pendant toutes ces années est que je voulais me punir de ce que j’avais fait. ») Pour­­tant, Bonnie Stoll et elle forment une sacrée équipe. Elles arborent le même tatouage : « Un seul cœur et un seul esprit », écrit en japo­­nais. Elles se parlent sans arrêt, en vrai ou par sms, et se voient tous les jours : Stoll habite à dix minutes de chez Nyad, dans une maison moderne. Dans son salon trône une photo­­gra­­phie de Jesse Owens par Leni Riefens­­tahl, que Nyad lui a offerte. « Elle en fait autant pour moi que moi pour elle », explique Stoll. « Je ne veux pas profi­­ter de la célé­­brité de Diana, ce n’est pas mon rôle. » Après la traver­­sée presque fatale de 2011, Stoll et Nyad ont eu un profond désac­­cord. Stoll était convain­­cue qu’il y avait quelque chose de quasi-suici­­daire à s’obs­­ti­­ner dans ce projet. Elle me confie : « Il arrive que Diana pense de façon très primi­­tive, et cela me met hors de moi ! Ses actions sont parfois guidées par le déses­­poir. Il lui arrive d’être tota­­le­­ment déses­­pé­­rée. »

L’achar­­ne­­ment

« Aujourd’­­hui, je tente de trou­­ver une sorte de béné­­dic­­tion à cette défaite », a déclaré Nyad devant un public, un mois après sa troi­­sième tenta­­tive. « Parfois, quand le cancer nous a vain­­cus, si la mort arrive et que nous n’avons plus le choix, nous sommes obli­­gés de l’ac­­cep­­ter et de trou­­ver une grâce à tout cela. Mais cet océan est toujours là. Je ne veux pas être une folle qui passe des années et des années à essayer sans jamais réus­­sir. Le fait est que je peux nager de Cuba à la Floride et que je le ferai. » Nyad a toujours pensé qu’un cham­­pion était quelqu’un qui n’aban­­donne jamais. (Au lycée, elle avait un poster accro­­ché à son mur sur lequel on pouvait lire : « Un diamant est un morceau de char­­bon qui a tenu bon. ») Mais il existe d’autres personnes qui n’aban­­donnent jamais : les fous. « Je me suis dit : “Elle est folle, folle à lier !” » m’a avoué Karen Sauvigne, l’une des amies de Nyad. Sauvigne, une ancienne triath­­lète qui a réalisé un trajet de 644 km à vélo quand elle avait 60 ans, a déclaré que « sur certains points, je commençais à la comprendre ». Mais, une fois que les amis de Nyad ont vu les photos de son visage enflé et défi­­guré par les piqûres de méduses, Sauvigne a déchanté : « On lui disait tous de lais­­ser tomber. » Candace Lyle Hogan, une ancienne petite-amie qui a accom­­pa­­gné Nyad sur toutes ses tenta­­tives de traver­­sée depuis 1978, m’a révélé : « Depuis le premier jour, j’ai peur qu’elle meure. Cette éten­­due d’eau est encore complè­­te­­ment sauvage. C’est un endroit vrai­­ment étrange. »

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Nyad porte un masque anti-méduses
Crédits : The Other Shore

Le 18 août 2012, Nyad a fait une quatrième tenta­­tive. Elle a nagé pendant quarante et une heures et s’est faite piquer par des méduses à de nombreuses reprises. (La nuit, elle portait un masque qui proté­­geait son visage et ne lais­­sait appa­­raître que son nez et sa bouche : une méduse l’a piquée sur les lèvres.) Quand son équipe l’a enfin reti­­rée de l’eau, des requins s’étaient appro­­chés et une tempête tropi­­cale faisait rage. Nyad a résisté « en secouant vigou­­reu­­se­­ment la tête », selon le jour­­nal de bord que Hogan réali­­sait dans le bateau, et ce malgré « les éclairs, le tonnerre et les vents violents qui ballot­­taient le frêle navire d’es­­corte entre les hautes vagues ». Elle n’a cédé que lorsqu’ils lui ont dit que les éclairs risquaient de frap­­per l’un des kaya­­kistes. Stoll a dit à Nyad qu’elle ne l’ac­­com­­pa­­gne­­rait pas lors de sa cinquième tenta­­tive : l’in­­ca­­pa­­cité de son amie à accep­­ter la défaite la pertur­­bait de plus en plus. « Peu impor­­tait le nombre de gens – des experts ! – qui lui disaient que cette traver­­sée était impos­­sible », affirme Stoll. Muna­­tones a fait part de ses doutes à Nyad : « Je ne pense pas que ce soit physique­­ment ou humai­­ne­­ment réali­­sable. Il y a beau­­coup trop de variables. » « Tout le monde – les scien­­ti­­fiques, les experts de l’en­­du­­rance, les neuro­­logues, ma propre équipe et même Bonnie – pensait que c’était impos­­sible à réali­­ser avant cet été », me confie Nyad. Mais elle est convain­­cue que chaque tenta­­tive manquée lui a appris quelque chose. Elle a embau­­ché Angel Yana­­gi­­hara, l’une des plus grandes spécia­­listes au monde des méduses-boîtes, et colla­­boré avec un expert en prothèses pour réali­­ser un masque en sili­­cone compor­­tant des trous pour ses lunettes et des plaques occlu­­sales qui main­­tiennent le masque en place autour de ses lèvres tout en lui permet­­tant de respi­­rer. Muna­­tones a dit que nager avec ces protec­­tions revien­­drait à « porter des chaus­­sures de plomb pour gravir le Mont Everest ». Sur son site Inter­­net, Nyad a reconnu : « le masque me ralen­­tit d’en­­vi­­ron 0,4 km/h. Et cela m’oblige à avaler bien plus d’eau de mer qu’il n’est recom­­mandé pour l’es­­to­­mac. Mais tandis que j’en­­dure les diffi­­cul­­tés provoquées par le masque, je dois simple­­ment me souve­­nir qu’il me protège des piqû­­res… Il n’y a pas d’autre moyen. » Elle avait un plan parti­­cu­­liè­­re­­ment simple pour faire face au mauvais temps cette fois-ci. Elle a envoyé un mail à son équipe, disant : « Cette année, quelles que soient les circons­­tances, nous n’ar­­rê­­te­­rons pas la nage pour cause de tempête, si sévère soit-elle. » Stoll pensait que même une prépa­­ra­­tion inten­­sive ne suffi­­rait pas : « Il y a toujours un risque que quelque chose tourne mal, et cela arrive toujours. » Pour­­tant, à la dernière minute, elle a décidé de partir avec Nyad. « Je ne voulais pas avoir de regrets. Si Diana veut le faire, alors je le ferai avec elle. »

« Je me suis juste dit : “Tu n’as pas aban­­donné. Putain, tu n’as pas aban­­donné.” » — Diana Nyad

À La Havane, la nuit précé­­dant leur départ, Nyad s’est sentie prise d’un rhume. Hogan l’a massée avant qu’elle n’aille dormir, et elle m’a affirmé s’être réveillée « en pleine forme » dix heures plus tard. Avant une traver­­sée, elle se force à conte­­nir son adré­­na­­line, dans le but de garder des forces en cas de problème. « Quand j’ai quelque chose à cœur, je ne veux pas disper­­ser mon éner­­gie, je tiens à la garder en moi. » Pendant sa première nuit dans l’eau, le masque la faisait atro­­ce­­ment souf­­frir, écor­­chant sa bouche et la forçant à avaler tant d’eau qu’elle ne cessait de vomir. La deuxième nuit, une tempête est arri­­vée et les bateaux de soutien ont dû s’éloi­­gner pour ne pas la percu­­ter. Pendant deux heures, Nyad s’est main­­te­­nue à la verti­­cale dans l’eau, grelot­­tant de plus en plus. « Je commençais vrai­­ment à avoir des hallu­­ci­­na­­tions », dit-elle. « J’ai cru voir le Taj Mahal. Je voyais son archi­­tec­­ture et j’ai commencé à en parler aux gars qui s’oc­­cu­­paient des requins. Je pensais qu’on s’était trompé de route et qu’on arri­­vait en Inde. » Stoll lui a dit que si elle se trou­­vait face au Taj Mahal, elle devait simple­­ment le contour­­ner. « La mer était un peu agitée, mais qui s’en souciait ? » raconte Stoll. « Tout allait en notre faveur – vrai­­ment tout. Pas de requins, des courants et des vents favo­­rables qui nous pous­­saient dans la bonne direc­­tion. » « J’étais bien en marche », se souvient Nyad. « Et même dans les eaux plus agitées, on était portés par un bon courant et je me sentais bien. Quand le moment d’en­­fi­­ler le masque est arrivé ce soir-là, Bonnie m’a dit : “Je dois te dire quelque chose. Tu n’au­­ras plus jamais besoin de porter ce masque.” » L’équipe de navi­­ga­­tion avait calculé que la traver­­sée pren­­drait trois ou quatre nuits, mais le courant et les condi­­tions météo indiquaient qu’ils arri­­ve­­raient en Floride avant le coucher du soleil du troi­­sième jour. Stoll raconte : « C’était comme si Dame Nature venait de nous dire : “Vous savez quoi ? Lais­­sez-la partir, putain !” » Nyad se souvient : « Dans l’eau, je commençais à me dire : “Oh mon dieu, je vais y arri­­ver !” Avant cet instant, on n’a aucune idée de quand on va finir la traver­­sée. On ne sait pas si cela pren­­dra quatre jours, s’il faudra passer une nuit ou une autre encore. » Quand elle a sorti la tête de l’eau pour respi­­rer, elle a vu de la lumière le long de l’ho­­ri­­zon, et un fris­­son de joie l’a parcou­­rue : « J’ai vu le soleil se lever. La lumière était très blanche. » Mais en réalité, c’était bien mieux qu’un lever de soleil : « Bonnie m’a corrigé, il s’agis­­sait des lumières de Key West. Je me suis mise à pleu­­rer. Il me restait encore quatorze ou quinze heures à nager, mais ça, c’est juste un échauf­­fe­­ment pour moi… »

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Dans les ténèbres
Crédits : The Other Shore

L’équipe a vu le rivage avant Nyad. « Je voyais vrai­­ment mal à ce moment-là, avec ma vision trou­­blée par la nage et les hallu­­ci­­na­­tions », se souvient-elle. « Mais j’ai vu tous les plon­­geurs et Angel Yana­­gi­­hara plon­­ger dans l’eau, et j’ai senti qu’il y avait beau­­coup de monde autour de moi dans l’eau tout à coup. » Ils appro­­chaient du récif juste au large de Key West. « J’ai commencé à penser aux endroits où je m’étais entraî­­née et à toutes les personnes qui m’avaient aidée, tous ceux qui avaient rassem­­blé les fonds », se remé­­more-t-elle avec émotion. « Je me suis souve­­nue de ma première tenta­­tive, et de la décep­­tion que j’avais ressen­­tie quand on m’a annoncé que je m’étais telle­­ment écar­­tée de ma trajec­­toire que je ne pour­­rais pas reve­­nir. Pour­­tant, une fois le récif passé, je ne me suis pas sentie eupho­­rique, je me suis juste dit : “Tu n’as pas aban­­donné. Putain, tu n’as pas aban­­donné.” » À 14 heures, Nyad a titubé sur le sable, où des centaines de personnes s’étaient rassem­­blées pour l’ac­­cla­­mer. Ses lèvres étaient aussi enflées que celles d’un clown. Elle chan­­ce­­lait comme un bébé qui apprend à marcher. Stoll se tenait à quelques pas devant elle sur la plage, lui faisant signe de s’avan­­cer, jusqu’à ce que Nyad sorte enfin de l’eau et tombe dans ses bras. Elle a réussi à décla­­rer à la foule : « On n’est jamais trop vieux pour réali­­ser son rêve. »

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À la fin de l’au­­tomne, en vue de collec­­ter de l’argent pour une asso­­cia­­tion le jour de l’an­­ni­­ver­­saire de l’ou­­ra­­gan Sandy, Nyad a fait instal­­ler une piscine à deux couloirs sur Herald Square et a nagé pendant quarante-huit heures dans l’eau calme et chlo­­rée. Toutes les quinze minutes, une autre personne la rejoi­­gnait et nageait dans le deuxième couloir : un lycéen membre d’un club de nata­­tion, son amie Jacki venu de Los Angeles, Richard Simmons et bien d’autres. Toute la jour­­née, la foule se tenait là pour la regar­­der, mais vers 4 heures du matin, il faisait noir et froid et l’as­­sis­­tance s’était réduite à une dizaine de spec­­ta­­teurs n’en croyant pas leurs yeux. « Depuis combien de temps elle-est là-dedans ? » a demandé une serveuse qui venait de finir son travail.

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Diana et Bonnie
Diana Nyad Swim for Relief
Crédits : Zandy Mangold/Hammer Nutri­­tion

C’était la deuxième nuit que Nyad passait dans l’eau, et Stoll est venue lui donner du beurre de caca­­huètes depuis le bord de la piscine, car elle commençait à dire des choses inco­­hé­­rentes. (À un moment donné, elle a demandé quand est-ce qu’ils commen­­ce­­raient à utili­­ser « l’autre bassin ».) « Quand elle reste long­­temps dans l’eau, elle devient comme sa mère, comme ma grand-mère », affirme Timo­­thy Whee­­ler. Lucy était atteinte d’Alz­­hei­­mer à la fin de sa vie, et elle avait la même déso­­rien­­ta­­tion et la même vulné­­ra­­bi­­lité. « Dans sa voix, dans les expres­­sions de son visage, tout. » Au bord de la piscine, Nyad n’avait pas l’air aussi forte et sûre d’elle qu’elle ne l’était dans l’eau. Elle semblait exté­­nuée, amère et frêle. À l’aide de la paille que Stoll a placé douce­­ment dans sa bouche, elle a bu quelques gorgées d’eau. Puis elle a été prise d’un haut le cœur et a vomi dans un sac en plas­­tique que Stoll tenait devant elle. Quand elle s’ar­­rê­­tait pour vomir, elle avait froid et commençait à fris­­son­­ner dans l’eau. On ne pouvait s’em­­pê­­cher d’es­­pé­­rer qu’elle s’ar­­rê­­te­­rait de nager et qu’elle irait se coucher. D’autres personnes sont passées par la piscine, nageant à ses côtés, synchro­­ni­­sés avec elle ou non, pour parta­­ger une partie de son périple. Le soleil a commencé à se lever et le ciel s’est teinté de violet l’es­­pace d’un instant, avant de deve­­nir nuageux et menaçant. Par moments, de nombreuses personnes l’en­­cou­­ra­­geaient, alors on aurait dit que Nyad était au cœur d’une expé­­rience exal­­tante. Puis le calme reve­­nait, et la valeur de son entre­­prise semblait remise en ques­­tion, tota­­le­­ment isolée. Ces périodes mono­­tones se faisaient plus longues à mesure que le temps ralen­­tis­­sait, puis tout s’est enchaîné rapi­­de­­ment jusqu’à la fin. Diana Nyad ne s’est arrê­­tée de nager qu’au bout du temps fixé.


Traduit de l’an­­glais par Sophie Gino­­lin d’après l’ar­­ticle « Brea­­king the Waves », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : The Other Shore, par Timo­­thy Whee­­ler.

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