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par Ariel Levy | 16 juillet 2014

Berceau de l’hu­ma­nité

En novembre 2013, la flamme olym­pique est partie dans l’es­pace à bord de la mission Soyouz TMA-11M à desti­na­tion de la Station Spatiale Inter­na­tio­nale. C’est aussi ce nom qui revient lorsqu’on parle du lance­ment du satel­lite euro­péen Gaïa qui a eu lieu en décembre 2013. Il semble que cette fusée ou ce vais­seau, ou cette mission – on ne sait plus trop –, existe depuis que la colo­ni­sa­tion de l’or­bite terrestre a commencé au début des années 1960.

« La Terre est le berceau de l’hu­ma­nité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau. » – Cons­tan­tin Tsiol­kovski

L’in­dus­trie du cinéma holly­woo­dien adore remon­ter aux origines des super-héros – Batman begins, Man of Steel en sont des exemples récents –, et si l’on confiait la narra­tion de l’his­toire du Soyouz aux studios améri­cains, sans nul doute écri­raient-ils un épisode zéro où l’ac­tion se situe­rait à la fin du XIXe siècle, lorsqu’un profes­seur de mathé­ma­tiques russe inventa le concept de fusées assez puis­santes pour quit­ter la Terre. Cons­tan­tin Tsiol­kovski décède en 1935 et n’a pas l’oc­ca­sion de voir ses théo­ries mises en œuvre. Ce génie précur­seur avait écrit à Kalouga en 1911 : « La Terre est le berceau de l’hu­ma­nité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau. » La fin de la Deuxième Guerre mondiale en 1945 en déclenche une nouvelle, dite froide, entre deux idéaux. D’un coté, les Améri­cains et leurs alliés de l’Eu­rope de l’Ouest, et de l’autre l’URSS et ses alliés commu­nistes. Les deux leaders des deux blocs vont alors tout mettre en œuvre pour asseoir leur supré­ma­tie, et la conquête de l’es­pace en est un volet d’une impor­tance capi­tale. Le premier qui réus­sira a envoyer un satel­lite en orbite autour de la Terre enverra un signal très fort qui sera compris par le camp adverse comme étant la possi­bi­lité de voir une bombe atomique flot­ter au dessus de leur tête à tout moment. C’est donc dans ce contexte que l’URSS demande à Sergueï Koro­lev de prendre la tête du tout nouveau bureau d’étude spécial numéro 1 (OKB-1) en 1946. Si après la défaite des Alle­mands, les Améri­cains ont tiré des avan­tages des avan­cées tech­no­lo­giques sur les fusées alle­mandes en emme­nant aux États-Unis le concep­teur Wern­her Von Braun, les Russes ne sont pas en reste : ils glanent de précieuses infor­ma­tions concer­nant le V2 et font venir 150 ingé­nieurs alle­mands sur le sol de l’URSS.

r-7-semiorka
Évolu­tion du Soyouz
Koro­lev et son équipe commencent à travailler sur des missiles ayant pour base le terrible V2 qui a fait trem­bler l’Eu­rope entière au début des années 1940. Le missile R-1 est donc une quasi-copie du V2 et plusieurs exem­plaires ne sortent des usines que fin 1952, l’URSS ayant un gros retard tech­no­lo­gique à combler. Le modèle R-2 déve­loppé en paral­lèle par Koro­lev est jugé par les ingé­nieurs alle­mands comme étant moins bon, mais après avoir inté­gré quelques inno­va­tions alle­mandes, son projet est accepté et rentre en produc­tion en juin 1953. 1953 est une année char­nière : c’est le décès de Staline. Cette dispa­ri­tion va entraî­ner une restruc­tu­ra­tion totale de l’aé­ro­spa­tial sovié­tique, ce qui va permettre à Koro­lev de se posi­tion­ner comme le person­nage pivot dans l’in­dus­trie des missiles. C’est aussi cette année que le missile balis­tique inter­con­ti­nen­tal, capable de trans­por­ter une bombe A de 5 tonnes sur 8 000 km, voit le jour sous le nom de R-7 Semiorka. Cette famille de missiles va connaître une desti­née incroyable : le R-7 est un parfait échec en tant que missile (trop long à lancer, trop encom­brant…) mais devient (lui et ses déri­vés) par la suite le plus réussi des lanceurs spatiaux ! Le 4 octobre 1957, le missile R-7 Semiorka se trouve sur son pas de tir, avec dans sa coiffe un objet de métal inof­fen­sif de 58 cm et 84 kg en lieu et place de la bombe A initia­le­ment prévue. Le lance­ment est un succès et le monde entier entend les fameux « bips » émis par cette sphère de métal. Spout­nik 1, le premier satel­lite arti­fi­ciel de l’hu­ma­nité, vient de rentrer dans l’his­toire. C’est un choc pour tous. Le bloc US réalise l’avan­cée tech­nique des Sovié­tiques. Il faut attendre 4 mois pour que les Améri­cains soient à leur tour capables d’en­voyer un objet en orbite autour de la Terre. Fort de ce succès, l’URSS enchaîne le 3 novembre 1957 avec le lance­ment de Spout­nik 2. À son bord, la chienne Laïka devient le premier être vivant à voya­ger dans l’es­pace.

Koro­lev et son lanceur

Cons­cient de la fiabi­lité de son lanceur Semiorka, Koro­lev, qui est devenu respon­sable du secteur de l’aé­ro­spa­tiale sovié­tique, décide de décli­ner sa fusée pour les chal­lenges à venir qu’on lui a imposé. L’étape suivante est bien évidem­ment d’en­voyer un homme dans l’es­pace. C’est Youri Gaga­rine, en avril 1961 à bord de son vais­seau Vostok, qui est l’heu­reux élu.

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Soyouz
Crédits : NASA
L’éner­gie néces­saire pour réus­sir l’opé­ra­tion est plus impor­tante que celle requise pour Spout­nik, la charge à empor­ter étant plus grande. La version de la R-7 qui a servi pour les Spout­nik n’est plus assez puis­sante et Koro­lev et son équipe décident d’y appor­ter les modi­fi­ca­tions néces­saires. Pour ne pas confondre avec la version précé­dente, on appelle cette version « lanceur Vostok », du nom du vais­seau placé au sommet de la fusée. C’est en respec­tant cette nomen­cla­ture qu’ap­pa­raît le lanceur Voskhod, lorsque l’his­toire de la conquête de l’es­pace impose à Koro­lev d’en­voyer des charges toujours plus lourdes en orbite terrestre. Ce lanceur permet­tra entre autres à Alexei Leonov de deve­nir le premier piéton de l’es­pace, en 1965. Pendant ce temps-là, aux États-Unis, John Kennedy a lancé le plus incroyable des défis : marcher sur la Lune avant la fin des années 1960. Bien sûr, les Sovié­tiques ne comptent pas lais­ser les améri­cains triom­pher et s’en­gouffrent eux aussi dans l’aven­ture. Une des condi­tions de la réus­site d’une éven­tuelle mission lunaire est le « rendez-vous » spatial. Il faut pour cela envoyer deux vais­seaux habi­tés à quelques jours d’in­ter­valle et les faire s’ar­ri­mer. Il faut un vais­seau plus grand pour que 3 hommes puissent y prendre place et y vivre dans un confort spar­tiate, le temps du trajet aller/retour d’une petite semaine pour la Lune. C’est dans cette optique que le vais­seau Soyouz (Union) est créé. Le lanceur Semiorka est de nouveau adapté et c’est à partir du lance­ment du premier Soyouz en 1966 que l’on parle du lanceur que l’on connaît aujourd’­hui. En 1967, la fusée a une masse au décol­lage de 308 tonnes et une hauteur de 50,67 mètres. Elle est capable de placer le vais­seau Soyouz de 5 900 kg en orbite basse (envi­ron 400 km). L’his­toire débute mal. Lors du premier vol habité du Soyouz en 1967, seul Vladi­mir Koma­rov prend place dans le vais­seau pour attendre le Soyouz 2 et ses compa­triotes, qui doivent le rejoindre en sortie extra-véhi­cu­laire. Mais, dès le début de la mission, des problèmes tech­niques (un panneau solaire récal­ci­trant, entre autres) forcent les Sovié­tiques à revoir le plan de vol et à faire reve­nir sur Terre Koma­rov plus tôt que prévu. Malheu­reu­se­ment, le panneau solaire ne fut pas le seul à ne pas vouloir se déplier ce jour-là. En effet, à son retour sur Terre, Koma­rov périt lors de l’im­pact de l’at­ter­ris­sage, car le para­chute prin­ci­pal ne s’ou­vrit pas, et le para­chute de secours s’en­tor­tilla et ne put frei­ner la chute du vais­seau. Il faut rappe­ler alors que Koro­lev est mort en 1966 et que sa dispa­ri­tion laisse un vide immense dans l’aé­ro­spa­tiale sovié­tique. Ce véhi­cule Soyouz, imaginé dès 1962 par le scien­ti­fique et son équipe pour rempla­cer le Voskhod aux capa­ci­tés limi­tées, demande des efforts et des capa­ci­tés que « le grand construc­teur » semblent avoir emporté avec lui dans sa tombe.

Ce véhi­cule Soyouz, imaginé dès 1962 par Koro­lev, demande des efforts et des capa­ci­tés que le grand construc­teur semblent avoir emporté avec lui dans sa tombe.

Le programme se pour­suit tout de même et les Soyouz commencent à remplir leur fonc­tion sans pépin : le premier rendez-vous a lieu en janvier 1969 entre Soyouz 4 et Soyouz 5. Puis, en juin 1970, Soyouz 9 réus­sit un vol de 18 jours, ce qui consti­tue un record pour l’époque. La course à la Lune est rempor­tée par les Améri­cains, et les Sovié­tiques se tournent alors vers la colo­ni­sa­tion de l’or­bite terrestre en construi­sant la première station orbi­tale, Saliout 1, en 1971. C’est la mission Soyouz 10 qui est la première à s’ar­ri­mer à la station spatiale, mais l’équi­page ne peut péné­trer à l’in­té­rieur, à cause d’un défaut de pres­su­ri­sa­tion du sas entre les deux engins spatiaux. Les trois cosmo­nautes de cette mission retournent sur Terre sans encombre, et ce sont les trois cosmo­nautes de la mission Soyouz 11 qui deviennent donc les premiers à prendre place à bord de Saliout 1 pendant trois semaines. Mais, lors du retour, les trois hommes, qui ne portaient qu’une combi­nai­son les proté­geant du froid et non pas de la dépres­su­ri­sa­tion, meurent lorsqu’une fuite inter­vient au moment de la sépa­ra­tion entre le module orbi­tal et le module de descente. Cet acci­dent porte à 4 le nombre de décès à bord des vais­seaux Soyouz, qui, après cette tragé­die, se voient équi­pés de nouveaux dispo­si­tifs de sécu­rité. Le nombre de décès aurait pu être porté à 6 lorsqu’en 1975 les deux cosmo­nautes à bord de la mission Soyouz 18 furent éjec­tés du troi­sième étage de la fusée qui déviait dange­reu­se­ment de sa trajec­toire. L’équi­page fut récu­péré en Mongo­lie près de la fron­tière de l’URSS, dans leur capsule accro­chée à un arbre, et en ayant survécu à une accé­lé­ra­tion ayant atteint 21 g (ce qui corres­pond à 21 fois leur masse). Depuis, les Soyouz n’ont plus connu d’ac­ci­dents majeurs et les modèles ont évolué. En 1980, les Soyouz T (T comme trans­port­nyi, trans­port en russe) permettent de trans­por­ter 3 cosmo­nautes en orbite et assurent la relève entre la Terre et les stations Saliout 6 et 7, jusqu’en 1986. Avec l’ar­ri­vée de la station Mir en 1986, une station orbi­tale plus complexe, les Soyouz T évoluent en Soyouz TM (M pour modi­fit­si­ro­van­nyi qui signi­fie modi­fié) et assurent le trans­port des cosmo­nautes jusqu’en 2002.

Soyouz TMA-6 © NASA
Soyouz TMA-6
Crédits : NASA
À cette date, la Station Spatiale Inter­na­tio­nale a remplacé la station Mir et les Soyouz prennent leur forme actuelle (Soyouz TMA avec le A pour antro­po­me­tri­ches­kii, qui signi­fie anthro­po­mé­trique) pour permettre d’ac­cueillir les morpho­lo­gies de toutes les nations parti­ci­pant au projet de l’ISS : la taille mini­male passe de 1,64 mètre à 1,50 mètre et la taille maxi­male passe de 1,84 à 1,90 mètre tandis que le poids auto­risé est désor­mais compris entre 50 et 95 kg (aupa­ra­vant 56 et 85 kg). Avec les versions précé­dentes, 50 % des astro­nautes de la NASA ne pouvaient pas être trans­por­tés par le Soyouz.

Cinquante années de service

En décembre 2013, soit 50 ans après les débuts de sa concep­tion, le Soyouz a effec­tué 121 vols habi­tés. La 121e mission a eu lieu en novembre 2013 et la flamme olym­pique en vue des jeux d’hi­ver de Sotchi était du voyage. La 122e est prévue pour mars 2014. Les Soyouz, ces engins spatiaux imagi­nés dans les années 1960 et propul­sés par une fusée issue d’un missile conçu dans les années 1950, assurent seuls aujourd’­hui la liai­son avec la station spatiale inter­na­tio­nale depuis la retraite de la navette améri­caine fin 2011. En plus d’être la seule fusée capable aujourd’­hui d’em­me­ner des hommes à bord de l’ISS, la fusée Soyouz est aussi décli­née en 3 autres versions : une première pour envoyer le ravi­taille­ment des astro­nautes à bord de l’ISS (Progress), et deux autres versions commer­ciales pour placer sur orbite les satel­lites de divers clients. Ce sont ces dernières versions qui sont accueillies depuis 2011 en Guyane française sur la base de lance­ment des euro­péens à Kourou.

Sur 1 749 tirs de R-7, 1 673 ont réussi, soit un taux de 96 %, ce qui place la R7-Semiorka comme un des lanceurs les plus fiables du monde.

Les Russes obtiennent le droit d’uti­li­ser l’en­droit rêvé pour envoyer des fusées (la vitesse de rota­tion de la Terre à l’équa­teur étant plus impor­tante, il y a un gain d’éner­gie) et les Euro­péens le droit d’uti­li­ser le lanceur mythique lorsque Aria­nes­pace doit lancer des satel­lites dont la taille ne justi­fie pas l’uti­li­sa­tion d’Ariane 5 ou qui néces­sitent l’uti­li­sa­tion d’une fusée extrê­me­ment fiable. En effet, de 1957 à 2009, sur 1 749 tirs de R-7, 1 673 ont réussi, soit un taux de 96 %, ce qui place la R7-Semiorka comme un des lanceurs les plus fiables du monde. Les Améri­cains n’ayant toujours pas trouvé de remplaçante à la navette spatiale, seuls les Russes et les Chinois sont aujourd’­hui capables d’en­voyer des hommes dans l’es­pace. Et ce avec la même base : un missile des années 1950 conçu pour trans­por­ter la mort, et qui aujourd’­hui est devenu le symbole de la conquête de l’es­pace.


Couver­ture : Rampe de lance­ment.

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